{"id":1353,"date":"2015-10-28T10:51:25","date_gmt":"2015-10-28T10:51:25","guid":{"rendered":"https:\/\/gsara.tv\/causes\/?p=1353"},"modified":"2015-11-04T19:12:57","modified_gmt":"2015-11-04T19:12:57","slug":"dieu-sait-quoi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/dieu-sait-quoi\/","title":{"rendered":"DIEU SAIT QUOI"},"content":{"rendered":"<p>Le film <em>Dieu sait quoi<\/em> de Jean-Daniel Pollet sera projet\u00e9 dans le cadre de la programmation <a href=\"https:\/\/www.gsara.tv\/fatp\/2015\/evenement\/lobjet-en-mots\/\">\u00ab\u00a0Le Parti pris des objets\u00a0\u00bb le 15 novembre \u00e0 19h30 \u00e0 la CINEMATEK<\/a>.<\/p>\n<p><strong>De <em>Dieu sait quoi<\/em>, il serait tentant et agr\u00e9able de n\u2019en percevoir que l\u2019\u00e9corce sans en comprendre la s\u00e8ve. Les travellings qui jalonnent le film, les inflexions si particuli\u00e8res de la voix de Michael Lonsdale ou bien encore les digressions narratives donnent au film un charme m\u00e9lancolique, qui t\u00e9moigne\u00a0 d\u2019une affection esth\u00e9tique pour l\u2019infime, la langueur, la contemplation\u2026 Cette premi\u00e8re approche purement sensitive et qualitative, la beaut\u00e9 reste une affaire de go\u00fbt, ne valorise finalement qu\u2019une plastique si on ne lui adjoint pas une r\u00e9flexion cin\u00e9matographique et philosophique plus pouss\u00e9e, autrement dit, une affaire d\u2019esth-\u00e9tique pour reprendre un concept cher \u00e0 Fran\u00e7ois Niney. Or, cette question n\u00e9cessite une d\u00e9finition pr\u00e9alable du sujet, ce qui \u00e9trangement n\u2019est pas toujours chose \u00e9vidente. Dans notre cas, Dieu sait de quoi cela parle.<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/gsara.tv\/causes\/wp-content\/uploads\/2015\/10\/10-Dieu-sait-quoi-Pollet.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-1453 size-large\" src=\"https:\/\/gsara.tv\/causes\/wp-content\/uploads\/2015\/10\/10-Dieu-sait-quoi-Pollet-1024x617.jpg\" alt=\"10-Dieu sait quoi - Pollet\" width=\"720\" height=\"434\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2015\/10\/10-Dieu-sait-quoi-Pollet-1024x617.jpg 1024w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2015\/10\/10-Dieu-sait-quoi-Pollet-300x181.jpg 300w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2015\/10\/10-Dieu-sait-quoi-Pollet-600x362.jpg 600w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2015\/10\/10-Dieu-sait-quoi-Pollet-210x127.jpg 210w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2015\/10\/10-Dieu-sait-quoi-Pollet.jpg 1959w\" sizes=\"auto, (max-width: 720px) 100vw, 720px\" \/><\/a><\/p>\n<p><strong>LE MONDE MUET<\/strong><\/p>\n<p>Le r\u00e9flexe le plus naturel d\u2019un spectateur est de circonscrire le sujet d\u2019un film au champ cin\u00e9matographique, ce qui est principalement montr\u00e9 et racont\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cadre visuel et sonore. Ici, ce sont des choses, des objets, un mur, des arbres, une mer, quelques fossiles, et enfin, un escargot, seule pr\u00e9sence organique, et qui ne doit certainement sa place qu\u2019\u00e0 son extr\u00eame lenteur et \u00e0 sa coquille calcaire, porosit\u00e9s de l\u2019animal et du min\u00e9ral.<\/p>\n<p>Ce qui est montr\u00e9, c\u2019est donc une nature prolif\u00e9rante et prot\u00e9iforme. Cette diversit\u00e9 des motifs invite \u00e0 la red\u00e9couverte joyeuse et na\u00efve de notre environnement\u00a0: du rond, du carr\u00e9, du m\u00e9tal, du papier, du plein, du vide, de l\u2019opaque, du transparent\u2026 Un souci d\u2019exhaustivit\u00e9 quelque part. Finalement, la voix off d\u00e9finira ce champ d\u2019\u00e9tude plus pr\u00e9cis\u00e9ment comme \u00ab\u00a0monde muet\u00a0\u00bb, un concept mat\u00e9rialiste emprunt\u00e9 \u00e0 Francis Ponge.<\/p>\n<p>La condition de ce mat\u00e9rialisme dans le film ne se limite pas \u00e0 effacer l\u2019\u00eatre humain du cadre, qui ainsi brille par son absence. Plus que cela, il est d\u00e9valoris\u00e9, rendu \u00ab\u00a0otage du monde muet\u00a0\u00bb. L\u2019homme ne participe que maladroitement \u00e0 un environnement dont il est irr\u00e9m\u00e9diablement exclu. Il a fabriqu\u00e9 ces objets pr\u00e9sent\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9cran, mais ne peut en comprendre le sens profond. Les objets r\u00e9sistent \u00e0 notre entendement. Un travelling circulaire revient de nombreuses fois dans le film. La cam\u00e9ra tourne autour d\u2019une table de jardin, o\u00f9 sont dispos\u00e9s tant\u00f4t verres, cruches, pots, machine \u00e0 \u00e9crire\u2026 Dans un glissement perp\u00e9tuel, ce mouvement emp\u00eache toute possession, toute fixation : il n\u2019y a pas de point de vue juste, une incompl\u00e9tude qui se joue \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un m\u00e9tadiscours que Pollet h\u00e9rite de Ponge.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9sistance de l\u2019objet \u00e0 la compr\u00e9hension n\u2019est pas qu\u2019opacit\u00e9\u00a0; elle est aussi r\u00e9flexion et <em>Dieu sait quoi<\/em> un film miroir. Les tr\u00e8s gros plans abstraits et frontaux, ici d\u2019une botte de foin, l\u00e0 d\u2019un pan de mur, n\u2019ont pas tellement pour vocation de personnifier l\u2019objet, dans un glissement pictural de la nature morte au portrait. Ils permettent surtout \u00e0 ces surfaces de transgresser leur propri\u00e9t\u00e9 physique pour mieux r\u00e9fl\u00e9chir, non pas la lumi\u00e8re v\u00e9ritablement, mais le regard lui-m\u00eame, dans un retournement vertigineux du regardant et du regard\u00e9, une histoire de possession aussi pour peu que l\u2019on creuse un peu l\u2019\u00e9tymologie du mot regard. \u00ab\u00a0Il est une occupation \u00e0 chaque instant en r\u00e9serve \u00e0 l\u2019homme\u00a0: c\u2019est le regard-de-telle-sorte-qu\u2019on-le-parle, la remarque de ce qui l\u2019entoure et de son propre \u00e9tat au milieu de ce qui l\u2019entoure \u00bb.<\/p>\n<p>La mise en sc\u00e8ne accro\u00eet cette inversion, par la simulation d\u2019une m\u00e9canique qui esseule encore plus l\u2019humain. Les mouvements de cam\u00e9ra en aller-retour, les r\u00e9p\u00e9titions de la voix off, les sautes du montage o\u00f9 parfois, deux plans qui se succ\u00e8dent sont presque identiques, ne cessent de renvoyer le film \u00e0 sa mat\u00e9rialit\u00e9, celle de la cam\u00e9ra, de la bande sonore, du banc de montage, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 son auteur. Jusqu\u2019\u00e0 un certain point, le r\u00e9alisateur dispara\u00eet, le film se r\u00e9ifie, et l\u2019image acc\u00e8de \u00e0 un statut acheiropo\u00efete o\u00f9 l\u2019absence de main d\u2019homme lui permettrait enfin de se de d\u00e9lester de toute subjectivit\u00e9, pour ainsi mieux r\u00e9v\u00e9ler le monde muet comme pr\u00e9sence myst\u00e9rieuse. Le titre du film peut aussi \u00eatre per\u00e7u sur un mode d\u00e9claratif plut\u00f4t qu\u2019interrogatif\u00a0: Dieu sait quoi et nous, nous ne le savons pas.<\/p>\n<p><strong>FRANCIS PONGE<\/strong><\/p>\n<p>Francis Ponge est l\u2019autre sujet du film. Il est \u00ab d\u00e9garni, m\u00e9ridional, po\u00e8te et mortel puisqu\u2019il nous a quitt\u00e9s il y a quelques ann\u00e9es\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0son \u0153uvre vaut le d\u00e9tour, voire la digression\u00a0\u00bb nous apprend-on en pr\u00e9ambule. Cette d\u00e9finition par sa simplicit\u00e9 a l\u2019avantage de ne permettre que peu de contradictions, m\u00eame si le taxon po\u00e8te, par trop vernaculaire m\u00e9rite de s\u2019y arr\u00eater un instant. Le parti pris des choses dont sont tir\u00e9s la majorit\u00e9 des textes r\u00e9cit\u00e9s en off, inaugure une forme tellement radicale qu\u2019elle s\u2019inscrit difficilement dans le paysage litt\u00e9raire. Elle n\u2019est finalement po\u00e9tique que dans son exigence langagi\u00e8re et s\u00e9mantique.<\/p>\n<p><em>Le parti pris des choses<\/em> propose un ensemble de courts textes, qui t\u00e9moignent d\u2019une grande recherche du mot juste, non pas pour souligner une sensibilit\u00e9 et une \u00e9motion, mais bien plut\u00f4t pour objectiver le monde. C\u2019est un art de la d\u00e9finition, plus proche en cela du dictionnaire que du recueil de po\u00e9sies. L\u2019exigence de pr\u00e9cision, de simplicit\u00e9, de v\u00e9racit\u00e9 est telle qu\u2019elle implique par nature de ne pouvoir traiter que des choses les plus infimes, au microscope\u00a0: la crevette, le pain, le galet, le feu\u2026<\/p>\n<p><em>Le parti pris des choses<\/em> est aussi cet engagement esth\u00e9tique, philosophique et politique de redescente \u00ab aux choses comme il faut redescendre aux mots pour exprimer les choses convenablement \u00bb, une posture critique qui tente de ramener l\u2019humain \u00e0 sa mesure, \u00e0 une modestie. De son c\u00f4t\u00e9, le cin\u00e9ma a pour habitude de n\u2019avoir avec l\u2019objet qu\u2019une relation utilitaire, d\u00e9cor, accessoire, plan de coupe. La place pr\u00e9pond\u00e9rante qu\u2019il occupe dans le film de Pollet suit donc un m\u00eame mouvement de redescente\u00a0: l\u2019arri\u00e8re plan bouscule le premier plan, l\u2019infime occupe tout l\u2019espace.<\/p>\n<p>Conceptuellement, en tant que film sur l\u2019art, <em>Dieu sait quoi<\/em> est un hommage d\u2019une simplicit\u00e9 d\u00e9concertante. Une voix off r\u00e9cite des po\u00e8mes de Ponge tandis que l\u2019image les illustre. Dans cette \u00e9pure se joue d\u00e9j\u00e0 les pr\u00e9misses d\u2019un respect d\u00e9f\u00e9rent, puisque le cin\u00e9aste ne juge pas utile d\u2019encombrer des textes qui se suffisent \u00e0 eux-m\u00eames. Le principe illustratif, s\u2019il joue parfois de la redondance, ne se limite pas non plus \u00e0 cette duplication de l\u2019\u00e9crit par le visible. L\u2019image poss\u00e8de aussi son propre rythme, fait de r\u00e9p\u00e9titions et de variations. Rotondit\u00e9s, travellings, cruches, jours, nuits, int\u00e9rieur, ext\u00e9rieur se r\u00e9pondent de loin en loin et agencent en commun un maillage large et serr\u00e9 de motifs similaires, qui lie \u00e9troitement l\u2019ensemble du film et donne coh\u00e9rence au monde muet.<\/p>\n<p><strong>UN FILM D\u2019AUTEUR<\/strong><\/p>\n<p>Cependant, malgr\u00e9 la simplicit\u00e9 du concept, et la rigueur de la mise en sc\u00e8ne, le mariage entre Ponge et Pollet n\u2019est pas parfait. Le cin\u00e9aste ne parvient pas totalement \u00e0 se cacher, \u00e0 fondre son regard et sa pr\u00e9sence dans celle de l\u2019\u00e9crivain. Il ne peut dissimuler une angoisse maladive qui impr\u00e8gne profond\u00e9ment le film, et celle-ci est la sienne propre.<\/p>\n<p>Avant qu\u2019il ne r\u00e9alise<em> Dieu sait quoi<\/em>, Pollet a \u00e9t\u00e9 victime d\u2019un grave accident. Tandis qu\u2019il essayait de filmer un train, l\u2019engin l\u2019a percut\u00e9. D\u00e9sormais impotent, sa condition d\u2019infirme le condamne \u00e0 ne plus sortir de chez lui. Cet \u00e9v\u00e9nement malheureux est sugg\u00e9r\u00e9 dans l\u2019introduction du film, par ces plans de gares, de rail, ce bruit de locomotive qui nous conduit ensuite \u00e0 cette main agripp\u00e9e \u00e0 une potence, celle du cin\u00e9aste. \u00ab\u00a0Vous me pardonnerez les cypr\u00e8s et le vent, encore cette main au-dessus d\u2019un h\u00f4pital comme si je me tenais debout dans le couloir d\u2019un autobus.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cette excuse vaut aussi comme aveu d\u2019une trahison. L\u2019hommage \u00e0 Francis Ponge n\u2019est pas totalement d\u00e9nu\u00e9 d\u2019int\u00e9r\u00eat. Pollet use de ses textes comme d\u2019un m\u00e9dicament, pour supporter un quotidien d\u00e9sormais claustrophobique, limit\u00e9 au p\u00e9rim\u00e8tre domestique d\u2019une maison de Provence. Ainsi d\u00e9bute la transgression des textes par le cin\u00e9aste\u00a0: l\u2019ambition de Ponge devient une n\u00e9cessit\u00e9 chez Pollet qui accentue rage et violence. Il semblerait ainsi que dans le montage du texte, le cin\u00e9aste toujours privil\u00e9gie les extraits les plus virulents. Alors, une nouvelle fois, quelque chose se renverse\u00a0: Ponge, pourtant mort, incarne le vivant, tandis que Pollet, toujours vivant, s\u2019angoisse de la mort.<\/p>\n<p><em>Dieu sait quoi<\/em> ne sera pas tout \u00e0 fait le dernier film du cin\u00e9aste, pas tout \u00e0 fait car, ensuite, il ne terminera jamais <em>Jour apr\u00e8s jour<\/em>. Jean-Paul Fargier, son ami, s\u2019en chargera pour lui \u00e0 titre posthume. Impossible pourtant de ne pas envisager Dieu sait quoi comme le testament du cin\u00e9aste. Le retour sur son \u0153uvre, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u00e9cran de t\u00e9l\u00e9vision o\u00f9 d\u00e9filent ses anciens films, porte en lui les doutes d\u2019un artiste au cr\u00e9puscule de sa vie. A c\u00f4t\u00e9 figurent un portrait de Picasso par Cartier-Bresson, une toile de Matisse, un clich\u00e9 de Chaplin, cette proximit\u00e9 spatiale comme une supplique adress\u00e9e \u00e0 ses ma\u00eetres.<\/p>\n<p>La progression narrative, par digressions, est enfin l\u2019occasion de se demander s\u2019il n y a pas \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le film une esth\u00e9tique du ressassement, la chronologie comme parcours mental. Le dernier plan sera finalement celui d\u2019un m\u00e9canisme d\u2019horloge film\u00e9 en gros plan,\u00a0 un r\u00e9veil cruel, un retours stressant \u00e0 une rapidit\u00e9 humaine apr\u00e8s avoir partag\u00e9, pendant pr\u00e8s d\u2019une heure trente, le rythme beaucoup plus doux du monde muet. Ce r\u00e9veil ouvre un ab\u00eeme.<br \/>\n\u00ab\u00a0Il n\u2019est pas d\u2019autres nuit que la nuit naturelle.\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0\u00d4 Satan, prends piti\u00e9 de ma longue mis\u00e8re.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>Victor Claude<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De <I>Dieu sait quoi<\/I>, il serait tentant et agr\u00e9able de n\u2019en percevoir que l\u2019\u00e9corce sans en comprendre la s\u00e8ve. 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