{"id":1369,"date":"2015-10-28T11:00:50","date_gmt":"2015-10-28T11:00:50","guid":{"rendered":"https:\/\/gsara.tv\/causes\/?p=1369"},"modified":"2015-10-30T10:05:47","modified_gmt":"2015-10-30T10:05:47","slug":"interview-de-jose-luis-guerin-premiere-partie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/interview-de-jose-luis-guerin-premiere-partie\/","title":{"rendered":"Interview de Jos\u00e9 Luis Guer\u00edn (Premi\u00e8re partie)"},"content":{"rendered":"<p><em>Le r\u00e9alisateur Jos\u00e9 Luis Guer\u00edn sera l&rsquo;invit\u00e9 d&rsquo;honneur lors de la 16\u00e8me \u00e9dition festival Filmer \u00e0 tout prix. <a href=\"https:\/\/www.gsara.tv\/fatp\/2015\/jose-luis-guerin\/\">Projections et masterclass<\/a>\u00a0<\/em><\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0\u00c7A ME STIMULE D\u2019ATTRIBUER DE LA VALEUR S\u00c9MANTIQUE AUX TRAITS D\u2019UN PAYSAGE \u00bb<\/strong><\/p>\n<p><strong>Jos\u00e9 Luis Guer\u00edn, r\u00e9alisateur in\u00e9vitable du cin\u00e9ma espagnol contemporain et metteur en sc\u00e8ne de films tels qu\u2019<em> En construcci\u00f3n<\/em> (2001) ou <em>En la ciudad de Sylvia<\/em> (2007), a visit\u00e9 le 24 juin dernier le Centro Galego de Artes da Imaxe (Centre galicien des arts de l\u2019image) afin de donner un cours magistral et pr\u00e9senter son dernier film,<em> Guest<\/em> (2010). La conversation que nous avons eue avec lui a tourn\u00e9 autour de ce film, et de deux autres, plus r\u00e9cents. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, le rapport cin\u00e9matographique avec le mythique directeur et th\u00e9oricien de l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0underground\u00a0\u00bb nord-am\u00e9ricain Jonas Mekas, \u00e9tabli par le <em>Centre de Cultura Contempor\u00e0nia<\/em> de Barcelona. De l\u2019autre, la mise en place de <em>La dama de Corinto<\/em>, con\u00e7ue par le Mus\u00e9e d\u2019art contemporain Esteban Vincente (S\u00e9govie), et qui l\u2019a inspir\u00e9 pour son prochain long-m\u00e9trage. \u00c9tant donn\u00e9 la longueur excessive de la conversation, et par souci d\u2019en publier l\u2019int\u00e9gralit\u00e9, nous la diviserons en deux parties, la premi\u00e8re \u00e9tant focalis\u00e9e sur <em>Guest<\/em> et l\u2019id\u00e9e de l\u2019\u00e9bauche, la seconde sur les questions suppl\u00e9mentaires touchant le cin\u00e9aste.<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0\u00a0 <\/strong><br \/>\n<strong><em>Commen\u00e7ons par comment vous intervenez dans la r\u00e9alit\u00e9 dans<\/em> Guest<em>. Je ne sais pas quelle est votre approche, ni quelle partie est le fruit de votre fabrication.<\/em> <\/strong><\/p>\n<p>Je me suis rendu compte, petit \u00e0 petit, quand je me rends dans l\u2019espace public, qu\u2019il existe une s\u00e9rie de personnes que la cam\u00e9ra semble solliciter. Elles ont souvent un c\u00f4t\u00e9 exhibitionniste, th\u00e9\u00e2tral, un brin histrionique. Quand on arrive \u00e0 d\u00e9passer cela, ces personnes s\u2019av\u00e8rent \u00eatre les plus int\u00e9ressantes. En d\u2019autres occasions, pour l\u2019une ou l\u2019autre raison, elles souhaitent \u00eatre \u00e9cout\u00e9es. Dans<em> Guest<\/em>, on retrouve essentiellement ce genre de pr\u00e9sences. Dans En construcci\u00f3n aussi. Je crois que ces personnes sont en g\u00e9n\u00e9ral tr\u00e8s solitaires, et que face au cam\u00e9raman, elles voient la possibilit\u00e9 d\u2019avoir un coll\u00e8gue occasionnel. <em>Guest<\/em> est surgi d\u2019une complicit\u00e9 fugace g\u00e9n\u00e9r\u00e9e dans l\u2019espace public. Dans cette relation, vous travaillez sans cesser de penser au moment o\u00f9 il vous faudra vous \u00e9clipser, avec une attitude des plus discr\u00e8tes, pour \u00eatre le t\u00e9moin d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 pr\u00e9existante. En revanche, lorsqu\u2019il est opportun pour la cam\u00e9ra d\u2019entrer en sc\u00e8ne en tant qu\u2019acteur suppl\u00e9mentaire, et que vous g\u00e9rez cette situation, qu\u2019allez-vous faire afin que ce que vous tournez soit, au final, int\u00e9ressant\u00a0?<\/p>\n<p><em><strong>En ce sens, la deuxi\u00e8me partie du film, celle de 2008, est caract\u00e9ris\u00e9e par votre pr\u00e9sence orale, alors que dans la premi\u00e8re, celle de 2007, vous paraissez plus \u00e0 la recherche d\u2019une composition, d\u2019une marque, d\u2019une d\u00e9rive pour le film. Est-ce intentionnel\u00a0?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>C\u2019est sorti comme \u00e7a, de mani\u00e8re ind\u00e9lib\u00e9r\u00e9e. Il m\u2019arrivait, exceptionnellement, de d\u00e9cider de me d\u00e9tacher du contexte et d\u2019int\u00e9grer mes propres paroles en tant que contenu significatif. Je pense \u00e0 ma conversation avec un peintre de portraits dans les rues du Chili, dans la premi\u00e8re partie. J\u2019\u00e9voque ici les Lumi\u00e8re, \u00e0 l\u2019origine d\u2019une r\u00e9flexion qu\u2019il fait sur l\u2019art. Cependant, \u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s, je ne crois pas qu\u2019on m\u2019entende beaucoup plus. Je fais entendre ma voix lorsque je la crois n\u00e9cessaire pour diriger ou enrichir la situation en cours de cr\u00e9ation, ou pour provoquer le personnage. Parfois, l\u2019effacement de mes interventions me semble \u00eatre une manipulation trop grossi\u00e8re, car sans elles on ne peut expliquer correctement les paroles des individus film\u00e9s. Quand ce n\u2019est pas le cas, je pr\u00e9f\u00e8re les retirer, afin que l\u2019attention du spectateur se porte sur la bonne personne.<\/p>\n<p><em><strong>Le fait d\u2019avoir donn\u00e9 une voix \u00e0 ces personnes permet aujourd\u2019hui une curieuse lecture du film<sup><a id=\"ref1\" href=\"#fn1\">1<\/a><\/sup>. Les indign\u00e9s, \u00e9galement \u00e9radiqu\u00e9s du syst\u00e8me, ont repris la notion d\u2019agora grecque pour transmettre leur message. Dans En construcci\u00f3n, les personnages se rejoignent d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la place. Existe-t-il une revendication de l\u2019espace public dans vos films\u00a0?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Il s\u2019agit d\u2019une r\u00e9flexion a posteriori tr\u00e8s int\u00e9ressante, mais en r\u00e9alit\u00e9, je ne faisais que chercher des personnages pour le film. Je les ai surtout rencontr\u00e9s en Am\u00e9rique latine, o\u00f9 l\u2019espace public n\u2019a pas une connotation aussi marginale qu\u2019en Europe, comme celle de d\u00e9tritus humain. C\u2019est bizarre, car ce que je con\u00e7ois d\u2019une part comme faisant partie de la culture populaire, serait devenu d\u2019autre part une grande d\u00e9gradation de la marginalit\u00e9.<br \/>\nEn filmant <em>Guest<\/em>, j\u2019ai progressivement attribu\u00e9 une valeur m\u00e9taphorique \u00e0 la temp\u00eate qui s\u2019approchait, annonc\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises, parfois en tant que D\u00e9luge. Les premiers gros titres sur le crack faisaient leur apparition, presque comme dans une apocalypse, et je pensais qu\u2019il s\u2019agissait de cette terrible et catastrophique temp\u00eate.<\/p>\n<p><em><strong>Bien qu\u2019ils soient tr\u00e8s diff\u00e9rents, Guest conserve ici un lien avec <\/strong><\/em><strong>Film Socialisme<\/strong><em><strong>, de Jean-Luc Godard, dans le sens o\u00f9 il annonce aussi une sorte de fin de la civilisation, dans laquelle les grands vestiges de la culture europ\u00e9enne seraient devenus des d\u00e9tritus, pour reprendre vos termes.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Je suis tr\u00e8s honor\u00e9 par ce rapprochement. Au d\u00e9but, l\u2019id\u00e9e directrice \u00e9tait d\u2019essayer de recueillir les derniers t\u00e9moignages des traditions de \u00ab\u00a0story-tellers\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0conteurs\u00a0\u00bb) au monde. Ce film n\u2019est pas fait, et c\u2019est un projet que je garde \u00e0 l\u2019esprit, car je consid\u00e8re que les histoires de ces gens sont de la narration sous sa forme la plus noble. Juan Goytisolo, \u00e9crivain espagnol, a r\u00e9ussi \u00e0 sauver ces traditions en pr\u00e9servant la place Jemaa el-Fna (Marrakech). Il s&rsquo;est oppos\u00e9 \u00e0 la destruction imminente de la place en la d\u00e9clarant patrimoine invisible de l\u2019humanit\u00e9. Il ne s\u2019agissait pas de respecter une architecture, mais plut\u00f4t un forum o\u00f9 se sont d\u00e9roul\u00e9es tout autant d\u2019histoires, l\u2019humus de vos conteurs.<\/p>\n<p>En Am\u00e9rique latine, dans des places comme celle de Bogota, j\u2019ai rencontr\u00e9 de mani\u00e8res tr\u00e8s diffuses de grands narrateurs, dot\u00e9s d\u2019une gr\u00e2ce et d\u2019une \u00e9locution qui ont disparu de notre Europe. Je voulais faire un film avec un titre similaire \u00e0 celui de Manoel de Oliveira, <em>Um filme falado<\/em>\u00a0 (2003). Je pensais l\u2019appeler Una explicaci\u00f3n del mundo (\u00ab Une explication du monde\u00a0\u00bb), tout en s\u00e9lectionnant six ou sept \u00ab\u00a0story-tellers\u00a0\u00bb autour du monde. \u00c7a a pris fin. Je m\u2019y suis pris trop tard.<\/p>\n<p>Quand je tournais <em>Innisfree<\/em> (1990), j\u2019ai rencontr\u00e9 des personnes d\u2019un \u00e2ge respectable qui assumaient cette t\u00e2che. Ils avaient v\u00e9cu sans t\u00e9l\u00e9vision et ne savaient peut-\u00eatre m\u00eame pas \u00e9crire, mais ils avaient l\u2019art du r\u00e9cit grav\u00e9 dans leurs g\u00e8nes. J\u2019ai film\u00e9 un conteur, \u00e2g\u00e9 de plus d\u2019une nonantaine d\u2019ann\u00e9es, et qui perdait le fil de sa propre histoire. C\u2019\u00e9tait le seul qui restait dans tout le comt\u00e9. Et, euh\u2026 (Il cherche ses mots pendant quelques secondes.) Aujourd\u2019hui, je me sens comme lui, parce que je perds le fil (rires).<\/p>\n<p><em><strong>Nous pouvons le reprendre \u00e0 partir des marques des objets dans l\u2019histoire. C\u2019est une id\u00e9e reprise dans <\/strong><\/em><strong>Guest<\/strong><em><strong> mais peut-\u00eatre pr\u00e9sente dans toute votre cin\u00e9matographie.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Figurez-vous que presque tous mes films, \u00e0 l\u2019exception de <em>Guest<\/em>, r\u00e9sultent de l\u2019arpentage et de l\u2019exploration d\u2019un paysage. Par exemple, en cherchant les marques et les signes qu\u2019il y a dans un jardin, dans le Ch\u00e2teau du Thuit, o\u00f9 a \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9 <em>Tren de sombras<\/em> (1997). Dans <em>Innisfree<\/em>, on distinguait l\u2019explosion d\u2019une bombe dans le paysage de la guerre civile entre Irlandais et Anglais.<br \/>\n<em>Nuit et brouillard<\/em> (Alain Resnais, 1955) est un film qui m\u2019a beaucoup enthousiasm\u00e9. Sa trame consiste \u00e0 expliquer ce qui s\u2019est pass\u00e9 dans les camps en gardant un point de vue des plus objectifs, \u00e0 l\u2019aff\u00fbt de signes, de marques, dans les diff\u00e9rentes d\u00e9pendances de l\u2019enceinte, qui est consid\u00e9r\u00e9 comme \u00e9tant du mat\u00e9riel tr\u00e8s concret et palpable. Ces signes sont des preuves \u00e9videntes, comme les marque d\u2019ongles rest\u00e9es incrust\u00e9es sur le b\u00e9ton des chambres \u00e0 gaz.<br \/>\nPour moi, la balade et l\u2019observation ont toujours \u00e9t\u00e9 les chemins \u00e0 suivre.<\/p>\n<p>\u00c7a me stimule d\u2019attribuer une valeur s\u00e9mantique aux marques que l\u2019on trouve dans un paysage.<\/p>\n<p><em><strong>On rep\u00e8re tr\u00e8s bien ces marques dans <\/strong><\/em><strong>Guest<\/strong><em><strong>, dans la s\u00e9quence sur la Palestine. Je ne sais pas si ce sont les plans qui sont tr\u00e8s similaires, mais j\u2019ai l\u2019impression que certains ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s pour les ruines dans <\/strong><\/em><strong>La dama de Corinto<\/strong><em><strong>.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Bizarrement, non. Toutefois, vous avez raison\u00a0: ils pr\u00e9sentent une analogie \u00e0 laquelle je n\u2019avais pas song\u00e9. Les paysages de la Gr\u00e8ce et de la Palestine se ressemblent beaucoup. Ce sont des vestiges diff\u00e9rents, mais\u2026 Je me souviens maintenant d\u2019enfants jouant au football dans les ruines de Samarie, et l\u00e0 un \u00ab\u00a0raccord\u00a0\u00bb direct avec celles de <em>La dama de Corinto<\/em> aurait pu \u00eatre \u00e9tabli. \u00c9videmment, j\u2019\u00e9prouve la m\u00eame chose, que je me trouve aux ruines de Corinthe ou \u00e0 celles de Samarie, o\u00f9 a eu lieu la d\u00e9capitation de Jean le Baptiste, une histoire \u00e9cout\u00e9e par tant de peuples diff\u00e9rents que finalement, elle m\u2019a amen\u00e9 l\u00e0-bas.<\/p>\n<p>Les ruines ont quelque chose qui me fait toujours penser aux \u00e9bauches. Elles sont toutes deux le d\u00e9but et la fin, et au fond elles se ressemblent beaucoup parce que chacune d\u2019elles est une image incompl\u00e8te. \u00c0 partir de l\u00e0, vous reconstruisez une architecture, une ville, un cadre. C\u2019est un stimulus permanent ne se limitant pas au cin\u00e9aste. Lorsque le spectateur est des plus m\u00e9fiants, le proc\u00e9d\u00e9 ne devrait pas tant \u00eatre leur d\u00e9livrer le film que leur fournir une \u00e9bauche de l\u2019\u0153uvre possible. C\u2019est pourquoi je ne savais\u00a0 pas comment r\u00e9pondre \u00e0 la question que vous m\u2019avez pos\u00e9e avant de commencer l\u2019interview. Transformer<em> La dama de Corinto<\/em> en film\u00a0? On pourrait imaginer une sorte de \u00ab\u00a0peplum\u00a0\u00bb avec moult figurants, batailles, morts et ainsi de suite. Il est plus int\u00e9ressant de le laisser tel quel que de montrer au public la superproduction grossi\u00e8re que l\u2019on pourrait lancer.<br \/>\n\u00c0 cet \u00e9gard, <em>Appunti per un\u2019Orestiade africana<\/em> (1970) de Pasolini a toujours \u00e9t\u00e9 un stimulus. Ses films sur la mythologie, comme <em>Edipo Rey<\/em> (1967) ou <em>Medea<\/em> (1969), me plaisent beaucoup, mais je pr\u00e9f\u00e8re ce film-l\u00e0, qui n\u2019en est pas un, mais plut\u00f4t le tournage du mat\u00e9riel pour le r\u00e9aliser. Promenez-vous en Afrique, imaginez les lieux, un visage possible pour le r\u00f4le d\u2019Oreste, confrontez la r\u00e9alit\u00e9 politique actuelle de l\u2019Afrique avec le monde mythologique\u2026 Le jeu des analogies et des tensions entre l\u2019un et l\u2019autre est splendide, et on pourrait imaginer comment serait cette Orestie sans avoir besoin de la voir. Ce que vous montrez et ce que vous laissez \u00e0 la suggestion constituent une des lignes d\u00e9finies, une des batailles les plus d\u00e9cisives, du cin\u00e9ma moderne.<\/p>\n<p><em><strong>Dans <\/strong><\/em><strong>La dama de Corinto<\/strong><em><strong>, mais aussi dans <\/strong><\/em><strong>Guest<\/strong><em><strong> ou <\/strong><\/em><strong>En la ciudad de Sylvia<\/strong><em><strong>, vous filmez litt\u00e9ralement l\u2019\u00e9bauche, qui se concr\u00e9tise \u00e0 de nombreuses reprises par le visage d\u2019une femme. Pourquoi\u00a0?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Je ne sais pas. Je crois, tout simplement, parce que \u00e7a me plait. Le stimulus qui nous pousse \u00e0 agir peut naitre de choses tr\u00e8s primaires. Par la suite, il se complique, devient plus dense, mais au fond, les battements du d\u00e9sir sont l\u00e0. Selon moi, il n\u2019y a pas de quoi avoir honte. Le d\u00e9sir est probablement ce que nous avons de plus noble. Je le dis parce que des gens m\u2019ont reproch\u00e9 la pr\u00e9sence de jolies femmes dans <em>En la ciudad de Sylvia<\/em>.<\/p>\n<p>Beaucoup de choses naissent du d\u00e9sir. Par exemple, l\u2019envie de filmer le visage de Juliette dans <em>Tren de sombras<\/em>. Et, toutes proportions gard\u00e9es, de nombreux tableaux, qui me semblent de la plus haute importance, ont eu pour moteur essentiel un d\u00e9sir. Je crois que nous ne devrions pas avoir honte de ce c\u00f4t\u00e9 ludique du cin\u00e9ma, qui dans mon cas est tr\u00e8s d\u00e9velopp\u00e9, m\u00eame en tant que spectateur. J\u2019aime revendiquer que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 voir des films de Claudia Cardinale, et je n\u2019ai su qu\u2019apr\u00e8s que le type qui la filmait s\u2019appelait Visconti. Apr\u00e8s, je me souviens avoir vu un film du type qui filmait Claudia Cardinale sans Claudia Cardinale. Plus tard, j\u2019en ai vu un autre de Zurlini, qui la filmait encore mieux. Mais \u00e7a, c\u2019\u00e9tait apr\u00e8s. J\u2019aimais bien Lilian Gish aussi. Griffith la filmait bien, elle.<\/p>\n<p>Je suis tr\u00e8s reconnaissant de ces pr\u00e9sences. Je valorise les films dans lesquels je vois une influence du cin\u00e9aste \u00e0 travers le visage qui apparait \u00e0 l\u2019\u00e9cran. Par exemple, Bergman en train de filmer une de ses femmes, Godard avec Anna Karina\u2026<\/p>\n<p><em><strong>Il n\u2019existe pas de femmes laides, n\u2019est-ce pas\u00a0? Tout d\u00e9pend de la mani\u00e8re dont elles sont film\u00e9es.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Voyez-vous, une des raisons qui m\u2019a fait pencher pour le cin\u00e9ma plut\u00f4t que la photographie est que tout petit, j\u2019ai constat\u00e9 qu\u2019une photo ne parvenait pas \u00e0 capturer la qualit\u00e9 qui faisait qu\u2019une fille me paraissait belle. C\u2019\u00e9tait un \u00e9chec, car pour moi la beaut\u00e9 passait par un rythme int\u00e9rieur qui, une fois congel\u00e9 photographiquement, disparaissait. Ce rythme int\u00e9rieur, cette respiration, me captivaient.<\/p>\n<p><em><strong>Si telle est votre vision du cin\u00e9ma, qu\u2019est-ce qui vous a pouss\u00e9 \u00e0 faire <\/strong><\/em><strong>Unas fotos en la ciudad de Sylvia<\/strong><em><strong>\u00a0 ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Cette id\u00e9e est une autre \u00e9bauche, en ce sens qu\u2019elle se r\u00e9sume \u00e0 prendre deux photographies et laisser une ellipse entre elles, afin que la pellicule soit seulement dans l\u2019esprit de celui qui la voit. Le temps que vous \u00e9liminez, entre une photo et la suivante, engendre un laps de temps que va reconstruire le spectateur. Il provient aussi du fait qu\u2019un film fait presque toujours partie d\u2019une photo vague, qui sera par la suite d\u00e9velopp\u00e9e. Parfois, dans la salle de montage ou pendant la r\u00e9daction du script, j\u2019ai devant moi une photo, qui pour moi renferme l\u2019id\u00e9e du film, un climat ou une atmosph\u00e8re pour m\u2019orienter.<br \/>\nPour moi, la photo est quelque chose d\u2019\u00e0 la fois myst\u00e9rieux et ludique. Quand j\u2019en contemple une, je me force \u00e0 imaginer l\u2019image pr\u00e9c\u00e9dente et la suivante, de la doter d\u2019un contexte. Ici, il s\u2019agit d\u2019un film, et si je suis habitu\u00e9 \u00e0 penser comme un photographe, c\u2019est de nouveau \u00e0 cause du fait que j\u2019\u00e9tais anim\u00e9 par un d\u00e9sir pr\u00e9coce pour le cin\u00e9ma.<br \/>\nQuand j\u2019\u00e9tais petit, il \u00e9tait plus difficile d\u2019entrer dans une salle de cin\u00e9ma. Je restais \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur pour regarder les vitrines et les photochromes. Voil\u00e0 quelque chose qu\u2019a tr\u00e8s bien film\u00e9 Truffaut, et en g\u00e9n\u00e9ral sa g\u00e9n\u00e9ration toute enti\u00e8re. \u00c0 cette \u00e9poque aussi, les romans-photos existaient, ainsi que diverses mani\u00e8res de r\u00eaver au cin\u00e9ma sans y aller.<br \/>\nSur le chemin de l\u2019\u00e9cole, je m\u2019arr\u00eatais devant les trois cin\u00e9mas qu\u2019il y avait sur mon chemin, dans l\u2019espoir qu\u2019ils aient chang\u00e9 les affiches, pour que je puisse r\u00eaver \u00e0 de nouveaux films. \u00ab\u00a0L\u2019histoire du cin\u00e9ma\u00a0\u00bb \u00e9tait une publication abondamment illustr\u00e9e, car elle montrait des photos de films que vous ne pouviez pas voir. Avec un peu de chance, la filmoth\u00e8que en a re\u00e7u un exemplaire.<\/p>\n<p><strong>Par V\u00edctor Paz Morandeira. Publi\u00e9 le 10\/09\/2011 sur <em><a href=\"https:\/\/www.acuartaparede.com\/entrevista-jose-luis-guerin-1\/?lang=es\" target=\"_blank\">A cuarta parede<\/a>. <\/em><br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p><strong>Traduit de l&rsquo;espagnol au fran\u00e7ais par Sarah Kheireldin<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/gsara.tv\/causes\/interview-de-jose-luis-guerin-seconde-partie\/\">[\u00c0 lire] Interview de Jos\u00e9 Luis Guer\u00edn (Seconde partie)<\/a><\/p>\n<p><sup id=\"fn1\">1. [L\u2019interview a eu lieu le 25 juin, alors que le mouvement des Indign\u00e9s atteignait son paroxysme.]<\/sup>\u21a9<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jos\u00e9 Luis Guer\u00edn, r\u00e9alisateur in\u00e9vitable du cin\u00e9ma espagnol contemporain et metteur en sc\u00e8ne de films tels qu\u2019 <i>En construcci\u00f3n<\/i> (2001) ou <i>En la ciudad<\/i> de Sylvia (2007) <\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":1457,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2,147],"tags":[],"class_list":["post-1369","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-dossier","category-filmer-a-tout-prix"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1369","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1369"}],"version-history":[{"count":29,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1369\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1538,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1369\/revisions\/1538"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1457"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1369"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1369"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1369"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}