{"id":1854,"date":"2016-04-15T09:50:59","date_gmt":"2016-04-15T09:50:59","guid":{"rendered":"https:\/\/gsara.tv\/causes\/?p=1854"},"modified":"2017-01-23T15:05:35","modified_gmt":"2017-01-23T15:05:35","slug":"sequences-de-films-sequences-de-lutte-dusine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/sequences-de-films-sequences-de-lutte-dusine\/","title":{"rendered":"S\u00e9quences de films, s\u00e9quences de lutte d\u2019usine"},"content":{"rendered":"<p><strong>Le film documentaire retra\u00e7ant une fermeture d\u2019usine est presque devenu un genre au regard du nombre des films r\u00e9alis\u00e9s depuis plus de dix ans. Deux films fran\u00e7ais datant du d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 se distinguent par leur r\u00e9ussite \u00e0 rendre compte avec justesse des singularit\u00e9s d\u2019une situation de fermeture et de la lutte qui s\u2019en suit. Il s\u2019agit de <em>R\u00eave d\u2019usine<\/em> de Luc Decaster et <em>Les Sucriers de Colleville<\/em> d\u2019Ariane Doublet, filmant respectivement une usine de matelas et une sucri\u00e8re de betteraves, alors que la fermeture de ces usines est probable ou certaine.<\/strong><\/p>\n<div id=\"attachment_1921\" style=\"width: 803px\" class=\"wp-caption alignnone\"><a href=\"https:\/\/gsara.tv\/causes\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/les-sucriers-de-colleville-242.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-1921\" class=\"wp-image-1921 size-full\" src=\"https:\/\/gsara.tv\/causes\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/les-sucriers-de-colleville-242.jpg\" alt=\"les-sucriers-de-colleville-242\" width=\"793\" height=\"394\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/les-sucriers-de-colleville-242.jpg 793w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/les-sucriers-de-colleville-242-300x149.jpg 300w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/les-sucriers-de-colleville-242-600x298.jpg 600w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/les-sucriers-de-colleville-242-210x104.jpg 210w\" sizes=\"auto, (max-width: 793px) 100vw, 793px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-1921\" class=\"wp-caption-text\"><i>Les Sucriers de Colleville<\/i> d&rsquo;Ariane Doublet (2002)<\/p><\/div>\n<p>Au-del\u00e0 de leur valeur t\u00e9moignage d\u2019un pr\u00e9sent qui s\u2019inscrit sur la pellicule en m\u00eame temps qu\u2019il s\u2019efface, c\u2019est le pr\u00e9sent dont ils rendent compte qui les rend remarquables. D\u2019une part, ils filment un pr\u00e9sent constitu\u00e9 de la succession de s\u00e9quences conduisant \u00e0 la fermeture de l\u2019usine et \u00e0 celles d\u2019une lutte, montrant ainsi toute la complexit\u00e9 de cette situation qui ne peut en aucun cas \u00eatre saisie par une simple chronologie. D\u2019autre part et surtout, ils saisissent le pr\u00e9sent par la coexistence de plusieurs pr\u00e9sents qui correspondent en fait aux possibles qui s\u2019offrent aux ouvriers face \u00e0 cette situation. Ce qui les conduit \u00e0 filmer un pr\u00e9sent de la lutte nullement univoque mais constitu\u00e9e d\u2019une conjonction de pr\u00e9sents et donc de possibles. En l\u2019occurrence, ces deux films r\u00e9ussissent \u00e0 rendre compte de l\u2019intelligibilit\u00e9 de la situation de fermeture d\u2019usine telle que subjectiv\u00e9e par les ouvri\u00e8res et les ouvriers.<\/p>\n<p>Ainsi, la subjectivit\u00e9 de L. Decaster et d\u2019A. Doublet est mise au service du recueil et de la mise en forme de ce que les ouvriers ressentent et pensent \u00e0 propos de ce qui se passe \u00e0 l\u2019usine, mais sans confusion entre les deux subjectivit\u00e9s. La subjectivit\u00e9 des ouvriers s\u2019appr\u00e9hende par les choix des deux cin\u00e9astes aussi bien au moment du tournage que devant les rushes auxquels, en donnant forme, ils ont donn\u00e9 du sens. Ainsi, la construction de leurs plans et le montage permettent d\u2019op\u00e9rer la copr\u00e9sentation des pr\u00e9sents et donc des possibles de la lutte. Il faut d\u2019ailleurs saluer le travail remarquable des monteuses de <em>R\u00eave d\u2019usine<\/em> et <em>Les Sucriers de Colleville<\/em> : respectivement, Claire Atherton et Sophie Mandonnet.<\/p>\n<p>Ce faisant, ces deux films, cherchant \u00e0 ne pas trahir la situation film\u00e9e, ne figurent pas des ouvriers impuissants, d\u00e9faits mais des ouvriers prenant bel et bien une d\u00e9cision face au possible tel qu\u2019il est identifi\u00e9 exclusivement par les ouvriers et les ouvri\u00e8res.<br \/>\nPar ailleurs,<em> Les Sucriers de Colleville<\/em> et <em>R\u00eave d\u2019usine<\/em> se r\u00e9v\u00e8lent compl\u00e9mentaires puisque le premier s\u2019int\u00e9resse \u00e0 ce qui pr\u00e9c\u00e8de l\u2019entr\u00e9e dans une lutte lorsque le second \u00e9pouse les contours d\u2019une lutte d\u2019usine avec toutes ses sp\u00e9cificit\u00e9s.<\/p>\n<h2><strong><em>Les Sucriers de Colleville<\/em>\u00a0d\u2019Ariane Doublet : \u00ab\u00a0est-ce trop t\u00f4t, trop tard\u00a0?\u00a0<\/strong>\u00bb<\/h2>\n<p>La question de l\u2019entr\u00e9e dans la lutte constitue la mati\u00e8re, le c\u0153ur m\u00eame des Sucriers de Colleville. Ce film, tourn\u00e9 en 2003 avec une petite cam\u00e9ra num\u00e9rique, montre de fa\u00e7on remarquable que l\u2019entr\u00e9e dans une lutte rel\u00e8ve d\u2019une d\u00e9cision, \u00e0 savoir se consid\u00e9rer ou non dans la s\u00e9quence de la fermeture, sans attendre son annonce officielle, celle-ci ne venant qu\u2019ent\u00e9riner une situation d\u00e9j\u00e0 r\u00e9elle. C\u2019est en cela que le film est un mat\u00e9riau pr\u00e9cieux, montrant ce qui est rarement montr\u00e9, le moment o\u00f9 la d\u00e9cision se prend. En filmant une usine sur laquelle plane une menace de fermeture avant m\u00eame qu\u2019une lutte ne prenne forme, A. Doublet entend capter le moment o\u00f9 les ouvriers sont encore dans l\u2019irr\u00e9solution ou l\u2019h\u00e9sitation. Que font les ouvriers lorsqu\u2019ils ne savent pas encore avec certitude ce qui va se passer\u00a0? Elle fait d\u2019ailleurs le choix d\u2019arr\u00eater son film sur les images d\u2019une manifestation syndicale dans la ville de F\u00e9camp, lorsque pr\u00e9cis\u00e9ment des actions se pr\u00e9cisent.<\/p>\n<div id=\"attachment_1926\" style=\"width: 800px\" class=\"wp-caption alignnone\"><a href=\"https:\/\/gsara.tv\/causes\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/colleville.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-1926\" class=\"wp-image-1926 size-full\" src=\"https:\/\/gsara.tv\/causes\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/colleville.png\" alt=\"\" width=\"790\" height=\"421\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/colleville.png 790w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/colleville-300x160.png 300w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/colleville-600x320.png 600w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/colleville-210x112.png 210w\" sizes=\"auto, (max-width: 790px) 100vw, 790px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-1926\" class=\"wp-caption-text\"><i>Les Sucriers de Colleville<\/i> d&rsquo;Ariane Doublet (2002)<\/p><\/div>\n<p>Toute la s\u00e9quence d\u2019incertitude co\u00efncidant avec la prise de d\u00e9cision est rendue cin\u00e9matographiquement par la concurrence de temporalit\u00e9s diff\u00e9rentes, convoquant donc une attention au montage. Le montage chronologique restitue cette pluralit\u00e9, montrant que dans l\u2019usine coexistent plusieurs temporalit\u00e9s qui ne sont en aucune mani\u00e8re exclusives les unes des autres. Plusieurs couples de temporalit\u00e9s\u00a0peuvent \u00eatre distingu\u00e9es : celle de l\u2019usine elle-m\u00eame oppos\u00e9e \u00e0 une temporalit\u00e9 ext\u00e9rieure, concernant des fusions europ\u00e9ennes dans l\u2019activit\u00e9 sucri\u00e8re\u00a0;\u00a0 celle de la fermeture oppos\u00e9e \u00e0 celle du maintien en activit\u00e9 de l\u2019usine\u00a0et\/ou de la production en cours. Cette multiplicit\u00e9 de temporalit\u00e9s donne \u00e0 voir les possibles offerts aux ouvriers devant la situation en cours. Il se trouve que les ouvriers de cette usine pensent ces possibles par le biais de la question du bon moment pour faire d\u00e9buter une lutte. Cette question lancinante pourrait \u00eatre formul\u00e9e ainsi : \u00ab\u00a0est-ce trop t\u00f4t, est-ce trop tard\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Afin d\u2019exposer ces temporalit\u00e9s parall\u00e8les, le d\u00e9roulement du film doit \u00eatre respect\u00e9, qui lui-m\u00eame respecte la chronologie des faits. Le film d\u00e9bute en pleine \u00ab\u00a0campagne\u00a0\u00bb, terme d\u00e9signant la p\u00e9riode de quelques mois au cours de laquelle la betterave est transform\u00e9e, pour s\u2019achever \u00e0 la veille de l\u2019annonce officielle de la fermeture de la sucri\u00e8re. D\u00e8s les premi\u00e8res minutes du film, la menace de la fermeture est envisag\u00e9e s\u00e9rieusement par un ouvrier interrog\u00e9 dans un vestiaire\u00a0; il se d\u00e9sole de l\u2019apathie des ouvriers de son usine face \u00e0 la situation. La cin\u00e9aste montre aussit\u00f4t apr\u00e8s, que si l\u2019usine est certes menac\u00e9e, elle est encore en activit\u00e9\u00a0: on produit dans cette usine et cela s\u2019entend <sup><a id=\"ref1\" href=\"#fn1\">1<\/a><\/sup>. L\u2019ouvrier est de nouveau interrog\u00e9, plus longuement, et cette fois-ci \u00e0 son poste, dans la salle de contr\u00f4le. Une sc\u00e8ne inou\u00efe se d\u00e9roule\u00a0: un homme en chemise, dont on devine qu\u2019il est le directeur, entre dans la salle, sans que l\u2019ouvrier n\u2019interrompe son propos sur la fermeture probable de l\u2019usine. Petite g\u00eane aussit\u00f4t dissip\u00e9e, coup d\u2019\u0153il vers le directeur, sourires complices, il r\u00e9p\u00e8te \u00e0 plusieurs reprises et en sa pr\u00e9sence que dans l\u2019usine, on ne peut pas faire des marges \u00ab\u00a0tout court\u00a0\u00bb\u00a0; il s\u2019adresse ensuite directement au directeur pour lui faire remarquer qu\u2019\u00a0\u00ab\u00a0on est peut-\u00eatre sur le m\u00eame bateau\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Cette sc\u00e8ne vient a posteriori justifier le choix de tourner bon nombre de sc\u00e8nes aupr\u00e8s de l\u2019\u00e9quipe de nuit. Si ce choix r\u00e9pond sans doute \u00e0 un parti pris esth\u00e9tique, il s\u2019agit surtout d\u2019un moyen pour ne pas \u00eatre d\u00e9rang\u00e9 par la direction, comme a voulu le signifier la pr\u00e9c\u00e9dente s\u00e9quence dans la salle de contr\u00f4le. Les ouvriers peuvent r\u00e9pondre aux questions de la cin\u00e9aste avec une tranquillit\u00e9 qu\u2019elle leur garantit. Suivent donc de tr\u00e8s beaux plans de l\u2019usine la nuit, avec ses chemin\u00e9es et ses lumi\u00e8res. La sucri\u00e8re fonctionne 24 heures sur 24 durant les trois mois de la\u00a0campagne, qui n\u00e9cessite de surcro\u00eet le recours \u00e0 des ouvriers saisonniers. A. Doublet manifeste par ces images qu\u2019elle est venue filmer des ouvriers au travail. Le spectateur va \u00eatre r\u00e9guli\u00e8rement rappel\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une usine en production intensive, par la r\u00e9currence de plans des ateliers tout au long d\u2019une partie du film <sup><a id=\"ref2\" href=\"#fn2\">2<\/a><\/sup>. Apr\u00e8s la campagne, seuls les ouvriers charg\u00e9s de l\u2019entretien des machines restent dans l\u2019usine. La cin\u00e9aste continue alors \u00e0 filmer avec minutie les interventions de ceux-ci sur les machines, leurs gestes, leur concentration au travail.<\/p>\n<div id=\"attachment_1925\" style=\"width: 628px\" class=\"wp-caption alignnone\"><a href=\"https:\/\/gsara.tv\/causes\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/colleville3.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-1925\" class=\"wp-image-1925 size-full\" src=\"https:\/\/gsara.tv\/causes\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/colleville3.png\" alt=\"Les Sucriers de Colleville d'Ariane Doublet (2002)\" width=\"618\" height=\"418\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/colleville3.png 618w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/colleville3-300x203.png 300w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/colleville3-600x406.png 600w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/colleville3-210x142.png 210w\" sizes=\"auto, (max-width: 618px) 100vw, 618px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-1925\" class=\"wp-caption-text\"><i>Les Sucriers de Colleville<\/i> d&rsquo;Ariane Doublet (2002)<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les plans de l\u2019usine en production pr\u00e9c\u00e8dent ou suivent des sc\u00e8nes \u00e9voquant la probable fermeture de la sucri\u00e8re\u00a0: des r\u00e9unions du Comit\u00e9 d\u2019Entreprise (CE), des assembl\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales, des discussions entre les ouvriers ou des entretiens avec la cin\u00e9aste. Cette succession de plans montre l\u2019incertitude et\/ou l\u2019h\u00e9sitation marquant la situation en cours. Celle-ci se caract\u00e9rise par une premi\u00e8re concurrence entre deux temporalit\u00e9s\u00a0: celle de l\u2019usine versus celle des fusions dans l\u2019activit\u00e9 sucri\u00e8re. L\u2019usine appartient \u00e0 une coop\u00e9rative d\u2019exploitants de la betterave qui a d\u00e9cid\u00e9 de revendre l\u2019usine \u00e0 un grand groupe. C\u2019est le probable repreneur qui fait peser sur la sucri\u00e8re la menace d\u2019une fermeture. Par cons\u00e9quent, la direction locale n\u2019est nullement le lieu de la d\u00e9cision. Au cours de plusieurs r\u00e9unions du CE, le directeur r\u00e9pondra \u00e0 l\u2019incertitude des ouvriers par sa propre incertitude qui n\u2019est nullement simul\u00e9e. Lors de la premi\u00e8re r\u00e9union intervenant apr\u00e8s la campagne\u00a0et la fermeture annuelle de l\u2019usine, il avoue livrer ses impressions et chercher ses informations dans la presse. \u00ab\u00a0On ne sait pas\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0on saura de moins en moins\u00a0\u00bb : c\u2019est en ces termes qu\u2019il identifie ce qui se passe et va se passer \u00e0 l\u2019usine. Les ouvriers et les syndicats ne vont pas envisager de changer d\u2019interlocuteur pour contrecarrer l\u2019incertitude dans laquelle ils sont install\u00e9s. Pour autant, la temporalit\u00e9 ext\u00e9rieure \u00e0 l\u2019usine et sur laquelle les ouvriers ne peuvent intervenir, ne les \u00e9crase pas. S\u2019ils ne s\u2019engagent pas dans une lutte, ce n\u2019est pas par sentiment d\u2019impuissance ou d\u2019accablement devant une d\u00e9cision ext\u00e9rieure, command\u00e9e par des logiques capitalistiques \u00e0 l\u2019\u00e9chelle europ\u00e9enne. La temporalit\u00e9 des d\u00e9cideurs n\u2019exclut pas une lutte, dans la mesure o\u00f9 pr\u00e9cis\u00e9ment sa possibilit\u00e9 est formul\u00e9e et d\u00e9battue entre les ouvriers.<\/p>\n<p>Par ailleurs et surtout, cette premi\u00e8re concurrence de temporalit\u00e9s entre ce qui se passe \u00e0 l\u2019usine et ce qui est d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur laisse place \u00e0 une seconde qui va peser d\u2019un poids bien plus fort dans la d\u00e9termination d\u2019une lutte, et qui se pr\u00e9sente aux ouvriers sous forme d\u2019un dilemme\u00a0: doivent-ils consid\u00e9rer comme prioritaire le pr\u00e9sent de la fermeture de la sucri\u00e8re ou bien celui de la campagne en cours et \u00e0 venir. Cette opposition est pens\u00e9e par le biais de la question\u00a0\u00ab\u00a0est-ce trop t\u00f4t, trop tard\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me temporalit\u00e9 qui ne concerne que le seul espace de l\u2019usine, n\u2019est pas restitu\u00e9e par le seul\u00a0 montage comme c\u2019est le cas pour la premi\u00e8re, mais par le recours \u00e0 des plans fixes, certains assez longs. En immobilisant les ouvriers, ces plans arr\u00eatent le temps, marquant ainsi la s\u00e9quence d\u2019irr\u00e9solution. Si le temps est suspendu, c\u2019est \u00e9galement pour fixer des discussions portant pr\u00e9cis\u00e9ment sur le temps, sur le bon moment pour une lutte, sur les risques d\u2019une lutte pr\u00e9matur\u00e9e, ou au contraire, tardive. Ainsi, des ouvriers vont poser seuls ou en groupe devant la cam\u00e9ra, en s\u2019entretenant de cette question avec la cin\u00e9aste ou bien entre eux en r\u00e9union. Un ouvrier explique que la campagne a d\u00e9but\u00e9 avant l\u2019annonce du plan social qui, elle, est intervenue avant toute proclamation officielle de la d\u00e9cision de fermeture. Dans un premier temps, personne n\u2019attire l\u2019attention sur ce d\u00e9calage chronologique entre l\u2019\u00e9laboration d\u2019un plan social mat\u00e9rialis\u00e9 par un cahier de quelques pages et l\u2019annonce des licenciements. C\u2019est seulement lors d\u2019une \u00e9ni\u00e8me discussion sur la fermeture\u00a0 qu\u2019un ouvrier fait remarquer le moment o\u00f9 est intervenu l\u2019\u00e9chafaudage du plan<sup><a id=\"ref3\" href=\"#fn3\">3<\/a><\/sup>. La temporalit\u00e9 de la campagne en cours est privil\u00e9gi\u00e9e par les ouvriers qui renoncent \u00e0 d\u00e9buter des actions. \u00ab\u00a0Il faut terminer la campagne\u00a0\u00bb s\u2019assimile pour un ouvrier, qui salue \u00ab\u00a0les gens d\u2019avoir bien voulu \u00e9craser la betterave\u00a0\u00bb, \u00e0 une forme de lutte. Produire est con\u00e7u comme un moyen \u00e0 la disposition des ouvriers de d\u00e9montrer la fiabilit\u00e9 de l\u2019outil de travail et les capacit\u00e9s productives de leur usine \u2013 pour le m\u00eame ouvrier, c\u2019est une question de \u00ab\u00a0fiert\u00e9\u00a0\u00bb. Lors du compte-rendu d\u2019une r\u00e9union du CE devant un petit groupe d\u2019ouvriers, un ouvrier d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 d\u00e9fend l\u2019id\u00e9e qu\u2019une action pendant la campagne n\u2019aurait pas apport\u00e9 grand-chose. La discussion qui s\u2019ensuit porte pr\u00e9cis\u00e9ment sur le bon moment de la bataille\u00a0: quand doit-elle commencer\u00a0? Un ouvrier discute du fait qu\u2019ils n\u2019ont \u00ab\u00a0pas foutu le bordel\u00a0\u00bb, en le regrettant. Des ouvriers envisagent que cela arrive \u00ab\u00a0apr\u00e8s\u00a0\u00bb, sans que soit pr\u00e9cis\u00e9 davantage ce que d\u00e9signe cet \u00ab\u00a0apr\u00e8s\u00a0\u00bb, qui va se pr\u00e9senter comme une id\u00e9e r\u00e9currente dans les discussions. La sc\u00e8ne embl\u00e9matique est celle de l\u2019attente de la fin d\u2019une r\u00e9union par un ouvrier qui ne cesse de parler de cet \u00ab\u00a0apr\u00e8s\u00a0\u00bb, derri\u00e8re une pendule qui ne cesse, elle, de rappeler par son tic tac le temps qui passe. Durant la campagne, la temporalit\u00e9 de la production recouvre celle dans laquelle l\u2019usine est entr\u00e9e depuis la production du plan social. La campagne se finit\u00a0; les ouvriers partent en cong\u00e9, mais \u00e0 leur retour, c\u2019est de nouveau l\u2019incertitude qui leur est oppos\u00e9e. D\u00e9sormais, c\u2019est la perspective d\u2019une nouvelle campagne \u00e0 assurer qui sera mise en avant pour demander que le travail soit poursuivi afin d\u2019entretenir les machines pour cet \u00e9ventuel red\u00e9marrage. La r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un plan social avant la d\u00e9cision officielle d\u2019une fermeture ne contrebalance nullement l\u2019incertitude qui se d\u00e9porte donc vers la tenue d\u2019une nouvelle campagne. Le film montre bien que les ouvriers d\u00e9cident de ne pas commencer une lutte pendant la production\u00a0 et donc qu\u2019il s\u2019agit bien d\u2019un choix\u00a0 \u2013 qui peut \u00eatre d\u2019ailleurs discut\u00e9 \u2013 et non une r\u00e9sultante d\u2019un sentiment de fatalit\u00e9.<\/p>\n<p>Cette figuration d\u2019ouvriers impuissants, accabl\u00e9s par les ravages du capitalisme est \u00e9galement absente de R\u00eave d\u2019usine. Elle d\u00e9coule ici aussi de la d\u00e9cision cin\u00e9matographique de rendre compte de la situation d\u2019une autre fermeture d\u2019usine du point de vue des ouvriers. A la diff\u00e9rence du premier film \u2013 et en cela, ils sont compl\u00e9mentaires \u2013 Luc Decaster filme une lutte en cours en respectant sa singularit\u00e9, une singularit\u00e9 qui pourrait appara\u00eetre intrigante si l\u2019on accepte pas, encore une fois, d\u2019adopter le point de vue de celles et ceux qui sont film\u00e9s.<\/p>\n<h2><strong><em>R\u00eave d\u2019usine<\/em> de Luc Decaster\u00a0: La lutte-pr\u00e9sence<\/strong><\/h2>\n<p>D\u00e8s les premiers instants, le cin\u00e9aste d\u00e9cide que son film ne sera pas la chronique de la mort annonc\u00e9e d\u2019une usine \u2013\u00a0 tout en ne m\u00e9nageant pas de suspense quant \u00e0 son sort. Il vient filmer autre chose qu\u2019une chronique respectant scrupuleusement la succession des faits. Cette d\u00e9cision est figur\u00e9e cin\u00e9matographiquement par un jeu d\u2019alternances entre des plans \u00e9voquant l\u2019immobilit\u00e9 et des plans ou un choix de montage \u00e9voquant, quant \u00e0 eux, l\u2019id\u00e9e de mouvement. Cette alternative entre immobilit\u00e9 et mouvement, qui r\u00e9git la premi\u00e8re s\u00e9quence, est un des principes constitutifs de l\u2019ensemble du film. Alors que l\u2019immobilit\u00e9 figure la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une usine ferm\u00e9e ou menac\u00e9e, le mouvement figure, de son c\u00f4t\u00e9, le pr\u00e9sent de la lutte telle que celle-ci est pens\u00e9e et men\u00e9e par les ouvriers.<\/p>\n<div id=\"attachment_1929\" style=\"width: 790px\" class=\"wp-caption alignnone\"><a href=\"https:\/\/gsara.tv\/causes\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/reve-usine.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-1929\" class=\"wp-image-1929 size-full\" src=\"https:\/\/gsara.tv\/causes\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/reve-usine.jpg\" alt=\"R\u00eave d'usine de Luc Decaster (2001)\" width=\"780\" height=\"574\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/reve-usine.jpg 780w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/reve-usine-300x221.jpg 300w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/reve-usine-600x442.jpg 600w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/reve-usine-210x155.jpg 210w\" sizes=\"auto, (max-width: 780px) 100vw, 780px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-1929\" class=\"wp-caption-text\"><i>R\u00eave d&rsquo;usine<\/i> de Luc Decaster (2001)<\/p><\/div>\n<p>Le film d\u00e9bute par une succession de gros plans d\u2019ouvriers affair\u00e9s sur des machines ou maniant des agrafeuses. Le mouvement ainsi que la r\u00e9alit\u00e9 du travail sont renforc\u00e9s par une bande-son faite de bruits de machines mix\u00e9s. Le cadre s\u2019\u00e9largit progressivement pour faire appara\u00eetre le reste des corps, les bruits s\u2019amenuisant jusqu\u2019\u00e0 leur \u00e9puisement. Des ouvriers, dont les visages apparaissent enfin, posent silencieusement devant la cam\u00e9ra. L\u2019immobilit\u00e9, rompue un instant par un mouvement de cam\u00e9ra qui quitte les visages pour d\u00e9couvrir les ateliers vides, reprend avec de courtes s\u00e9quences d\u2019entretiens donn\u00e9s par des ouvriers seuls et immobiles face \u00e0 la cam\u00e9ra. Mais cette immobilit\u00e9 interne aux plans est mise en rivalit\u00e9 avec le mouvement donn\u00e9 par le montage rapide de ces plans. Faisant succ\u00e9der les entretiens, ce montage imprime un mouvement \u00e0 la parole. Cette alternance se poursuit encore entre des plans montrant des sc\u00e8nes de travail \u2013 laissant d\u00e9couvrir quelques \u00e9tapes de la fabrication d\u2019un matelas \u2013 et des plans d\u2019ouvriers inactifs ou en pause, ou bien encore des plans d\u2019ateliers vides.<\/p>\n<p>L\u2019alternance entre immobilit\u00e9 et mouvement, flagrante dans la premi\u00e8re s\u00e9quence du film, figure le choix qui s\u2019offre au cin\u00e9aste\u00a0: filmer la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une usine ferm\u00e9e ou menac\u00e9e de fermeture ou bien celle d\u2019une usine en activit\u00e9 normale. En fait, ce choix non r\u00e9solu est fid\u00e8le \u00e0 l\u2019h\u00e9sitation des ouvriers entre ces trois r\u00e9alit\u00e9s. L\u2019impression d\u2019h\u00e9sitation ou de confusion est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui permet d\u2019approcher la mani\u00e8re avec laquelle les ouvriers pensent la situation de leur usine.<\/p>\n<p>Cette subjectivation, figur\u00e9e donc par la dialectique de l\u2019immobilit\u00e9 et du mouvement, est rendue par le montage altern\u00e9. Ce montage permet de faire coexister plusieurs temporalit\u00e9s qui correspondent \u00e0 des pr\u00e9sents de l\u2019usine pourtant exclusifs les uns des autres : l\u2019usine en activit\u00e9, l\u2019usine menac\u00e9e et l\u2019usine ferm\u00e9e. C\u2019est en ne figeant pas la situation dans un pr\u00e9sent univoque, et en restant, par cons\u00e9quent, ouvert aux possibles du pr\u00e9sent, que le cin\u00e9aste se place dans l\u2019ordre de la subjectivation telle qu\u2019elle est op\u00e9r\u00e9e par les sujets du film.<\/p>\n<p>Pour faire coexister les pr\u00e9sents qui correspondent \u00e0 autant de possibles offerts aux ouvriers face \u00e0 la situation, le montage altern\u00e9 fait place \u00e0 un autre type de montage de s\u00e9quences. Une sc\u00e8ne de pointeuse intervient \u00e0 deux reprises dans un montage de s\u00e9quences identiques, faisant se succ\u00e9der une sc\u00e8ne d\u2019assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale, une action \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019usine, puis la pointeuse.\u00a0A chaque fois, la sc\u00e8ne de la pointeuse marque le retour des ouvriers dans leur usine apr\u00e8s des actions men\u00e9es \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Mais, au-del\u00e0 de ce proc\u00e9d\u00e9 stylistique, cette sc\u00e8ne dans laquelle les ouvriers signifient par le geste de pointer qu\u2019ils reprennent le travail, vient s\u2019opposer au sens port\u00e9 par les deux s\u00e9quences pr\u00e9c\u00e9dentes montrant des ouvriers en lutte. Ce montage sugg\u00e8re la question suivante\u00a0: si l\u2019on voit des ouvriers participer \u00e0 des assembl\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales et des actions, peut-on en d\u00e9duire que nous voyons des ouvriers en lutte, alors qu\u2019ils continuent \u00e0 pointer et \u00e0 assumer une production minimale\u00a0? Dans le m\u00eame temps, et du fait de sa r\u00e9p\u00e9tition, il permet \u00e9galement de donner des \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponse, obligeant \u00e0 d\u00e9passer l\u2019impression premi\u00e8re de confusion, pour laisser place \u00e0 une identification encore plus pr\u00e9cise de la situation faite par les ouvriers et saisir comment sont pens\u00e9s le pr\u00e9sent et la lutte.<\/p>\n<p>L\u2019h\u00e9sitation d\u00e9crite montre que les ouvriers ne sont install\u00e9s de mani\u00e8re univoque dans aucun des trois pr\u00e9sents qui s\u2019offrent \u00e0 eux. Ils ne se sont pas install\u00e9s dans le pr\u00e9sent d\u2019une usine ferm\u00e9e, qui aurait alors induit une attitude fataliste ou d\u00e9faitiste. Ils ne sont pas plus install\u00e9s dans le seul pr\u00e9sent d\u2019une usine menac\u00e9e, en d\u00e9pit de tous les signes, qu\u2019eux comme nous spectateurs, voyons, \u00e0 savoir des panneaux de l\u2019ANPE install\u00e9s bien avant la production d\u2019un plan social ou l\u2019extr\u00eame ralentissement de la production. Envisager le pr\u00e9sent de la sorte aurait conduit \u00e0 une lutte centr\u00e9e sur les conditions de licenciement, \u00e9ventuellement sous forme de gr\u00e8ve. Enfin, ils ne se sont pas plus install\u00e9s dans une inconscience g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, niant la menace de la fermeture. L\u2019h\u00e9sitation des ouvriers partag\u00e9s entre ces trois pr\u00e9sents correspond en fait \u00e0 une mani\u00e8re de penser la lutte.<\/p>\n<p>Certes, les ouvriers n\u2019arr\u00eatent pas la production, n\u2019optant pas pour une gr\u00e8ve\u00a0; certes, il faudra attendre la fin du film pour voir des ouvriers occuper les ateliers jusqu\u2019\u00e0 la sc\u00e8ne (presque) finale avec un responsable de la direction tenu de rester pour mener une n\u00e9gociation sur la prime de licenciement. Pour autant, le mot \u2018lutte\u2019 doit \u00eatre maintenu pour qualifier l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de la situation film\u00e9e par le documentaire, car c\u2019est bien celui qu\u2019utilisent les ouvriers durant tout le film, m\u00eame si sa d\u00e9finition doit \u00eatre pr\u00e9cis\u00e9e. En effet, la d\u00e9finition de la lutte donn\u00e9e par bon nombre d\u2019ouvriers est la \u00ab\u00a0pr\u00e9sence\u00a0\u00bb\u00a0: pr\u00e9sence aux assembl\u00e9es, pr\u00e9sence lors d\u2019actions en dehors de l\u2019usine, pr\u00e9sence dans les ateliers.<br \/>\nCette pr\u00e9sence est cin\u00e9matographiquement figur\u00e9e par de nombreux plans-s\u00e9quences d\u2019ouvriers posant longuement devant la cam\u00e9ra, en nombre r\u00e9duit ou en groupe. Elle l\u2019est \u00e9galement par la mani\u00e8re avec laquelle L. Decaster d\u00e9cide, par des mouvements de cam\u00e9ra d\u2019augmenter la dur\u00e9e de la pr\u00e9sence des ouvriers. Dans une des deux sc\u00e8nes devant la pointeuse, le cin\u00e9aste cadre celle-ci en plan moyen, et lorsqu\u2019une ouvri\u00e8re passe devant et lance un regard-cam\u00e9ra, il d\u00e9cide de la suivre. Le mouvement de la cam\u00e9ra \u00e9tire ainsi la dur\u00e9e de sa pr\u00e9sence jusqu\u2019au maximum, puisqu\u2019elle ne quitte le cadre qu\u2019au moment pr\u00e9cis o\u00f9 elle quitte l\u2019atelier<sup><a id=\"ref4\" href=\"#fn4\">4<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Dans ces conditions, L. Decaster se conforme bien \u00e0 la d\u00e9finition singuli\u00e8re de la lutte\u00a0dans cette usine, et en remplissant cette condition, il filme bien une lutte d\u2019usine. D\u2019ailleurs, il ne filme l\u2019usine ni avant, ni apr\u00e8s sa fermeture. Le temps du film est celui de la lutte, telle qu\u2019elle est d\u00e9finie par les ouvriers eux-m\u00eames.<\/p>\n<p>La pr\u00e9sence est l\u2019objet de discussions importantes entre les ouvriers et\/ou lors des assembl\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales, pour souhaiter que les ouvriers soient davantage pr\u00e9sents dans l\u2019enceinte des ateliers occup\u00e9s ou lors d\u2019actions \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019usine. Un ouvrier explique ainsi que pour lui la \u00ab\u00a0pr\u00e9sence\u00a0\u00bb est \u00ab\u00a0<em>la seule fa\u00e7on qu\u2019on a pour lutter contre cette fermeture<\/em>\u00a0\u00bb. Un autre ouvrier pr\u00e9cise que la lutte s\u2019apparente \u00e0 une \u00ab\u00a0<em>pr\u00e9sence de m\u00e9contentement<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Bien entendu les mots renseignent sur la conception de la lutte propre aux ouvriers de l\u2019usine film\u00e9e, mais l\u2019attention ne doit pas se porter exclusivement sur ce qui est \u00e9nonc\u00e9. Une mise en sc\u00e8ne de la parole, notable dans le film, permet \u00e9galement d\u2019\u00e9clairer la subjectivation de la lutte en cours telle qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 capt\u00e9e par le r\u00e9alisateur de <em>R\u00eave d\u2019usine<\/em>.<\/p>\n<p>L\u00e0 encore, la dialectique de l\u2019immobilit\u00e9 et du mouvement est au c\u0153ur de la mani\u00e8re avec laquelle la parole est film\u00e9e. Les ouvriers, du fait de la situation d\u2019exclusion au travail, sont r\u00e9duits au seul lieu de la parole que L. Decaster s\u2019emploie \u00e0 filmer. Il ne se contente pas de la recueillir et de l\u2019enregistrer. La mani\u00e8re avec laquelle il la filme et la met en sc\u00e8ne est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui la rend intelligible. Encore une fois, c\u2019est gr\u00e2ce au montage que le cin\u00e9aste produit du mouvement et donc du sens. C\u2019est le cas de la s\u00e9quence inaugurale d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9e dans laquelle six ouvriers se succ\u00e9dant face \u00e0 la cam\u00e9ra \u00e9voquent un aspect de la situation\u00a0: l\u2019indicible, les licenciements, la derni\u00e8re semaine au travail, le travail lui-m\u00eame. Par ailleurs, alors que l\u2019un parle de l\u2019usine au pr\u00e9sent, un autre le fait au pass\u00e9. Chacune des sc\u00e8nes prise isol\u00e9ment porte une seule id\u00e9e du pr\u00e9sent. Or, chacune de ces id\u00e9es du pr\u00e9sent se voit oppos\u00e9e au sens\u00a0 proc\u00e9dant du montage de l\u2019ensemble de ces sc\u00e8nes, rendant compte, encore une fois, de la coexistence de plusieurs pr\u00e9sents de la situation d\u2019usine. C\u2019est donc leur rapprochement qui rend compte de la subjectivation de la situation.<\/p>\n<p>Par ailleurs, il est remarquable que ce ne sont pas les sc\u00e8nes dans lesquelles les ouvriers s\u2019entretiennent face \u00e0 la cam\u00e9ra qui sont cin\u00e9matographiquement productrices de sens, mais les sc\u00e8nes durant lesquelles les ouvriers parlent entre eux. En effet, le cin\u00e9aste ne les enregistre pas de mani\u00e8re statique, ne filmant pas la parole en l\u2019\u00e9coutant. L. Decaster op\u00e8re une r\u00e9elle mise en sc\u00e8ne de la parole qui la fait acc\u00e9der au statut d\u2019acteur. Ainsi, lors de discussions entre les ouvriers, qu\u2019il y soit associ\u00e9 ou non, le cin\u00e9aste ne filme pas celui qui prend la parole, ou bien, il retarde le moment o\u00f9 il va porter sa cam\u00e9ra sur le locuteur. Il pr\u00e9f\u00e8re en effet capter le visage des ouvriers qui l\u2019\u00e9coutent. En mettant ainsi la parole hors-champ, non seulement l\u2019attention est port\u00e9e sur elle, mais elle l\u2019est \u00e9galement sur son action sur les ouvriers qui \u00e9coutent. En faisant des choix de cadrage et de mouvements de cam\u00e9ra, le cin\u00e9aste capte le mouvement de la parole film\u00e9e, sa circulation, le dessin qu\u2019elle op\u00e8re de sa naissance \u00e0 sa cl\u00f4ture. Ce faisant, il saisit \u00e9galement la mani\u00e8re avec laquelle sont subjectiv\u00e9es la situation et la lutte par les ouvriers.<\/p>\n<p>Il se trouve que la derni\u00e8re sc\u00e8ne retenue permet de saisir que la lutte est pens\u00e9e d\u2019une tout autre mani\u00e8re que comme une \u00ab\u00a0pr\u00e9sence\u00a0\u00bb. En effet, elle intervient dans la s\u00e9quence correspondant \u00e0 d\u00e9cision de la fermeture, ent\u00e9rin\u00e9e par l\u2019envoi des lettres de licenciement et la production du plan social qui doit encore \u00eatre soumis aux ouvriers et aux syndicats. Ici, la fermeture n\u2019est plus probable mais certaine. La s\u00e9quence analys\u00e9e montre alors une concurrence entre deux nouveaux pr\u00e9sents qui s\u2019offrent aux ouvriers pour penser la situation : le pr\u00e9sent exclusif de la fermeture et celui de la fermeture compatible avec l\u2019id\u00e9e d\u2019une lutte. Les mouvements de cam\u00e9ra sont tr\u00e8s nombreux, et pour cause\u00a0: il s\u2019agit ici pour le cin\u00e9aste de capter lors d\u2019une assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale le cheminement d\u2019une id\u00e9e de la lutte, depuis son surgissement jusqu\u2019\u00e0 son \u00e9puisement. Si les assembl\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales se pr\u00eatent par d\u00e9finition au d\u00e9ploiement de la parole, notamment sous une forme conflictuelle, celle-ci se distingue par la mani\u00e8re avec laquelle le cin\u00e9aste la filme. Les choix de cadrage et de mouvements de cam\u00e9ra t\u00e9moignent ici de la posture particuli\u00e8re qu\u2019adopte L. Decaster et qui consiste \u00e0 saisir l\u2019irruption d\u2019un autre possible quant \u00e0 la lutte, du moins d\u2019une autre mani\u00e8re de l\u2019envisager. La sc\u00e8ne d\u00e9bute sur un plan serr\u00e9 de deux d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s syndicaux proc\u00e9dant \u00e0 un compte-rendu des actions pass\u00e9es. Un ouvrier pose une question sur la possibilit\u00e9 de faire pression sur les \u00ab pouvoirs publics\u00a0\u00bb, ajoutant qu\u2019ils n\u2019en font \u00ab\u00a0peut-\u00eatre pas assez\u00a0\u00bb. Ce faisant, il va d\u00e9router le cours de l\u2019assembl\u00e9e, d\u00e9routant par l\u00e0-m\u00eame et de mani\u00e8re in\u00e9dite la cam\u00e9ra. Celle-ci cherche \u00e9perdument l\u2019ouvrier dans l\u2019ensemble de l\u2019assembl\u00e9e par des mouvements lat\u00e9raux, et elle le trouve au moment o\u00f9 il dit \u00ab\u00a0on ne fait plus rien depuis lundi\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0pas grand-chose\u00a0\u00bb. La cam\u00e9ra reste sur son visage pendant que le syndicaliste d\u00e9fend sa position en \u00e9voquant des actions ignor\u00e9es par certains d\u2019entre eux. Des ouvriers applaudissent pour soutenir ses propos, mais pour autant, la cam\u00e9ra reste sur l\u2019ouvrier qui veut se d\u00e9fendre, m\u00eame si c\u2019est de mani\u00e8re peu audible\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne mets pas en doute ce que vous faites, je parle de nous les salari\u00e9s dans l\u2019entreprise, il ne faut pas tout m\u00e9langer non plus\u00a0\u00bb. L. Decaster privil\u00e9gie ici avec \u00e9vidence le surgissement d\u2019une id\u00e9e nouvelle, m\u00eame si elle n\u2019est port\u00e9e que par un seul ouvrier, m\u00eame si elle l\u2019est de mani\u00e8re peu audible. Alors que le syndicaliste reprend la parole avec son m\u00e9gaphone, le cin\u00e9aste r\u00e9it\u00e8re son choix de s\u2019int\u00e9resser \u00e0 celui qui est pourtant d\u00e9favoris\u00e9 dans la prise de parole. La cam\u00e9ra se pose en effet sur l\u2019ouvrier qui d\u00e9clare ne pas comprendre, et qui manifeste son d\u00e9sir de poursuivre cette discussion \u00e0 laquelle veut mettre un terme le d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 en r\u00e9cup\u00e9rant la parole gr\u00e2ce \u00e0 son m\u00e9gaphone. La r\u00e9ussite de cette reprise est signifi\u00e9e paradoxalement par la r\u00e9apparition \u00e0 l\u2019\u00e9cran de l\u2019ouvrier contestataire. Cette r\u00e9apparition intervient au moment m\u00eame o\u00f9 un ouvrier prend \u00e0 son tour la parole pour questionner ce qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9 par les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s. En optant pour un plan sur le premier et non sur le second, le choix qui est fait est de ne pas r\u00e9\u00e9diter le mouvement de cam\u00e9ra afin de rechercher la nouvelle voix dissonante. L. Decaster manifeste, par ce refus du mouvement, l\u2019\u00e9puisement m\u00eame de la possibilit\u00e9 d\u2019une id\u00e9e de la lutte, autre que l\u2019id\u00e9e qui semble faire l\u2019unanimit\u00e9. Cet \u00e9puisement est confirm\u00e9 par la prise de la parole par un ouvrier\u00a0: \u00ab\u00a0On ne peut pas dire que vous ne faites rien, vous faites votre travail, mais ce que je veux dire l\u00e0, je le sens comme \u00e7a, c\u2019est qu\u2019il va falloir qu\u2019on continue la lutte, tout le personnel, et encore se battre jusqu\u2019au bout. Est-ce qu\u2019il faut qu\u2019on continue \u00e0 se battre, on continue \u00e0 se battre, je pense\u00a0\u00bb. Ses propos offrent en fait une cl\u00e9 pour saisir comment l\u2019id\u00e9e de la lutte, qui s\u2019impose \u00e0 tout autre, est pens\u00e9e\u00a0: le seul horizon pour penser la lutte est la lutte elle-m\u00eame. Cette prise de la parole ouvre une br\u00e8che dans la mesure o\u00f9 les autres ouvriers vont eux-m\u00eames prendre la parole, sans que le spectateur puisse pour autant r\u00e9ellement distinguer ce qui est dit. N\u00e9anmoins, quelques bouts de phrases portant sur la n\u00e9cessit\u00e9 de lutter, s\u2019\u00e9chappent du brouhaha ambiant, rejoignant la position qui a ouvert la br\u00e8che. Pendant ce temps, la cam\u00e9ra ne s\u2019int\u00e9resse pas \u00e0 l\u2019ensemble de l\u2019assembl\u00e9e qui manifeste une unanimit\u00e9, mais se fixe sur des individualit\u00e9s qui t\u00e9moignent, elles, de leur \u00e9cart avec la position majoritaire. Un ouvrier ne se joint pas aux applaudissements g\u00e9n\u00e9raux, tandis que l\u2019ouvrier qui s\u2019interroge sur le r\u00f4le des pouvoirs publics, cadr\u00e9 isol\u00e9ment, se retourne et grimace. La discussion est close par la phrase prononc\u00e9e par quelques ouvriers\u00a0: \u00ab\u00a0il faut se battre\u00a0\u00bb, suivie par celle du d\u00e9l\u00e9gu\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0concr\u00e8tement, qu\u2019est-ce qu\u2019on fait\u00a0?\u00a0\u00bb Cette derni\u00e8re phrase constitue pr\u00e9cis\u00e9ment la cl\u00f4ture de la sc\u00e8ne de l\u2019assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>L\u2019enseignement de cette s\u00e9quence est que la lutte n\u2019est plus pens\u00e9e \u00e0 partir de la \u00ab\u00a0pr\u00e9sence\u00a0\u00bb mais bien de la lutte elle-m\u00eame. Lorsque l\u2019ouvrier introduit le premier une interrogation sur les modalit\u00e9s de la lutte, donc sur la mani\u00e8re avec laquelle elle peut \u00eatre pens\u00e9e, c\u2019est l\u2019invocation \u00e0 la lutte qui constitue le seul horizon pour la penser. Et c\u2019est sur cette conception que butte toute autre pens\u00e9e de la lutte.<\/p>\n<p>Cette s\u00e9quence t\u00e9moigne, comme toutes les autres s\u00e9quences de<em> R\u00eave d\u2019usine<\/em> et <em>Les Sucriers de Colleville<\/em>, du souci des deux cin\u00e9astes de saisir comment la situation d\u2019usine et la lutte sont pens\u00e9es par les ouvriers. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment par la figuration du pr\u00e9sent comme un faisceau de possibles, certes limit\u00e9s mais multiples, que cette pens\u00e9e est rendue avec tout son caract\u00e8re fragmentaire, \u00e9ventuellement ind\u00e9cidable, mais r\u00e9solument cin\u00e9matographique.<\/p>\n<p><strong>Samia Moucharik* <\/strong><\/p>\n<p><sup id=\"fn1\">1. [Le bruit est un acteur d\u2019importance\u00a0; il faut souligner le travail remarquable sur le son op\u00e9r\u00e9 par A. Doublet. Si les bruits des machines sont assourdissants, y compris pour le spectateur, je ne pense pas qu\u2019ils alimentent une vision doloriste du travail\u00a0; ils sont l\u00e0 pour donner \u00e0 entendre l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019usine et du travail, dans la prolongation des sc\u00e8nes de travail film\u00e9s longuement.]<\/sup>\u21a9<br \/>\n<sup id=\"fn2\">2. [Les \u00e9tapes de la transformation de la betterave sont ainsi film\u00e9es scrupuleusement les unes apr\u00e8s les autres, jusqu\u2019au conditionnement en sacs de 50 kilos.]<\/sup>\u21a9<br \/>\n<sup id=\"fn3\">3. [Il rapporte les r\u00e9actions de stupeur de la part d\u2019un inspecteur du travail et de la CGT. \u00ab\u00a0On aurait mis la charrue avant les b\u0153ufs\u00a0\u00bb. Ce renversement a une explication\u00a0: produire un plan social pendant la \u00ab\u00a0campagne\u00a0\u00bb r\u00e9duit les chances de r\u00e9action de la part des ouvriers qui ne travaillent plus ensemble mais en 3&#215;8.]<\/sup>\u21a9<br \/>\n<sup id=\"fn4\">4. [Le cin\u00e9aste renonce \u00e0 ce proc\u00e9d\u00e9 dans une s\u00e9quence pr\u00e9c\u00e9dant et annon\u00e7ant le d\u00e9nouement de la situation \u2013 suivent alors les n\u00e9gociations obtenues par la s\u00e9questration d\u2019un membre de la direction et l\u2019ultime assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale d\u00e9cidant du vote sur les accords. Des ouvriers commentent entre eux des offres d\u2019emplois placard\u00e9es en ignorant la cam\u00e9ra. Ils s\u2019\u00e9loignent d\u2019elle, sans qu\u2019aucun mouvement ne les suive. En quittant l\u2019atelier par une porte, ils quittent le cadre. Il ne s\u2019agit plus de filmer la dur\u00e9e, au moment o\u00f9 la situation se rapproche de son d\u00e9nouement sur lequel les ouvriers n\u2019ont plus prise et o\u00f9 surtout, la lutte se finit.]<\/sup>\u21a9<\/p>\n<p>*Samia Moucharik est anthropologue.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le film documentaire retra\u00e7ant une fermeture d\u2019usine est presque devenu un genre au regard du nombre des films r\u00e9alis\u00e9s depuis plus de dix ans. 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