{"id":2363,"date":"2016-12-05T13:47:44","date_gmt":"2016-12-05T13:47:44","guid":{"rendered":"https:\/\/gsara.tv\/causes\/?p=2363"},"modified":"2016-12-07T14:57:51","modified_gmt":"2016-12-07T14:57:51","slug":"another-place-lexil-en-promenade-sonore","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/another-place-lexil-en-promenade-sonore\/","title":{"rendered":"Another Place &#8211; L&rsquo;exil en promenade sonore"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>Another Place<\/em> est une balade sonore qui fait des auditeurs et auditrices des \u00e9trangers et des \u00e9trang\u00e8res dans leur propre ville. R\u00e9alis\u00e9e en collaboration avec Victoria Lupton, productrice artistique, metteuse en sc\u00e8ne et performeuse britannique et Tim Bamber, concepteur sonore, cette cr\u00e9ation nous fait entendre le r\u00e9cit de Doha Hassan et, \u00e0 travers sa voix, celles de millions de personnes ayant trouv\u00e9 refuge en Europe. Doha Hassan est une jeune journaliste et auteure syro-palestinienne qui, apr\u00e8s avoir v\u00e9cu et travaill\u00e9 \u00e0 Damas et \u00e0 Beyrouth, s\u2019est exil\u00e9e \u00e0 Berlin. Elle relate ici sa vie de r\u00e9fugi\u00e9e en Allemagne : son quotidien, son identit\u00e9 transform\u00e9e par l\u2019exil et les enjeux de domination propres \u00e0 l\u2019usage de la langue. Fait rare, elle s\u2019exprime librement, sans \u00eatre coup\u00e9e au montage par les r\u00e9dactions traitant de \u00ab la question des r\u00e9fugi\u00e9\u00b7es \u00bb.<\/strong><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2368\" src=\"https:\/\/gsara.tv\/causes\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/Segura_Another_place-700.jpeg\" alt=\"segura_another_place-700\" width=\"700\" height=\"465\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/Segura_Another_place-700.jpeg 700w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/Segura_Another_place-700-300x199.jpeg 300w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/Segura_Another_place-700-600x399.jpeg 600w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/Segura_Another_place-700-210x140.jpeg 210w\" sizes=\"auto, (max-width: 700px) 100vw, 700px\" \/><\/p>\n<p><em><strong>Pouvez-vous nous parler de votre parcours de vie ? Qu\u2019est-ce qui vous a men\u00e9e en Europe, \u00e0 Berlin ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p><strong>Doha <\/strong>: C\u2019est une longue histoire. Le voyage que je raconte a commenc\u00e9 bien avant l\u2019ann\u00e9e 2011 et la r\u00e9volte syrienne. En 1948, mes grands-parents ont \u00e9t\u00e9 contraints de quitter la Palestine et ils se sont rendus au Kowe\u00eft. Quand la guerre du Golfe a d\u00e9but\u00e9, notre famille a d\u00fb d\u00e9m\u00e9nager \u00e0 Damas, en Syrie. Quelques ann\u00e9es plus tard, la r\u00e9volution a \u00e9clat\u00e9 dans mon pays. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9e en 2011 car je couvrais les manifestations en tant que reporter. J\u2019ai en quelque sorte \u00e9t\u00e9 forc\u00e9e de quitter Damas. J\u2019ai travaill\u00e9 \u00e0 Beyrouth durant presque deux ans, c\u2019est l\u00e0 que Victoria et moi nous sommes rencontr\u00e9es. Je suis tout de m\u00eame retourn\u00e9e bri\u00e8vement en Syrie en 2013, \u00e0 Alep et \u00e0 Raqqa pour rendre compte de la guerre qui se d\u00e9roulait l\u00e0-bas. En 2015, j\u2019ai finalement d\u00fb quitter le Liban \u00e0 cause de mes papiers \u2013 je suis Syro-Palestinienne. J\u2019ai d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 \u00e0 Berlin.<\/p>\n<p><em><strong>Pourquoi avez-vous d\u00e9cid\u00e9 de raconter votre r\u00e9cit \u00e0 travers une promenade sonore ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p><strong>Doha<\/strong> : En fait, l\u2019id\u00e9e est venue de Victoria. J\u2019\u00e9tais en train d\u2019\u00e9crire le r\u00e9cit de mon voyage et Victoria m\u2019a parl\u00e9 d\u2019une balade sonore et l\u2019id\u00e9e m\u2019a plu.<\/p>\n<p><strong>Victoria<\/strong> <strong>Lupton<\/strong> : Ce projet traite des questions de d\u00e9placement, de migration, de mouvement. J\u2019ai donc pens\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait pertinent que le public se d\u00e9place afin qu\u2019il d\u00e9couvre par lui-m\u00eame des nouveaux recoins de sa propre ville. Les r\u00e9cits migratoires, et l\u2019histoire de Doha en particulier, s\u2019accompagnent d\u2019un sentiment de d\u00e9placement incessant. Au d\u00e9but de la promenade, l\u2019auditeur re\u00e7oit le plan du parcours et il est invit\u00e9 \u00e0 mettre des \u00e9couteurs. La piste compos\u00e9e par notre concepteur sonore Tim Bamber est complexe et m\u00eale des sons en provenance de Bruxelles, de Damas, de Beyrouth et de Berlin afin de rendre compte des diff\u00e9rentes \u00e9tapes du voyage de Doha. L\u2019id\u00e9e est de permettre aux auditeurs se baladant dans leur propre ville de se sentir soudainement transport\u00e9s dans une autre cit\u00e9, de cr\u00e9er le trouble afin qu\u2019ils se sentent perdus, comme s\u2019ils \u00e9taient \u00e0 la fois dans leur ville et ailleurs.<\/p>\n<p><strong>Another P<\/strong><strong>lace<\/strong><em><strong> a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9 dans le cadre de Nuit Blanche \u00e0 Bruxelles, le 1er octobre 2016. A cette occasion, vous avez adapt\u00e9 la balade sonore londonienne au quartier europ\u00e9en o\u00f9 s\u2019est tenue la nouvelle \u00e9dition de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Quels \u00e9taient les d\u00e9fis de ce nouveau parcours ?<\/strong><strong><br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p><strong>Victoria<\/strong> : \u00c0 Londres, pour la premi\u00e8re version du projet, nous avons collabor\u00e9 avec le Royal Court Theatre et Lift, le festival international de th\u00e9\u00e2tre. La promenade se terminait devant l\u2019ambassade syrienne. Le b\u00e2timent a \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9 il y a quatre ans, il est d\u00e9cr\u00e9pi et triste, et nous voulions prendre cette direction particuli\u00e8re. \u00c0 Bruxelles, le d\u00e9fi \u00e9tait d\u2019adapter le projet au quartier europ\u00e9en. Ce nouveau parcours nous a sembl\u00e9 tr\u00e8s pertinent vu que la politique de l\u2019Union europ\u00e9enne joue un r\u00f4le fondamental dans le destin des r\u00e9fugi\u00e9s. Nous aimons cette zone, elle est int\u00e9ressante. Il y a ces \u00e9normes b\u00e2timents neufs et tr\u00e8s imposants mais peu de gens y vivent r\u00e9ellement. Il y a tr\u00e8s peu de vie urbaine hormis la pr\u00e9sence des employ\u00e9s qui y travaillent. Nous avons imm\u00e9diatement pens\u00e9 qu\u2019il y avait l\u00e0 une forme de d\u00e9placement tr\u00e8s int\u00e9ressante. La nuit, les rues sont compl\u00e8tement d\u00e9sertes. Et c\u2019est \u00e0 ce moment de la journ\u00e9e que le public a v\u00e9cu cette exp\u00e9rience sonore \u00e0 Nuit Blanche. Les promeneurs ont pu entendre des sons venant de Damas, de Beyrouth et de Berlin tout en arpentant ces immenses rues d\u00e9peupl\u00e9es orn\u00e9es des symboles de la puissance europ\u00e9enne.<\/p>\n<p><strong>Tim, comment avez-vous travaill\u00e9 la conception sonore du projet \u00e0 partir du texte de Doha ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Tim Bamber<\/strong> : Le vrai d\u00e9fi \u00e9tait de faire simple ! De nombreuses balades audioguid\u00e9es combinent des couches de cr\u00e9ations sonores avec des voix et de la musique. Ma premi\u00e8re impression apr\u00e8s avoir lu le texte \u00e9tait qu\u2019il \u00e9tait tellement puissant que toute conception sonore additionnelle devait, avant tout, ne pas d\u00e9tourner l\u2019attention port\u00e9e au texte. Durant une balade audioguid\u00e9e, le public doit prendre en compte beaucoup d\u2019\u00e9l\u00e9ments (suivre le fil de l\u2019histoire, \u00eatre attentif \u00e0 l\u2019environnement travers\u00e9) et contrairement \u00e0 une installation, il est impossible de fournir une complexit\u00e9 sonore avec des \u00e9couteurs, surtout lorsqu\u2019on sait que peu de gens sont \u00e9quip\u00e9s d\u2019\u00e9couteurs de qualit\u00e9.<\/p>\n<p><em><strong>La balade est tout de m\u00eame constitu\u00e9e de diverses trames sonores. Comment avez-vous agenc\u00e9s les sons venant de Damas, Beyrouth, Berlin et Bruxelles ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p><strong>Tim<\/strong> : D\u00e8s le d\u00e9part, nous voulions \u00e9tendre le concept de d\u00e9placement \u00e0 Bruxelles afin que l\u2019auditeur puisse entendre des sons \u00ab fant\u00f4mes \u00bb de sa propre ville ainsi que les villes travers\u00e9es par Doha. D\u2019un point de vue technique, le field recording bruxellois agit comme une toile de fond sur laquelle nous avons pu assembler les autres couches, les faire entrer et sortir subtilement afin d\u2019activer uniquement une attention subconsciente. Le vrai d\u00e9fi \u00e9tait d\u2019assembler tous ces sons venant de Bruxelles, Beyrouth, Berlin et Damas sans que l\u2019\u00e9coute g\u00e9n\u00e9rale ne devienne confuse.<\/p>\n<p><em><strong>En tant qu\u2019auditrices et auditeurs, nous sommes immerg\u00e9\u00b7es dans le r\u00e9cit de Doha. C\u2019est comme si nous \u00e9tions dans sa t\u00eate et que nous l\u2019accompagnions dans son parcours au fil de la promenade. Est-ce pour cr\u00e9er cet effet d\u2019immersion que vous avez r\u00e9alis\u00e9 des prises de son en binaural ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p><strong>Tim<\/strong> : Malheureusement, il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 possible de tout enregistrer en binaural. Nous avons obtenu des sons en provenance de Damas pour lesquels il nous \u00e9tait impossible d\u2019obtenir une version binaurale et nous n\u2019avions pas la possibilit\u00e9 de nous rendre sur place. Nous avons tout de m\u00eame enregistr\u00e9 certains panoramiques de voix et d\u2019effets en binaural, tels les sons d\u2019authentiques manifestations \u00e0 Damas ou encore le d\u00e9filement de voitures dont les enceintes crachent de la musique Dabkeh (danse folklorique circulaire pratiqu\u00e9e au Proche-Orient).<\/p>\n<p><em><strong>Les liens tiss\u00e9s entre la voix de la narratrice et la voix de Doha nous interpellent en tant qu\u2019auditeur. Nous sommes t\u00e9moins de vos interrogations, des enjeux de traduction, nous devinons \u00e9galement une sorte d\u2019avertissement. A plusieurs reprises, Doha interrompt Victoria, la narratrice, en disant : \u00ab <\/strong><\/em><strong>Ce ne sont pas mes mots, reviens \u00e0 mes mots<\/strong><em><strong> \u00bb. Pourquoi avez-vous d\u00e9cid\u00e9 de garder ces r\u00e9flexions dans la version finale ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p><strong>Doha<\/strong> : Durant la r\u00e9alisation, Victoria et moi \u00e9voquions la probl\u00e9matique de la langue. C\u2019est une question cruciale et elle l\u2019est d\u2019autant plus aujourd\u2019hui que des milliers de r\u00e9fugi\u00e9s sont arriv\u00e9s en Europe. Lorsqu\u2019ils confient leurs histoires aux m\u00e9dias, celles-ci sont traduites et quelque chose d\u2019important se perd dans le message, dans leur r\u00e9cit. Nous voulions clarifier cet enjeu.<\/p>\n<p><strong>Victoria<\/strong> : Je pense qu\u2019une forme de violence est inh\u00e9rente \u00e0 la traduction. Et comme le dit Doha, c\u2019est particuli\u00e8rement le cas en ce moment en Europe. Les r\u00e9fugi\u00e9s arrivent ici et ils ne parlent pas la langue du pays, il est tr\u00e8s difficile pour eux de s\u2019exprimer. Il y a une forme de pouvoir qui s\u2019exerce \u00e0 travers la langue. J\u2019\u00e9tais tr\u00e8s consciente de la position de pouvoir que j\u2019exer\u00e7ais en \u00e9tant la porte-parole de Doha. En tant que narratrice je parle comme si j\u2019\u00e9tais Doha. J\u2019ai traduit ses mots et je les dis. C\u2019est un peu comme si je devenais Doha. Je pense que nous voulions toutes les deux questionner ce pouvoir et nous en d\u00e9faire afin qu\u2019apparaisse l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de tout ce processus, de cette tentative d\u2019articulation des faits. Je pense \u00e9galement que cela refl\u00e8te le texte initial \u00e9crit par Doha. [Victoria regarde Doha] Je ne voudrais pas mettre mes mots dans ta bouche\u2026 C\u2019est ce que je fais tout le temps ! [Rires] Je pense que le texte de Doha est ambivalent. Doha dit quelque chose, puis elle n\u2019est plus certaine que c\u2019est la bonne chose \u00e0 dire. Je pense que lorsque Doha m\u2019interrompt, elle s\u2019interrompt peut-\u00eatre aussi elle-m\u00eame dans ses propres r\u00e9flexions.<\/p>\n<p><em><strong>Victoria est \u00e0 la fois narratrice et guide de la balade. Comment avez-vous travaill\u00e9 les voix ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p><strong>Tim<\/strong> : Avec la pr\u00e9sence de toutes ces trames sonores, il \u00e9tait important de s\u2019assurer que les voix restent claires, particuli\u00e8rement pour les indications d\u2019orientation. Il fallait que ces interpellations soient frappantes afin que l\u2019auditeur suive le parcours de la balade et ne se perde pas en chemin ! La voix mono dans les \u00e9couteurs cr\u00e9e un effet psychologique, comme si cette voix venait \u00ab de l\u2019int\u00e9rieur \u00bb de la t\u00eate de l\u2019auditeur. Il fallait aussi que le texte, qui est un monologue, ne se perde pas au mixage. Nous avons donc ajout\u00e9 un simple effet de r\u00e9verb\u00e9ration sur la voix de Victoria lorsqu\u2019elle indique la chemin \u00e0 suivre. Cela lui conf\u00e8re une pr\u00e9sence st\u00e9r\u00e9o qui fait r\u00e9ellement ressortir la voix. D\u2019ailleurs, cet effet sonore a permis \u00e0 la voix de la guide de s\u2019imposer, cela fait \u00e9cho \u00e0 la relation de pouvoir \u00e9voqu\u00e9e \u00e0 travers la question du langage et du r\u00f4le du traducteur. Cet effet nous a incit\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er un personnage \u00e0 part enti\u00e8re que Doha ne cesse d\u2019interrompre et de contester.<\/p>\n<p><em><strong>Avez-vous \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9\u00b7es par d\u2019autres balades sonores ? Victoria vient du monde de la sc\u00e8ne, certaines \u0153uvres th\u00e9\u00e2trales vous ont-elles influenc\u00e9es ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p><strong>Victoria<\/strong> : Les promenades sonores de Janet Cardiff ont \u00e9t\u00e9 une source d\u2019inspiration, tant pour ce qui rel\u00e8ve du travail de stratification du son provenant de l\u2019espace environnant que pour la construction narrative ou encore le style qui rel\u00e8ve de la performance. Ces balades sont compos\u00e9es de r\u00e9cits fragment\u00e9s et attrayants que l\u2019on tente de grappiller sans parvenir \u00e0 les atteindre r\u00e9ellement. Cela est notamment d\u00fb au fait que nous nous r\u00e9f\u00e9rons continuellement \u00e0 l\u2019environnement r\u00e9el qui nous entoure. C\u2019est une exp\u00e9rience totale. Ces balades comportent un sens du drame presque d\u00e9suet. La performance de Janet Cardiff se fait urgente, douce, agressive\u2026 elle joue avec l\u2019auditeur. Enfin, la conception sonore de la pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre <em>The Encounter<\/em> de la compagnie Complicite \u00e9tait \u00e9galement importante pour moi.<\/p>\n<p><strong>Tim<\/strong> : Les promenades audioguid\u00e9es posent un probl\u00e8me logistique sp\u00e9cifique : le narrateur guide le public mais les auditeurs marchent \u00e0 des vitesses diff\u00e9rentes. Actuellement, les applications pour promenades sonores ont l\u2019avantage de recourir au GPS. Comme c\u2019est le cas pour beaucoup d\u2019artistes, tels Alison Ballard ou Duncan Speakman, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 une exp\u00e9rience lin\u00e9aire est importante pour nous et nous avons opt\u00e9 pour une approche plus \u00ab douce \u00bb de cette question de l\u2019orientation. Mais la cr\u00e9ation d\u2019une balade sonore comporte une emb\u00fbche suppl\u00e9mentaire : certains projets tendent \u00e0 imposer le r\u00e9cit, la voix, dans l\u2019environnement (qui devient par cons\u00e9quent anecdotique) ou \u00e0 l\u2019extr\u00eame inverse, d\u2019autres projets puisent tout leur contenu dans l\u2019environnement. Ce qui me pla\u00eet dans<em> Another Place<\/em>, et c\u2019est le cas aussi pour les promenades sonores produites par Platform et Liberate Tate, c\u2019est l\u2019association explicite du r\u00e9cit personnel de Doha et des enjeux li\u00e9s \u00e0 l\u2019espace.<\/p>\n<p><em><strong>Dans <\/strong><\/em><strong>Another Place<\/strong><em><strong>, vous \u00e9voquez les m\u00e9canismes de d\u00e9fense mis en place par les personnes exil\u00e9es : la recherche obsessionnelle de familiarit\u00e9 pour parvenir \u00e0 faire face \u00e0 l\u2019inconnu ou encore les probl\u00e8mes de langue que vous interpr\u00e9tez comme une r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019adaptation car il est difficile d\u2019accepter l\u2019exil, de vivre dans un pays qui n\u2019est pas le sien. Pensez-vous que ce projet artistique vous aide \u00e0 vous rapprocher de la r\u00e9alit\u00e9 qui vous entoure ?<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p><strong>Doha<\/strong> : Bien s\u00fbr, cela m\u2019aide d\u2019\u00e9crire et de faire entendre ce que les r\u00e9fugi\u00e9s vivent, les situations qu\u2019ils traversent. \u00c9crire me permet de faire sortir mes angoisses, mais au fond je ne pense pas que cela changera quoique ce soit. Cela fait un an que je vis en Europe, je d\u00e9couvre encore o\u00f9 je vais. Je ne sais pas si je dois rester \u00e0 Berlin ou partir. Je ne sais pas si je dois \u00eatre plus patiente, me laisser plus de temps. Je ne sais pas o\u00f9 aller. Si je me rends ailleurs je me sentirais peut-\u00eatre pareille l\u00e0-bas\u2026 Je ne sais pas o\u00f9 est ma maison maintenant. Mais ce n\u2019est pas uniquement mon histoire, c\u2019est l\u2019histoire de millions de personnes aujourd\u2019hui. C\u2019est cela qu\u2019il faut retenir, c\u2019est cela qui compte.<\/p>\n<p><em><strong>\u00c0 la fin de la promenade londonienne, Victoria invite les auditeurs \u00e0 lancer leur exemplaire du parcours au pied de la porte d\u2019entr\u00e9e de l\u2019ambassade syrienne. Doha l\u2019interrompt imm\u00e9diatement en lui disant de ne pas le faire, que cela ne changera rien et que votre travail s\u2019arr\u00eate l\u00e0. Pourquoi vouloir terminer de la sorte ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p><strong>Doha<\/strong> : Nous avons longuement discut\u00e9 de cette fin avec Victoria. La crise en Syrie dure depuis cinq ans maintenant, le monde entier est au courant de ce qui s\u2019y passe. Des personnes sont assassin\u00e9es et arr\u00eat\u00e9es tous les jours, mais rien ne bouge. Personne ne vient en aide, personne n\u2019a trouv\u00e9 la solution pour mettre fin \u00e0 cette crise. Des personnes posent des petits actes symboliques tels que peindre une \u0153uvre ou jeter le plan du parcours d\u2019une balade sonore devant une ambassade. Cela est bien dans un certain sens, mais je pense qu\u2019\u00e0 travers ces petits actes les personnes se sentent satisfaites et elles oublient que la situation reste inchang\u00e9e l\u00e0-bas en Syrie. Plus tard, un autre \u00e9v\u00e9nement important se produira dans le monde et les gens recommenceront leurs actions symboliques. Ils pr\u00e9senteront une performance \u00e0 ce sujet et puis ils oublieront aussi cette nouvelle crise en rentrant chez eux le soir, mais les \u00e9v\u00e9nements se poursuivront toujours l\u00e0-bas. Voil\u00e0 pourquoi je pense que ce type d\u2019action est inutile.<\/p>\n<p><strong>Victoria<\/strong> : Mais cela devait \u00eatre dit, tu sais. \u00c0 Londres, la balade se termine devant l\u2019ambassade syrienne. Je ressentais le besoin de faire quelque chose. Nous nous tenions devant l\u2019ambassade, nous pouvions pour ainsi dire entendre le parti Baas. Si nous n\u2019avions rien fait cela aurait \u00e9t\u00e9 per\u00e7u comme si nous cautionnions ou soutenions ce r\u00e9gime. Personnellement, je sentais qu\u2019il fallait faire quelque chose, Doha pensait que cela ne servirait \u00e0 rien. Les gens nous ont envoy\u00e9 des photos de centaines de boules de papier froiss\u00e9 se trouvant au bas de la cage d\u2019escalier de l\u2019ambassade syrienne. Nous savons donc que les auditeurs ont lanc\u00e9 leurs exemplaires du parcours \u00e0 la fin de la balade \u00e0 Londres.<\/p>\n<p><em><strong>Doha, vous vivez \u00e0 Berlin aujourd\u2019hui. Parvenez-vous \u00e0 envisager l\u2019avenir, \u00e0 faire des projets ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p><strong>Doha<\/strong> : Je ne sais pas. Je vis au jour le jour \u00e0 pr\u00e9sent. Je devrais faire des plans pour l\u2019avenir, je pense. J\u2019ai 31 ans maintenant\u2026 Mais peut-\u00eatre que soudainement quelque chose va changer et je devrai encore me rendre dans un autre pays, donc je ne sais pas de quoi mon avenir est fait. Je ne le sais vraiment pas.<\/p>\n<p><strong>Propos recueillis et traduits de l\u2019anglais par Sarah Segura.<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p><strong>Source : Syntone (<a href=\"https:\/\/syntone.fr\/\">www.syntone.fr<\/a>)<\/strong><\/p>\n<p><strong><a href=\"https:\/\/syntone.fr\/another-place-lexil-en-promenade-audioguidee\/\">https:\/\/syntone.fr\/another-place-lexil-en-promenade-audioguidee\/ <\/a><\/strong><\/p>\n<p><strong>Cet article est \u00e9dit\u00e9 sous license <\/strong><a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc\/2.0\/be\/\"><strong>CC BY-NC<\/strong> <\/a><\/p>\n<p><strong>La balade sonore est disponible en ligne en anglais.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Version londonienne:<\/strong><br \/>\n<strong> <a href=\"https:\/\/soundcloud.com\/anotherplaceaudiowalk\/another-place\">https:\/\/soundcloud.com\/anotherplaceaudiowalk\/another-place<\/a><\/strong><\/p>\n<p><strong>Version bruxelloise, dans le quartier europ\u00e9en\u00a0:<\/strong><br \/>\n<strong> <a href=\"https:\/\/soundcloud.com\/anotherplaceaudiowalk\/another-place-brx\">https:\/\/soundcloud.com\/anotherplaceaudiowalk\/another-place-brx<\/a><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans la cr\u00e9ation sonore <I>Another Place<\/I>, Doha Hassan relate sa vie de r\u00e9fugi\u00e9e en Allemagne. Elle nous raconte son quotidien, \u00e9maill\u00e9 de r\u00e9sistances \u00e0 une adaptation n\u00e9cessaire mais douloureuse, exprime son identit\u00e9 transform\u00e9e par l\u2019exil et \u00e9voque les enjeux de domination propres \u00e0 l\u2019usage de la langue.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":2369,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[],"class_list":["post-2363","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-creation-sonore"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2363","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2363"}],"version-history":[{"count":16,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2363\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2405,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2363\/revisions\/2405"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2369"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2363"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2363"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2363"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}