{"id":2619,"date":"2017-11-20T18:23:09","date_gmt":"2017-11-20T18:23:09","guid":{"rendered":"https:\/\/gsara.tv\/causes\/?p=2619"},"modified":"2017-11-21T22:11:16","modified_gmt":"2017-11-21T22:11:16","slug":"face-manque-de-sens-a-violence-de-gestion-lalternative-management-humain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/face-manque-de-sens-a-violence-de-gestion-lalternative-management-humain\/","title":{"rendered":"Face au manque de sens et \u00e0 la violence de la gestion, l\u2019alternative du management humain"},"content":{"rendered":"<p><strong>Le constat est connu et largement partag\u00e9\u00a0: le management de l\u2019entreprise et, singuli\u00e8rement, la gestion des ressources humaines (GRH) n\u2019\u00e9chappent pas \u00e0 une logique financi\u00e8re. Le travailleur du public comme du priv\u00e9 est largement consid\u00e9r\u00e9 comme une ressource dont il faut accro\u00eetre la performance et r\u00e9duire le co\u00fbt. Sous pr\u00e9texte de digitalisation aujourd\u2019hui, d\u2019informatisation, de m\u00e9canisation et d\u2019industrialisation hier. Une telle vision instrumentale r\u00e9duit l\u2019Homme au travail\u00a0\u00e0 une ressource, un objet \u00e0 saisir, \u00e0 fa\u00e7onner, \u00e0 utiliser.<\/strong><\/p>\n<p>Or, ni le travail, ni le travailleur ne peuvent se r\u00e9duire \u00e0 quelques chiffres dans une colonne. A fortiori si l\u2019on cherche son \u00ab\u00a0engagement\u00a0\u00bb, son \u00ab\u00a0bien-\u00eatre\u00a0\u00bb ou \u00e0 attirer et fid\u00e9liser ses \u00ab\u00a0talents\u00a0\u00bb. L\u2019entreprise ne fonctionne pas sans le \u00ab\u00a0don\u00a0\u00bb quotidien des travailleurs. Les managers ne sont pas des comptables. Et le management n\u2019a pas pour seul objet la recherche de l\u2019efficacit\u00e9 \u00e9conomique dont la mesure obsessionnelle efface le travail r\u00e9el, comme l\u2019a brillamment d\u00e9montr\u00e9 Pierre-Yves Gomez.<\/p>\n<p>Ces constats ne sont qu\u2019une partie de la face \u00e9merg\u00e9e de l\u2019iceberg des d\u00e9fis auxquels le management est aujourd\u2019hui confront\u00e9. En r\u00e9alit\u00e9, le \u00ab\u00a0mal\u00a0\u00bb est plus profond. Nous devons nous accorder sur un constat de base\u00a0: les modes de gestion de l\u2019entreprise et d\u2019organisation du travail actuels sont, en grande partie, inefficaces. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019ils d\u00e9truisent plus de valeur qu\u2019ils n\u2019en cr\u00e9ent. Je voudrais d\u00e9velopper avec vous trois arguments qui fondent ce constat, avant d\u2019envisager les alternatives que nous devons, n\u00e9cessairement, investir.<\/p>\n<p><strong>Les faits.<\/strong> Une s\u00e9rie de leaders d\u2019opinion (intellectuels, Prix Nobel, associations de travailleurs, de managers et d\u2019entrepreneurs) convergent aujourd\u2019hui pour montrer les limites d\u2019un management financiaris\u00e9 et constater l\u2019insoutenabilit\u00e9 des modes de travail, d\u2019organisation et de gestion en cours. Les donn\u00e9es statistiques mondiales (en ce compris europ\u00e9ennes et belges) illustrent le fl\u00e9au de l\u2019intensification et de la d\u00e9-humanisation du travail et de sa gestion au regard des donn\u00e9es sur le stress et les maladies du travail. Des alternatives existent et sont document\u00e9es\u00a0: parmi elles, le management humain, mais aussi nombre de modes de gouvernance alternatifs des entreprise.<\/p>\n<p><strong>L\u2019inad\u00e9quation des mod\u00e8les \u00e9conomiques et de gestion.<\/strong> La plupart des mod\u00e8les employ\u00e9s pour organiser et g\u00e9rer le travail tirent leurs fondements des ann\u00e9es 1950 \u00e0 80 (th\u00e9ories de la motivation, des co\u00fbts de transaction ou de l\u2019agence). Or, ces mod\u00e8les ont vu le jour, \u00e0 un moment donn\u00e9, pour r\u00e9pondre aux probl\u00e8mes qui se posaient \u00e0 cette \u00e9poque. Lorsque l\u2019organisation du travail est essentiellement taylorienne, il est coh\u00e9rent de s\u2019interroger sur ce qui motive les travailleurs. Or, en 2017, nos enjeux et nos questions sont tr\u00e8s diff\u00e9rents de ceux qui pr\u00e9valaient apr\u00e8s-guerre. La croissance \u00e9conomique, qui fonde \u00e9galement la vision de l\u2019entreprise et les raisons de sa valorisation, n\u2019est pas comparable entre ces p\u00e9riodes; il en va de m\u00eame de la d\u00e9mographie, des technologies, de la place du travail dans nos vies, parmi tant d\u2019autres transformations qui rendent l\u2019utilisation des mod\u00e8les de l\u2019\u00e9poque inappropri\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>La conception de l\u2019humain sous-jacente aux mod\u00e8les et pratiques de gestion.<\/strong> Contrairement \u00e0 ce que la croyance commune pr\u00e9tend, le management n\u2019est pas amoral. Ses th\u00e9ories, mod\u00e8les et pratiques promeuvent une certaine vision de l\u2019humain, celui d\u2019un \u00eatre rationnel, calculateur et opportuniste qui en fait une ressource pour la gestion, un agent pour l\u2019\u00e9conomie. Quoi de plus \u00ab\u00a0naturel\u00a0\u00bb, d\u00e8s lors, que de monitorer, contr\u00f4ler, mesurer, si l\u2019on consid\u00e8re l\u2019Homme au travail comme opportuniste\u00a0? Or, les recherches montrent aujourd\u2019hui que nous sommes aussi altruistes, empathiques, r\u00e9flexifs. Et que nombre de nos comportements sont d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9s (au regard des normes pr\u00e9cit\u00e9es, mais int\u00e9ress\u00e9es au regard d\u2019autres registres d\u2019\u00e9valuation de l\u2019action tels que l\u2019entraide, le bien-\u00eatre collectif, la communaut\u00e9 de valeurs, etc.).<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces constats qui d\u00e9montrent les limites des mod\u00e8les actuels de gestion des organisations, nous avons urgemment besoin d\u2019autres mod\u00e8les de management, qui valorisent la singularit\u00e9 humaine de ce qui est encore consid\u00e9r\u00e9 comme une \u00ab\u00a0ressource\u00a0\u00bb, qui promeuvent des finalit\u00e9s multiples dont, en priorit\u00e9, celles du sens et de la reconnaissance au travail. Paradoxalement, peut-\u00eatre, dans un monde promouvant la digitalisation, y compris des rapports humains, nous avons besoin d\u2019un management qui s\u2019occupe de l\u2019expertise, des m\u00e9tiers, bref, du travail que l\u2019Homme exerce et vit au quotidien plut\u00f4t que de se perdre dans la promotion du bonheur ou du bien-\u00eatre individuels dont la finalit\u00e9 souvent affich\u00e9e reste l\u2019efficacit\u00e9 productive. Nous avons besoin d\u2019un \u00ab\u00a0management humain\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le management humain repose sur trois principes cl\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Un objet\u00a0: le travail.<\/strong> Loin de faire du bonheur, du bien-\u00eatre ou de la performance l\u2019objet de la GRH, le management humain suppose d\u2019en faire pour objet exclusif le travail. Un travail r\u00e9el, vivant. Un travail qui soit \u00e0 la fois objectif (mesurable\u00a0: les comp\u00e9tences, le temps, le lieu, les r\u00e9sultats), collectif (le rapport au groupe, \u00e0 l\u2019autre) et subjectif (les questions de reconnaissance, de sens, de r\u00e9sistance).<\/p>\n<p><strong>Une finalit\u00e9\u00a0: la reconnaissance.<\/strong> En se basant sur les travaux men\u00e9s en philosophie du travail par Axel Honneth, le management humain affirme que ce qui fait notre humanit\u00e9 (par rapport \u00e0 une ressource), c\u2019est notre capacit\u00e9 \u00e0 offrir et \u00e0 attendre de la reconnaissance.<\/p>\n<p><strong>Une conception humaniste de l\u2019Homme<\/strong> comme \u00eatre r\u00e9flexif (qui contribue \u00e0 co-produire les normes par rapport auxquelles son travail est \u00e9valu\u00e9).<\/p>\n<p>Certes, les propositions de mod\u00e8les et d\u2019outils ne manquent pas\u00a0sur le march\u00e9 de la formation et du conseil en management. Il faut \u00ab\u00a0lib\u00e9rer l\u2019entreprise\u00a0\u00bb du joug des \u00ab\u00a0petits chefs\u00a0\u00bb, r\u00e9nover le leadership pour encourager l\u2019innovation, etc. Mais ces propositions restent souvent prisonni\u00e8res d\u2019une vision instrumentale de la gestion. Si elles visent \u00e0 r\u00e9duire la \u00ab\u00a0souffrance au travail\u00a0\u00bb d\u00e9nonc\u00e9e depuis les ann\u00e9es 1990, elles ne prennent en compte ni le travail, dans ses conditions r\u00e9elles d\u2019exercice, ni l\u2019Homme au travail, confront\u00e9 \u00e0 des injonctions manag\u00e9riales contradictoires et contraint d\u2019agir \u00e0 l\u2019encontre de ce qui fait sens et valeur pour lui.<\/p>\n<p>Dans les organisations qui adoptent les principes de ce management humain, l\u2019expertise-m\u00e9tier (re)vient au c\u0153ur de la gestion du travail et de l\u2019organisation. Et l\u2019expertise manag\u00e9riale en est une \u00e0 part enti\u00e8re. Les processus \u00ab\u00a0RH\u00a0\u00bb sont au service de la reconnaissance et des m\u00e9tiers de l\u2019organisation. Avoir comme vis\u00e9e le d\u00e9veloppement de l\u2019expertise professionnelle, c\u2019est s\u2019inscrire dans le moyen et le long terme. C\u2019est \u00eatre un \u00ab\u00a0business partner\u00a0\u00bb sans avoir \u00e0 le dire. Concr\u00e8tement, cela modifie les processus de recrutement, d\u2019\u00e9valuation et de gestion des carri\u00e8res en les passant au crible simple du management humain\u00a0: \u00ab\u00a0en quoi contribuent-ils \u00e0 l\u2019expertise m\u00e9tier\u00a0?\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0en quoi contribuent-ils \u00e0 produire de la reconnaissance\u00a0?\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0en quoi impliquent-ils les travailleurs, en mobilisant leur r\u00e9flexivit\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pour renouveler le management, il convient donc d\u2019abord d\u2019interroger la conception de l\u2019Humain que nous partageons, et que nous souhaitons promouvoir. Si la personne humaine est consid\u00e9r\u00e9e comme opportuniste et fain\u00e9ante\u00a0: contr\u00f4lons, contraignons, dictons les marches \u00e0 suivre. Si la personne humaine est consid\u00e9r\u00e9e comme ayant le souci du travail bien fait, comme \u00e9tant r\u00e9flexive, en recherche et en capacit\u00e9 de reconnaissance, alors, accompagnons, promouvons et g\u00e9rons de mani\u00e8re digne. C\u2019est notre devoir. C\u2019est le projet du management humain.<\/p>\n<p>Extrait\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Le management humain conf\u00e8re d\u2019autres finalit\u00e9s et modalit\u00e9s au management traditionnel, en \u00e9tant davantage centr\u00e9 sur le travail et sa reconnaissance<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>Laurent Taskin<\/strong><\/p>\n<p>Professeur, Louvain School of Management, Universit\u00e9 catholique de Louvain. Auteur, avec Anne Dietrich, du livre\u00a0\u00a0<em>Management Humain<\/em>\u00a0 aux \u00e9ditions De Boeck, coll. Manager RH, en 2016.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le constat est connu et largement partag\u00e9 : le management de l\u2019entreprise et, singuli\u00e8rement, la gestion des ressources humaines (GRH) n\u2019\u00e9chappent pas \u00e0 une logique financi\u00e8re. Le travailleur du public comme du priv\u00e9 est largement consid\u00e9r\u00e9 comme une ressource dont il faut accro\u00eetre la performance et r\u00e9duire le co\u00fbt.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":2674,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2,176],"tags":[],"class_list":["post-2619","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-dossier","category-exploitation-programmee-du-travail"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2619","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2619"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2619\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2624,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2619\/revisions\/2624"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2674"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2619"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2619"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2619"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}