{"id":2701,"date":"2017-11-30T11:31:02","date_gmt":"2017-11-30T11:31:02","guid":{"rendered":"https:\/\/gsara.tv\/causes\/?p=2701"},"modified":"2018-01-23T12:56:28","modified_gmt":"2018-01-23T12:56:28","slug":"a-k-a-a-propos-dalso-known-as-jihadi-a-k-a-serial-killer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/a-k-a-a-propos-dalso-known-as-jihadi-a-k-a-serial-killer\/","title":{"rendered":"A.K.A."},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right;\"><strong>(A propos d\u2019Also known as Jihadi et A.K.A. Serial Killer)<\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>A.K.A. pour \u00ab\u00a0also known as\u00a0\u00bb, soit : \u00ab\u00a0aussi connu sous le nom de\u00a0\u00bb, acronyme qui lie deux films pr\u00e9sent\u00e9s dans le cadre du 17\u00e8me festival\u00a0Filmer \u00e0 tout prix. \u00c0 pr\u00e8s de cinquante ans d\u2019intervalle, <em>Also known as Jihadi<\/em> d\u2019Eric Baudelaire (France \u2013 2017), pr\u00e9sent\u00e9 en s\u00e9lection internationale longs-m\u00e9trages, puise son inspiration dans <em>A.K.A. Serial Killer<\/em> de Masao Adachi (Japon \u2013 1969). Ce dernier film est quant \u00e0 lui pr\u00e9sent\u00e9 dans la s\u00e9lection \u00ab Cin\u00e9ma \u00e0 charge\u00a0\u00bb, corpus de films qui tentent, chacun \u00e0 leur mani\u00e8re, de mettre en \u00e9vidence une v\u00e9rit\u00e9 divergente de celle instaur\u00e9e par les m\u00e9dias, la justice ou l\u2019\u00c9tat quant \u00e0 une s\u00e9rie d\u2019\u00e9v\u00e8nements historiques. A.K.A.\u00a0: en se pr\u00e9sentant sous ces trois initiales, ces deux documentaires annoncent leur projet\u00a0: la mise en \u00e9vidence des \u00eatres qui se cachent derri\u00e8re deux effrayants termes g\u00e9n\u00e9riques \u2013 jihadiste, tueur en s\u00e9rie. Deux enqu\u00eates, deux recherches, qui op\u00e8rent selon un processus similaire et particulier.<\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>Masao Adachi<\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Dans le Japon troubl\u00e9 de la fin des ann\u00e9es soixante (honte du pass\u00e9 fasciste, traumatisme atomique, domination am\u00e9ricaine, corruption institutionnelle\u2026) le peuple perd ses rep\u00e8res, les \u00e9tudiants descendent dans la rue, et bient\u00f4t na\u00eetra l\u2019arm\u00e9e rouge japonaise. De ce malaise, un groupe de cin\u00e9astes t\u00e9moigne. Parmi eux, Masao Adachi, collaborateur de Nagisa Oshima ou Koji Wakamatsu, signe quelques films empreints d\u2019anti-imp\u00e9rialisme avant de faire le choix des armes et de rejoindre les rangs de l\u2019arm\u00e9e rouge.<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>La \u00ab\u00a0th\u00e9orie du paysage\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\"><em>A.K.A. Serial Killer<\/em> est contemporain de cette p\u00e9riode. R\u00e9alis\u00e9 en 1969, le film est une application du \u00ab\u00a0F\u00fbkeiron\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0th\u00e9orie du paysage\u00a0\u00bb, \u00e9nonc\u00e9e et r\u00e9dig\u00e9e par Masao Adachi lui-m\u00eame. Selon celle-ci, la cam\u00e9ra sert d\u2019outil pour scruter le paysage, y d\u00e9celer les structures d\u2019oppression qui le fondent et ainsi contextualiser des actes de violence spontan\u00e9s difficilement compr\u00e9hensibles en dehors de leur contexte politique, g\u00e9ographique et spatial. \u00c0 titre d\u2019exemple, le cin\u00e9aste choisit un fait divers survenu un an plus t\u00f4t\u00a0: en 1968, Norio Nagayama, 19 ans, a commis quatre homicides dans quatre villes diff\u00e9rentes avec le m\u00eame pistolet, d\u00e9rob\u00e9 \u00e0 un soldat am\u00e9ricain. Dans son documentaire, Masao Adachi va donc tenter de d\u00e9celer comment ce geste meurtrier a \u00e9t\u00e9 induit par l\u2019itin\u00e9raire et les lieux travers\u00e9s par le jeune homme, des lieux majoritairement urbains, marqu\u00e9s par les pouvoirs et institutions successifs. Mais \u00e0 l\u2019\u00e9cran, \u00e0 quoi cela ressemble-t-il\u00a0?<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>A.K.A. Serial Killer<\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Le film recourt \u00e0 tr\u00e8s peu de mots. Il s\u2019ouvre et se cl\u00f4t sur le m\u00eame carton, qui \u00e9nonce froidement le quadruple homicide. Au cours du film, une voix-off distante donne \u00e0 quelques moments de succinctes informations factuelles quant au parcours du protagoniste (une inscription \u00e0 l\u2019universit\u00e9, un emploi ponctuel, un trajet\u2026). D\u00e9pourvu de son direct, le film recourt \u00e0 une musique de mani\u00e8re quasi-ininterrompue, dont les dissonances entrent parfois en conflit avec les structures architecturales organis\u00e9es qui sont film\u00e9es. Cette musique, coupl\u00e9e \u00e0 l\u2019emploi de la cam\u00e9ra port\u00e9e, conf\u00e8re au spectateur une tr\u00e8s forte subjectivit\u00e9, le sentiment d\u2019\u00eatre \u00e0 la place de quelqu\u2019un, et parfois m\u00eame, dans la t\u00eate du tueur lui-m\u00eame. En reconstituant le parcours de Norio Nagayama, Masao Adachi traque un fant\u00f4me, et le spectateur fait parfois sortir cet \u00eatre de son propre imaginaire, se le repr\u00e9sentant \u00e9colier \u00e0 v\u00e9lo tel les anonymes qui traversent le cadre, ou l\u2019imaginant arpenter les halls de gare et autres couloirs souterrains. Jeux sur le rythme, la vitesse de d\u00e9filement, jump-cuts\u00a0: c\u2019est principalement gr\u00e2ce au montage que le cin\u00e9aste parvient \u00e0 \u00ab mat\u00e9rialiser\u00a0\u00bb son tueur personnage, \u00e0 lui rendre une humanit\u00e9 au-del\u00e0 du monstre. Par exemple, le retour r\u00e9gulier \u00e0 un gros plan sur un tournesol (rare forme naturelle dans une s\u00e9rie de paysages domestiqu\u00e9s) servant \u00e0 incarner le seul moment suppos\u00e9 heureux de son existence.<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>\u00c0 charge\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Avec son personnage issu d\u2019une famille nombreuse mais aux parents absents, <em>A.K.A. Serial Killer<\/em> s\u2019inscrit dans une probl\u00e9matique r\u00e9currente du cin\u00e9ma japonais (du <em>Voyage \u00e0 Tokyo<\/em> de Yasujiro Ozu [1953] au <em>Nobody knows<\/em> d\u2019Hirokazu Kore-Eda [2004]), celle de la fuite des valeurs familiales au prix de la croissance \u00e9conomique \u00e0 tout prix. Un syst\u00e8me capitaliste entra\u00een\u00e9 par la domination id\u00e9ologique et culturelle am\u00e9ricaine, dont la pr\u00e9sence militaire est montr\u00e9e du doigt \u00e0 plusieurs reprises dans le film. Masao Adachi accuse aussi le fonctionnement comp\u00e9titif et inhumain de la soci\u00e9t\u00e9 japonaise, responsable selon lui de l\u2019incapacit\u00e9 chronique de son personnage \u00e0 trouver une place, \u00e0 se fixer entre multiples boulots instables, habitats de fortune ou rejets des institutions. <em>A.K.A Serial Killer<\/em> encha\u00eene ad nauseam les moyens de transport (trains, avions, camions, voitures, bateaux, v\u00e9los\u2026), all\u00e9gorie d\u2019une fuite perp\u00e9tuelle, d\u2019une agitation st\u00e9rile.<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>Eric Baudelaire<\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Connu pour son travail de photographe et de plasticien, le r\u00e9alisateur d\u2019<em>Also Known as Jihadi<\/em> s\u2019est d\u00e9j\u00e0 frott\u00e9 \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience du \u00ab\u00a0F\u00fbkeiron\u00a0\u00bb dans <em>L\u2019Anabase de May et Fusako Shigenobu,<\/em> Masao Adachi, et 27 ann\u00e9es sans images son documentaire de 2011 consacr\u00e9 au leader de l\u2019arm\u00e9e rouge japonaise, \u00e0 sa fille, et au cin\u00e9aste qui les a rejoint. Aujourd\u2019hui, le projet d\u2019<em>Also known as Jihadi<\/em> est similaire \u00e0 celui du film de Masao Adachi, mettre en \u00e9vidence l\u2019homme derri\u00e8re le monstre. Eric Baudelaire ne fait pas le portrait-robot d\u2019un djihadiste g\u00e9n\u00e9rique, mais plut\u00f4t l\u2019histoire d\u2019un \u00eatre humain qui gardera sa singularit\u00e9, sa part de myst\u00e8re. Si les deux films pr\u00e9sentent d\u2019ind\u00e9niables similarit\u00e9s, d\u00e9tailler leurs diff\u00e9rences s\u2019av\u00e8re \u00e9galement r\u00e9v\u00e9lateur.<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>Also known as Jihadi<\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Tristement ordinaire itin\u00e9raire d\u2019Abdel Aziz Mekki, fran\u00e7ais d\u2019origine alg\u00e9rienne, tent\u00e9 comme d\u2019autres par le conflit syrien et l\u2019aventure d\u2019une guerre sainte. Cam\u00e9ra port\u00e9e, Eric Baudelaire filme les lieux arpent\u00e9s par Abdel, de l\u2019architecture dite criminog\u00e8ne des H.L.M. de Vitry \u00e0 un bateau pour l\u2019Alg\u00e9rie, en passant par la fronti\u00e8re turquo-syrienne. La musique fait place ici aux sons d\u2019ambiance, et \u00e0 la voix-off se substituent de nombreux cartons issus de documents officiels, rapports policiers ou documents du minist\u00e8re de la justice, qui prolongent la froideur institutionnelle de la voix blanche d\u2019<em>A.K.A. Serial Killer<\/em>. Mais l\u00e0 o\u00f9 le film de Masao Adachi v\u00e9hiculait une grande part de son propos par son montage (soit l\u2019essence du m\u00e9dium-cin\u00e9ma), Eric Baudelaire s\u2019interroge plus sur un mode narratif d\u2019accumulation de ces documents \u00e9crits, faisant d\u00e9river son \u0153uvre sur le terrain du film enqu\u00eate, de la traque. Ainsi <em>Also known as Jihadi <\/em>gagne en suspense ce qu\u2019il perd en suggestion, et n\u2019incarne pas ce h\u00e9ros qui nous \u00e9chappe jusqu\u2019au dernier photogramme (sauf au d\u00e9tour d\u2019une vague silhouette photographi\u00e9e par une cam\u00e9ra de surveillance).<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>\u00c0 charge\u00a0? (bis)<\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">S\u2019il a l\u2019avantage d\u2019apporter une dramaturgie, le recours permanent aux documents officiels cristallise aussi la difficult\u00e9 pour Eric Baudelaire \u00e0 incarner sa th\u00e8se par des moyens strictement cin\u00e9matographiques. D\u2019ailleurs, la plaidoirie d\u00e9ploy\u00e9e par le cin\u00e9aste fran\u00e7ais semble moins claire que celle de son exemple japonais. Pointe-t-il l\u2019\u00e9chec de l\u2019int\u00e9gration pour des familles immigr\u00e9es face \u00e0 la posture institutionnelle fran\u00e7aise (mat\u00e9rialis\u00e9e par les cachets des documents officiels)\u00a0? En effet, apr\u00e8s avoir claquemur\u00e9 la famille Mekki dans un H.L.M., leur fils Abdel peine \u00e0 s\u2019accommoder \u00e0 une autre case lors d\u2019une entr\u00e9e chaotique dans la vie active et finit par consid\u00e9rer l\u2019Alg\u00e9rie (et non la France) comme son \u00ab\u00a0chez lui\u00a0\u00bb. Pour s\u2019en tenir aux images, les structures g\u00e9om\u00e9triques et b\u00e9tonn\u00e9es de la banlieue parisienne contrastent avec l\u2019ouverture des paysages du moyen orient. Mais la multiplication des t\u00e9moignages \u00e9crits (amis d\u2019Abdel, m\u00e8re d\u2019Abdel\u2026) \u00e9parpille quelque peu le propos.<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>Norio &amp; Abdel<\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Les contextes familiaux de Norio, le tueur japonais, et d\u2019Abdel, le djihadiste fran\u00e7ais, divergent (dysfonctionnelle pour l\u2019un, unie mais \u00ab\u00a0repli\u00e9e sur elle-m\u00eame\u00a0\u00bb pour l\u2019autre) mais leurs trajectoires sont bien semblables. Difficult\u00e9s \u00e0 trouver leur place, \u00e0 s\u2019int\u00e9grer dans la vie active du syst\u00e8me japonais ou fran\u00e7ais lient ind\u00e9niablement leurs itin\u00e9raires. Toutefois, le parcours scolaire sans heurts d\u2019Abdel vient briser le clich\u00e9 du candidat au djihad qui aurait d\u00fb faire face \u00e0 un rejet massif des institutions d\u00e8s sa prime jeunesse. Encore une fois, c\u2019est bien l\u00e0 le r\u00e9sultat \u00e0 la fois pr\u00e9cieux et paradoxal de ces deux exercices de \u00ab\u00a0fukeiron\u00a0\u00bb\u00a0: remettre le doigt sur la singularit\u00e9 intrins\u00e8que de chaque \u00eatre, tout en filmant majoritairement des structures d\u00e9shumanis\u00e9es. Tous diff\u00e9rents et fort heureusement, car tous les libres penseurs, les inadapt\u00e9s, les iconoclastes, trouvent aussi d\u2019autres chemins que ceux de la violence.<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>Olivier Grinnaert<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(A propos d\u2019Also known as Jihadi et A.K.A. 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