{"id":2711,"date":"2017-12-22T14:07:38","date_gmt":"2017-12-22T14:07:38","guid":{"rendered":"https:\/\/gsara.tv\/causes\/?p=2711"},"modified":"2017-12-22T18:56:52","modified_gmt":"2017-12-22T18:56:52","slug":"boulots-de-merde-rencontre-julien-brygo","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/boulots-de-merde-rencontre-julien-brygo\/","title":{"rendered":"Boulots de merde &#8211; Rencontre avec Julien Brygo"},"content":{"rendered":"<p><strong>Rencontre avec Julien Brygo, co-auteur avec Olivier Cyran du livre <em>Boulots de merde ! Du cireur au trader. Enqu\u00eate sur l&rsquo;utilit\u00e9 et la nuisance sociales des m\u00e9tiers.\u00a0<\/em><\/strong><\/p>\n<p><em><strong>Pouvez-vous nous raconter l\u2019origine du livre qui m\u00e8ne une enqu\u00eate sur les boulots de merde en France et sur la violence sociale qui s\u2019y d\u00e9ploie ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Cela fait 10-15 ans qu\u2019Olivier et moi menons des enqu\u00eates avec comme grand leitmotiv de montrer la violence sociale tout en allant questionner les responsables. On a tr\u00e8s vite articul\u00e9 la question de l\u2019exploration sociale de cette violence du monde du travail aux discours m\u00e9diatiques qui occultent voire qui transforment le monde. Les m\u00e9dias ne font pas qu\u2019observer, ils ont une v\u00e9ritable capacit\u00e9 de transformation. On peut dire qu\u2019ils sont devenus le pouvoir plut\u00f4t que le contre-pouvoir. On a toujours travaill\u00e9 autour de ces th\u00e9matiques.<\/p>\n<p>Le livre est parti plus particuli\u00e8rement de l\u2019accumulation de nos nombreuses enqu\u00eates r\u00e9alis\u00e9es ces derni\u00e8res ann\u00e9es comme, par exemple, celle sur les chasseurs de clandestins \u00e0 Dunkerque. Elle repr\u00e9sente quasiment 8 ans de travail et est la plus longue du livre. On a eu envie de rassembler quelques-unes de ces enqu\u00eates et en r\u00e9aliser de nouvelles pour consolider un livre autour de la question de l\u2019utilit\u00e9 sociale des m\u00e9tiers. Nous avions d\u00e9couvert une autre enqu\u00eate, celle de la New Economic Foundation, qui explique que l\u2019utilit\u00e9 sociale des m\u00e9tiers est index\u00e9e inversement \u00e0 la reconnaissance sociale et au salaire. Il y a \u00e9galement eu l\u2019essai \u00e0 succ\u00e8s de David Graeber sur les bullshit jobs mais qui, dans son esprit, concernait plut\u00f4t les boulots factices. Bien que stimulant, cet ouvrage nous a tout de m\u00eame sembl\u00e9 un peu faible d\u2019un point de vue m\u00e9thodologique et de la population observ\u00e9e. On ne peut pas dire que la souffrance au travail et le caract\u00e8re \u201cmerdique\u201d d\u2019un m\u00e9tier soient sp\u00e9cifiques aux cadres qui s\u2019ennuient dans leur bureau avec leur bon salaire et leur scrupules. Graeber consid\u00e8re qu\u2019il faut partir d\u2019un ressenti : \u201con a un boulot de merde quand on se sent pas bien dans son boulot\u201d. Si on pose la question \u00e0 un manager de transition ou a un d\u00e9fiscaliseur, il r\u00e9pondra qu\u2019il s\u2019\u00e9clate dans son boulot. Selon nous, la question du ressenti n\u2019est pas un bon crit\u00e8re. Il est bien s\u00fbr \u00e0 prendre en compte car il est important de comprendre ce que ressentent les gens au travail mais ne peut \u00eatre compris comme un crit\u00e8re d\u2019utilit\u00e9 sociale.<\/p>\n<p><em><strong>Quelle a \u00e9t\u00e9 votre d\u00e9marche pour constituer ce panel ? Dans l\u2019introduction, vous \u00e9crivez que les boulots de merde constituent une cat\u00e9gorie objectivable et r\u00e9pondent \u00e0 des crit\u00e8res qu\u2019il serait utile d\u2019identifier.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Oui et il y a aussi d\u2019autres crit\u00e8res objectivables qui sont ce que l\u2019on a appel\u00e9 \u201cle degr\u00e9 de merditude du contrat\u201d. Depuis plusieurs ann\u00e9es, il y a eu une explosion de contrats pr\u00e9caires comme, par exemple, les contrats courts et les contrats \u201cz\u00e9ro heure\u201d. Cette mode a \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9e depuis la Grande-Bretagne et, en France, ce \u201ccontrat \u201cz\u00e9ro heure\u201d s\u2019incarne dans le CDD d\u2019usage. L\u2019une des grandes caract\u00e9ristiques d\u2019un boulot de merde est de bosser sans filet, sans aucune protection sociale ni cotisation sociale et d\u2019\u00eatre pris uniquement pour sa force de travail. Avec Uber et la soit disant \u00e9conomie collaborative qui n\u2019a rien de collaboratif, on retrouve une forme d\u2019exploitation \u00e0 l\u2019ancienne. On embauche des gens qu\u2019on paye \u00e0 la t\u00e2che et qui sont vir\u00e9s aussi facilement qu\u2019on allume un t\u00e9l\u00e9phone. Ces nouveaux contrats sont symptomatiques et sont brandis au nom de la lutte contre le ch\u00f4mage et pour le plein emploi. C\u2019est quand m\u00eame deux notions qui sont assez capitales dans nos soci\u00e9t\u00e9s alors m\u00eame que le taux de ch\u00f4mage a tendance \u00e0 s\u2019accro\u00eetre. La solution des politiques est de trouver du boulot \u00e0 tout prix. Il nous semble que cette politique du plein emploi m\u00e9rite d\u2019\u00eatre plac\u00e9e au crible afin de montrer son vrai visage. Par exemple, \u201cchasseur de clandestin\u201d est un m\u00e9tier qui est conseill\u00e9 par P\u00f4le emploi&#8230;P\u00f4le emploi redirige des gens vers des m\u00e9tiers qui, en plus d\u2019\u00eatre mal pay\u00e9s, sont profond\u00e9ment destructeurs et inhumains sans m\u00eame parler de leur inutilit\u00e9 sociale. Pour r\u00e9sumer, ces boulots de merde font l\u2019objet d\u2019un chantage permanent avec une mise en concurrence des travailleurs et un co\u00fbt du travail toujours revu \u00e0 la baisse.<\/p>\n<p><em><strong>A vous lire, on comprend que votre ambition est plus politique que celle de Graeber. Au-del\u00e0 du d\u00e9veloppement d\u2019un \u00e9ni\u00e8me concept \u00e0 la mode, l\u2019int\u00e9r\u00eat de votre livre est de d\u00e9crire avant tout la violence sociale au sein de l\u2019environnement du travail. On comprend votre volont\u00e9 de r\u00e9activer la notion de classe qui est souvent consid\u00e9r\u00e9e comme obsol\u00e8te. Vous vous inscrivez \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 des grands m\u00e9dias qui raffolent de toutes ces nouvelles cat\u00e9gories centr\u00e9es autour de l\u2019\u00e9panouissement des individus. Individus qui sont d\u2019ailleurs souvent issus d\u2019une classe sup\u00e9rieure. Il y a, par exemple, ce tout nouveau livre relay\u00e9 par la presse et qui s\u2019intitule <\/strong><\/em><strong>La r\u00e9volte des premiers de la classe<\/strong><em><strong>.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Oui, effectivement. Ces petits poupins qui ont \u00e9t\u00e9 bien nourris au capitalisme, \u00e9lev\u00e9s dans les valeurs de l\u2019accumulation du capital, de l\u2019exploitation d\u2019autrui \u00e0 des fins personnelles, font de grandes \u00e9tudes. Beaucoup d\u2019entre-eux se retrouvent \u00e0 r\u00e9diger des mails, faire de la logistique dans des boulots pas hyper \u00e9panouissants o\u00f9, comme l\u2019expliquent Graeber, ils finissent par s\u2019ennuyer profond\u00e9ment et culpabiliser. Ils ont non seulement des scrupules mais aussi le sentiment d\u2019avoir fait de grandes \u00e9tudes pour finir par utiliser seulement 10% de leurs connaissances. Ils se sentent arnaqu\u00e9s et la presse est pleine de sollicitude envers ces cat\u00e9gories sociales qui leur ressemblent.<\/p>\n<p>Sociologiquement, les journalistes sont plut\u00f4t issus des classes privil\u00e9gi\u00e9es que des classes populaires. C\u2019est ce qui explique entre autre l\u2019absence totale de la parole ouvri\u00e8re dans les m\u00e9dias sauf quand elle est folkloris\u00e9e. Les m\u00eames m\u00e9dias qui passent leur temps \u00e0 d\u00e9crire la d\u00e9prime des cadres en passent beaucoup moins \u00e0 d\u00e9crire les troubles musculo-squelettiques des travailleurs d\u2019Amazon qui font un demi-marathon chaque nuit dans les hangars en marchant fr\u00e9n\u00e9tiquement et dont les statistiques de productivit\u00e9 sont envoy\u00e9es en temps r\u00e9el au si\u00e8ge aux Etats-Unis. Il y a beaucoup moins de sollicitude pour les femmes de m\u00e9nage qui travaillent dans l\u2019ombre. Il y a une violence particuli\u00e8re exerc\u00e9e autour de ces m\u00e9tiers d\u00e9volus aux femmes en raison de cette longue histoire de s\u00e9paration des genres qui assigne les femmes \u00e0 s\u2019occuper du care alors que les hommes sont m\u00e9decins, chirurgiens ou anesth\u00e9sistes.<\/p>\n<p>Il y a un grand d\u00e9coupage de genre dans les boulots de merde et les femmes sont les premi\u00e8res \u00e0 en souffrir avec des contrats courts, des horaires d\u00e9cal\u00e9s, des faibles paies et un m\u00e9pris digne de l\u2019entreprise priv\u00e9e.<\/p>\n<p><em><strong>Il semble qu\u2019on assiste \u00e0 une d\u00e9sagr\u00e9gation de la soci\u00e9t\u00e9 salariale avec l\u2019atomisation du travail et la prolif\u00e9ration de ces nouveaux boulots qui rappellent les journaliers du XIXe si\u00e8cle qui avaient uniquement leur force de travail \u00e0 louer. Aujourd\u2019hui, la diff\u00e9rence est qu\u2019on est auto-exploitant gr\u00e2ce \u00e0 une plateforme en ligne. Il n\u2019y a pas grand chose mis en place au niveau de l\u2019Etat pour lutter contre la prolif\u00e9ration de ces nouveaux m\u00e9tiers caract\u00e9ris\u00e9s par l\u2019auto-entrepreneuriat et l\u2019auto-exploitation.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>C\u2019est de nouveau dans cette logique de la lutte \u00e0 tout prix contre le ch\u00f4mage et pour le plein emploi. Tout est bon \u00e0 prendre et, pour les politiques, il n\u2019y a pas de sot m\u00e9tier. Un boulot c\u2019est un boulot ! C\u2019est leur id\u00e9ologie et ils ne la cachent m\u00eame pas. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 interview\u00e9 sur France Info par Philippe Duport qui a cette chronique \u201cC\u2019est mon boulot\u201d. Sa premi\u00e8re question \u00e9tait \u201c<em>mais quand m\u00eame, comment osez-vous dire que auto-entrepreneur, livreur, VTC ou Uber c\u2019est un boulot de merde !<\/em>\u201d et ajouter : \u201c<em>pour les jeunes de banlieues, c\u2019est mieux que rien<\/em>\u201d.<\/p>\n<p><em><strong>Macron a tenu exactement les m\u00eames propos&#8230;<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Oui, il est anim\u00e9 par la m\u00eame id\u00e9ologie qui laisse entendre que les contrats pourris, les boulots o\u00f9 tu te fais compl\u00e8tement piller, voler et o\u00f9 tu d\u00e9penses 70 heures pour gagner des clopinettes, c\u2019est toujours pour les m\u00eames \u00e0 savoir les pauvres, les immigr\u00e9s, les racis\u00e9s, les gens des banlieues et les femmes. Les politiques clament leur satisfaction devant une soci\u00e9t\u00e9 de classe avec des gens qui ont un bon boulot avec des bonnes comp\u00e9tences, une bonne reconnaissance sociale et puis, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, des t\u00e2cherons qui se tuent \u00e0 la t\u00e2che. Mais c\u2019est bien normal parce que c\u2019est leur place. Effectivement, on avait envie de montrer cette vision de classe car on est bel et bien dans une soci\u00e9t\u00e9 de classes sociales m\u00eame si on nous raconte l\u2019inverse depuis longtemps.<\/p>\n<p><em><strong>Et donc il y a ce retour grandissant de m\u00e9tier \u00e0 la t\u00e2che \u2026<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Oui et je pense que cela va prendre de l\u2019ampleur avec les ann\u00e9es qui viennent. C\u2019est le boulot \u00e0 la carte : vite embauch\u00e9, vite d\u00e9bauch\u00e9. De nouveau, les gouvernants sont obs\u00e9d\u00e9s par la flexi-s\u00e9curit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire la possibilit\u00e9 de virer quiconque du jour au lendemain. On entend toujours le patronat dire que les r\u00e8gles de licenciement sont terribles et qu\u2019on ne peut plus embaucher ni licencier. C\u2019est faux ! Il existe d\u00e9j\u00e0 mille dispositifs pour permettre de baisser le co\u00fbt du travail et le travail gratuit est en explosion. Le smic n\u2019existe m\u00eame plus dans bon nombre de secteur d\u2019activit\u00e9 et le travail dissimul\u00e9 est devenu un sport national. Toutes ces formes de nouveaux contrats comme le service civique assurent des t\u00e2ches utiles \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. Malheureusement, ce qui est utile est d\u00e9valu\u00e9 et ne m\u00e9rite pas plus d\u2019un demi-smic. Les jeunes exercent des t\u00e2ches comme, par exemple, celles de s\u2019occuper des personnes \u00e2g\u00e9es dans les maisons de retraites. Il ne faut pas oublier que nous sommes dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 un tiers de la population va \u00eatre \u00e2g\u00e9e et en besoin de soin. Il n\u2019est donc pas totalement absurde d\u2019avoir des gens bien form\u00e9s et bien pay\u00e9s pour faire un travail d\u2019utilit\u00e9 publique. N\u00e9anmoins, on pr\u00e9f\u00e8re remettre ce secteur d\u2019activit\u00e9 au march\u00e9 et faire porter ces m\u00e9tiers sur des jeunes ou des femmes souvent mal pay\u00e9s, m\u00e9pris\u00e9s et oblig\u00e9s d&rsquo;exercer 3 ou 4 jobs en m\u00eame temps.<\/p>\n<p><em><strong>Le service civique est aussi bien encourag\u00e9 \u00e0 droite comme \u00e0 gauche. Au cours de sa campagne, M\u00e9lenchon avait appel\u00e9 \u00e0 encore plus l\u2019\u00e9tendre.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Les jeunes, comme les femmes, sont en premi\u00e8re ligne pour \u00e9ponger tous ces nouveaux types de contrats et la liste est digne d\u2019un inventaire \u00e0 la Pr\u00e9vert ! Ces contrats qui ont \u00e9t\u00e9 imagin\u00e9s pour embaucher des jeunes sont appel\u00e9s les emplois jeunes, le service civique, le contrat en alternance, les stages. Celles et ceux qui sont en alternance sont en m\u00eame temps \u00e0 l\u2019\u00e9cole et en entreprise. L\u2019entreprise ne paye rien du tout alors que ces jeunes vont bosser \u00e0 Carrefour ou \u00e0 Auchan. C\u2019est du vrai boulot, ils sont manutentionnaires, ils vont chercher les courses pour ceux qui passent dans les drive. Carrefour touche 2000 euros par salari\u00e9 form\u00e9 pendant 3 mois. Ce sont de super formations pour devenir un super manutentionnaire ! En 5 minutes, t\u2019as compris la t\u00e2che. Le travailleur ne co\u00fbte rien et un syst\u00e8me de turn-over permet de les jeter car ils finissent \u00e9puis\u00e9s. Ils comptent sur l&rsquo;\u00e9puisement des gens pour faire tourner leur boutique. La grande distribution fonctionne essentiellement de cette mani\u00e8re surtout depuis l\u2019explosion des drive et des livraisons \u00e0 domicile avec des auto-entrepreneurs qui travaillent pour un prix minable en prenant un maximum de risque et qui finissent p\u00e9nalis\u00e9s s\u2019ils arrivent en retard ! Le champ de l\u2019oppression patronale a tendance \u00e0 s\u2019\u00e9largir \u00e0 l\u2019auto-oppresion patronale.<\/p>\n<p><em><strong>Quel est votre regard port\u00e9 sur la robotisation du travail et l\u2019id\u00e9e qu\u2019une s\u00e9rie de m\u00e9tiers vont \u00eatre amen\u00e9s \u00e0 dispara\u00eetre ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Evidemment, la robotisation d\u00e9truit des emplois mais elle en cr\u00e9e aussi. Par exemple, \u00e0 Lyon, ils ont inaugur\u00e9 une ligne de bus sans chauffeur. A la place du chauffeur, il y a un assistant du robot assis dans le bus avec un i-pad et qui v\u00e9rifie l\u2019itin\u00e9raire. Certes, la robotisation d\u00e9truit des m\u00e9tiers mais en cr\u00e9e de nouveaux qui sont de bien moindre qualit\u00e9 que les anciens.<\/p>\n<p><em><strong>Est-ce que par ailleurs les nouvelles technologies ne permettent-elles pas de rendre les travailleurs dociles?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Le meilleur moyen de fliquer les travailleurs, c\u2019est le smartphone. De plus en plus de personnes dans leur m\u00e9tier sont suivis \u00e0 la trace par leur employeur. Qu\u2019il s\u2019agisse \u00a0des camionneurs incapables de pouvoir prendre une pause, des distributeurs d\u2019Adrexo qui sont maintenant suivis par GPS, des \u00e9ducateur sp\u00e9cialis\u00e9s \u00e9galement suivis par GPS par une direction qui n\u2019a aucune confiance en eux.<\/p>\n<p>Les travailleurs, plut\u00f4t que de d\u00e9velopper des strat\u00e9gies de mobilisation collective, d\u00e9veloppent des micro strat\u00e9gies individuelles de r\u00e9sistance comme le sabotage, le fait de lambiner, de refuser de bosser, de poser des arr\u00eats de travail. Cela constituent les signaux d\u2019un grand malaise au travail. Le travail est tout de m\u00eame la valeur cardinale de nos soci\u00e9t\u00e9s, d\u2019avantage que les valeurs comme la d\u00e9mocratie ou la croyance en la R\u00e9publique. Ce qui soude un peuple, c\u2019est le boulot. Les gens rencontrent leur conjoint ou leurs amis au travail. Par contre, ces socles sont attaqu\u00e9s car toutes les r\u00e9sistances possibles qui peuvent se cr\u00e9er au travail repr\u00e9sentent un danger pour le patronat. J\u2019ai men\u00e9 une enqu\u00eate sur les travailleuses domestiques aux Philippines. Dans les \u00e9coles o\u00f9 elles apprennent \u00e0 devenir des bonnes \u00e0 tout faire, l\u2019un des premier commandement est : \u201cNe parler pas \u00e0 vos coll\u00e8gues, ne comparez pas vos salaires, ne discutez pas\u201d.<\/p>\n<p><em><strong>Dans le livre, vous \u00e9voquez les techniques manag\u00e9riales comme celle du <\/strong><\/em><strong>lean management<\/strong><em><strong>. Pouvez-vous expliquer cette nouvelle mani\u00e8re de gouverner en entreprise ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Le lean management fait croire au salari\u00e9s qu\u2019ils ont des marges de manoeuvre pour am\u00e9liorer leur travail. Mais, en r\u00e9alit\u00e9, on change les conditions de travail surtout pour am\u00e9liorer la productivit\u00e9 et augmenter les profits qui sont de toute fa\u00e7on privatis\u00e9s. La richesse cr\u00e9\u00e9e b\u00e9n\u00e9ficie uniquement \u00e0 quelque-uns en haut de la pyramide. On va laisser les travailleurs donner leur avis, \u00eatre impliqu\u00e9s dans la vie de l\u2019entreprise alors m\u00eame qu\u2019ils devraient \u00eatre impliqu\u00e9s sur toutes les d\u00e9cisions de l\u2019entreprise ! Qu\u2019il s\u2019agisse des d\u00e9cisions strat\u00e9giques, des investissements, des salaires, des conditions de travail. Ce sont eux qui cr\u00e9ent la richesse. Il est absolument ill\u00e9gitime que quelque-uns, sous pr\u00e9texte d\u2019\u00eatre bien n\u00e9s, avec la science infuse et de bons dipl\u00f4mes d\u00e9cident pour une masse de gens qu\u2019ils consid\u00e8rent \u00eatre des moutons. Le lean management envahit les services publics dans toute l\u2019Europe et le monde entier. Les services sociaux, les services de traitement des humains comme les h\u00f4pitaux deviennent toyotis\u00e9s avec pour slogan \u201cd\u00e9ployez les pratiques industrielles \u00e0 l\u2019h\u00f4pital pour le bien \u00eatre de tous\u201d&#8230;<\/p>\n<p><em><strong>Vous avez justement pu dire : \u201cL\u2019entreprise, c\u2019est l\u2019inverse de la d\u00e9mocratie\u201d.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>C\u2019est d\u2019ailleurs le patron des salades en sachet \u201cFlorette\u201d qui a eu cette phrase : \u201cla d\u00e9mocratie ne peut pas s\u2019appliquer en entreprise\u201d. On le remercie car elle a le m\u00e9rite d\u2019\u00eatre assez claire. Cela revient \u00e0 dire que l\u2019entreprise n\u2019est pas le lieu de la discussion collective et de l\u2019\u00e9laboration commune d\u2019int\u00e9r\u00eats. L\u2019entreprise, c\u2019est le lieu de la subordination ou encore de la production des richesses par les travailleurs et de la privatisation des profits.<\/p>\n<p><em><strong>Ce qui est \u00e9galement digne d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, c\u2019est la partie du livre qui s\u2019attache \u00e0 montrer la connivence entre l\u2019Etat et le monde des entreprises (notamment le passage sur Combrexelle). \u00a0En plus, le nouveau pr\u00e9sident fran\u00e7ais a vraiment tous les attributs du PDG adepte du lean management.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Pompidou \u00e9tait banquier d\u2019affaire, Sarkozy a fait ses mannes dans le priv\u00e9\u2026<\/p>\n<p><em><strong>Effectivement, mais Macron repr\u00e9sente particuli\u00e8rement cette philosophie du lean management : annoncer qu\u2019on va d\u00e9localiser avec le sourire.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Oui. Il repr\u00e9sente l\u2019injonction au bonheur au travail alors que tout indique l\u2019inverse. Il est vrai qu\u2019on pourrait revenir sur quelques-unes des d\u00e9clarations de Macron qui sont hallucinantes : \u201cLes entrepreneurs souffrent plus que les salari\u00e9s\u201d. Hier, il a d\u00e9clar\u00e9 que l&rsquo;h\u00f4pital souffrait avant tout du temps que passait les gens \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital. Le principal probl\u00e8me pour lui, c\u2019est que les gens soient dans des lits d&rsquo;h\u00f4pitaux ! Il veut d\u00e9velopper l\u2019ambulatoire pour que les malades arrivent \u00e0 l\u2019h\u00f4pital le matin, se fassent op\u00e9rer et puis rentrent chez eux le soir m\u00eame. C\u2019est \u00e0 la famille de prendre en charge le temps de r\u00e9cup\u00e9ration.<\/p>\n<p>Comme avec Trump aux Etats-Unis, les m\u00e9dias se sont \u00e9chin\u00e9s \u00e0 montrer que l\u2019alpha et l\u2019omega de la soci\u00e9t\u00e9 c\u2019\u00e9tait de devenir riche et de r\u00e9ussir en \u00e9crasant la gueule du voisin, de son coll\u00e8gue. Au final, beaucoup de gens se reconnaissent dans ce cannibalisme lib\u00e9ral et votent pour des millionnaires, des milliardaires, des banquiers, des patrons car ce sont les winners. On a rendu les services publics ha\u00efssables pour rendre le priv\u00e9 d\u00e9sirable. On le voit partout : \u00e0 la poste, dans les h\u00f4pitaux et m\u00eame dans les traitements de la pauvret\u00e9 avec les P\u00f4les emplois qui sont sous-trait\u00e9s \u00e0 des officines priv\u00e9es pour la formation des ch\u00f4meurs.<\/p>\n<p>On est dans ce monde o\u00f9 le capital ne cesse de progresser. Il y a encore quelques gardes fous, quelques contre-pouvoirs mais ils sont \u00e9galement m\u00e9thodiquement d\u00e9molis. Une des premi\u00e8res mesures que s\u2019appr\u00eate \u00e0 prendre Macron et qui est un truc crapuleux, c\u2019est de plafonner les indemnit\u00e9s prud&rsquo;homales. Quelqu\u2019un qui a boss\u00e9 30 ans dans une entreprise et qui se fait virer du jour au lendemain a normalement 30 ann\u00e9es multipli\u00e9es par son salaire d\u2019indemnit\u00e9s pour licenciement abusif. On a aussi bien vu ces trois derni\u00e8res d\u00e9cennies que les salari\u00e9s ne se battent plus pour garder leur outil de travail ou leur travail mais plut\u00f4t pour avoir les plus grosses primes. Il y a quand m\u00eame un fait de soci\u00e9t\u00e9 majeur ici. Il y a un tel fatalisme que les ouvriers ne se battent plus pour garder les usines. En plus, ils savent tr\u00e8s bien que les entreprises priv\u00e9es sont de m\u00e8che avec les politiques et les autorit\u00e9s. Tout cela pour dire que prendre des mesures comme celles sur le plafonnement des indemnit\u00e9s revient non seulement \u00e0 augmenter les marges de ces grosses entreprises mais surtout \u00e0 emp\u00eacher des travailleurs \u00e0 b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019indemnit\u00e9s qui leur permettraient de voir venir.<\/p>\n<p><em><strong>La cat\u00e9gorie des chasseurs de migrants (peut-\u00eatre aussi avec celle des d\u00e9fiscaliseurs) est sans doute la seule pour laquelle il est tout de m\u00eame difficile d\u2019\u00e9prouver de l&#8217;empathie ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Oui, c\u2019est le boulot de merde fait pour des raisons de merde qui existe pour des sales raisons. Le sale boulot. Sale boulot qui existe que par l\u2019inflation des mesures s\u00e9curitaires, la peur de l\u2019\u00e9tranger, la stigmatisation du musulman, la violence \u00e0 l\u2019\u00e9gard des pauvres qui n\u2019ont pas la bonne couleur de peau. Nos fronti\u00e8res sont devenues militaris\u00e9es. Ceux qui font ces m\u00e9tiers sont affect\u00e9s profond\u00e9ment m\u00eame s\u2019il y a aussi des anciens militaires qui y trouvent leur compte. Agent de s\u00e9curit\u00e9 est quand m\u00eame un des m\u00e9tiers les plus en vogue et est d\u00e9volu aux cat\u00e9gories les plus pauvres. Maintenant, on les assigne m\u00eame \u00e0 la chasse de migrants qui ne leur ont rien fait et qui ne pr\u00e9sentent aucune menace par ailleurs.<\/p>\n<p><em><strong>Est-ce qu\u2019il y a d\u2019autres boulots que vous auriez souhait\u00e9 ajouter \u00e0 ce panel ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Un sacr\u00e9 boulot de merde c\u2019est tous ces gens \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Macron, ces statues immobiles devant l\u2019Elys\u00e9e. Des personnes qui sont oblig\u00e9es de rester statiques toute la journ\u00e9e pour repr\u00e9senter la R\u00e9publique.<\/p>\n<p>Il y a aussi les agriculteurs qu\u2019on aurait bien aim\u00e9 traiter car, chaque ann\u00e9e, il y a plusieurs centaines de suicides chez eux. Ils sont aussi confront\u00e9s \u00e0 ces m\u00eame logiques de rentabilit\u00e9, de robotisation et de d\u00e9possession des savoir. Les agriculteurs et les \u00e9leveurs qui sont pass\u00e9s sous le r\u00e9gime productiviste de l\u2019Union europ\u00e9enne ne savent m\u00eame plus comment l\u2019herbe pousse. Ils nourrissent le b\u00e9tail avec des granul\u00e9s qu\u2019ils importent et appuient sur un bouton pour d\u00e9verser les aliments dans des grands mangeoires. La bouffe est mauvaise, les conditions de travaillent sont mauvaises, les salaires sont minables pour les agriculteurs productivistes sauf ceux qui ont d&rsquo;\u00e9normes exploitation. Il y avait une sacr\u00e9e mati\u00e8re pour montrer la r\u00e9alit\u00e9 de ces boulots l\u00e0.<\/p>\n<p>On pourrait aussi enqu\u00eater sur les AVS (auxiliaire de vie sociale) qui est le m\u00e9tier le moins bien pay\u00e9 de France selon l\u2019INSEE ou encore les t\u00e9l\u00e9op\u00e9rateur mais qu\u2019on conna\u00eet d\u00e9j\u00e0 un peu plus notamment gr\u00e2ce \u00e0 des documentaires qui traitent du sujet.<\/p>\n<p><em><strong>Est-ce que vous diriez que c\u2019est au sein de ces types de m\u00e9tiers o\u00f9 la perte de sens est souvent d\u00e9crite que l\u2019on retrouve le plus haut taux de burn-out ? Les enseignants mais aussi les travailleurs du monde associatif seraient les plus touch\u00e9s ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Il y a un gouffre entre l\u2019id\u00e9e qui est faite et la r\u00e9alit\u00e9 qui g\u00e9n\u00e8re un profond malaise. Dans nos enqu\u00eates, on a assez peu abord\u00e9 le monde de l\u2019enseignement alors qu\u2019il y aurait \u00e9norm\u00e9ment \u00e0 dire sur la pr\u00e9carisation des contrats et l\u2019explosion des vacataires. En plus, il s\u2019agit d\u2019un m\u00e9tier extr\u00eamement mal pay\u00e9 et mal consid\u00e9r\u00e9. Les enseignants sont dans des souffrances assez fortes, li\u00e9es \u00e0 la haute id\u00e9e, comme chez les infirmi\u00e8res, qu\u2019ils se font de leur m\u00e9tier. Enseigner, c\u2019est la passion de transmettre mais quand on est transform\u00e9 en \u00e9valuateur avec l\u2019obligation de justifier son travail toutes les semaines, alors il n\u2019y a plus aucune autonomie.<\/p>\n<p><em><strong>Un des derniers crit\u00e8res des boulots de merde que nous pourrions aborder ici est celui de l\u2019invisibilit\u00e9. Il suffit de penser \u00e0 toutes ces travailleuses d\u2019origine \u00e9trang\u00e8res qui nettoient les bureaux soit tr\u00e8s t\u00f4t dans la journ\u00e9e, soit tr\u00e8s tard le soir et qu\u2019on ne voit jamais. Cela revient \u00e0 parler de la dimension de genre et de celle des racis\u00e9s.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Il y a des t\u00e2ches qui sont p\u00e9nibles et dont la soci\u00e9t\u00e9 a besoin comme, par exemple, le ramassage les poubelles. C\u2019est un boulot qui aux yeux de beaucoup semble tr\u00e8s peu reluisant et pourtant lorsqu\u2019il y a gr\u00e8ve des \u00e9boueurs, \u00e7a se voit et \u00e7a se sent. On constate que c\u2019est utile sauf que, comme je disais pr\u00e9c\u00e9demment, c\u2019est toujours d\u00e9volus aux m\u00eames.<\/p>\n<p>Il y a des vraies d\u00e9lib\u00e9rations collectives \u00e0 avoir sur la possibilit\u00e9 de redistribuer diff\u00e9remment ces m\u00e9tiers-l\u00e0 car cela enferme des individus dans des destin\u00e9es sociales sur plusieurs g\u00e9n\u00e9rations. Ce sont souvent des populations issues des anciens territoires coloniaux fran\u00e7ais qui sont mis tout en bas de l\u2019\u00e9chelle et qu\u2019il faudrait d\u00e9fendre en premier. Ils subissent des managements raciaux qui mettent des Maliens contre des S\u00e9n\u00e9galais, contre des Sri Lankais. La SNCF sous-traitent \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s qui pratiquent un management colonial.<\/p>\n<p><strong>Propos recueillis par Aur\u00e9lie Ghalim.\u00a0<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rencontre avec Julien Brygo, co-auteur avec Olivier Cyran du livre <i>Boulots de merde ! Du cireur au trader. 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