{"id":2891,"date":"2018-07-13T13:30:06","date_gmt":"2018-07-13T13:30:06","guid":{"rendered":"https:\/\/gsara.tv\/causes\/?p=2891"},"modified":"2019-01-28T22:27:37","modified_gmt":"2019-01-28T22:27:37","slug":"se-defendre-philosophie-de-violence-entretien-elsa-dorlin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/se-defendre-philosophie-de-violence-entretien-elsa-dorlin\/","title":{"rendered":"Se d\u00e9fendre. Une philosophie de la violence &#8211; Entretien avec Elsa Dorlin"},"content":{"rendered":"<p><strong>Rencontre avec la philosophe Elsa Dorlin \u00e0 partir de son livre <em>Se d\u00e9fendre : une philosophie de la violence<\/em>\u00a0(La D\u00e9couverte, 2017) et <a href=\"https:\/\/ep.cfsasbl.be\/Rencontre-debat-avec-Elsa-Dorlin\">dans le cadre de la conf\u00e9rence organis\u00e9e par le CFS,<\/a> en partenariat avec Le Monde selon les Femmes, la SCAM et la SACD, qui avait eue lieu le\u00a013 juin 2018.\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><em><strong>Votre livre, <\/strong><\/em><strong>Se d\u00e9fendre. Une philosophie de la violence<\/strong><em><strong>, propose une r\u00e9habilitation de l\u2019auto-d\u00e9fense et surtout de celle des domin\u00e9s \u00e0 qui on interdit de d\u00e9fendre leur existence. Vous vous penchez sur plusieurs de ces groupes dans l\u2019histoire. Votre propos est aussi tr\u00e8s contemporain. Est-ce qu\u2019il \u00e9tait important pour vous de parler de cela aujourd&rsquo;hui ? Vivons-nous une \u00e9poque dans laquelle il devient primordial de se d\u00e9fendre notamment face \u00e0 la violence d\u2019\u00c9tat qui s\u2019incarne dans une violence polici\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Il est difficile de dire s\u2019il est plus n\u00e9cessaire aujourd\u2019hui de se d\u00e9fendre qu&rsquo;auparavant. Dans l\u2019histoire moderne, la question de la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019auto-d\u00e9fense s\u2019est pos\u00e9e pour des groupes et des mouvements sociaux de fa\u00e7on vitale. Probablement qu\u2019actuellement, cette question de l\u2019auto-d\u00e9fense se pose parce qu\u2019il semble n\u00e9cessaire, selon moi, de soulever \u00e0 nouveaux frais la question de l\u2019usage de la violence dans les mobilisations sociales et les luttes. En effet, nous constatons une forme de radicalisation in\u00e9dite des modalit\u00e9s de r\u00e9pression de ces mouvements. Les mouvements sociaux ont toujours subi des r\u00e9pressions mais l\u2019ampleur des mobilisations qui les subissent et l\u2019intensit\u00e9 de cette r\u00e9pression semblent aujourd\u2019hui d\u00e9cupl\u00e9e. Se pose \u00e0 pr\u00e9sent la question de devoir se d\u00e9fendre pour ne pas perdre un \u0153il ou une main lors d\u2019une manifestation ou d\u2019\u00eatre tu\u00e9 lors d\u2019une interpellation polici\u00e8re. N\u00e9anmoins, le livre prend \u00e0 dessein cette distance avec l\u2019actualit\u00e9. Le seul point qui rend le livre tendu vers le pr\u00e9sent est le meurtre de Trayvon Martin aux \u00c9tats-Unis qui a \u00e9t\u00e9 pour moi un \u00e9v\u00e9nement. \u00c9videmment, il ne s\u2019agissait pas du premier jeune africain-am\u00e9ricain tu\u00e9 par la police ou par des citoyens vigilants. Par contre, le cas de Trayvon Martin est pour moi repr\u00e9sentatif de la politique d\u2019un \u00c9tat raciste et qui nous interpelle aussi sur les territoires imp\u00e9riaux de cette Europe anciennement coloniale. On a souvent eu tendance \u00e0 dire que cela concernait uniquement les \u00c9tats-Unis et pas nos polices d\u00e9mocratiques et nos territoires. Au contraire, on voit depuis quelques ann\u00e9es la fa\u00e7on dont les r\u00e9gimes qui se pr\u00e9tendent \u00eatre des \u00c9tats de droit ou des d\u00e9mocraties lib\u00e9rales sont plong\u00e9s dans un type de gouvernement qui rel\u00e8ve v\u00e9ritablement de l\u2019\u00c9tat s\u00e9curitaire exposant au risque de mort des populations enti\u00e8res et aussi des populations mobilis\u00e9es pr\u00e9cis\u00e9ment pour contester cette d\u00e9rive.<\/p>\n<p><em><strong>Vous \u00e9crivez qu\u2019il s\u2019agit de l\u2019autod\u00e9fense politique. Pourquoi est-il important d\u2019insister sur l\u2019aspect politique ? Est-ce par r\u00e9action \u00e0 l\u2019autod\u00e9fense pr\u00f4n\u00e9e notamment par des groupes de citoyens arm\u00e9s ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>La distinction que je fais concerne l\u2019autod\u00e9fense et la l\u00e9gitime d\u00e9fense. Pour moi, il y a les citoyens vigilants ou les milices citoyennes qui pr\u00e9tendent d\u00e9fendre les fronti\u00e8res aux \u00c9tats-Unis sur la zone frontali\u00e8re avec le Mexique. Ou encore ceux qui, en France, tentent d\u2019arr\u00eater les migrants et les exil\u00e9s dans les Alpes ou m\u00eame l\u2019ensemble des citoyens lambda qui mettent des panneaux \u00ab\u00a0voisins vigilants\u00a0\u00bb dans leur village pour observer les potentiels d\u00e9lits et alerter la police. L\u2019id\u00e9e est de suppl\u00e9er l\u2019\u00c9tat pr\u00e9cis\u00e9ment parce que celui-ci encourage les citoyens \u00e0 le remplacer dans un r\u00f4le de surveillance et de contr\u00f4le. Cela rel\u00e8ve du droit \u00e0 la l\u00e9gitime d\u00e9fense qui, historiquement, a toujours \u00e9t\u00e9 un droit octroy\u00e9 \u00e0 ceux qui \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 reconnus comme dignes de se d\u00e9fendre. Il s\u2019agissait de ceux reconnus comme des citoyens \u00e0 part enti\u00e8re et qui correspondaient historiquement et socialement \u00e0 une classe en position de privil\u00e8ge, majoritairement blanche, masculine et bourgeoise. Cette classe sociale intervenait dans la d\u00e9fense de la personne et de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e. Des appels \u00e0 l\u2019auto-d\u00e9fense du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019histoire et des milices citoyennes ou des milices fascistes s\u2019est produite dans la continuit\u00e9 de cette histoire du droit \u00e0 la l\u00e9gitime d\u00e9fense. Un certain nombre de membres de la classe politique en Europe utilise et d\u00e9ploie des moyens d\u2019une violence crasse au nom de l\u2019\u00c9tat de droit pour d\u00e9fendre la nation, les fronti\u00e8res, l\u2019Europe, les valeurs, la la\u00efcit\u00e9, etc. Ce type de gouvernement d\u00e9fensif a pr\u00e9cis\u00e9ment pouss\u00e9 \u00e0 l\u2019auto-d\u00e9fense des individus et des groupes qui eux sont historiquement reconnus comme ill\u00e9gitimes \u00e0 se d\u00e9fendre et qui ont \u00e9t\u00e9 non d\u00e9fendus et expos\u00e9s \u00e0 des risques de mort. Il s\u2019agit de celles et ceux d\u00e9sarm\u00e9s, expos\u00e9s \u00e0 des blessures, \u00e0 des ex\u00e9cutions sommaires et non-l\u00e9gitimes \u00e0 obtenir une justice digne de ce nom. C\u2019est la distinction que je fais entre l\u00e9gitime d\u00e9fense et auto-d\u00e9fense. Pour moi, l\u2019auto-d\u00e9fense est une tactique politique de toute n\u00e9cessit\u00e9 parce que la vie des personnes qui recourent \u00e0 l\u2019auto-d\u00e9fense est imm\u00e9diatement menac\u00e9e par un syst\u00e8me. Cette auto-d\u00e9fense peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme politique parce que ce n\u2019est pas seulement la question de la d\u00e9fense physique dans l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 d\u2019un lynchage, d\u2019une exaction polici\u00e8re ou d\u2019une agression, d\u2019un viol mais la question des corps consid\u00e9r\u00e9s comme violentables et non d\u00e9fendus. L\u2019auto-d\u00e9fense politique est l\u2019id\u00e9e que ce corps peut se d\u00e9ployer en une politique plus globale d&rsquo;une forme d&rsquo;\u00e9thique de soi et d&rsquo;\u00e9thique collective qui rel\u00e8ve d&rsquo;un souci de prendre soin de soi et de nous. Des pratiques qui assurent nos conditions de vie dont l&rsquo;exemple de l&rsquo;autod\u00e9fense politique a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement incarn\u00e9 par le Black Panther Party for Self-Defense avec l\u2019id\u00e9e qu\u2019\u00e0 travers la d\u00e9fense physique, on d\u00e9fend un groupe, on cr\u00e9e des \u00e9coles, des cours du soir, des transports en commun pour organiser les conditions de vie d&rsquo;une communaut\u00e9 qui \u00e9tait clairement abandonn\u00e9e.<\/p>\n<p><em><strong>Vous \u00e9crivez beaucoup sur le f\u00e9minisme notamment \u00e0 travers l\u2019histoire du ju-jitsu et des suffragistes. Quel est votre position sur ce qu\u2019on nomme aujourd\u2019hui le \u201cf\u00e9minisme carc\u00e9ral\u201d. En quoi est-il primordial pour les femmes et d\u2019autres groupes domin\u00e9s de ne pas s\u2019en remettre \u00e0 l\u2019\u00c9tat \u00e0 l\u2019instar des suffragistes ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Les suffragistes anglaises que j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9es dans l\u2019Union social et politique des femmes au d\u00e9but du 20\u00e8me si\u00e8cle en Angleterre \u00e9tait clairement un mouvement marqu\u00e9 par l&rsquo;anarchisme et le socialisme de la Seconde et de la Troisi\u00e8me Internationale. Dans ce cadre-l\u00e0, l\u2019agenda politique du f\u00e9minisme ne pouvait pas demander des droits \u00e0 l\u2019\u00c9tat alors que celui-ci organisait le maintien dans la minorit\u00e9 civile et civique des femmes. L\u2019\u00c9tat participait et initiait pleinement l\u2019id\u00e9e que les femmes \u00e9taient dans une position de totale vuln\u00e9rabilit\u00e9 et donnait un blanc-seing \u00e0 la violence de la part des maris et des patrons. Dans cette trame-l\u00e0, la critique que j\u2019adresse \u00e0 une partie du mouvement f\u00e9ministe est le fait qu\u2019elles formulent leurs revendications comme une demande de protection envers l\u2019\u00c9tat. Cela veut dire plus de lois, plus de r\u00e9pression et aussi l\u2019id\u00e9e sous-jacente que seul l\u2019\u00c9tat peut r\u00e9soudre les situations d&rsquo;h\u00e9t\u00e9ronomie et de domination dans lesquelles est tenu un groupe social. Cela ne peut pas \u00eatre la r\u00e9ponse puisque, d\u2019une part, cet \u00c9tat est aussi le m\u00eame \u00c9tat qui produit et g\u00e9n\u00e8re l\u2019in\u00e9galit\u00e9 et les conditions mat\u00e9rielles dans lesquelles l\u2019in\u00e9galit\u00e9 peut \u00eatre reconduite. D\u2019autre part, c\u2019est ce m\u00eame \u00c9tat qui par ailleurs instrumentalise la cause des femmes pour se targuer d&rsquo;\u00eatre un \u00c9tat \u00e9galitaire et pour violenter des populations au nom de leur misogynie ou de leur homophobie suppos\u00e9es. Aujourd\u2019hui, le droit des femmes est totalement instrumentalis\u00e9 dans des campagnes nationalistes et racistes en Europe. \u00c0 partir de l\u00e0, on ne peut pas recourir \u00e0 la criminalisation des comportements sexistes parce que cela veut dire accepter d\u2019\u00eatre une sorte de suppl\u00e9ant \u00e0 cette politique sexiste et raciste et qui ent\u00e9rine un rapport de classe. \u00c0 mon avis, la critique de la p\u00e9nalisation et la critique de l&rsquo;\u00c9tat s\u00e9curitaire passe aussi par la critique du syst\u00e8me prison. Aujourd\u2019hui en France, on va p\u00e9naliser le harc\u00e8lement de rue alors que c\u2019est un blanc seing donn\u00e9 \u00e0 la police pour commettre du d\u00e9lit de faci\u00e8s. La critique authentiquement f\u00e9ministe ne peut pas \u00eatre nationaliste. Le f\u00e9minisme est un mouvement intellectuel, politique, r\u00e9volutionnaire et internationaliste. Les moyens de la lutte rel\u00e8vent de l\u2019auto-d\u00e9termination des mouvements et les moyens d\u2019\u00e9mancipation des femmes rel\u00e8vent du choix des femmes elles-m\u00eames.<\/p>\n<p><em><strong>Il y aussi l\u2019instrumentalisation de la d\u00e9fense des femmes. Au nom du droit des femmes on a pu exercer une violence totale sur les populations noires aux \u00c9tats-Unis. Plus r\u00e9cemment, on a pu aller faire des guerres dans le monde. S\u2019agit-il d\u2019une excuse r\u00e9currente ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit m\u00eame pas d\u2019une excuse r\u00e9currente. En fait, vous disposez \u00e9ternellement d\u2019un motif imp\u00e9rial constitutif de la modernit\u00e9. On a exp\u00e9riment\u00e9 des p\u00e9riodes de l\u2019imp\u00e9rialisme durant lesquelles la question de la d\u00e9fense des femmes \u00e9tait au c\u0153ur de la rh\u00e9torique coloniale. Lorsqu\u2019il s\u2019agissait par exemple de coloniser les territoires du continent africain. En Alg\u00e9rie, en Tunisie, au Maroc, cette colonisation s\u2019est op\u00e9r\u00e9e au nom de la lib\u00e9ration des femmes marocaines ou tunisiennes de l&rsquo;oppression qu\u2019elles subissaient de la part des hommes. Cette politique a \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9 par les chercheuses f\u00e9ministes et par les mouvements anti-coloniaux. Au moment-m\u00eame o\u00f9 on allait \u201clib\u00e9rer\u201d les femmes alg\u00e9riennes, on interdisait aux femmes fran\u00e7aises le droit de vote. C\u2019est une sorte de double standard. Dans une p\u00e9riode plus r\u00e9cente, allant des ann\u00e9es 1970 aux ann\u00e9es 1990, on va observer un discours qui n\u2019est pas tant d\u2019aller lib\u00e9rer les femmes de l\u00e0-bas de leurs hommes mais d\u2019aller lib\u00e9rer les femmes issues de l\u2019immigration post-coloniale de leurs hommes au nom de l\u2019int\u00e9gration. Durant la p\u00e9riode ant\u00e9rieure, les femmes blanches \u00e9taient envoy\u00e9es dans les colonies pour se marier avec les militaires, les colons et construire une soci\u00e9t\u00e9 coloniale. Ces femmes blanches \u00e9taient l\u2019alibi pour aller saccager la vie des hommes noirs dans l\u2019id\u00e9e de \u201cprot\u00e9ger\u201d les femmes de colons. Dans la p\u00e9riode post-coloniale, les femmes d\u2019ici sont \u00e0 prot\u00e9ger de leurs hommes. Les femmes, quant \u00e0 elles, sont consid\u00e9r\u00e9es comme int\u00e9grables donc violables. Les hommes, eux, sont consid\u00e9r\u00e9s comme la source de la violence faite aux femmes. Sur cette base, on a construit toute une campagne de repr\u00e9sentation des violences faites aux femmes comme si le risque principal \u00e9tait essentiellement celui de la rue et des groupes de jeunes issus de l\u2019immigration. On sait pourtant tr\u00e8s bien que la plupart des agressions se passent au travail ou dans la sph\u00e8re domestique. \u00c0 partir des ann\u00e9es 2000, il y a eu un renouvellement de cette rh\u00e9torique avec l\u2019exemple de la prison d\u2019Abou Ghraib. Aujourd\u2019hui, les femmes blanches issues des pays les plus riches du monde incarnent une f\u00e9minit\u00e9 \u00e0 la fois blanche, capitaliste, n\u00e9o-lib\u00e9rale, lib\u00e9r\u00e9e et r\u00e9put\u00e9e f\u00e9ministe. Ce f\u00e9minisme de L\u2019Or\u00e9al &#8211; \u00ab\u00a0Parce que je le vaux bien\u00a0\u00bb sert \u00e0 pr\u00eacher une sorte d\u2019id\u00e9ologie de la lib\u00e9ration occidentale. Il s\u2019agit d\u2019une forme de racialisation de la notion de libert\u00e9, d\u2019\u00e9galit\u00e9 qui est faite sous le drapeau de femmes blanches parties torturer des hommes musulmans dans les prisons. Tous les oripeaux de cette f\u00e9minit\u00e9 n\u00e9o-lib\u00e9rale sont utilis\u00e9s comme arme id\u00e9ologique pour abattre l&rsquo;ennemi. Une position politique radicale ne peut passer que par un f\u00e9minisme r\u00e9volutionnaire afin de renverser compl\u00e8tement cette id\u00e9ologie. avec le refus absolu de cette instrumentalisation.<\/p>\n<p><em><strong>Quel est votre point de vue sur les mouvements qui pr\u00f4nent la non-violence ?\u00a0<\/strong><strong>N\u2019y a-t-il pas eu aussi une r\u00e9\u00e9criture de l\u2019histoire en opposant mouvements violents et non-violents ? De plus, vous \u00e9crivez \u00ab\u00a0<\/strong><\/em><strong>les sujets se r\u00e9clamant de la non-violence ne sont pas passifs, ils engagent leur corps dans l\u2019action et la confrontation pour la d\u00e9fense d\u2019eux-m\u00eames et de leurs droits, ce qui suppose une force consid\u00e9rable<\/strong><em><strong>\u00a0\u00bb.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Pour faire de l\u2019action directe non violente, il faut engager son corps avec une intensit\u00e9 comparable \u00e0 l\u2019engagement d\u2019un corps pour porter un coup. Je ne fais pas de distinction mais il est vrai que dans l\u2019histoire, on a oppos\u00e9 les deux avec l\u2019id\u00e9e que les mouvements non-violents avaient plus de l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 \u00eatre entendus. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une fa\u00e7on de d\u00e9sarmer certaines populations en portant un interdit sur la violence, en stigmatisant certains recours \u00e0 la violence comme toujours ill\u00e9gitimes et d\u2019autoriser la r\u00e9pression de la violence en tant que r\u00e9action l\u00e9gitime. La seule bonne fa\u00e7on de se soulever serait de le faire gentiment, poliment et de demander s\u2019il te pla\u00eet au ma\u00eetre. Cela ne se passe jamais comme \u00e7a dans l\u2019histoire. Il est tr\u00e8s important pour les dominants qu\u2019il y ait une sorte d\u2019int\u00e9riorisation de l\u2019interdit du recours \u00e0 une forme beaucoup plus explosive de la d\u00e9fense laissant moins de concessions \u00e0 la fa\u00e7on dont on veut \u00eatre entendu. Il va falloir prendre conscience de ce pi\u00e8ge que d\u00e9crivait d\u00e9j\u00e0 Frantz Fanon dans <em>Les damn\u00e9s de la terre<\/em> \u00e0 savoir que l\u2019une des modalit\u00e9s les plus efficaces de la domination est de dire aux domin\u00e9s la bonne fa\u00e7on de s\u2019\u00e9manciper. L\u2019id\u00e9e est que seules des revendications non violentes, pacifistes, par voie de p\u00e9titions seraient prises en compte. Ce n\u2019est pas vrai. Les manifestations avec des milliers de personnes dans la rue ne sont pas plus entendues. En revanche, on va stigmatiser la vitrine fissur\u00e9e d\u2019un McDonald car elle constitue une atteinte \u00e0 des biens. On va consid\u00e9rer cela comme de l\u2019ultra violence alors que les polices europ\u00e9ennes traquent des migrants et assassinent des personnes sur un simple contr\u00f4le de police. Il faut imp\u00e9rativement d\u00e9construire cette rh\u00e9torique de la violence et ne plus se calquer sur cette id\u00e9e selon laquelle \u00ab\u00a0pour \u00eatre entendu, il faut\u00a0\u00bb. Non. Il faut juste appara\u00eetre dans l\u2019histoire. Faire histoire. Ce n\u2019est pas la question que tel geste ou telle revendication soit reconnu par l\u2019\u00c9tat. Il faut se d\u00e9partir de la probl\u00e9matique de la reconnaissance. On veut \u00eatre reconnu, donc on s\u2019adresse \u00e0 l\u2019instance qui a le pouvoir de nous reconna\u00eetre. Mais ce pouvoir a toujours toute latitude pour d\u00e9cider que, quoi qu\u2019on fasse, on ne sera jamais reconnu.<\/p>\n<p><em><strong>Vous posez aussi un regard critique sur l\u2019empowerment notamment dans votre chapitre intitul\u00e9 \u00ab\u00a0De la vengeance \u00e0 l\u2019empowerment\u00a0\u00bb. Est-il un pi\u00e8ge r\u00e9current dans lequel peuvent tomber les groupes qui se battent pour l\u2019\u00e9mancipation ? S&rsquo;agit-il d&rsquo;un concept intrins\u00e8quement\u00a0n\u00e9o-lib\u00e9ral ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>L\u2019<em>empowerment<\/em> qui pourrait \u00eatre une traduction de l\u2019\u00e9thique de Spinoza \u00e0 savoir augmenter sa puissance d\u2019agir : Oui ! Mais l\u2019<em>empowerment<\/em> tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9fini ou re-d\u00e9fini par toutes les id\u00e9ologies du management de ces 40 derni\u00e8res ann\u00e9es est une d\u00e9finition n\u00e9o-lib\u00e9rale de l\u2019individu. C\u2019est une forme d\u2019interpellation des individus comme sujet dans le cadre du n\u00e9olib\u00e9ralisme. C\u2019est l\u2019id\u00e9e que \u00ab\u00a0<em>si je veux, je peux<\/em>\u00a0\u00bb. Cela d\u00e9pend de moi d\u2019acqu\u00e9rir les ressources pour m\u2019en sortir et c\u2019est de ma responsabilit\u00e9 de l\u2019entretenir et de l\u2019augmenter. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019entretenir un capital humain. Les individus sont devenus une sorte de valeur qu\u2019ils doivent faire fructifier.<\/p>\n<p>Il constitue un pi\u00e8ge et est tr\u00e8s culpabilisant pour celles et ceux qui n\u2019ont pas les conditions mat\u00e9rielles d\u2019existence pour \u00eatre dans l\u2019<em>empowerment<\/em> malgr\u00e9 leur bon vouloir. Il y a une sorte de principe de r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 prendre en compte qui sont les conditions mat\u00e9rielles d\u2019existence et les antagonismes en terme de classe et d\u2019acc\u00e8s aux ressources. Qui peut vivre dignement ? Qui peut se battre ? Qui peut relever la t\u00eate ? Lorsque des femmes revendiquent que #metoo ne les concerne pas et appr\u00e9cient les compliments des hommes, il faut avoir \u00e0 l&rsquo;esprit que c\u2019est la grande bourgeoisie qui s\u2019exprime. C\u2019est \u00e7a l\u2019<em>empowerment<\/em> aujourd\u2019hui ! C\u2019est L\u2019Or\u00e9al. Lorsque je critique la notion d\u2019<em>empowerment<\/em>, je critique l\u2019id\u00e9e que des individus aient une valeur capitalisable.<\/p>\n<p><em><strong>Quel est votre regard sur les luttes f\u00e9ministes contemporaines ? Y a-t-il un nouveau souffle ? Notamment avec l&rsquo;\u00e9mergence d\u2019un f\u00e9minisme d\u00e9colonial qui prone l\u2019antiracisme politique ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Ce qui est fondamental, selon moi, c\u2019est de porter une position qui mette au c\u0153ur du f\u00e9minisme la question de l\u2019usage de la violence comme forme d\u2019\u00e9mancipation et l\u2019analyse d\u2019un certain nombre de situations qui r\u00e9activent la question des corps et l\u2019id\u00e9e de d\u00e9sapprendre \u00e0 ne pas se battre. Se battre signifie aussi casser des genoux et pas seulement demander des lois.<\/p>\n<p><strong>Propos recueillis par Aur\u00e9lie Ghalim\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rencontre avec la philosophe Elsa Dorlin \u00e0 partir de son livre Se d\u00e9fendre : une philosophie de la violence\u00a0(La D\u00e9couverte, 2017) et dans le cadre de la conf\u00e9rence organis\u00e9e par le CFS, en partenariat avec Le Monde selon les Femmes,<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":2908,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[18],"tags":[],"class_list":["post-2891","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-dialogue"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2891","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2891"}],"version-history":[{"count":12,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2891\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3132,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2891\/revisions\/3132"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2908"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2891"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2891"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2891"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}