{"id":3183,"date":"2019-03-27T14:45:41","date_gmt":"2019-03-27T14:45:41","guid":{"rendered":"https:\/\/gsara.tv\/causes\/?p=3183"},"modified":"2019-04-08T13:39:04","modified_gmt":"2019-04-08T13:39:04","slug":"intervention-culturelle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/intervention-culturelle\/","title":{"rendered":"Bienfaits et paradoxes de l\u2019intervention culturelle en milieu carc\u00e9ral. Rencontre avec Simon Fiasse, de la compagnie Buissonni\u00e8re."},"content":{"rendered":"\n<p><b>Surpopulation, insalubrit\u00e9, atteintes \u00e0 la dignit\u00e9 humaine, l\u2019\u00c9tat belge est r\u00e9guli\u00e8rement attaqu\u00e9 quant aux conditions d\u2019incarc\u00e9ration dans plusieurs de ses \u00e9tablissements p\u00e9nitentiaires. Depuis 1996, la fameuse Loi Dupont r\u00e9tablit les personnes incarc\u00e9r\u00e9es comme des citoyens et donc des sujets de droits \u00e0 part enti\u00e8re: les d\u00e9tenus sont priv\u00e9s de leur libert\u00e9 de mouvement, mais pas de leurs droits sociaux ou culturels. D\u00e9cid\u00e9s \u00e0 faire valoir ces droits, une s\u00e9rie d\u2019acteurs (formateurs ou animateurs en \u00e9ducation permanente) continuent \u00e0 intervenir aupr\u00e8s des personnes incarc\u00e9r\u00e9es, malgr\u00e9 des conditions alarmantes et souvent hostiles.<\/b><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"700\" height=\"390\" src=\"https:\/\/gsara.tv\/causes\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/ombre-lumiere-700.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3206\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/ombre-lumiere-700.jpg 700w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/ombre-lumiere-700-300x167.jpg 300w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/ombre-lumiere-700-600x334.jpg 600w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/ombre-lumiere-700-210x117.jpg 210w\" sizes=\"auto, (max-width: 700px) 100vw, 700px\" \/><figcaption>Ombre et Lumi\u00e8res<br>Un film d\u2019Antonio Gomez Garcia et Charline Caron<br>Production: Le\u00efla Films<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Atelier vid\u00e9o \u00e0 la prison de Tournai ou photo \u00e0 la prison de Lantin, le GSARA est l\u2019un de ces acteurs. Dans le cadre du dernier festival Coupe Circuit, nos \u00e9quipes ont mis sur pied plusieurs jurys de d\u00e9tenus, et nous avons propos\u00e9 plusieurs moments de r\u00e9flexion autour de l\u2019enfermement en Belgique, notamment une table ronde autour des bienfaits, des limites et des paradoxes de l\u2019action culturelle en milieu carc\u00e9ral. <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed-soundcloud wp-block-embed is-type-rich is-provider-soundcloud wp-embed-aspect-4-3 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" width=\"720\" height=\"400\" scrolling=\"no\" frameborder=\"no\" src=\"https:\/\/w.soundcloud.com\/player\/?visual=true&#038;url=https%3A%2F%2Fapi.soundcloud.com%2Ftracks%2F556361253&#038;show_artwork=true&#038;maxwidth=720&#038;maxheight=1000&#038;dnt=1\"><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<p>Intervenante \u00e0 cette table, la criminologue Chlo\u00e9 Branders a sign\u00e9 une th\u00e8se titr\u00e9e <em><strong>Le Th\u00e9\u00e2tre action dans les lieux d\u2019enfermement<\/strong><\/em>. \u00c0 cette fin, elle a notamment assist\u00e9 aux ateliers men\u00e9s en milieu carc\u00e9ral par la compagnie Buissonni\u00e8re, compagnie namuroise de th\u00e9\u00e2tre action. Fait exceptionnel, la compagnie Buissonni\u00e8re et son animateur Simon Fiasse sont parvenus \u00e0 p\u00e9renniser un atelier de th\u00e9\u00e2tre dans la prison d\u2019Andenne pendant plus de dix ans. Afin de prolonger notre r\u00e9flexion, nous avons souhait\u00e9 rencontrer Simon Fiasse, personnalit\u00e9 fameuse au sein des acteurs culturels intervenants dans les prisons belges.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le\nchoix du Th\u00e9\u00e2tre action<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Selon la d\u00e9finition du Centre du Th\u00e9\u00e2tre Action, cette forme th\u00e9\u00e2trale apparue en Belgique  \u00e0 la fin des ann\u00e9es soixante \u00ab s\u2019attache aux luttes qui rendent aux \u00eatres humains leur part d\u2019humanit\u00e9 \u00bb. Pratiquant le th\u00e9\u00e2tre action depuis pr\u00e8s de quinze ans, Simon Fiasse l\u2019am\u00e8ne dans le monde p\u00e9nitentiaire, o\u00f9 cette forme particuli\u00e8re prend tout son sens : <em>\u00abLe syst\u00e8me carc\u00e9ral tel qu&rsquo;il existe est une entreprise de d\u00e9shumanisation: uniformes, num\u00e9ros&#8230; Nos actions am\u00e8nent de l&rsquo;humain, de la cr\u00e9ation, de l&rsquo;imaginaire. Par cons\u00e9quent, nous sommes une force d\u2019opposition.\u00bb <\/em> <\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crites collectivement, les cr\u00e9ations de la compagnie Buissonni\u00e8re visent \u00e0 l\u2019analyse sociale, politique et \u00e0 la transformation des rapports sociaux: \u00ab <em>Mon travail est politique, militant. On cr\u00e9e un groupe qui va ensemble, en discutant, par le th\u00e9\u00e2tre, porter une parole avec humour, avec \u00e9motion, dans la sph\u00e8re publique. Par exemple, quand les Pays-Bas vidaient ses prisons, et que la Belgique se donnait un peu d\u2019air en envoyant des d\u00e9tenus dans la prison de Tilburg, nous avons cr\u00e9\u00e9 un spectacle intitul\u00e9 \u00ab Tous \u00e0 Tilburg ! \u00bb <\/em>Dans ces spectacles, la th\u00e9matique de l\u2019enfermement et du monde carc\u00e9ral est r\u00e9currente, m\u00eame sans \u00eatre impos\u00e9e: <em>\u00ab Le th\u00e9\u00e2tre fait sortir de prison, mais la prison revient sans cesse dans le th\u00e9\u00e2tre. En pleine impro, m\u00eame si la sc\u00e8ne jou\u00e9e est \u00e0 la plage, tr\u00e8s vite les participants vont se comporter comme au pr\u00e9au \u00bb. <\/em> <\/p>\n\n\n\n<p>En milieu carc\u00e9ral, le travail consiste donc \u00e0 porter la parole et les messages des citoyens priv\u00e9s de libert\u00e9, mais aussi de les questionner et de les mettre en perspective : <em>\u00ab Avec le groupe, gr\u00e2ce \u00e0 un processus d\u2019improvisations, nous allons d\u00e9cortiquer une probl\u00e9matique ou une injustice, avec des personnages qui permettent d\u2019apporter le plus de nuances possibles. Si dans l\u2019un de mes ateliers, un participant cautionne les attentats contre Charlie Hebdo, je vais confronter son discours. Par exemple en improvisant une rencontre avec un proche d\u2019une victime, ou en l\u2019opposant \u00e0 un autre musulman choqu\u00e9 par les \u00e9v\u00e9nements. Dans un dispositif de jeu, le participant gardera-t-il le m\u00eame discours&nbsp;? Le conflit est \u00e0 la base de la dramaturgie mais il y a mille mani\u00e8res de le r\u00e9soudre : en d\u00e9construisant, en discutant, en \u00e9voluant. Ma responsabilit\u00e9 de metteur en sc\u00e8ne c\u2019est de faire passer un message multiple \u00bb. <\/em> <\/p>\n\n\n\n<p>Via les spectacles mont\u00e9s par la compagnie Buissonni\u00e8re, un propos social et politique est donc formul\u00e9, mis en sc\u00e8ne et port\u00e9 par les d\u00e9tenus. D\u00e8s lors se pose la question du public, devant qui ces spectacles sont-ils repr\u00e9sent\u00e9s ? Dans la majeure partie des cas, un choix se pr\u00e9sente aux d\u00e9tenus : interpr\u00e9ter leur spectacle devant un public de co-d\u00e9tenus, ou de personnes ext\u00e9rieures.  Cette derni\u00e8re option est souvent privil\u00e9gi\u00e9e tant par les participants \u00e0 l\u2019atelier que par l\u2019animateur, qui voit l\u00e0 une plus-value essentielle \u00e0 son travail: <em>\u00ab Pour assister \u00e0 nos spectacles, de plus en plus, j&rsquo;invite des ext\u00e9rieurs, qui ne connaissent pas la r\u00e9alit\u00e9 carc\u00e9rale. C\u2019est ce qu\u2019il faut selon moi. En termes de \u00ab\u00a0r\u00e9insertion\u00a0\u00bb, ce mot tant galvaud\u00e9, je pense qu\u2019il faut cr\u00e9er de la porosit\u00e9, du lien avec l\u2019ext\u00e9rieur. C\u2019est pourquoi aujourd\u2019hui je cr\u00e9e davantage de collaborations, on m\u00e9lange sur sc\u00e8ne. Par exemple, \u00e0 Bruxelles on a m\u00e9lang\u00e9 \u00e9tudiants en criminologie et personnes incarc\u00e9r\u00e9es. L\u00e0 on le fait actuellement avec des \u00e9tudiants de l\u2019HELMo<a href=\"#sdfootnote2sym\"><sup>1<\/sup><\/a> qui cr\u00e9ent un spectacle avec des d\u00e9tenus. \u00c7a va dans le sens de cette fameuse porosit\u00e9. C\u2019est ainsi que les mentalit\u00e9s peuvent \u00e9voluer sur les prisons. Moi je travaille vers l&rsquo;ext\u00e9rieur pour faire prendre conscience qu\u2019en prison les gens sont en souffrance, travailleurs comme d\u00e9tenus, que \u00e7a ne marche pas, que c&rsquo;est une aberration.\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi,<em> <\/em>Simon Fiasse rel\u00e8ve naturellement les divergences entre les objectifs qu\u2019il poursuit en tant que prestataire culturel en milieu carc\u00e9ral et les objectifs qui sont poursuivis par les participants \u00e0 ses ateliers : \u00ab <em>Mon enjeu \u00e0 moi c&rsquo;est de faire bouger un peu les choses sur la question carc\u00e9rale, mais les personnes incarc\u00e9r\u00e9es, ce n&rsquo;est pas leur enjeu. La fonction premi\u00e8re de l&rsquo;action culturelle en milieu carc\u00e9ral, pour les d\u00e9tenus, c&rsquo;est de sortir de cellule et de voir d&rsquo;autres gens. Pendant deux heures d&rsquo;activit\u00e9s, on recr\u00e9e une sph\u00e8re humaine o\u00f9 ils oublient qu&rsquo;ils sont incarc\u00e9r\u00e9s : on peut parler de tout et de rien, se disputer, ne pas \u00eatre d&rsquo;accord \u00bb. <\/em> <\/p>\n\n\n\n<p><strong>L<\/strong><strong>e\nrouage d\u2019un syst\u00e8me&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Si les objectifs poursuivis par les deux parties principales peuvent diverger, elles partagent n\u00e9anmoins un but commun : lutter contre le syst\u00e8me prison et l\u2019incarc\u00e9ration, contre cette fameuse \u00abd\u00e9shumanisation\u00bb. Mais un paradoxe se retrouve au c\u0153ur de la question des interventions culturelles en prison. En effet, Simon Fiasse, comme tout autre prestataire culturel en milieu carc\u00e9ral, travaille au c\u0153ur d\u2019un syst\u00e8me qu\u2019il d\u00e9nonce : \u00ab <em>Les acteurs culturels sont la soupape d&rsquo;une cocotte-minute. Comme les drogues d\u2019ailleurs&nbsp;! Certains directeurs ne s&rsquo;en cachent pas, les d\u00e9tenus rentrent avec une assu\u00e9tude et en sortent avec quatre. Tout le monde joue un jeu,moi mon r\u00f4le c\u2019est celui de l\u2019animateur. Mon opinion, c\u2019est que je rentre dans un syst\u00e8me inhumain pour faire bouger les choses, petit \u00e0 petit. \u00c0 Andenne, sur dix ans, mon action est entr\u00e9e dans les m\u0153urs, les agents comprennent la plus value. Je fais un travail social, je parle avec les d\u00e9tenus, avec les agents. Souvent la fronti\u00e8re sociologique entre les deux est tr\u00e8s mince. L\u00e0 o\u00f9 \u00e7a devient dangereux, c\u2019est lorsque l\u2019on perd le recul sur le syst\u00e8me carc\u00e9ral, qu\u2019on laisse passer cette d\u00e9shumanisation.Il arrive que des actions r\u00e9voltantes se d\u00e9roulent derri\u00e8re les murs de mon petit local de r\u00e9p\u00e9tition, et c\u2019est triste \u00e0 dire mais je m\u2019y habitue, je perds ma vigilance. Je n\u2019ai pas \u00e0 m\u2019habituer \u00e0 \u00e7a <\/em>\u00bb.  <\/p>\n\n\n\n<p>Revenant sur les probl\u00e8mes majeurs de la Belgique et de son syst\u00e8me carc\u00e9ral, Simon Fiasse constate une l\u00e9g\u00e8re baisse de la surpopulation ces derni\u00e8res ann\u00e9es, gr\u00e2ce \u00e0 des solutions alternatives telles que les bracelets \u00e9lectroniques ou autres peines d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral. Au sujet de la v\u00e9tust\u00e9, de nouveaux \u00e9tablissements p\u00e9nitentiaires flambants neufs ne sont qu\u2019un pansement sur une plaie b\u00e9ante, le syst\u00e8me carc\u00e9ral est un probl\u00e8me structurel et soci\u00e9tal \u00e0 r\u00e9gler en profondeur, par d\u2019autres moyens, \u00e0 d\u2019autres niveaux : \u00ab <em>Avant de travailler sur les prisons telles quelles, il faut travailler sur le syst\u00e8me p\u00e9nal. On met trop de gens en prison, trop vite. La prison n&rsquo;aide pas, ceux qui tiennent le coup sont ceux qui ont un peu d&rsquo;argent et le soutien de leur famille. La grande majorit\u00e9 des personnes incarc\u00e9r\u00e9es sont d\u00e9munies, culturellement, socialement, \u00e9conomiquement&#8230;  Dans mes groupes, plein de participants ne savent pas lire et \u00e9crire. Moi, si je suis incarc\u00e9r\u00e9, au moins je peux comprendre les documents. Eux, en prison, ils se font aspirer, enfoncer. La prison c&rsquo;est un pi\u00e8ge \u00e0 mouche, quand tu rentres dedans, c&rsquo;est tr\u00e8s difficile d&rsquo;en sortir. Les prisons empirent les \u00eatres humains qui y croupissent. Un jour, un directeur m&rsquo;a dit : en prison, il y a 99% de gens qui ne devraient plus y \u00eatre et 1% qui ne devrait jamais en sortir.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Olivier Grinnaert<\/strong><a href=\"#sdfootnote1anc\">1<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#sdfootnote2anc\">1<\/a>Haute-\u00e9cole Libre Mosane<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Surpopulation, insalubrit\u00e9, atteintes \u00e0 la dignit\u00e9 humaine, l\u2019\u00c9tat belge est r\u00e9guli\u00e8rement attaqu\u00e9 quant aux conditions d\u2019incarc\u00e9ration dans plusieurs de ses \u00e9tablissements p\u00e9nitentiaires. 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