{"id":3266,"date":"2019-10-29T12:41:35","date_gmt":"2019-10-29T12:41:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.gsara.be\/causestoujours\/?p=3266"},"modified":"2019-10-31T16:59:29","modified_gmt":"2019-10-31T16:59:29","slug":"la-critique-des-medias-une-pratique-indissociable-du-journalisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/la-critique-des-medias-une-pratique-indissociable-du-journalisme\/","title":{"rendered":"La critique des m\u00e9dias, une pratique indissociable du journalisme"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Perte de cr\u00e9dibilit\u00e9, chute des ventes et d\u00e9saffection g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e pour les m\u00e9dias traditionnels sont quelques \u00e9l\u00e9ments qui viennent spontan\u00e9ment \u00e0 l\u2019esprit lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019\u00e9voquer le secteur du journalisme. Les critiques \u00e0 l\u2019\u00e9gard des professionnels de l\u2019information semblent foisonnantes, et la situation est fr\u00e9quemment assimil\u00e9e \u00e0 une \u00ab&nbsp;crise&nbsp;\u00bb sans pr\u00e9c\u00e9dent. D\u2019aucuns en viennent \u00e0 se demander si le journalisme a encore un avenir ou combien de temps va encore durer son agonie.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"326\" height=\"420\" src=\"https:\/\/www.gsara.be\/causestoujours\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/comiteactionvie-9519dig-l.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3272\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/comiteactionvie-9519dig-l.jpg 326w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/comiteactionvie-9519dig-l-233x300.jpg 233w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/comiteactionvie-9519dig-l-210x271.jpg 210w\" sizes=\"auto, (max-width: 326px) 100vw, 326px\" \/><figcaption>Mai &rsquo;68 &#8211; Comit\u00e9 d&rsquo;action VIe Comit\u00e9 d&rsquo;Action 6\u00e8me. Presse. Ne pas avaler, 1968 &#8211; Mus\u00e9es royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Mais\nles reproches adress\u00e9s aux journalistes aujourd\u2019hui sont-ils\nr\u00e9ellement sp\u00e9cifiques&nbsp;? L\u2019image des journalistes de nos\nsoci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques occidentales est-elle significativement\nplus mauvaise que celle de leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs&nbsp;? Dans une\nperspective historique, cet article cherche \u00e0 \u00e9clairer une partie\ndes discours critiques \u00e0 l\u2019\u00e9gard des m\u00e9dias. Il propose de\nporter un regard ext\u00e9rieur sur ces critiques, sans chercher \u00e0\n\u00e9tablir ou \u00e0 contester leur bien-fond\u00e9. L\u2019objectif consiste\nplut\u00f4t \u00e0 resituer dans un contexte plus large les critiques envers\nles m\u00e9dias, ainsi qu\u2019\u00e0 comprendre ce qu\u2019elles peuvent r\u00e9v\u00e9ler\nsur la place et le r\u00f4le attribu\u00e9s au journalisme dans nos soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La\nconfiance dans les journalistes en chute libre&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Une des mani\u00e8res d\u2019envisager la question est de s\u2019int\u00e9resser \u00e0 l\u2019\u00e9volution de la cr\u00e9dibilit\u00e9 des m\u00e9dias d\u2019information. Chez nos voisins fran\u00e7ais, un barom\u00e8tre annuel de la confiance des citoyens dans les m\u00e9dias existe depuis 1987. Publi\u00e9e en janvier, la derni\u00e8re \u00e9dition<a href=\"#sdendnote1sym\"><sup>i<\/sup><\/a> r\u00e9v\u00e8le un taux de confiance assez bas. Cependant, la courbe de confiance est loin de chuter continuellement, comme on pourrait le penser. Si l\u2019on se focalise sur la confiance envers la presse \u00e9crite, on constate que 44&nbsp;% des Fran\u00e7ais consid\u00e8rent actuellement que \u00ab&nbsp;les choses se sont pass\u00e9es vraiment ou \u00e0 peu pr\u00e8s comme le journal les raconte&nbsp;\u00bb. Ce chiffre peut paraitre faible, mais de tels r\u00e9sultats ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 rencontr\u00e9s par le pass\u00e9&nbsp;: depuis plus de 30&nbsp;ans, la courbe fluctue dans les deux sens, entre un minimum de 43&nbsp;% et un maximum de 58&nbsp;%. Cette observation montre que la situation actuelle n\u2019est peut-\u00eatre pas aussi isol\u00e9e qu\u2019on le pense. M\u00eame si l\u2019on ne peut exclure d\u2019\u00e9ventuelles sp\u00e9cificit\u00e9s aux pratiques et aux discours contemporains, les m\u00e9dias font face depuis un certain temps \u00e0 un sentiment de m\u00e9fiance partag\u00e9 de mani\u00e8re plus ou moins large.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les\ncritiques vues par les chercheurs en journalisme<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>De\nnombreux chercheurs ont soulign\u00e9 la r\u00e9currence de certaines\ncritiques \u00e0 l\u2019\u00e9gard des pratiques journalistiques, et ce depuis\nla naissance de la presse au XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<a href=\"#sdendnote2sym\"><sup>ii<\/sup><\/a>.\nPour ne citer que quelques exemples, l\u2019influence des pouvoirs\npolitique et \u00e9conomique, le choix des sujets, la recherche du scoop,\nla propension des journalistes \u00e0 produire des contenus dont l\u2019unique\nobjectif serait de gonfler l\u2019audience, la volont\u00e9 d\u2019atteindre\ntoujours plus d\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 et ses cons\u00e9quences n\u00e9fastes sur la\nqualit\u00e9 de l\u2019information ou l\u2019\u00e9thique des journalistes font\nl\u2019objet de critiques r\u00e9currentes et relativement constantes dans\nl\u2019histoire de la presse et du journalisme. Or, la nostalgie du\njournalisme d\u2019antan et l\u2019impression de d\u00e9gradation de la qualit\u00e9\nde l\u2019information font \u00e9galement partie des permanences observ\u00e9es\npar les chercheurs<a href=\"#sdendnote3sym\"><sup>iii<\/sup><\/a>.\nBien entendu, ce n\u2019est pas parce que les critiques actuelles sont\nanciennes qu\u2019elles ne sont pas l\u00e9gitimes. De plus, des critiques\ntr\u00e8s similaires en apparence peuvent renvoyer \u00e0 des pratiques qui\nont effectivement chang\u00e9 au cours du temps. N\u00e9anmoins, ces\nobservations invitent \u00e0 creuser la r\u00e9flexion relative \u00e0 la\ncritique des m\u00e9dias.<\/p>\n\n\n\n<p>Si\nles critiques se r\u00e9p\u00e8tent au fil du temps, elles n\u2019en sont pas\nmoins int\u00e9ressantes. Pr\u00e9cis\u00e9ment, depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es,\ndes chercheurs consid\u00e8rent les critiques comme un ensemble de\ndiscours permettant d\u2019interroger le r\u00f4le social et culturel\nattribu\u00e9 aux journalistes et aux m\u00e9dias<a href=\"#sdendnote4sym\"><sup>iv<\/sup><\/a>.\nSelon cette perspective, les discours critiques sont susceptibles de\nr\u00e9v\u00e9ler des informations int\u00e9ressantes sur la place occup\u00e9e par\nles m\u00e9dias d\u2019information dans une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e et en\nmouvement permanent. \u00c9tudier les discours critiques permet de\ncomprendre le r\u00f4le des m\u00e9dias et les enjeux du journalisme<a href=\"#sdendnote5sym\"><sup>v<\/sup><\/a>,\nmais aussi d\u2019\u00e9clairer le d\u00e9calage entre le journalisme r\u00eav\u00e9 et\nle journalisme observ\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais pourquoi donc les journalistes suscitent-ils autant de critiques&nbsp;? Certains chercheurs ont formul\u00e9 des hypoth\u00e8ses compl\u00e9mentaires. Cyril Lemieux \u00e9voque le droit que se sont attribu\u00e9 les m\u00e9dias de prendre la parole publiquement et donc de potentiellement nuire \u00e0 autrui<a href=\"#sdendnote6sym\"><sup>vi<\/sup><\/a>. Pour sa part, Jean-Fran\u00e7ois T\u00e9tu \u00e9voque le fait que les m\u00e9dias se seraient appropri\u00e9 le monopole de l\u2019information<a href=\"#sdendnote7sym\"><sup>vii<\/sup><\/a>. Les diverses critiques \u00e0 l\u2019\u00e9gard des journalistes reviendraient \u00e0 d\u00e9noncer ce monopole r\u00e9el ou suppos\u00e9. Une autre explication est apport\u00e9e par Erik Neveu, qui rel\u00e8ve les \u00ab&nbsp;pouvoirs consid\u00e9rables&nbsp;\u00bb<a href=\"#sdendnote8sym\"><sup>viii<\/sup><\/a> attribu\u00e9s aux m\u00e9dias par les sp\u00e9cialistes&nbsp;: la reconnaissance de tels pouvoirs irait de pair avec une attention critique particuli\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9gard des agissements des journalistes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un\nexemple r\u00e9v\u00e9lateur&nbsp;: les critiques relatives \u00e0 la maitrise de\nla langue<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Parmi\nles critiques fr\u00e9quentes \u00e0 l\u2019\u00e9gard des m\u00e9dias figure la\npr\u00e9sence de fautes de langue dans les m\u00e9dias d\u2019information&nbsp;:\nen d\u00e9pit de l\u2019\u00e9volution des pratiques, cette question s\u2019ajoute\n\u00e0 la longue liste des critiques r\u00e9currentes dans l\u2019histoire du\njournalisme. Ma th\u00e8se de doctorat s\u2019est notamment attach\u00e9e \u00e0\nd\u00e9cortiquer les discours critiques \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la langue\npratiqu\u00e9e par les journalistes belges depuis la fin du XIX<sup>e<\/sup>\nsi\u00e8cle jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui<a href=\"#sdendnote9sym\"><sup>ix<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans\nl\u2019imaginaire collectif, le journaliste est suppos\u00e9 manier la\nlangue de fa\u00e7on exemplaire. On attend du journaliste qu\u2019il parle\nou \u00e9crive d\u2019une certaine mani\u00e8re car cela ferait partie de ses\nobligations professionnelles. Cette conception est largement\npartag\u00e9e, tant par les publics de l\u2019information que les\njournalistes eux-m\u00eames&nbsp;: tous ces acteurs d\u00e9crivent ce qu\u2019on\npeut appeler un <em>devoir professionnel<\/em> sp\u00e9cifique des\njournalistes en mati\u00e8re de langue. Or, de nombreux observateurs et\nacteurs du journalisme consid\u00e8rent que ce devoir n\u2019est pas\nsuffisamment rempli&nbsp;: ils pointent donc un d\u00e9calage entre <em>ce\nqui est <\/em>et <em>ce qui devrait \u00eatre<\/em>. S\u2019int\u00e9resser aux\ncritiques permet de comprendre les raisons de ces attentes\nsp\u00e9cifiques envers les journalistes.<\/p>\n\n\n\n<p>Selon les discours \u00e9tudi\u00e9s, ce <em>devoir professionnel<\/em> attendu repose sur deux types de raisons. Une premi\u00e8re cat\u00e9gorie d\u2019arguments regroupe des <em>enjeux professionnels<\/em> propres au secteur journalistique. \u00c0 travers leur usage de la langue, les journalistes mettraient en jeu des \u00e9l\u00e9ments n\u00e9cessaires \u00e0 leur m\u00e9tier&nbsp;: la cr\u00e9dibilit\u00e9 des journalistes (les \u00e9carts de langue entacheraient la cr\u00e9dibilit\u00e9 des journalistes et jetteraient un doute sur le fond m\u00eame des informations v\u00e9hicul\u00e9es), l\u2019image du\/des m\u00e9dia(s) ou des journalistes, la compr\u00e9hension du public, l\u2019existence du public (un public agac\u00e9 par des productions qui ne correspondent pas \u00e0 ses attentes risque de se d\u00e9tourner du m\u00e9dia), etc. La seconde cat\u00e9gorie d\u2019arguments rel\u00e8ve de propri\u00e9t\u00e9s sociales qui sont reconnues \u00e0 la langue pratiqu\u00e9e par les journalistes. En particulier, de nombreux acteurs consid\u00e8rent que les journalistes ont une <em>responsabilit\u00e9 sociale<\/em> particuli\u00e8re en mati\u00e8re de langue&nbsp;: ils devraient constituer des mod\u00e8les linguistiques. Cette responsabilit\u00e9 repose sur un <em>pouvoir d\u2019influence<\/em> attribu\u00e9 aux journalistes&nbsp;: l\u2019usage de la langue par les journalistes serait susceptible d\u2019influencer la mani\u00e8re dont les citoyens pratiquent leur langue ou l\u2019\u00e9volution de la langue fran\u00e7aise\u00a0\u00bb. La responsabilit\u00e9 sociale et le pouvoir d\u2019influence reconnus aux journalistes en mati\u00e8re de langue favorisent \u00e9videmment les critiques&nbsp;: les \u00e9carts de langue sont consid\u00e9r\u00e9s, dans ces conditions, comme particuli\u00e8rement inadmissibles.<\/p>\n\n\n\n<p>En\nanalysant les discours de mani\u00e8re plus fine, on observe que les\njournalistes se situent au croisement d\u2019attentes sociales multiples\npar rapport \u00e0 l\u2019usage de la langue. Ils rassemblent une s\u00e9rie de\ncaract\u00e9ristiques, qu\u2019ils partagent souvent avec d\u2019autres\ncat\u00e9gories d\u2019acteurs&nbsp;: ils auraient un r\u00f4le \u00e9ducatif (comme\nles professeurs ou la famille) ou un r\u00f4le de mod\u00e8le linguistique\n(comme les professeurs, les \u00e9crivains, etc.), ils appartiendraient \u00e0\nune \u00e9lite sociale sur laquelle la soci\u00e9t\u00e9 a tendance \u00e0 prendre\nexemple (comme les intellectuels, les \u00e9crivains, les politiques,\netc.), ils pratiquent une activit\u00e9 professionnelle relevant de la\ncommunication publique (comme les acteurs de la publicit\u00e9, les\nacteurs de la communication, les politiques, etc.) ou de l\u2019industrie\nculturelle (comme les acteurs des m\u00e9dias au sens large, les\nartistes, etc.), leur premier outil de travail est la langue, ils\njouissent d\u2019une large diffusion et occupent une place centrale dans\nle quotidien des citoyens, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi,\nc\u2019est sans doute parce qu\u2019elle fait l\u2019objet d\u2019attentes\nsociales fortes et qu\u2019elle est porteuse d\u2019enjeux importants que\nla langue des journalistes attire tant d\u2019attention et de critiques.\nEn somme, si les journalistes ont tout pour susciter des attentes,\nils ont forc\u00e9ment tout, aussi, pour essuyer des critiques lorsque\nces attentes ne sont pas rencontr\u00e9es. \u00c0 nouveau, on doit constater\nque ces attentes, les arguments qui les fondent et les critiques\nsont, d\u2019abord, largement partag\u00e9s par les consommateurs comme les\nproducteurs d\u2019information et, ensuite, relativement constants dans\nl\u2019histoire du journalisme. Par exemple, on pourrait presque\nconfondre un commentaire d\u2019un internaute au bas d\u2019un article du\nsite RTL Info&nbsp;(1) et une citation de Voltaire datant de\n1739&nbsp;(2)&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>\n\tOn s&rsquo;\u00e9tonne que les jeunes\n\tne savent plus \u00e9crire mais ils n&rsquo;ont pas le meilleur des exemples\n\tavec les m\u00e9dias&nbsp;!\n\t<\/li><li>\n\tLes papiers publics et les\n\tjournaux sont infect\u00e9s continuellement d\u2019expressions impropres\n\tauxquelles le public s\u2019accoutume \u00e0 force de les lire<a href=\"#sdendnote10sym\"><sup>x<\/sup><\/a>.\n<\/li><\/ol>\n\n\n\n<p>Il\nfaut bien s\u00fbr \u00eatre tr\u00e8s prudent lorsqu\u2019on met en \u00e9vidence de\ntelles ressemblances. En effet, la presse du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\net le journalisme web sont bel et bien tr\u00e8s diff\u00e9rents, et les\nr\u00e9alit\u00e9s auxquelles renvoient ces deux extraits sont sans doute\ntr\u00e8s \u00e9loign\u00e9es&nbsp;: il ne s\u2019agit pas d\u2019avancer que \u00ab&nbsp;rien\nne change&nbsp;\u00bb. L\u2019analyse des discours critiques au cours d\u2019une\nlongue p\u00e9riode permet n\u00e9anmoins de comprendre que certaines\nattentes sociales et certaines critiques reposent sur des arguments\nsolidement install\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\n<strong>La critique des m\u00e9dias comme force conservatrice<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\nSi les journalistes sont tant critiqu\u00e9s sur de nombreux points,\nc\u2019est donc au moins en partie parce que les attentes envers eux\nsont \u00e9lev\u00e9es. Et ces attentes sont sans doute r\u00e9v\u00e9latrices de\nl\u2019importance qu\u2019on accorde aux journalistes et du r\u00f4le qu\u2019on\nleur assigne dans la soci\u00e9t\u00e9. Les journalistes sont largement\nexpos\u00e9s \u00e0 la critique parce que les m\u00e9dias b\u00e9n\u00e9ficient (encore)\nd\u2019une place importante dans notre quotidien et dans nos syst\u00e8mes\nd\u00e9mocratiques. Notons que les attentes envers les journalistes sont\n\u00e9lev\u00e9es mais aussi h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes&nbsp;: certaines pratiques\nd\u00e9cri\u00e9es sont parfois celles qui rencontrent un succ\u00e8s important\naupr\u00e8s d\u2019un large public. Travers\u00e9e par des logiques nombreuses\net complexes et faisant l\u2019objet d\u2019attentes sociales fortes<a href=\"#sdendnote11sym\"><sup>xi<\/sup><\/a>,\nla pratique du journalisme semble vou\u00e9e \u00e0 \u00eatre tourment\u00e9e,\ndiscut\u00e9e et critiqu\u00e9e. Tant du point de vue historique que du point\nde vue social, la critique des m\u00e9dias apparait indissociable de la\npratique du journalisme.<\/p>\n\n\n\n<p> Les discours sur le journalisme semblent \u00e9voluer moins ou moins vite que les pratiques journalistiques et le secteur m\u00e9diatique. Autrement dit, les discours r\u00e9sistent \u00e0 des transformations importantes du milieu professionnel. Le renouv\u00e8lement de reproches anciens ne signifie pas que la critique soit vaine ou injustifi\u00e9e\u00a0: il n\u2019est pas question d\u2019\u00eatre fataliste ou na\u00efvement optimiste quant au journalisme d\u2019aujourd\u2019hui et de demain. En outre, qu\u2019elles circulent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur ou \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur des milieux journalistiques, les critiques semblent jouer un double r\u00f4le dans l\u2019\u00e9volution du journalisme. D\u2019abord, comme le soutient Jean-Ren\u00e9 Philibert, la critique peut constituer un \u00ab\u00a0filtre social\u00a0pour orienter les normes journalistiques et en d\u00e9finir certains aspects\u00a0\u00bb<a href=\"#sdendnote12sym\"><sup>xii<\/sup><\/a>. Dans un secteur qui doit se r\u00e9inventer en permanence (et qui a toujours d\u00fb le faire), il y a forc\u00e9ment des lignes qui bougent\u00a0: les discours critiques pourraient \u00eatre l\u2019un des moteurs de ces mouvements. Ensuite et surtout, Ensuite et surtout, ces discours favorisent vraisemblablement la perp\u00e9tuation d\u2019un id\u00e9al journalistique construit sur un temps long, et dont certaines pratiques ont (toujours eu) tendance \u00e0 s\u2019\u00e9loigner. En effet, plusieurs chercheurs soulignent le pouvoir conservateur de la critique\u00a0: celle-ci pourrait constituer une force qui ram\u00e8nerait constamment les acteurs de l\u2019information \u00e0 une forme de journalisme id\u00e9alis\u00e9e ou valoris\u00e9e tant par eux-m\u00eames que par le public<a href=\"#sdendnote13sym\"><sup>xiii<\/sup><\/a>. Les discours critiques emp\u00eacheraient alors des changements trop radicaux ou trop rapides dans la pratique du journalisme. Contraints par les critiques, les m\u00e9dias \u00e9viteraient ainsi de s\u2019\u00e9loigner de certaines valeurs et pratiques historiquement associ\u00e9es au journalisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Les\ncritiques qui circulent permettent aussi de mettre en lumi\u00e8re les\nd\u00e9fis auxquels les m\u00e9dias et leurs journalistes ont \u00e9t\u00e9 et sont\nconfront\u00e9s. Faire face \u00e0 la critique et tenter de conserver une\nimage relativement positive apparaissent d\u2019ailleurs comme des\nenjeux permanents du journalisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin,\nThomas Ferenczi observe que l\u2019intensit\u00e9 des critiques \u00ab&nbsp;est\ndirectement li\u00e9e aux transformations qui affectent le\njournalisme&nbsp;\u00bb<a href=\"#sdendnote14sym\"><sup>xiv<\/sup><\/a>.\nBien qu\u2019il faille resituer les mutations dans leur contexte plus\nlarge et reconnaitre l\u2019existence de nombreuses transformations\npass\u00e9es, la situation actuelle du secteur de l\u2019information semble\nbien travers\u00e9e par des changements importants et de diverses\nnatures. Ces mutations favorisent d\u00e8s lors l\u2019\u00e9mergence des\ncritiques.<\/p>\n\n\n\n<p><strong> Antoine Jacquet<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong> Universit\u00e9 libre de Bruxelles \u2013 ReSIC<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong> <\/strong><a href=\"mailto:antoine.jacquet@ulb.ac.be\">antoine.jacquet@ulb.ac.be<\/a><\/p>\n\n\n\n<p> <a href=\"#sdendnote1anc\">i<\/a> La Croix\/Kantar (2019), \u00ab&nbsp;Barom\u00e8tre 2019 de la confiance des Fran\u00e7ais dans les media&nbsp;\u00bb, <em>Slideshare.net<\/em>, disponible sur <a href=\"https:\/\/www.slideshare.net\/Kantar-Public-France\/baromtre-2019-de-la-confiance-des-franais-dans-les-media-129058683?ref=https:\/\/fr.kantar.com\/m%C3%A9dias\/digital\/2019\/barometre-2019-de-la-confiance-des-francais-dans-les-media\/\">https:\/\/www.slideshare.net\/Kantar-Public-France\/baromtre-2019-de-la-confiance-des-franais-dans-les-media-129058683?ref=https:\/\/fr.kantar.com\/m%C3%A9dias\/digital\/2019\/barometre-2019-de-la-confiance-des-francais-dans-les-media\/<\/a>. [Page consult\u00e9e le 26 juin 2019.]<\/p>\n\n\n\n<p> <a href=\"#sdendnote2anc\">ii<\/a> Ferenczi, Thomas (1996), <em>L\u2019invention du journalisme en France<\/em>, Paris, Payot &amp; Rivages&nbsp;; d\u2019Almeida, Fabrice (dir.) (1997), <em>La question m\u00e9diatique. Les enjeux historiques et sociaux de la critique des m\u00e9dias<\/em>, Paris, Seli Arslan&nbsp;; Lemieux, Cyril (2000), <em>Mauvaise presse. Une sociologie compr\u00e9hensive du travail journalistique et de ses critiques<\/em>, Paris, \u00c9ditions M\u00e9taili\u00e9&nbsp;; Le Cam, Florence et Denis Ruellan&nbsp;(dir.) (2014), <em>Changements et permanences du journalisme<\/em>, Paris, L\u2019Harmattan; Philibert, Jean-Ren\u00e9 (2016), <em>Le discours critique sur la presse en contexte de mutation du journalisme nord-am\u00e9ricain&nbsp;: 1870 \u00e0 1910<\/em>, th\u00e8se de doctorat, Qu\u00e9bec, Universit\u00e9 Laval.<\/p>\n\n\n\n<p> <a href=\"#sdendnote3anc\">iii<\/a> Falgu\u00e8res, Sophie (2008), <em>Presse quotidienne nationale et interactivit\u00e9&nbsp;: trois journaux face \u00e0 leurs publics. Analyse des forums de discussion du Monde, de Lib\u00e9ration et du Figaro<\/em>, Clermont-Ferrand, Fondation Varenne, Presses universitaires Blaise Pascal&nbsp;; Craft, Stephanie, Tim P. Vos et J. David Wolfgang &nbsp;(2016), \u00ab&nbsp;Reader comments as press criticism: Implications for the journalistic field&nbsp;\u00bb, <em>Journalism<\/em>, vol.&nbsp;17, n\u00b0&nbsp;6, p.&nbsp;677-693.<\/p>\n\n\n\n<p> <a href=\"#sdendnote4anc\">iv<\/a> Holt, Kristoffer et Torbj\u00f6rn von Krogh (2010), \u00ab&nbsp;The citizen as media critic in periods of media change&nbsp;\u00bb, <em>Observatorio (OBS*) Journal<\/em>, vol.&nbsp;4, n\u00b0&nbsp;4, p.&nbsp;287-306&nbsp;; <em>op. cit.<\/em>&nbsp;; von Krogh, Torbj\u00f6rn et Kristoffer Holt (2009), \u00ab&nbsp;Approaching media criticism. Reflections on motives, material and methods&nbsp;\u00bb, communication pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 la <em>Nord Media Conference, Karlstad<\/em>, 13-15 aout.<\/p>\n\n\n\n<p> <a href=\"#sdendnote5anc\">v<\/a> Philibert, Jean-Ren\u00e9 (2016), <em>op cit<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p> <a href=\"#sdendnote6anc\">vi<\/a> Lemieux, Cyril (2000), <em>op cit.<\/em>, p.&nbsp;23.<\/p>\n\n\n\n<p> <a href=\"#sdendnote7anc\">vii<\/a> T\u00e9tu, Jean-Fran\u00e7ois (2010), \u00ab&nbsp;Transformations et dispersion du journalisme, en France&nbsp;\u00bb, <em>Revista Rom\u00e2na de Jurnalism si Comunicare<\/em>, vol. 5, n\u00b0 2, p. 18-33.<\/p>\n\n\n\n<p> <a href=\"#sdendnote8anc\">viii<\/a> Neveu, \u00c9rik (2013), <em>Sociologie du journalisme<\/em>, 4<sup>e<\/sup> \u00e9d., Paris, La D\u00e9couverte, p.&nbsp;80.<\/p>\n\n\n\n<p> <a href=\"#sdendnote9anc\">ix<\/a> Jacquet, Antoine (2018), <em>Le fran\u00e7ais des journalistes en ligne. R\u00e9gulation de la langue par les repr\u00e9sentations et les pratiques<\/em>, th\u00e8se de doctorat, Bruxelles, Universit\u00e9 libre de Bruxelles, disponible sur <a href=\"https:\/\/difusion.ulb.ac.be\/vufind\/Record\/ULB-DIPOT:oai:dipot.ulb.ac.be:2013\/272093\/Holdings\">https:\/\/difusion.ulb.ac.be\/vufind\/Record\/ULB-DIPOT:oai:dipot.ulb.ac.be:2013\/272093\/Holdings<\/a>. [Page consult\u00e9e le 2 juillet 2019.]<\/p>\n\n\n\n<p> <a href=\"#sdendnote10anc\">x<\/a> Voltaire (1739), <em>Conseils \u00e0 un journaliste, dans \u0152uvres compl\u00e8tes de Voltaire<\/em>, \u00e9d. Louis Moland, Paris, Garnier, 1877-1885, tome 22.<\/p>\n\n\n\n<p> <a href=\"#sdendnote11anc\">xi<\/a> Lemieux, Cyril (2000), <em>op cit.<\/em>&nbsp;; Jacquet, Antoine (2018), <em>op cit.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p> <a href=\"#sdendnote12anc\">xii<\/a> Philibert, Jean-Ren\u00e9 (2014) \u00ab&nbsp;Discours sur la presse \u00e9crite nord-am\u00e9ricaine de la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et implantation du journalisme d\u2019information&nbsp;\u00bb, dans Florence Le Cam et Denis Ruellan (dir.) (2014), <em>Changements et permanences du journalisme<\/em>, Paris, L\u2019Harmattan, p. 36.<\/p>\n\n\n\n<p> <a href=\"#sdendnote13anc\">xiii<\/a> Vos, Tim P., Stephanie Craft et Seth Ashley (2012), \u00ab&nbsp;New media, old criticism: Bloggers\u2019 press criticism and the journalistic field&nbsp;\u00bb, <em>Journalism<\/em>, vol.&nbsp;13, n\u00b0&nbsp;7, p.&nbsp;850-868&nbsp;; Craft, Stephanie, Tim P. Vos et J. David Wolfgang &nbsp;(2016), <em>op. cit.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p> <a href=\"#sdendnote14anc\">xiv<\/a> Ferenczi, Thomas (2005), <em>Le journalisme<\/em>, Paris, Presses universitaires de France, p. 118.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Perte de cr\u00e9dibilit\u00e9, chute des ventes et d\u00e9saffection g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e pour les m\u00e9dias traditionnels sont quelques \u00e9l\u00e9ments qui viennent spontan\u00e9ment \u00e0 l\u2019esprit lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019\u00e9voquer le secteur du journalisme. 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