{"id":3309,"date":"2019-12-17T16:20:02","date_gmt":"2019-12-17T16:20:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.gsara.be\/causestoujours\/?p=3309"},"modified":"2020-11-22T13:31:27","modified_gmt":"2020-11-22T13:31:27","slug":"les-sans-papiers-quel-cinoche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/les-sans-papiers-quel-cinoche\/","title":{"rendered":"Les Sans-Papiers, quel cinoche"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\"><strong> IM\u2019m\u00e9dia est une agence fran\u00e7aise de presse \u00e9crite, photographique et audiovisuelle avec pour objet \u00ab&nbsp; la communication sociale dans les quartiers populaires et l\u2019acc\u00e8s des populations issues de l\u2019immigration aux m\u00e9dias<a href=\"#sdfootnote1sym\"><sup>1<\/sup><\/a>\u00bb. Cr\u00e9\u00e9e en 1983 &#8211; ann\u00e9e historique dans la lutte antiraciste en France avec La Marche pour l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 et contre le racisme &#8211; IM\u2019m\u00e9dia a depuis lors accompagn\u00e9 et document\u00e9 les luttes de l\u2019immigration et des banlieues, en r\u00e9alisant un travail d\u2019enqu\u00eate de terrain et en s\u2019inscrivant \u00e0 l\u2019encontre du discours m\u00e9diatique traditionnel.<\/strong> <strong>L\u2019agence a \u00e9galement d\u00e9velopp\u00e9 un r\u00e9seau inter-r\u00e9gional et europ\u00e9en&nbsp;avec le lancement de Migrant Media collective en 1989 (Londres)&nbsp;et de cellules audiovisuelles dans plusieurs associations en France, en Grande-Bretagne et en Allemagne.<\/strong><br><br> <strong>Disposant d&rsquo;une riche m\u00e9moire audiovisuelle de l\u2019immigration et des mouvements sociaux<\/strong> <strong>dont on peut d\u00e9couvrir une partie en acc\u00e8s libre sur sa cha\u00eene <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/channel\/UC9lIHxfXlCBRsl_aRqshvAQ\">YouTube<\/a>, IM&rsquo;m\u00e9dia<\/strong> <strong>constitue un acteur incontournable pour conna\u00eetre cette histoire sociale fran\u00e7aise. Pour en savoir plus sur IM\u2019m\u00e9dia, la revue&nbsp;<\/strong><em><strong>Vacarme<\/strong><\/em><strong>&nbsp;a publi\u00e9 l&rsquo;entretien : <\/strong><a href=\"https:\/\/vacarme.org\/article204.html\"><strong>IM\u2019m\u00e9dia, l\u2019immigration par elle-m\u00eame<\/strong><\/a><\/p>\n\n\n\n<p><strong> Pour le <em>Causes Toujours<\/em>, l\u2019un des fondateurs de IM&rsquo;m\u00e9dia, Mogniss H. Abdallah, retrace en s&rsquo;appuyant sur des documents audiovisuels, l&rsquo;histoire des repr\u00e9sentations \u00ab<\/strong> <strong>des sans, mais aussi des immigr\u00e9s \u00ab&nbsp;avec papiers&nbsp;\u00bb, dans des contextes sociaux, politiques et culturels eux-m\u00eames en constante mutation \u00bb.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><\/p>\n\n\n\n<p> Le 18 mars 1996, Mamady San\u00e9 voit \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision des Africains occuper l&rsquo;\u00e9glise Saint-Ambroise \u00e0 Paris pour r\u00e9clamer leur r\u00e9gularisation. \u00ab&nbsp;<em>Alors, aussit\u00f4t, j&rsquo;ai pris le bus, le m\u00e9tro, et je suis l\u00e0<\/em>&nbsp;\u00bb, raconte-t-il dans son livre <em>Sorti de l&rsquo;ombre, Journal d&rsquo;un Sans-Papiers <\/em>(\u00e9d. Le Temps des Cerises, novembre 1996 &#8211; Pantin). S\u00e9n\u00e9galais, 43 ans au moment des faits, trois enfants \u00e0 charge, Mamady San\u00e9 est arriv\u00e9 en France en 1992. Sans-papiers, il a travaill\u00e9 sur des chantiers et a vendu des cassettes de musique africaine dans les foyers. En voyant des journalistes \u00ab&nbsp;avec des yeux de lion affam\u00e9&nbsp;\u00bb r\u00f4der afin de glaner des informations sur le mouvement des sans-papiers &#8211; qui atteint son paroxysme avec l&rsquo;\u00e9vacuation spectaculaire de l&rsquo;\u00e9glise Saint-Bernard le 26 ao\u00fbt 1996, il se met en t\u00eate d&rsquo;\u00e9crire avec ses propres mots un journal de bord de la lutte. Vers la fin de son texte, il raconte son passage dans le studio audiovisuel o\u00f9 se monte <em>La Ballade des Sans-Papiers,<\/em> co-produit par L&rsquo;Yeux Ouverts (une association de cin\u00e9ma documentaire) et IM&rsquo;m\u00e9dia (agence de presse d\u00e9di\u00e9e \u00e0 l&rsquo;immigration et aux mouvements sociaux, fond\u00e9e en 1983). \u00ab&nbsp;<em>Je me vois dans le film expliquer comment j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire, et comment cela m&rsquo;avait rendu tr\u00e8s heureux<\/em>&nbsp;\u00bb. Dans la foul\u00e9e, son r\u00e9cit \u00e9crit se m\u00eale \u00e0 ce qu&rsquo;il voit \u00e0 l&rsquo;image, celle-ci agissant alors comme un fixateur de sa propre m\u00e9moire. Et d&rsquo;ajouter : \u00ab&nbsp;<em>Ce qui m&rsquo;a le plus int\u00e9ress\u00e9, c&rsquo;est de voir et d&rsquo;entendre ce qui se passait autour de l&rsquo;\u00e9glise<\/em>&nbsp;\u00bb. Il pense alors aux &lsquo;soutiens&rsquo;, et \u00e0 l&rsquo;impact inattendu que les sans-papiers en mouvement ont eu sur une partie non n\u00e9gligeable de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La<\/strong><em><strong> <\/strong><\/em><strong>Ballade des Sans-papiers<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>La Ballade des Sans-papiers<\/em>, dont il y aura plusieurs versions au gr\u00e9 de l&rsquo;\u00e9volution de ce mouvement, se pr\u00e9sente comme une chronique au long cours combinant une couverture journalistique vue de l&rsquo;int\u00e9rieur, et une approche documentaire s&rsquo;attachant \u00e0 des personnages tels Mamady San\u00e9, qui n&rsquo;apparait pourtant que de mani\u00e8re plut\u00f4t furtive dans deux ou trois br\u00e8ves s\u00e9quences, et ce, dans le feu de l&rsquo;action collective. Il ne s&rsquo;agit pas tant d&rsquo;un film d&rsquo;auteur(s) que d&rsquo;une oeuvre collective associant, dans un pool ad hoc, des militants, des journalistes, des reporters de t\u00e9l\u00e9vision, des documentaristes et des cin\u00e9astes avec parfois des approches tr\u00e8s diff\u00e9rentes dans la mani\u00e8re de filmer. Samir Abdallah et Raffaele Ventura ont eu la d\u00e9licate t\u00e2che de donner une coh\u00e9rence d&rsquo;ensemble aux images h\u00e9t\u00e9roclites ainsi fournies, en lien avec la Coordination nationale naissante des sans-papiers. <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed-youtube wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-embed-aspect-4-3 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"La Ballade des sans-papiers\" width=\"720\" height=\"540\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/kNjVJoYhc84?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><figcaption>La Ballade des sans-papiers &#8211; (1 h 26 min &#8211; version juin 1997) Film collectif. R\u00e9al :  Samir Abdallah &amp; Raffaele Ventura co-production L&rsquo;yeux ouverts \/ Agence IM&rsquo;m\u00e9dia<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Un regret cependant. Au vu de l&rsquo;urgence de la situation, entre \u00e9vacuation des lieux occup\u00e9s, internement en centre de r\u00e9tention et expulsion du territoire, une attention insuffisante a \u00e9t\u00e9 port\u00e9e sur la formation des sans-papiers eux-m\u00eames aux outils audiovisuels. Un paradoxe, alors que des m\u00e9dias bienveillants insistent sur la ma\u00eetrise des nouveaux outils de communication (t\u00e9l\u00e9phones portables, internet) par Madjigu\u00e8ne Ciss\u00e9 et Ababacar Diop, porte-parole des sans-papiers de Saint-Bernard. Mais les liens d&rsquo;amiti\u00e9 tiss\u00e9s dans la lutte avec les \u00ab&nbsp;soutiens&nbsp;\u00bb ont instaur\u00e9 une grande confiance, d\u00e9terminante pour permettre de tourner directement aux c\u00f4t\u00e9s des sans-papiers \u00ab&nbsp;\u00e0 chaque fois au bon endroit, dans une position id\u00e9ale&nbsp;\u00bb (cf. Pers\u00e9v\u00e9rance, in <em>Cahiers du cin\u00e9ma<\/em> n\u00b0 507,  novembre 1996, p. 6). Et par la suite, diff\u00e9rents collectifs se sont empar\u00e9s du film sous forme de cassettes VHS et l&rsquo;ont diffus\u00e9 en nombre important \u00e0 travers la France et \u00e0 l&rsquo;international, y compris dans les pays d&rsquo;origine.  <\/p>\n\n\n\n<p><strong>Des\nmoments de visibilit\u00e9 publique in\u00e9dits<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Simultan\u00e9ment, en f\u00e9vrier 1997, une quinzaine de cin\u00e9astes rassembl\u00e9s autour de Nicolas Philibert co-signent un petit film de trois minutes dans lequel Madjigu\u00e8ne Ciss\u00e9, en un unique gros plan fixe sur fond neutre, dit : \u00ab&nbsp;<em>Nous, sans-papiers de France, avons d\u00e9cid\u00e9 de sortir de l&rsquo;ombre. D\u00e9sormais, en d\u00e9pit des risques encourus, ce ne sont plus seulement nos visages mais aussi nos noms qui seront connus&#8230; Nous demandons notre r\u00e9gularisation. Nous ne sommes pas des clandestins. Nous apparaissons au grand jour<\/em>.&nbsp;\u00bb Au g\u00e9n\u00e9rique de fin figurent les noms de 175 professionnels du cin\u00e9ma qui soutiennent cet appel, diffus\u00e9 dans des dizaines de salles de cin\u00e9ma.  <\/p>\n\n\n\n<p>Ces moments de visibilit\u00e9 publique quasi in\u00e9dits vont-ils pouvoir se p\u00e9renniser ? La cha\u00eene franco-allemande Arte se pose la question lors d&rsquo;une longue soir\u00e9e \u00ab\u00a0Thema\u00a0\u00bb le 2 d\u00e9cembre 1999 sur Arte, <em>\u00ab&nbsp;La Loi et l&rsquo;ombre \u2013 Les sans-papiers en Europe&nbsp;\u00bb<\/em>, pr\u00e9sent\u00e9e en plateau par Madjigu\u00e8ne Ciss\u00e9 et Jos\u00e9 Mbongo Mingi, de la Caravane pour les droits des r\u00e9fugi\u00e9s et des immigr\u00e9s en Allemagne. Un premier documentaire intitul\u00e9 <em>Sortis de l&rsquo;ombre<\/em> accompagn\u00e9 d&rsquo;un extrait de <em>La Ballade des Sans-Papiers<\/em> laisse entendre qu&rsquo;en France, la cause est entendue. Qu&rsquo;en est-il en Allemagne ? Le documentaire <em>Planeta Alemania, Chronique d&rsquo;une vie invisible<\/em> produit par Dogfilm &amp; Companeros (1999 \u2013 38 min.) multiplie les effets de style pour prendre \u00e0 t\u00e9moin les t\u00e9l\u00e9spectateurs quant \u00e0 la difficult\u00e9 de montrer des hommes et des femmes r\u00e9put\u00e9s \u00ab\u00a0invisibles\u00a0\u00bb. Pas question de courir le risque d&rsquo;\u00eatre reconnu par la police ou d\u00e9nonc\u00e9 par un voisin. Alors, comment filmer ? Un bandeau sur les yeux ? Crypter le visage ? \u00ab <em>Non, pas \u00e7a <\/em>\u00bb, dit Maria, une latino-am\u00e9ricaine <em>\u00ab<\/em> ill\u00e9gale \u00bb selon la terminologie officielle. <em>\u00ab<\/em> <em>Le mot \u00ab&nbsp;ill\u00e9gale&nbsp;\u00bb est une plaie qui nous colle au corps. C&rsquo;est nous mettre au rang de criminels. . . C&rsquo;est une d\u00e9gradation humaine<\/em> \u00bb. Elle sera d\u00e8s lors film\u00e9e bouche en gros plan, entre deux bandeaux noirs, de dos ou de trois quarts. Si le propos est fort, l&rsquo;image accr\u00e9dite l&rsquo;id\u00e9e que les sans-papiers en Allemagne sont encore loin d&rsquo;oser sortir de l&rsquo;ombre. Petite pr\u00e9cision : l&rsquo;intitul\u00e9 allemand de l&rsquo;\u00e9mission, <em>\u00ab\u00a0Kein Mensch ist illegal\u00a0\u00bb (\u00ab&nbsp;Personne n&rsquo;est ill\u00e9gal&nbsp;\u00bb)<\/em> se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 une campagne militante du m\u00eame nom en faveur des r\u00e9fugi\u00e9s et des migrants. Cette campagne, \u00e0 vocation europ\u00e9enne, est par ailleurs mise en avant sur les nouveaux sites internet comme <em>Pajol,<\/em> qui relaie avec \u00e9motion la mobilisation transfrontali\u00e8re pour la jeune Semira Adamu, morte le 22 septembre 1998 \u00e9touff\u00e9e par des gendarmes lors de son expulsion par avion de Belgique<sup><strong><a href=\"https:\/\/www.gsara.be\/causestoujours\/wp-admin\/post.php?post=3309&amp;action=edit#sdfootnote1sym\">2<\/a><\/strong><\/sup> .<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La\npropagande, une forme trop instrumentale ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Depuis le retour de la gauche de gouvernement au pouvoir en 1997, qui se traduit par davantage de r\u00e9gularisations (mais aussi, en m\u00eame temps, par davantage d&rsquo;expulsions), il y a une certaine d\u00e9mobilisation des sans-papiers et un \u00e9parpillement des forces. Cela se ressent par ricochet dans la production des films qui leur sont d\u00e9di\u00e9s : nombre de r\u00e9alisateurs ayant particip\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9lan collectif autour de l&rsquo;\u00e9glise Saint-Bernard se remettent \u00e0 faire en solitaire des films plus personnels. Quelques exemples parmi d&rsquo;autres : Jacques Kebadian r\u00e9alise <em>D\u2019une Brousse \u00e0 l\u2019autre<\/em> ou <em>Hommes des pays loin<\/em> (1997 &#8211; 91 min), documentaire \u00ab&nbsp;\u00e9chappant volontairement \u00e0 la chronique \u00e9v\u00e9nementielle \u00bbpour s&rsquo;attacher aux p\u00e9r\u00e9grinations individuelles d&rsquo;un sans-papier malien, Dodo Wgu\u00e9; Arlette Girardot et Philippe Baqu\u00e9 suivent des expuls\u00e9s de Saint-Bernard (<em>Carnet d&rsquo;expulsions \u2013 de Saint-Bernard \u00e0 Bamako et Kayes,<\/em> 1997 \u2013 53&prime; ; <em>L&rsquo;Eldorado de plastique,<\/em> 2001 \u2013 52 min).  <\/p>\n\n\n\n<p>Localement, des collectifs ne baissent pas pour autant les bras. Ainsi \u00e0 Lille, le Collectif des Sans-papiers du Nord (CSP 59) multiplie les actions, ponctu\u00e9es par plusieurs gr\u00e8ves de la faim. Louisette Far\u00e9niaux, membre du MRAP et enseignante de cin\u00e9ma, y milite depuis le d\u00e9but. Elle r\u00e9alise avec son compagnon Youssef Essiyedali <em>Dessine-moi une carte de s\u00e9jour,<\/em> une s\u00e9rie de documentaires, dont <em>Quatre portraits de Sans-Papiers<\/em> (1999 \u2013 58 min). Mehmet Arikan et Nadia Bouferkas de Tribu association filment eux en mars 2000 l&rsquo;occupation dix jours durant de l\u2019Institut d\u2019Etudes Politiques de Lille par le CSP59. Leur film, <em>Apprentis-Utopistes<\/em> (2001 \u2013 50 min), donnera \u00e0 voir les r\u00e9actions des \u00e9tudiants cens\u00e9s former la future \u00e9lite de la nation. \u00ab&nbsp;<em>On est en train de vivre un tr\u00e8s bon TD<\/em>&nbsp;\u00bb r\u00e9sume, goguenarde, l&rsquo;une d&rsquo;entre eux. Ce genre de regard d\u00e9cal\u00e9 par rapport aux discours politiques pr\u00e9con\u00e7us interroge les formes convenues de propagande du cin\u00e9ma militant, et pose les jalons de l&rsquo;autonomie du travail des vid\u00e9astes de Tribu association, ou encore de l&rsquo;association Vid\u00e9or\u00eame (Roubaix). Sa\u00efd Bouamama, sociologue et membre dirigeant du CSP59 reconna\u00eet que cette d\u00e9marche l&rsquo;a amen\u00e9 \u00e0 remettre en cause l\u2019instrumentalisation des \u00ab&nbsp;petites mains&nbsp;\u00bb de l\u2019audiovisuel pour disposer d\u2019images des luttes aux seules fins de propagande. Il dit d\u00e9sormais respecter et favoriser davantage l\u2019autonomie des cr\u00e9ateurs qui expriment aussi bien, voire parfois mieux, des aspirations communes (in <em>Le\u00efla, Beno\u00eet, Sa\u00efd et les autres<\/em>, reportage de Mogniss H. Abdallah et Julien Teruel, Avril 2003 \u2013 36 min).<\/p>\n\n\n\n<p>Entretemps,\npour ne pas laisser \u00e0 l&rsquo;abandon les nombreuses images encore\njamais utilis\u00e9es des gr\u00e8ves de la faim \u00e0 Lille entre 2001 et 2004,\nl&rsquo;agence IM&rsquo;m\u00e9dia tentera entre 2004 et 2006 une exp\u00e9rimentation\navec Tribu Association, Vid\u00e9or\u00eame et le CSP 59 : sur la base des\nm\u00eames rushes, deux montages diff\u00e9rents vont \u00eatre r\u00e9alis\u00e9s sans\nconcertation pr\u00e9alable : <em>Bout de papier <\/em>(avril 2005 \u2013 22\nmin), par Mehmet Arikan et Nadia Bouferkas, <em>Sans-papiers\n\u00e0 Lille, d&rsquo;une gr\u00e8ve \u00e0 l&rsquo;autre<\/em>(avril\n2005 \u2013 28 min), par l&rsquo;agence IM&rsquo;m\u00e9dia. Les membres du CSP 59 sont\nensuite convi\u00e9s \u00e0 une r\u00e9flexion commune sur les diff\u00e9rentes\nnarrations possibles. Mais le monde de l&rsquo;audiovisuel et les\ncontraintes en mati\u00e8re d&rsquo;\u00e9criture documentaire leur restent encore\nquelque peu herm\u00e9tiques.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Sans-papiers\niniti\u00e9s \u00e0 la cam\u00e9ra <\/strong>\n<\/p>\n\n\n\n<p>Ici\net l\u00e0, des sans-papiers commencent pourtant \u00e0 s&#8217;emparer de\ncam\u00e9scopes personnels pour filmer des instantan\u00e9s de leur v\u00e9cu,\nsans arri\u00e8re-pens\u00e9es. Il leur arrive aussi de filmer, \u00e0\nl&rsquo;improviste, pour t\u00e9moigner de situations qui les marquent. En ao\u00fbt\n2006, Mory Coulibaly, r\u00e9fugi\u00e9 politique ivoirien et d\u00e9l\u00e9gu\u00e9\naupr\u00e8s des familles sans-papiers ou mal-log\u00e9es qui occupent\nl&rsquo;ex-r\u00e9sidence universitaire de Cachan dans la banlieue sud de\nParis, tourne avec sa DVCam l&rsquo;\u00e9vacuation du b\u00e2timent par la police.\nIl aimerait envoyer ses images comme une lettre-vid\u00e9o \u00e0 sa famille\nrest\u00e9e au pays, voire les diffuser en Afrique. Apr\u00e8s sa rencontre\navec la r\u00e9alisatrice Anne-Laure de Franssu et un passage aux\nateliers Varan \u00e0 Paris, il accomplit son r\u00eave avec la sortie de son\nfilm <em>Regardez chers\nparents<\/em> (2009 \u2013 50\nmin), suivie d&rsquo;une tourn\u00e9e au Mali.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans\nla m\u00eame p\u00e9riode, plusieurs ateliers d&rsquo;initiation \u00e0 la vid\u00e9o\ns&rsquo;ouvrent aux sans-papiers. A Belleville (Paris 20\u00e8me),\nl&rsquo;association Canal Marches, constitu\u00e9e en 1997 pour promouvoir\nl&rsquo;expression des \u00ab&nbsp;sans-voix&nbsp;\u00bb, en accueille plusieurs\ndizaines dans le cadre de son op\u00e9ration <em>Paroles\net M\u00e9moires des Quartiers populaires<\/em>,\naboutissant en 2008 \u2013 2009 \u00e0 des films d&rsquo;atelier comme <em>Michelet,\nBondy (19mn), <\/em>encadr\u00e9\npar\nPatrice Spadoni \u2013 une chronique de la lutte des r\u00e9sidents d&rsquo;une\nclinique d\u00e9saffect\u00e9e de Bondy (93) pour le droit au logement et aux\npapiers, ou <em>On\nest pas des chiens<\/em>\n(13 min), r\u00e9alis\u00e9 avec Christophe Cordier, sur la\ncol\u00e8re des r\u00e9sidents d&rsquo;un foyer du 13e arrondissement de Paris\ncontr\u00f4l\u00e9 sans m\u00e9nagement par les forces de l&rsquo;ordre. \n<\/p>\n\n\n\n<p><strong>On Bosse ici ! On vit ici ! On reste ici !<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les\nsans-papiers n&rsquo;apparaissent plus comme des b\u00eates \u00e0 part uniquement\ntraqu\u00e9es comme telles : ce sont aussi des mal-log\u00e9s, des\nlyc\u00e9en-nes, des parents d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves, des ch\u00f4meurs, des travailleurs\net des travailleuses pr\u00e9caires. A ce titre, ils participent aux\nmouvements sociaux fran\u00e7ais, s&rsquo;inscrivent dans les syndicats, les\nassociations. Juste retour des choses, ces derniers int\u00e8grent dans\nleurs pr\u00e9occupations, la dimension administrative sp\u00e9cifique de la\nsituation des sans-papiers. Le monde enseignant se mobilise ainsi \u00e0\ntravers le R\u00e9seau \u00c9ducation\nSans-Fronti\u00e8re\n(RESF) pour la d\u00e9fense de leurs \u00e9l\u00e8ves ou de leurs parents menac\u00e9s\nd&rsquo;expulsion, et des syndicats (dont la CGT, Solidaires et la CNT)\ns&rsquo;engagent dans plusieurs vagues de gr\u00e8ve de travailleurs\nsans-papiers. \n<\/p>\n\n\n\n<p>Le Collectif des cin\u00e9astes se reconstitue : en 2007, il r\u00e9alise et diffuse <em>Laissez-les grandir ici!<\/em>  dans le sillage de RESF; en f\u00e9vrier 2010, ils sont 350 (parmi eux, Chantal Akerman, Robin Campillo, Laurent Cantet, Costa Gavras, Claire Denis, Sylvain George, Nicolas Klotz, Jean-Henri Roger, Abderrahmane Sissako) \u00e0 co-signer <em>On Bosse ici ! On vit ici ! On reste ici !,<\/em> un nouveau clip de campagne tourn\u00e9 dans l&rsquo;urgence sur une vingtaine de piquets de gr\u00e8ve. En septembre 2014, le Collectif rend public un nouveau film-manifeste <em>Les 18 du 57, Bd de Strasbourg<\/em>, d\u00e9clare prendre sous sa protection les gr\u00e9vistes du salon de coiffure-manicure sis \u00e0 cette adresse r\u00e9clamant un contrat de travail, et lance aux pouvoirs publics un appel \u00e0 leur r\u00e9gularisation imm\u00e9diate.<\/p>\n\n\n\n<p>La mine grave des dix-huit gr\u00e9vistes d\u00e9clamant tour \u00e0 tour un texte commun contraste avec la joie d\u00e9bordante et l&rsquo;humour espi\u00e8gle des femmes de m\u00e9nage en lutte contre leurs conditions de travail dans des grands groupes h\u00f4teliers, sujet de plusieurs films documentaires plus longs, dont <em>Remue-m\u00e9nage dans la sous-traitance<\/em> (R\u00e9al : Ivora Cusack, 2010 \u2013 70 min) et <em>On a gr\u00e8v\u00e9<\/em> (R\u00e9al : Denis Gheerbrant, 2013 \u2013 70 min). Et l&rsquo;irr\u00e9gularit\u00e9 du s\u00e9jour ? <em>\u00ab&nbsp;Tu ram\u00e8nes les papiers de ta grand-m\u00e8re, ils vont t&#8217;embaucher !&nbsp;\u00bb<\/em> rigolent-elles. Une boutade qui r\u00e9sume \u00e0 elle seule un ph\u00e9nom\u00e8ne de pr\u00eate-nom de plus en plus r\u00e9pandu, permettant d&rsquo;obtenir un contrat de travail en bonne et due forme, et un sas vers la r\u00e9gularisation&#8230;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"273\" height=\"300\" src=\"https:\/\/www.gsara.be\/causestoujours\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/On_bosse_ici-.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-3347\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/On_bosse_ici-.png 273w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/On_bosse_ici--210x231.png 210w\" sizes=\"auto, (max-width: 273px) 100vw, 273px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>\u00ab&nbsp;Les Chronos font leur cin\u00e9ma !&nbsp;\u00bb sur le piquet de gr\u00e8ve<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La g\u00e9n\u00e9ralisation progressive des smartphones et des nouvelles possibilit\u00e9s de filmer et de diffuser sur les &lsquo;r\u00e9seaux sociaux&rsquo; sans interm\u00e9diaires professionnels, va amener de plus en plus de sans-papiers et leurs \u00ab&nbsp;soutiens&nbsp;\u00bb \u00e0 produire eux-m\u00eames leurs propres images. Pour le meilleur et pour le pire. En effet, sous l&rsquo;influence des cha\u00eenes d&rsquo;info en continu et leur flot ininterrompu d&rsquo;images <em>in situ<\/em> quasiment sans montage, et pris par l&rsquo;usage compulsif des &lsquo;r\u00e9seaux sociaux&rsquo;, ils sont de plus en plus nombreux \u00e0 poster des instantan\u00e9s de situations film\u00e9es au petit bonheur la chance avec leur portable, au risque de la saturation.  <\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les pourvoyeurs de ces images, certains ont conscience de leurs limites, et envisagent de les reprendre en les contextualisant, remontage \u00e0 l&rsquo;appui. Demandeurs de collaborations en ce sens avec des professionnels, ils se forment en attendant sur le tas, publient vid\u00e9o-tracts ou autres mini-reportages \u00e9v\u00e9nementiels sur Facebook ou YouTube, et organisent des projections publiques en soutien aux luttes en cours, comme celle des dizaines de sous-traitants de Chronopost en gr\u00e8ve depuis juin 2019 pour leur r\u00e9gularisation et de meilleures conditions de travail. A leurs c\u00f4t\u00e9s, le Collectif des travailleurs sans-papiers de Vitry-sur-Seine (CTSPVitry 94) contribue \u00e0 des projections-d\u00e9bats sur le piquet de gr\u00e8ve install\u00e9 devant le si\u00e8ge de cette filiale de la Poste \u00e0 Alfortville en banlieue parisienne, avec <em>La Ballade des Sans-papiers<\/em> en ao\u00fbt et deux nouveaux films en septembre : <em>Un pas en avant,<\/em> par un sans-papier (anonyme), et <em>L&rsquo;Occupation de la DIRECTTE<\/em>, r\u00e9alis\u00e9 par le CTSPV 94.  <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"700\" height=\"591\" src=\"https:\/\/www.gsara.be\/causestoujours\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/71084699_2447552145335968_3668782951396540416_n-700.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3349\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/71084699_2447552145335968_3668782951396540416_n-700.jpg 700w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/71084699_2447552145335968_3668782951396540416_n-700-300x253.jpg 300w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/71084699_2447552145335968_3668782951396540416_n-700-600x507.jpg 600w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/71084699_2447552145335968_3668782951396540416_n-700-210x177.jpg 210w\" sizes=\"auto, (max-width: 700px) 100vw, 700px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Lier ainsi des documents audiovisuels d&rsquo;hier et d&rsquo;aujourd&rsquo;hui permet de s&rsquo;inscrire dans un continuum historique, et de mieux percevoir les transformations du mode de repr\u00e9sentation des sans, mais aussi des immigr\u00e9s \u00ab&nbsp;avec papiers&nbsp;\u00bb, dans des contextes sociaux, politiques et culturels eux-m\u00eames en constante mutation. D&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;importance d\u2019\u0153uvrer en vue de constituer une filmographie exhaustive et d&rsquo;exhumer d&rsquo;autres documents permettant d&rsquo;approfondir davantage encore les connaissances sur cette histoire, comme <em>La gr\u00e8ve des ouvriers de Margoline<\/em>, du cin\u00e9aste Jean-Pierre Thorn (1973 \u2013 40 min), un film sur une des toutes premi\u00e8res gr\u00e8ves de travailleurs immigr\u00e9s sans-papiers \u00e0 Nanterre-Gennevilliers, ou encore <em>French connection &#8211;  une nouvelle forme d&rsquo;esclavage moderne<\/em>, r\u00e9alis\u00e9 par le grand reporter Michel Honorin, dont la diffusion sur FR3 le 8 f\u00e9vrier 1980 a donn\u00e9 le top d\u00e9part pour une gr\u00e8ve d&rsquo;ouvriers turcs, yougoslaves ou mauriciens des ateliers clandestins de confection du Sentier \u00e0 Paris. Ces luttes se sont conclues par des victoires substantielles et, surtout, ont rendu palpable l&rsquo;id\u00e9e que \u00ab&nbsp;la r\u00e9gularisation, c&rsquo;est possible&nbsp;\u00bb. De quoi insuffler de l&rsquo;espoir pour celles d&rsquo;aujourd&rsquo;hui et de demain.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mogniss H. Abdallah<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Journaliste et r\u00e9alisateur<\/strong><br><strong>Responsable de l&rsquo;agence IM&rsquo;m\u00e9dia<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><a href=\"https:\/\/www.facebook.com\/agence.immedia\/\">Page de l&rsquo;agence IM&rsquo;m\u00e9dia sur Facebook<\/a> <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Contact : <a href=\"mailto:agence.immedia@free.fr\">agence.immedia@free.fr<\/a><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p> <a href=\"https:\/\/www.gsara.be\/causestoujours\/wp-admin\/post.php?post=3309&amp;action=edit#sdfootnote1anc\">1<\/a><a href=\"https:\/\/www.agence-immedia.org\/\">https:\/\/www.agence-immedia.orgv<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.gsara.be\/causestoujours\/wp-admin\/post.php?post=3309&amp;action=edit#sdfootnote1anc\">2<\/a><a href=\"https:\/\/www.bok.net\/pajol\/international\/belgique\/semira\/semira.html\">https:\/\/www.bok.net\/pajol\/international\/belgique\/semira\/semira.html<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mogniss H. 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