{"id":3383,"date":"2020-04-20T16:57:35","date_gmt":"2020-04-20T16:57:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.gsara.be\/causestoujours\/?p=3383"},"modified":"2020-04-21T11:22:52","modified_gmt":"2020-04-21T11:22:52","slug":"smart-cities-felix-treguer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/smart-cities-felix-treguer\/","title":{"rendered":"Smart Cities \u2013 Vers la fin de l\u2019espace public urbain comme espace d\u00e9mocratique\u00a0? Rencontre avec F\u00e9lix Tr\u00e9guer"},"content":{"rendered":"\n<p><strong> Depuis septembre 2019, <\/strong><em><strong>La Quadrature du net<\/strong><\/em><strong>, association fran\u00e7aise d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la d\u00e9fense des libert\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e8re num\u00e9rique, coordonne le projet <\/strong><em><strong>Technopolice<\/strong><\/em><sup><em><a href=\"#sdfootnote1sym\"><sup><strong>1<\/strong><\/sup><\/a><\/em><\/sup><strong>, une campagne militante et participative de lutte contre les projets urbains de surveillance automatis\u00e9<\/strong>e.<\/p>\n\n\n\n<p><strong> Membre fondateur de cette association, F\u00e9lix Tr\u00e9guer est aujourd\u2019hui chercheur associ\u00e9 au Centre Internet et Soci\u00e9t\u00e9 du C.N.R.S. en France (Centre National de Recherche Scientifique). Invit\u00e9 par le GSARA en mars dernier dans le cadre du Cycle Num\u00e9rique organis\u00e9 par PointCulture, il devait nous y pr\u00e9senter son ouvrage <\/strong><em><strong>L\u2019Utopie d\u00e9chue, une contre-histoire d\u2019internet, XV\u00e8me-XXI\u00e8me si\u00e8cle<\/strong><\/em><sup><a href=\"#sdfootnote2sym\"><sup><strong>2<\/strong><\/sup><\/a><\/sup><strong> ainsi que r\u00e9pondre \u00e0 nos questions relatives au projet <\/strong><em><strong><a href=\"https:\/\/technopolice.fr\/\">Technopolice<\/a><\/strong><\/em><strong>.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Suite \u00e0 la crise sanitaire, nous avons d\u00fb annuler cet \u00e9v\u00e9nement. Cependant, F\u00e9lix Tr\u00e9guer a accept\u00e9 de r\u00e9pondre \u00e0 nos questions \u00e0 distance. Il \u00e9voque avec nous les enjeux de la surveillance automatis\u00e9e dans l\u2019espace urbain, mais aussi les cons\u00e9quences que pourrait provoquer la crise sanitaire sur la mise en place de tels proc\u00e9d\u00e9s s\u00e9curitaires.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"576\" src=\"https:\/\/www.gsara.be\/causestoujours\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/photolyce\u0301e-1024x576.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3399\"\/><figcaption>technopolice.fr <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>\n<strong>Qu&rsquo;est-ce\nque la campagne <\/strong><em><strong>Technopolice<\/strong><\/em><strong>\net quels sont ses objectifs ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p> Le projet, que nous qualifions souvent de \u00ab\u00a0Recherche-action\u00a0\u00bb, est de documenter et de s\u2019organiser pour r\u00e9sister aux d\u00e9ploiements de technologies polici\u00e8res de surveillance dans l&rsquo;espace public urbain. Cette campagne a \u00e9t\u00e9 rejointe par de nombreux acteurs associatifs notamment <em>La Ligue des Droits de l&rsquo;Homme<\/em> en France. L\u2019id\u00e9e remonte \u00e0 il y a un peu plus de deux ans. \u00c0 l&rsquo;\u00e9poque, on parlait beaucoup de la reconnaissance faciale qui se d\u00e9veloppait tr\u00e8s vite en Chine ou encore du r\u00f4le d&rsquo;entreprises comme <em>Palantir Technologies<\/em> pour croiser de nombreux jeux de donn\u00e9es et d\u00e9ployer des solutions de police pr\u00e9dictive, soit d&rsquo;\u00e9valuation de la menace en fonction de telle ou telle zone sur laquelle on dispose de donn\u00e9es. Gr\u00e2ce aux avanc\u00e9es en mati\u00e8re de <em>machine learning<\/em> et autres techniques d&rsquo;intelligence artificielle, ces technologies de surveillance ont fait de gros progr\u00e8s ces derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Documenter et s\u2019organiser pour r\u00e9sister aux d\u00e9ploiements de technologies polici\u00e8res de surveillance dans l&rsquo;espace public urbain.<\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>\nC\u2019est\nalors que la mairie de Marseille a annonc\u00e9 la mise en place de ce\nqu&rsquo;ils appelaient alors \u00ab&nbsp;L&rsquo;observatoire <em>big-data<\/em>\nde la tranquillit\u00e9 publique&nbsp;\u00bb rebaptis\u00e9 depuis \u00ab&nbsp;<em>M-Pulse<\/em>&nbsp;\u00bb,\nun outil de police pr\u00e9dictive. \u00c0 cette occasion, nous nous sommes\nrendu compte que des projets similaires \u00e9taient en cours, sur des\nquestions de police pr\u00e9dictive mais aussi de vid\u00e9osurveillance\nautomatis\u00e9e. En fait, ces outils <em>Big\nData<\/em>\nprolif\u00e8rent \u00e0 travers le champ de la s\u00e9curit\u00e9 et notamment au\nniveau des polices locales. Des dizaines de projets sont en cours \u00e0\ndiff\u00e9rents \u00e9chelons locaux, parfois inscrits dans des programmes\nnationaux ou europ\u00e9ens. Face \u00e0 la prolif\u00e9ration de ces projets, la\npetite \u00e9quipe de salari\u00e9s, de b\u00e9n\u00e9voles et de sympathisants de la\nQuadrature du net s\u2019est vite rendu compte qu\u2019ils n\u2019allaient pas\nfaire le poids. Nous avons donc choisi de mettre en place des outils\npour permettre \u00e0 des collectifs locaux de s&rsquo;organiser et de\nrejoindre l&rsquo;aventure.<\/p>\n\n\n\n<p>\nAu-del\u00e0\ndu site <em>technopolice.fr<\/em>,\nil existe un forum o\u00f9 des volontaires toujours plus nombreux\nrecueillent des informations, font de la veille, discutent des\nstrat\u00e9gies, des formats d&rsquo;action, organisent des r\u00e9unions publiques\net des actions de terrain. Nous avons aussi d\u00e9velopp\u00e9 une\nplateforme cryptographique de fuite de donn\u00e9es\n(<em>technopolice.fr\/leaks<\/em>)\npour permettre \u00e0 des lanceurs d&rsquo;alerte de nous envoyer des\ndocuments&nbsp;: par exemple des personnes qui travailleraient au\nsein de grandes entreprises ou de <em>start-ups<\/em>\nqui d\u00e9veloppent des technologies de surveillance, ou encore des\ntravailleurs employ\u00e9s par les administrations publiques qui ont ce\ntype de projets dans leurs cartons. De notre c\u00f4t\u00e9, nous \u00e9crivons\naux collectivit\u00e9s pour faire valoir nos droits d&rsquo;acc\u00e8s aux\ndocuments administratifs. Nous r\u00e9cup\u00e9rons ainsi des documents sur\nces projets pour mieux comprendre de quoi il retourne. Ceux-ci sont\npubli\u00e9s dans une base de donn\u00e9es sur data (<em>data.technopolice.fr<\/em>).<\/p>\n\n\n\n<p>\nTr\u00e8s\npeu de communication et de transparence sont faites sur ces enjeux,\nil s\u2019agit souvent de projets locaux vendus comme des\nexp\u00e9rimentations, il y a tr\u00e8s peu d&rsquo;informations publiques. L\u2019id\u00e9e\ng\u00e9n\u00e9rale est de collaborer et d&rsquo;\u00eatre le plus nombreu.x.ses\npossible \u00e0 faire face \u00e0 ces tendances, notamment en r\u00e9unissant de\nla documentation. L&rsquo;enjeu est \u00e9norme.<\/p>\n\n\n\n<p>\n<strong>Tout\nr\u00e9cemment, La Quadrature du Net a re\u00e7u deux d\u00e9cisions de\njustice&#8230;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\nNous\navons entrepris des actions contentieuses devant les juridictions\nfran\u00e7aises. Au mois de f\u00e9vrier, nous avons re\u00e7u deux d\u00e9cisions,\nl&rsquo;une concernant le projet d&rsquo;exp\u00e9rimenter la reconnaissance faciale\n\u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de deux lyc\u00e9es de la r\u00e9gion P.A.C.A.<sup><a href=\"#sdfootnote3sym\"><sup>3<\/sup><\/a><\/sup>\n(un portique qui permette d\u2019ouvrir la porte pour les \u00e9l\u00e8ves qui\n\u00e9taient reconnus par le syst\u00e8me de reconnaissance faciale). Apr\u00e8s\nune phase test dans deux lyc\u00e9es \u00e0 Marseille et \u00e0 Nice, l\u2019id\u00e9e\n\u00e9tait de g\u00e9n\u00e9raliser \u00e7a \u00e0 l&rsquo;ensemble de la r\u00e9gion. Apr\u00e8s un an\nde proc\u00e9dure, la juridiction nous a donn\u00e9 raison sur tous les\nplans, notamment qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un syst\u00e8me compl\u00e8tement\ncontraire au r\u00e8glement europ\u00e9en en mati\u00e8re de protection des\ndonn\u00e9es personnelles (R.G.P.D.).<\/p>\n\n\n\n<p>\nLa\ndeuxi\u00e8me action concerne la vid\u00e9osurveillance automatis\u00e9e. Depuis\nune dizaine d\u2019ann\u00e9es, la vid\u00e9osurveillance s\u2019est d\u00e9ploy\u00e9e\npartout dans les villes. Aujourd\u2019hui, l\u2019enjeu est d&rsquo;automatiser\nl&rsquo;analyse des flux vid\u00e9o gr\u00e2ce \u00e0 des techniques d&rsquo;intelligence\nartificielle, ceci pour se passer d\u2019op\u00e9rateurs humains qui\nscrutent les flux vid\u00e9o. Aujourd&rsquo;hui, ces flux sont tellement\nnombreux qu&rsquo;il faut recourir \u00e0 des algorithmes qui automatisent\nl&rsquo;analyse et d\u00e9clenchent donc automatiquement des alertes lorsque\ndes \u00ab\u00a0\u00e9v\u00e9nements suspects\u00a0\u00bb ou des \u00ab\u00a0comportements\nanormaux\u00a0\u00bb sont d\u00e9tect\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\nEn\noctobre 2019, nous avons appris que la ville de Marseille avait lanc\u00e9\nun projet de ce type, puis l&rsquo;adjointe au maire en charge de la\ns\u00e9curit\u00e9 a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que ce march\u00e9 public \u00e9tait lanc\u00e9 et que 50\npremi\u00e8res cam\u00e9ras allaient \u00eatre branch\u00e9es \u00e0 un algorithme au\nmois de d\u00e9cembre 2019. \u00c0 cette occasion, nous avons d\u00e9pos\u00e9 un\nrecours en urgence. Suite \u00e0 certains obstacles proc\u00e9duraux, nous\navons eu une d\u00e9cision n\u00e9gative mais qui ne remet pas en cause la\npertinence de nos arguments en mati\u00e8re d\u2019atteintes aux libert\u00e9s\nfondamentales. Nous travaillons donc \u00e0 d&rsquo;autres recours sur des\nprojets similaires \u00e0 Marseille via une autre proc\u00e9dure. D\u2019autres\nvilles fran\u00e7aises sont aussi concern\u00e9es, notamment Valenciennes qui\nest en pourparlers avec la soci\u00e9t\u00e9 <em>Huawe\u00ef<\/em>,\nil y a aussi un projet en cours avec <em>IBM<\/em>\n\u00e0 Toulouse&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>\n<strong>Quel\ntype de soci\u00e9t\u00e9s r\u00e9pond aux march\u00e9s publics concernant ces\nproc\u00e9d\u00e9s de vid\u00e9o-surveillance automatis\u00e9e ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\nSouvent\nde grosses soci\u00e9t\u00e9s issues du secteur des t\u00e9l\u00e9communications,\n<em>Huawe\u00ef<\/em>,\n<em>IBM<\/em>,\n<em>Cisco<\/em>\n(qui \u00e9tait partie prenante de l&rsquo;exp\u00e9rimentation dans les lyc\u00e9es et\nqui travaille aussi beaucoup avec la mairie de Nice sur la\nvid\u00e9osurveillance), mais aussi des industries de la d\u00e9fense et de\nla s\u00e9curit\u00e9. En Europe, ce sont deux grosses entreprises\nmultinationales mais historiquement fran\u00e7aises, <em>Thal\u00e8s<\/em>\n(qui a rachet\u00e9 plusieurs entreprises europ\u00e9ennes sp\u00e9cialis\u00e9es\ndans la surveillance biom\u00e9trique) et <em>Id\u00e9mia<\/em>,\nr\u00e9sultat de la fusion de la branche biom\u00e9trie de <em>Safran<\/em><sup><em><a href=\"#sdfootnote4sym\"><sup>4<\/sup><\/a><\/em><\/sup>\net de son concurrent n\u00e9erlandais <em>Oberthur\nTechnologies<\/em>.\nIl y a aussi des <em>start-up<\/em>,\nnotamment une fran\u00e7aise comme <em>Two-i<\/em>\n\u00e0 Metz qui d\u00e9veloppe des algorithmes de d\u00e9tection des \u00e9motions \u00e0\npartir de l&rsquo;analyse des flux de vid\u00e9o-surveillance. Ces <em>start-up<\/em>\nse lancent sur ces march\u00e9s en plein essor pour faire valoir des\ntravaux universitaires de recherche li\u00e9s \u00e0 ce qu&rsquo;on appelle la\nvision assist\u00e9e par ordinateur. Il y a \u00e9galement un projet de <em>safe\ncity<\/em>&nbsp;(soit\nles applications s\u00e9curitaires de la <em>smart\ncity<\/em>),\nqui implique un centre de recherche public, l&rsquo;I.N.R.I.A.<sup><a href=\"#sdfootnote5sym\"><sup>5<\/sup><\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p> Des alliances assez h\u00e9t\u00e9roclites se nouent entre des acteurs du monde de la recherche publique et des grands acteurs priv\u00e9s industriels, qui proposent souvent des solutions d\u00e9velopp\u00e9es dans le cadre de projets de recherche publics, donc avec de l&rsquo;argent public. On commence \u00e0 avoir un d\u00e9bat sur ces technologies alors m\u00eame que \u00e7a fait dix ans que ces d\u00e9veloppements sont soutenus financi\u00e8rement au niveau national ou europ\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p><strong>On commence \u00e0 avoir un d\u00e9bat sur ces technologies alors m\u00eame que \u00e7a fait dix ans que ces d\u00e9veloppements sont soutenus financi\u00e8rement au niveau national ou europ\u00e9en.<\/strong><\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>\nLes\ndiscours des promoteurs de ces solutions <em>safe-city<\/em>,\nmettent en avant la n\u00e9cessit\u00e9 de maintenir la souverainet\u00e9\neurop\u00e9enne dans l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 ces technologies s\u00e9curitaires. En\neffet, les soci\u00e9t\u00e9s chinoises ou am\u00e9ricaines se taillent une part\nde ces march\u00e9s europ\u00e9ens, et il faudrait donc vite que l&rsquo;industrie\neurop\u00e9enne se mette \u00e0 niveau. Et donc pour cela, d\u00e9ployer ces\nexp\u00e9rimentations pour permettre \u00e0 ces grands acteurs industriels\neurop\u00e9ens et aux <em>start-ups<\/em>\nqui travaillent avec elles d&rsquo;\u00eatre comp\u00e9titifs face \u00e0 leurs\nconcurrents chinois, am\u00e9ricains ou isra\u00e9liens.<\/p>\n\n\n\n<p>\n<strong>Au-del\u00e0\nde George Orwell ou de Philip K. Dick, quelles sont les cons\u00e9quences\nconcr\u00e8tes sur les libert\u00e9s individuelles que vous entrevoyez suite\n\u00e0 la mise en place de tels syst\u00e8mes ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\nCes\nmodes de gestion extr\u00eamement technocratiques de la s\u00e9curit\u00e9 posent\ntout un tas de questions sur ce qui fait le bien-\u00eatre dans un\nenvironnement urbain et une vie urbaine apais\u00e9e&nbsp;! Nous\ncritiquons cette fuite en avant o\u00f9 la police et la s\u00e9curit\u00e9 sont\ntrait\u00e9es \u00e0 travers le prisme \u00e9triqu\u00e9 du contr\u00f4le social inh\u00e9rent\n\u00e0 ces technologies de surveillance.<\/p>\n\n\n\n<p> Parlons de la police pr\u00e9dictive. Un syst\u00e8me assez rudimentaire tel que celui envisag\u00e9 \u00e0 Marseille agr\u00e8ge des donn\u00e9es sur l&rsquo;intervention des forces de l&rsquo;ordre, les statistiques de la d\u00e9linquance, ceci dans le but de savoir quelles sont les zones de la ville o\u00f9 les incidents en termes de s\u00e9curit\u00e9 publique sont les plus susceptibles de survenir. Mais <strong>ce qu&rsquo;on observe, <\/strong>notamment \u00e0 partir de travaux r\u00e9alis\u00e9s aux \u00c9tats-Unis,<strong> c&rsquo;est que de tels syst\u00e8mes renforcent les discriminations.<\/strong> En effet, les quartiers dans lesquels la police patrouille le plus sont d\u00e9j\u00e0 les quartiers o\u00f9 vivent des populations marginalis\u00e9es et pr\u00e9caires, donc les quartiers sur lesquels le plus de donn\u00e9es seront fournies \u00e0 l&rsquo;algorithme et donc \u00e9videmment, les recommandations seront les plus pr\u00e9cises, les plus fournies. D\u2019o\u00f9 le risque de renforcer la pr\u00e9sence polici\u00e8re dans des zones d\u00e9j\u00e0 expos\u00e9es \u00e0 une surveillance structurelle.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p><strong>Ce qu&rsquo;on observe<\/strong>,<strong> c&rsquo;est que de tels syst\u00e8mes renforcent les discriminations<\/strong>. <\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>\nQuant\naux applications de vid\u00e9osurveillance automatis\u00e9e, notamment la\nreconnaissance faciale, permettez-moi de citer une note issue de\nl&rsquo;\u00e9cole d&rsquo;officiers de la gendarmerie nationale en France,  celle-ci\nexplique qu\u2019\u00e0 terme, les contr\u00f4les d\u2019identit\u00e9 seront\n\u00ab&nbsp;<em>g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s,\npermanents et invisibles<\/em>&nbsp;\u00bb.\nEn circulant dans l&rsquo;espace public, dans les rues, nous serons expos\u00e9s\nau fait que notre d\u00e9marche, notre visage, notre accoutrement\nvestimentaire soit un signe distinctif qui permette aux autorit\u00e9s de\nnous identifier, de nous suivre ou de rep\u00e9rer des comportements\nanormaux.<\/p>\n\n\n\n<p>\nPour\nprendre un peu de recul historique sur ces d\u00e9ploiements, on peut se\nposer la question de ce qui serait advenu de nos grands-parents qui\nont pris part aux r\u00e9seaux clandestins de la r\u00e9sistance pendant la\n2de guerre mondiale. Que ce serait-il pass\u00e9 pour eux si ces\ntechnologies de surveillance avaient \u00e9t\u00e9 massivement d\u00e9ploy\u00e9es\ndans l&rsquo;espace public urbain des ann\u00e9es 40&nbsp;? Ils n&rsquo;auraient sans\ndoute pas pass\u00e9 plus de trois semaines en clandestinit\u00e9. Nous\njouons beaucoup \u00e0 nous faire peur en regardant ce qui se passe en\nChine, en ayant l&rsquo;impression que la population enti\u00e8re n\u2019oppose\naucune r\u00e9sistance aux pratiques autoritaires du r\u00e9gime\u2026 C&rsquo;est\n\u00e9videmment faux&nbsp;! Effectivement il y a un contr\u00f4le\ninstitutionnel et juridique qui diff\u00e8re, il y a un degr\u00e9\nd&rsquo;ing\u00e9rence dans les libert\u00e9s et dans le contr\u00f4le social qui est\nmoindre ici,  mais en termes d&rsquo;utilisation des outils de\nsurveillance, les logiques sont similaires.<\/p>\n\n\n\n<p>\n<strong>Ces\ndispositifs de surveillance automatis\u00e9s sont-ils des atteintes \u00e0 la\nl\u00e9gislation europ\u00e9enne en g\u00e9n\u00e9ral et au R.G.P.D. en particulier ?\nEst-ce votre but que de le d\u00e9montrer ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\n\u00c9videmment,\net c\u2019est notamment ce que nous pointons \u00e0 travers nos actions\ncontentieuses: l&rsquo;absence de tout cadre juridique sp\u00e9cifique pour\nr\u00e9guler ces nouvelles technologies de surveillance.<\/p>\n\n\n\n<p>\nBeaucoup\ndes promoteurs de ces projets expliquent que nous devons exp\u00e9rimenter\nces technologies afin de permettre aux industriels de se mettre \u00e0\nniveau, puis avoir un d\u00e9bat a posteriori sur&nbsp;: <em>\u00ab\u00a0Est-ce\nque ce sont ou non des atteintes aux libert\u00e9s ?\u00a0\u00bb<\/em>.\nNous rappelons simplement l&rsquo;\u00e9tat du droit martel\u00e9 tout au long de\nla jurisprudence de la cour europ\u00e9enne des droits de l&rsquo;homme et\nnotamment au niveau europ\u00e9en&nbsp;: pour qu&rsquo;une mesure de\nsurveillance respecte <em>a\nminima<\/em>\nformellement les droits fondamentaux, il faut qu&rsquo;elle soit pr\u00e9vue\npar la loi. Or, la vid\u00e9osurveillance automatis\u00e9e transforme\ncompl\u00e8tement l&rsquo;\u00e9chelle&nbsp;! On ne peut pas pr\u00e9tendre que la\nvid\u00e9osurveillance automatis\u00e9e soit similaire \u00e0 la\nvid\u00e9osurveillance classique.  Dans une ville comme Marseille, 1500\ncam\u00e9ras sont d\u00e9ploy\u00e9es sur le territoire de la ville, pour une\ntrentaine d&rsquo;op\u00e9rateurs policiers qui scrutent ces flux vid\u00e9o.\nLorsque tout ceci est automatis\u00e9 \u00e0 travers des technologies\ntoujours plus fiables, l&rsquo;ampleur et l\u2019efficacit\u00e9 de la\nsurveillance sont radicalement transform\u00e9es. Nous refusons ces\ntechnologies de contr\u00f4le. Mais il est quand m\u00eame hallucinant\nqu\u2019elles soient d\u00e9ploy\u00e9es en l\u2019absence de dispositions\nl\u00e9gislatives sp\u00e9cifiques pour apporter des garanties, des garde\nfous, pr\u00e9ciser les modalit\u00e9s d&rsquo;utilisation&#8230; Cela montre \u00e0 quel\npoint les grands principes juridiques  sont abstraits, et \u00e0 quel\npoint les formes de pouvoir se d\u00e9veloppent en dehors du droit et de\ntoutes les r\u00e8gles cens\u00e9es les juguler.<\/p>\n\n\n\n<p>\nNous\nsommes confiants dans le fait de pouvoir suspendre certains de ces\nprojets, au moins pour un temps. Le probl\u00e8me, c\u2019est qu\u2019\u00e0 moyen\nterme, nous risquons de contribuer \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer un processus de\nl\u00e9galisation de ces technologies. \u00c0 l\u2019\u00e9poque de la controverse\nautour des r\u00e9v\u00e9lations et des divulgations permises par Edward\nSnowden, on a vu appara\u00eetre en Europe des strat\u00e9gies de\nl\u00e9galisation. La Belgique, l&rsquo;Allemagne, la France, le Royaume Uni,\nont adopt\u00e9 de nouvelles l\u00e9gislations pour blanchir les capacit\u00e9s\nde surveillance massive que leurs services de renseignements avaient\nd\u00e9velopp\u00e9 sans encadrement juridique sp\u00e9cifique. Aujourd\u2019hui, ce\nph\u00e9nom\u00e8ne risque de se reproduire avec l\u2019apparition de d\u00e9bats\nl\u00e9gislatifs, au niveau europ\u00e9en ou au niveau national, pour\ndiscuter des r\u00e8gles destin\u00e9es \u00e0 encadrer ces dispositifs. Le plus\nsouvent, la raison d\u2019\u00c9tat impose sa logique et prend le pas sur la\nd\u00e9mocratie.<\/p>\n\n\n\n<p> Nous affirmons pour le moment un refus total de ces technologies de contr\u00f4le social. Nous affirmons que la reconnaissance faciale est une technologie qui participe \u00e0 une d\u00e9shumanisation de nos soci\u00e9t\u00e9s, \u00e0 une forme de contr\u00f4le social \u00e0 distance extr\u00eamement dangereuse. De plus, en ce qui concerne les lois de surveillance d\u00e9j\u00e0 existantes, on constate que les garanties inscrites dans le droit sont tr\u00e8s rarement effectives et respect\u00e9es en pratique.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p><strong>La reconnaissance faciale est une technologie qui participe \u00e0 une d\u00e9shumanisation de nos soci\u00e9t\u00e9s, \u00e0 une forme de contr\u00f4le social \u00e0 distance extr\u00eamement dangereuse<\/strong>.<\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>\n<strong>Est-ce\nque vous pensez que la loi anti-haine en France ou le r\u00e8glement\neurop\u00e9en antiterroriste soient des lois qui tendent \u00e0 blanchir ce\ngenre de pratiques ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\nIl\ns\u2019agit plut\u00f4t de questions de censure. M\u00eame si ces lois\nconstituent aussi une forme de surveillance automatis\u00e9e, mais cette\nfois de l&rsquo;espace public num\u00e9rique et des expressions publiques. Sur\nles grandes plateformes, nos publications sont scann\u00e9es par des\nalgorithmes de d\u00e9tection de contenus litigieux mis au point par des\nentreprises comme <em>Google<\/em>\nou <em>facebook<\/em>.\nNous sommes l\u00e0 aussi face \u00e0 une forme de \u00ab&nbsp;gouvernementalit\u00e9\nalgorithmique&nbsp;\u00bb, pratiqu\u00e9e par ces r\u00e9seaux sociaux sur nos\nespaces d&rsquo;expression en ligne.<\/p>\n\n\n\n<p>\n<strong>Dans\nl&rsquo;espace r\u00e9el\/public et dans l&rsquo;espace virtuel\/web, des pratiques de\nsurveillance automatis\u00e9es sont install\u00e9es. S\u2019agit-il d\u2019un\nph\u00e9nom\u00e8ne global&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\nLes\nd\u00e9bats et les enjeux sont en partie distincts mais les logiques sont\nsimilaires: la mise en place d&rsquo;un gouvernement automatis\u00e9 et \u00e0\ndistance de l&rsquo;espace public, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de l&rsquo;espace public\nnum\u00e9rique ou de l&rsquo;espace public urbain. Et ce sont les\nperfectionnements de l&rsquo;outil informatique \u00e0 l&rsquo;aulne du <em>big\ndata<\/em>\nou de l&rsquo;intelligence artificielle qui permettent \u00e0 ces modes de\ngestion et de r\u00e9gulation sociale de se mettre en place. Ceux-ci sont\nattentatoires aux grands principes du droit lib\u00e9ral, au sens du\nlib\u00e9ralisme politique, qui prot\u00e8ge notamment la libert\u00e9\nd&rsquo;expression. Normalement, quand on abuse de cette libert\u00e9, c&rsquo;est \u00e0\nun juge judiciaire de le d\u00e9cider et de nous sanctionner,\ncertainement pas \u00e0 un acteur priv\u00e9 ou \u00e0 des filtres automatiques.<\/p>\n\n\n\n<p> Dans l&rsquo;espace public urbain, peut-on concilier l\u2019emploi de dispositifs de vid\u00e9osurveillance automatis\u00e9e \u00e0 \u00e9chelle massive, tout en pr\u00e9servant un cadre lib\u00e9ral d\u00e9mocratique, dans lequel puissent s&rsquo;\u00e9panouir les libert\u00e9s fondamentales&nbsp;? Ces technologies de surveillance se d\u00e9ploient dans nos villes, et on observe d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 qu\u2019elles sont souvent employ\u00e9es pour museler des formes d&rsquo;expression et de mobilisation, notamment lors des manifestations. Les drones pilot\u00e9s par la police fran\u00e7aise aujourd&rsquo;hui semblent principalement utilis\u00e9s pour vid\u00e9osurveiller les manifestations, et d\u00e9sormais encore plus largement pour imposer les obligations de confinement dans le cadre de la pand\u00e9mie de COVID 19. Ce ne sont pas simplement nos libert\u00e9s d&rsquo;aller et venir et notre vie priv\u00e9e qui sont en p\u00e9ril, mais aussi certaines formes d&rsquo;action collective, d&rsquo;expression publique. Ce qui fait que la ville peut \u00eatre un espace politique, un espace d\u00e9mocratique de rencontre, de confrontation \u00e0 l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 et d&rsquo;action collective.<\/p>\n\n\n\n<p>\n<strong>De\nplus en plus de manifestants se masquent le visage. D&rsquo;autre part, en\nce qui concerne la surveillance des \u00e9changes sur internet, certains\nutilisateurs recourent \u00e0 des bo\u00eetes mail crypt\u00e9es ou se d\u00e9tournent\ndes r\u00e9seaux sociaux&#8230; Y voyez-vous une solution ou plut\u00f4t un\nrefuge ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\nUtiliser\ndes outils cryptographiques ou refuser d&rsquo;utiliser les grandes\nplateformes pour privil\u00e9gier des alternatives d\u00e9centralis\u00e9es\nfond\u00e9es sur du logiciel libre, cela ne nous immunise pas contre les\nsyst\u00e8mes de surveillance mais cela rehausse un peu leur co\u00fbt. C\u2019est\nclairement un enjeu. L&rsquo;\u00e9conomie politique de la surveillance est\nfondamentale dans l&rsquo;\u00e9quilibre de la protection des libert\u00e9s, cet\n\u00e9quilibre qui a \u00e9t\u00e9 rompu par l&rsquo;informatisation massive de nos\nsoci\u00e9t\u00e9s qui a fait prolif\u00e9rer des donn\u00e9es tout en les rendant\ntoujours plus faciles \u00e0 collecter et \u00e0 exploiter. Se masquer le\nvisage ou utiliser des outils cryptographiques, ce sont des\nstrat\u00e9gies individuelles qui permettent de se m\u00e9nager quelques\nmarges de man\u0153uvre pour continuer \u00e0 agir politiquement. Si vraiment\nde tr\u00e8s nombreuses personnes se livrent \u00e0 ces strat\u00e9gies, cela\npourrait \u00eatre une r\u00e9ponse collective. Mais pour le moment, c&rsquo;est\nencore le fait d&rsquo;une minorit\u00e9 de citoyens, souvent engag\u00e9s dans la\nvie militante ou politique.<\/p>\n\n\n\n<p> Apr\u00e8s avoir beaucoup cru que la technologie pouvait permettre d&rsquo;aller vers le progr\u00e8s social et politique, et qu&rsquo;internet pouvait participer \u00e0 d\u00e9mocratiser nos soci\u00e9t\u00e9s, notamment l&rsquo;environnement m\u00e9diatique, j&rsquo;en suis largement revenu. Au-del\u00e0 de ces strat\u00e9gies individuelles, l\u2019enjeu aujourd\u2019hui est de se rendre compte que la prolif\u00e9ration de l&rsquo;informatique dans nos vies, dans nos soci\u00e9t\u00e9s, contribue \u00e0 construire une soci\u00e9t\u00e9 fondamentalement antid\u00e9mocratique, en nous rendant d\u00e9pendant de grandes bureaucraties centralis\u00e9es sur lesquelles nous n\u2019avons aucun contr\u00f4le. \u00c0 mon sens, la solution rel\u00e8ve de l&rsquo;action collective, sans doute d&rsquo;un changement de syst\u00e8me politique et tr\u00e8s certainement d\u2019un rapport beaucoup plus critique et raisonn\u00e9 \u00e0 la technologie.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p><strong>\u00c0 mon sens, la solution rel\u00e8ve de l&rsquo;action collective, sans doute d&rsquo;un changement de syst\u00e8me politique et tr\u00e8s certainement d\u2019un rapport beaucoup plus critique et raisonn\u00e9 \u00e0 la technologie. <\/strong><\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>\n<strong>Antoinette\nRouvroy<\/strong><sup><strong><a href=\"#sdfootnote6sym\"><sup>6<\/sup><\/a><\/strong><\/sup><strong>\nparle d\u2019une \u00ab\u00a0hypertrophie de l&rsquo;espace priv\u00e9\u00a0\u00bb et d&rsquo;une\n\u00ab\u00a0d\u00e9sertification de l&rsquo;espace public au profit d&rsquo;une logique\nsectorielle hyper-fonctionnaliste\u00a0\u00bb, opposant l&rsquo;essence de la\npolitique qui serait de trouver des solutions collectives, \u00e0 des\nsolutions individualis\u00e9es<\/strong><sup><strong><a href=\"#sdfootnote7sym\"><sup>7<\/sup><\/a><\/strong><\/sup><strong>.\nDans votre ouvrage, vous posez la question de la disparition des\nespaces publics. Pensez-vous que les politiques num\u00e9riques tendent \u00e0\naffaiblir les citoyens en les isolant et en organisant la disparition\ndes espaces publics ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\n\u00c9videmment.\nAntoinette Rouvroy \u00e9voque cet aspect-l\u00e0 avant tout \u00e0 travers les\nformes d\u2019individualisation, la mani\u00e8re dont les algorithmes\npersonnalis\u00e9s (en fonction de nos activit\u00e9s, de nos lectures, de\nnos d\u00e9placements, de nos pr\u00e9f\u00e9rences) fragmentent nos horizons,\nnos lectures, nos existences et \u00e0 quel point cette fragmentation va\n\u00e0 l&rsquo;encontre de la possibilit\u00e9 d&rsquo;un vivre-ensemble et d&rsquo;une\nconstruction du commun. C\u2019est tout \u00e0 fait juste.<\/p>\n\n\n\n<p>\nIl\ny a quelques ann\u00e9es, on a vu un regain d&rsquo;int\u00e9r\u00eat autour de la\nnotion de bien commun, notamment avec l&rsquo;essor des logiciels libres,\nd\u2019un projet comme <em>Wikipedia<\/em>,\ndes syst\u00e8mes o\u00f9 les individus \u00e0 distance peuvent s&rsquo;unir et \u0153uvrer\n\u00e0 un projet commun. Mais malheureusement, \u00e0 travers ces nouvelles\nformes de pouvoir permises par l&rsquo;informatique contemporaine, il y a\naussi eu une d\u00e9sertification de l&rsquo;espace public. S&rsquo;agissant de\n<em>technopolice<\/em>\npar exemple, le d\u00e9ploiement de ces projets techno-s\u00e9curitaires vise\n\u00e0 mettre sous forte surveillance toute forme d&rsquo;appropriation\ncitoyenne de la ville qui ne serait pas r\u00e9gul\u00e9e, encadr\u00e9e par les\npouvoirs publics. Notamment des formes d&rsquo;occupation de l&rsquo;espace\npublic li\u00e9es \u00e0 des sociabilit\u00e9s populaires, ou encore \u00e0 des\nactions militantes ou politiques.<\/p>\n\n\n\n<p>\nDans\nle m\u00eame temps, certaines villes de France exercent des politiques de\ngentrification fond\u00e9es sur la \u00ab&nbsp;requalification urbaine&nbsp;\u00bb,\ncomme c\u2019est utilis\u00e9 dans le langage des urbanistes, et une\nmarchandisation toujours plus pouss\u00e9e de l\u2019espace public. Plut\u00f4t\nque de pr\u00e9voir des espaces communs qui permettent une appropriation\ncollective, la confrontation \u00e0 l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 et <em>in\nfine<\/em>\nl&rsquo;\u00e9mergence de projets collectifs, on met en avant des projets\ndestin\u00e9s aux consommateurs des grandes marques du capitalisme\ninternational. Ces logiques de d\u00e9politisation et de privatisation\ntr\u00e8s fortes se retrouvent \u00e0 la fois dans l&rsquo;environnement num\u00e9rique\net au niveau des villes.<\/p>\n\n\n\n<p>\n<strong>D&rsquo;une\nmani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale craignez-vous que la situation actuelle li\u00e9e \u00e0\nla crise sanitaire, favorise la mise en place de dispositifs de\nvid\u00e9osurveillance automatis\u00e9e et soit pr\u00e9texte \u00e0 tester tous\ntypes de dispositifs que vous essayez de combattre ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\nNous\nsommes \u00e9videmment tr\u00e8s inquiets des projets dont discutent de\nnombreux \u00e9tats et de nombreuses entreprises pour lutter contre la\npand\u00e9mie, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de collecter des donn\u00e9es pour savoir si\nles obligations quant au confinement sont respect\u00e9es, ou de\ng\u00e9olocaliser certains individus \u00ab\u00a0\u00e0 risque\u00a0\u00bb. \u00c0 l&rsquo;occasion\nde cette crise, la surveillance est mise en avant, y compris\nd&rsquo;ailleurs la vid\u00e9osurveillance automatis\u00e9e. Plusieurs soci\u00e9t\u00e9s\nd\u00e9veloppent des algorithmes d&rsquo;analyse des flux de vid\u00e9osurveillance\nqui promettent de d\u00e9tecter automatiquement des gens qui ont des\ntemp\u00e9ratures corporelles anormales et peuvent pr\u00e9senter des\nsympt\u00f4mes de maladies telles que le COVID19.<\/p>\n\n\n\n<p> Peut-\u00eatre que cette crise sanitaire, le confinement g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 et l&rsquo;utilisation parall\u00e8le du num\u00e9rique pour continuer \u00e0 \u00ab\u00a0faire soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0 distance est une illustration des tendances point\u00e9es par Antoinette Rouvroy, et qu&rsquo;on retrouve \u00e0 divers niveaux dans nos soci\u00e9t\u00e9s contemporaines. <strong>Dans cette p\u00e9riode, cette notion d&rsquo;hypertrophie de l&rsquo;espace priv\u00e9 et de d\u00e9sertification de l&rsquo;espace public se mat\u00e9rialise de mani\u00e8re extr\u00eamement pr\u00e9occupante.<\/strong> Cela nous renvoie \u00e0 cette soci\u00e9t\u00e9 \u00ab&nbsp;sans contact&nbsp;\u00bb que permet de faire advenir la prolif\u00e9ration de ces technologies, du paiement \u00ab&nbsp;sans contact&nbsp;\u00bb au t\u00e9l\u00e9travail, la t\u00e9l\u00e9-m\u00e9decine, les cours en ligne etc. Une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9charn\u00e9e, sans corps, sans vraie rencontre. \u00c0 long terme, la cons\u00e9quence de cette crise sanitaire sera peut-\u00eatre la banalisation de ce projet technocratique, la banalisation du d\u00e9sir au sein de la population d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 les consid\u00e9rations sanitaires ou hygi\u00e9nistes conduiront \u00e0 ce que la rencontre dans l&rsquo;espace physique, si importante pour cr\u00e9er de l&rsquo;action collective, soit rendue plus difficile et moins d\u00e9sirable.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p><strong>Dans cette p\u00e9riode, cette notion d&rsquo;hypertrophie de l&rsquo;espace priv\u00e9 et de d\u00e9sertification de l&rsquo;espace public se mat\u00e9rialise de mani\u00e8re extr\u00eamement pr\u00e9occupante<\/strong>.<\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>\n\u00c0\ntravers les si\u00e8cles, les pand\u00e9mies ont \u00e9t\u00e9 des moments o\u00f9 les\nmesures en mati\u00e8re de fichage des populations, de surveillance et de\ncontr\u00f4le social de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale se sont largement renforc\u00e9es,\nont \u00e9t\u00e9 exp\u00e9riment\u00e9es, perfectionn\u00e9es et souvent p\u00e9rennis\u00e9es.\nIl y a un risque tr\u00e8s fort que tous ces appareils s\u00e9curitaires\ncontre lesquels nous nous battons se trouvent une nouvelle virginit\u00e9\n\u00e0 l&rsquo;aulne de cette crise sanitaire, qu&rsquo;il y ait une acceptation\nsociale plus grande de ces technologies de surveillance, plus\nsimplement envisag\u00e9es dans un usage s\u00e9curitaire de lutte contre la\nd\u00e9linquance ou le terrorisme mais d\u00e9sormais pour garantir la\ns\u00e9curit\u00e9 sanitaire des nations. Nous devrons \u00eatre vigilants,\ncollectivement.<\/p>\n\n\n\n<p><strong> Propos recueillis et mis en forme par Olivier Grinnaert.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#sdfootnote1anc\">1<\/a>https:\/\/technopolice.fr\/<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#sdfootnote2anc\">2<\/a>Editions\n\tFayard, 2019.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#sdfootnote3anc\">3<\/a>Provence\n\tAlpes C\u00f4te d\u2019Azur.<\/p>\n\n\n\n<p>\n\t<a href=\"#sdfootnote4anc\">4<\/a>\n\tGrande entreprise fran\u00e7aise de l&rsquo;a\u00e9rospatiale et de la d\u00e9fense.<\/p>\n\n\n\n<p>\n\t<a href=\"#sdfootnote5anc\">5<\/a>\n\tInstitut National de Recherche en Informatique Appliqu\u00e9e<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#sdfootnote6anc\">6<\/a>Docteur\n\ten sciences juridiques de l&rsquo;Institut universitaire europ\u00e9en\n\t(Florence, 2006), chercheuse qualifi\u00e9e du F.N.R.S. au centre de\n\tRecherche en Information, droit et Soci\u00e9t\u00e9 (CRIDS).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#sdfootnote7anc\">7<\/a>Conf\u00e9rence\n\tau Point Culture en d\u00e9cembre 2019. Retrouvez la captation vid\u00e9o\n\tici&nbsp;: https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=GArHYcQTuuQ&amp;t=1009s<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>F\u00e9lix Tr\u00e9guer \u00e9voque avec nous les enjeux de la surveillance automatis\u00e9e dans l\u2019espace urbain, mais aussi les cons\u00e9quences que pourrait provoquer la crise sanitaire sur la mise en place de tels proc\u00e9d\u00e9s s\u00e9curitaires.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":3398,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-3383","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-uncategorized"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3383","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3383"}],"version-history":[{"count":23,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3383\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3428,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3383\/revisions\/3428"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3398"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3383"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3383"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3383"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}