{"id":3404,"date":"2020-04-21T09:10:16","date_gmt":"2020-04-21T09:10:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.gsara.be\/causestoujours\/?p=3404"},"modified":"2021-04-19T14:54:39","modified_gmt":"2021-04-19T13:54:39","slug":"la-maison-bleue-hamedine-kane","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/la-maison-bleue-hamedine-kane\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0La Maison Bleue\u00a0\u00bb. Rencontre avec l&rsquo;artiste et cin\u00e9aste Hamedine Kane"},"content":{"rendered":"\n<p><em><strong>La Maison Bleue<\/strong><\/em><strong> est le premier long m\u00e9trage de l\u2019artiste s\u00e9n\u00e9galo-mauritannien Hamedine Kane. A travers le portrait intimiste d\u2019Alpha, ami d\u2019enfance du r\u00e9alisateur, ce film questionne ces lieux inhabitables et de r\u00e9tention que sont les camps de migrants, ici la Jungle de Calais. Territoires d\u00e9shumanisants o\u00f9 surgit n\u00e9anmoins des tentatives de r\u00e9sistance comme celle mise en place par Alpha dans son projet d\u2019habitat, un lieu culturel et social construit au coeur du camp. <\/strong><em><strong>La Maison Bleue<\/strong><\/em><strong>, qu\u2019elle soit l\u2019\u0153uvre plastique d\u2019Alpha ou celle filmique d\u2019Hamedine constitue un espace au sein duquel s&rsquo;exprime la volont\u00e9 de s\u2019opposer aux assignations et aux rel\u00e9gations de ces personnes contraintes \u00e0 l\u2019immobilit\u00e9. <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>La Maison Bleue<\/strong><\/em><strong> est un documentaire produit par Tandor Productions et co-produit par le GSARA. <\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/DJ3A4875-1024x683.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Dans <\/strong><em><strong>La Maison bleue, <\/strong><\/em><strong>on d\u00e9couvre que vous avez une relation personnelle et particuli\u00e8re avec Alpha. Sans appara\u00eetre \u00e0 l\u2019image, vous \u00eates, vous-m\u00eame, partie prenante du film en constante interaction avec lui. Pouvez-vous nous raconter ce lien qui vous unit au personnage du film&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Alpha est un ami\nd&rsquo;enfance. On a grandi ensemble dans le m\u00eame village qui se trouve \u00e0\nla fronti\u00e8re s\u00e9n\u00e9galo-mauritanienne. En 2005, Alpha est parti sur\nles routes de l\u2019exil. De Dakar, il s\u2019est dirig\u00e9 vers la Syrie,\npour ensuite aller en Turquie, en Gr\u00e8ce, en Belgique et finalement,\nse retrouver \u00e0 Calais. Entretemps, j\u2019ai moi aussi \u00e9migr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, par hasard en\n\u00e9coutant la radio, j&rsquo;ai entendu Alpha. J&rsquo;ai imm\u00e9diatement reconnu\nsa voix sur France Info. Un journaliste faisait une \u00e9mission \u00e0\nCalais \u00e0 l\u2019occasion de la journ\u00e9e internationale des r\u00e9fugi\u00e9s.\nIls ont men\u00e9 une interview avec Alpha. Je n\u2019avais plus eu de\nnouvelles de lui depuis dix ans&nbsp;! Suite \u00e0 cette \u00e9mission\nradio, j&rsquo;ai entam\u00e9 des recherches sur lui et je l&rsquo;ai retrouv\u00e9 sur\nFacebook. Je lui ai \u00e9crit en lui proposant de venir lui rendre\nvisite dans la jungle de Calais.<\/p>\n\n\n\n<p>Une semaine plus tard,\nj\u2019\u00e9tais sur place. C&rsquo;\u00e9tait en 2015.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>La Maison <\/strong><\/em><em><strong>bleue<\/strong><\/em><strong>\nest votre premier long m\u00e9trage. Lorsque vous \u00eates parti pour\nretrouver Alpha dans la Jungle de Calais, aviez-vous d\u00e9j\u00e0 l\u2019id\u00e9e\nd\u2019entreprendre un  film sur Calais&nbsp;? Est-ce que vous \u00eates\narriv\u00e9 sur place, muni d\u2019une cam\u00e9ra, dans l\u2019espoir d\u2019y mener\nun projet filmique ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai effectivement\nemport\u00e9 une cam\u00e9ra avec moi. Cela faisait un moment que je\nr\u00e9fl\u00e9chissais \u00e0 r\u00e9aliser un film sur les notions de l&rsquo;exil et de\nl&rsquo;errance. Je voulais partir de mon exp\u00e9rience personnelle de\npersonne ayant \u00e9migr\u00e9. Lorsque je suis arriv\u00e9 en Belgique, j\u2019ai\ns\u00e9journ\u00e9 au centre de demandeurs d\u2019asile d\u2019Yvoir. L\u00e0-bas, j&rsquo;ai\nrencontr\u00e9 le cin\u00e9aste Benoit Mariage qui \u00e9tait en train de mettre\nen place un atelier vid\u00e9o avec les r\u00e9sidents du centre. Durant six\nmois, on a r\u00e9alis\u00e9 <em>Douche froide,<\/em> un court-m\u00e9trage\ncollectif. On a tout fait depuis l\u2019\u00e9criture, en passant par le\nrep\u00e9rage et le tournage. A la suite de cette premi\u00e8re exp\u00e9rience\nde r\u00e9alisation, une amie m&rsquo;a fil\u00e9 une cam\u00e9ra et j&rsquo;ai entrepris le\n<em>making off<\/em> du film. J&rsquo;ai d\u00e9velopp\u00e9 un rapport tr\u00e8s\nparticulier avec l&rsquo;image. On peut dire que j&rsquo;ai rencontr\u00e9 la cam\u00e9ra.\nC&rsquo;est quelque chose qui m&rsquo;a fascin\u00e9. Auparavant, j&rsquo;\u00e9tais\nbiblioth\u00e9caire. J&rsquo;ai ensuite particip\u00e9 \u00e0 plusieurs tournages \u00e0\nBruxelles et \u00e0 Louvain.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir v\u00e9cu dans\nce centre d\u2019accueil, je suis all\u00e9 habiter Quai des Charbonnages \u00e0\nBruxelles. Depuis ma fen\u00eatre, je pouvais observer ce qui se passait\ndans le centre d\u2019accueil, le Petit-Ch\u00e2teau. J&rsquo;ai \u00e9galement film\u00e9\ndepuis cet angle. C&rsquo;\u00e9tait un peu voyeur.  \n<\/p>\n\n\n\n<p>Calais m&rsquo;int\u00e9ressait comme lieu. Quand je suis arriv\u00e9 ici en Belgique, j&rsquo;ai d\u00e9couvert le syst\u00e8me des centres d&rsquo;accueil et celui de la gestion des migrants. J&rsquo;ai voulu comprendre ce qui s\u2019y passait, pourquoi nous en \u00e9tions arriv\u00e9s l\u00e0.&nbsp; Alpha rend possible l&rsquo;id\u00e9e de faire ce projet. Il \u00e9tait l\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le film nous plonge dans l\u2019\u0153uvre artistique d\u2019Alpha au sein de la Jungle de Calais. C\u2019est \u00e0 la fois un projet d\u2019habitat, un lieu culturel et de rencontre. Il est le fruit d\u2019une personnalit\u00e9 assez particuli\u00e8re qui est celle d\u2019Alpha.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Alpha est un personnage\ntr\u00e8s particulier, tr\u00e8s puissant.&nbsp;Son parcours est assez\nincroyable. Lorsqu\u2019il est parti, la Syrie n\u2019\u00e9tait pas encore en\nguerre. En r\u00e9alit\u00e9, le parcours d\u2019Alpha r\u00e9v\u00e8le toutes les\ncrises qui sont survenues ces dix derni\u00e8res ann\u00e9es&nbsp;: les\ncrises syrienne, migratoire, grecque et des camps de r\u00e9fugi\u00e9s comme\ncelui de Calais. Il s\u2019agit d\u2019un parcours \u00e9puisant tant\nphysiquement que psychologiquement. Il permet de cr\u00e9er des r\u00e9cits\nsur notre r\u00e9el, sur cette p\u00e9riode. Rien que pour cette\ndimension-l\u00e0, Alpha est un personnage tr\u00e8s int\u00e9ressant \u00e0 suivre.\nNon seulement, il arrive \u00e0 survivre \u00e0 cette \u00e9pop\u00e9e \u00e9reintante\nmais en plus, il cr\u00e9e ce lieu d\u2019habitat tr\u00e8s particulier en plein\ndans la Jungle de Calais&nbsp;! Malgr\u00e9 ce qu\u2019il a v\u00e9cu, il veut\ntout de m\u00eame continuer \u00e0 habiter le monde. Et peu importe si cela\nprend place dans un lieu tr\u00e8s pr\u00e9caire. Il cr\u00e9e ce territoire qui\nest la fois un habitat, un centre de passage, un lieu de fraternit\u00e9\net un centre culturel. Le film propose une r\u00e9flexion sur ce que veut\ndire, aujourd&rsquo;hui, habiter le monde et le partager avec les autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque j\u2019ai vu les photos du lieu sur le site de France Info et qui accompagnaient l\u2019\u00e9mission radio, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diatement fascin\u00e9 par cette case incroyable. Symbole du mode d\u2019habitat des nomades, des Peuls.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/www.gsara.be\/causestoujours\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/DJ3A4894-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3418\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/DJ3A4894-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/DJ3A4894-300x200.jpg 300w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/DJ3A4894-768x512.jpg 768w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/DJ3A4894-600x400.jpg 600w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/DJ3A4894-210x140.jpg 210w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Le film aborde les notions de territoires. La case d&rsquo;Alpha comme lieu d\u2019habitat dans un territoire inhabitable qui est la Jungle de Calais. Quelles ont \u00e9t\u00e9 vos r\u00e9flexions sur la mani\u00e8re de filmer ces lieux&nbsp;? On constate que vous avez pris des choix formels radicaux.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Pour moi, c&rsquo;est une\nquestion de regard. Les migrants sont pris dans des processus d&rsquo;exil\net d&rsquo;errance. Regroup\u00e9s dans les p\u00e9riph\u00e9ries, ils sont plac\u00e9s\ndans une sorte de mise en r\u00e9sidence surveill\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019observe et je suis\nsensible \u00e0 cette forme de rel\u00e9gation. Pour entreprendre un travail\nfilmique sur cet aspect, il faut pouvoir trouver la juste distance.\nIl faut pouvoir regarder d&rsquo;une fa\u00e7on tr\u00e8s particuli\u00e8re et faire\ndes choix tr\u00e8s drastiques. Ce n\u2019est pas parce que le film prend\nplace \u00e0 Calais qu&rsquo;il faut montrer le camp dans son ensemble. En\nplus, cela a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 fait. Tous les soirs, au journal de 20H, on\nne montrait que \u00e7a&nbsp;! Tr\u00e8s rapidement, la question formelle\ns&rsquo;est pos\u00e9e. Comment m\u2019y prendre&nbsp;? Je n\u2019allais pas courir\navec ma cam\u00e9ra partout dans la Jungle de Calais et r\u00e9colter des\nt\u00e9moignages. Il fallait que je sois seul et cr\u00e9er une relation de\nvis-\u00e0-vis, intime avec Alpha. Cela supposait de souvent filmer la\nnuit. C&rsquo;est pour cette raison que je me suis install\u00e9 avec lui\npendant plusieurs semaines.  J\u2019ai aussi d\u00e9cid\u00e9 de restreindre le\nlieu du tournage essentiellement \u00e0 la chambre et \u00e0 la cour. S\u2019est\nimpos\u00e9 le fait que la cam\u00e9ra ne devait pas sortir de cet espace-l\u00e0.\nL\u2019id\u00e9e sous-jacente \u00e9tait aussi de d\u00e9construire le camp de\nCalais en tant que territoire d&rsquo;exception. Cette histoire aurait pu\nse passer n\u2019importe o\u00f9. L\u2019important pour moi, c\u2019\u00e9tait de\nmontrer la capacit\u00e9 de ces personnes \u00e0 se soustraire des\nd\u00e9signations habituelles qu\u2019ils subissent. \n<\/p>\n\n\n\n<p>Alpha en construisant\nce lieu r\u00e9ussit par la preuve esth\u00e9tique, pratique et humaine de\nmontrer que ces personnes-l\u00e0 ne sont pas des b\u00eates. C\u2019est une\nforme de r\u00e9sistance.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La civilisation est\nb\u00e2tie sur l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;habitat. Comment habiter \u00e0 la fois un espace et\nle monde. Quand Alpha cr\u00e9e cet univers \u00e0 Calais, il annule le\nregard n\u00e9gatif. A l\u2019inverse, il construit une case qui permet la\nrelation et la rencontre. Ce marqueur civilisationnel et universel\nannihile le regard sur la couleur, sur le statut social. Il permet\nune certaine \u00e9galit\u00e9. Bien \u00e9videmment, il s\u2019agit aussi d\u2019une\nstrat\u00e9gie pour Alpha. Il a tr\u00e8s vite compris qu\u2019il pouvait se\nsauver gr\u00e2ce \u00e0 cette cr\u00e9ation. Cela r\u00e9v\u00e8le en quelque sorte une\ninjustice par rapport au reste des migrants de la Jungle qui n&rsquo;ont\npas eu cette intuition.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait conscience que\nla case avait un statut sp\u00e9cial et que cette activit\u00e9 artistique\nplairait aussi \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Il savait que tout cela mis\nensemble cr\u00e9erait un univers tr\u00e8s particulier. Cette \u0153uvre le\nprot\u00e9geait et lui permettait d&rsquo;avoir un territoire de rencontre que\nce soit avec des personnes migrantes, les voisins Calaisiens ou les\njournalistes.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, la\ncohabitation avec les Calaisiens a toujours \u00e9t\u00e9 l\u2019une des grandes\ndifficult\u00e9s auxquelles sont confront\u00e9s les r\u00e9fugi\u00e9s. Cela fait 20\nans que des r\u00e9fugi\u00e9s arrivent \u00e0 Calais. Au d\u00e9part, il y a eu les\nKosovars fuyant la guerre. Avec la crise de 2015, de nombreux\nr\u00e9fugi\u00e9s ont d\u00e9barqu\u00e9, eux aussi suite aux guerres en Syrie, en\nIrak, au Soudan et en Afghanistan. Ils arrivaient par la gare et\ns\u2019installaient au centre-ville. La mairie leur a ensuite dit de\ns\u2019installer \u00e0 l\u2019endroit actuel de la Jungle de Calais. Alpha\nfait partie des premi\u00e8res personnes install\u00e9es sur ce territoire.\nIls \u00e9taient une dizaine au d\u00e9part. A la fin, ils \u00e9taient onze\nmille&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Est-ce que d\u00e8s le d\u00e9part, Alpha pense cr\u00e9er cette utopie au sein du camp de Calais&nbsp;? Comment per\u00e7oit-il ce lieu&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je pense qu&rsquo;il y a une\nsorte de strat\u00e9gie personnelle de la part d\u2019Alpha pour pouvoir\nobtenir des papiers. Il a cette comp\u00e9tence naturelle de se\nd\u00e9brouiller avec ses mains. C&rsquo;est un b\u00e2tisseur.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s&rsquo;est aussi rendu\ncompte qu\u2019il fallait r\u00e9pondre \u00e0 des besoins sociaux, \u00e9ducatifs\net de solidarit\u00e9. Mais c\u2019est aussi une mani\u00e8re de s&rsquo;approprier le\npouvoir de l&rsquo;int\u00e9rieur. Il ne le reconna\u00eet pas mais il a quelques\nvell\u00e9it\u00e9s de pouvoir. Il n\u2019agit pas de mani\u00e8re totalement\nd\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e. C&rsquo;est aussi calcul\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;int\u00e9r\u00eat de ce film\nest d&rsquo;annuler les clich\u00e9s par rapport \u00e0 ces personnes que sont les\nmigrants, les exil\u00e9s. C&rsquo;est aussi affirmer que m\u00eame dans des lieux\naussi pr\u00e9caires et fragiles que la Jungle de Calais, les sentiments\nhumains, les animosit\u00e9s, les d\u00e9sirs, les amours, les conflits se\nremettent tout de suite en place. C&rsquo;est la preuve que ce ne sont pas\ndes personnes \u00e0 part. Qu&rsquo;importe la difficult\u00e9 du lieu, sa\nfragilit\u00e9, l&rsquo;organisation sociale rena\u00eet tr\u00e8s rapidement. On y\nobserve autant les jeux de pouvoir, les positionnements, les\nrelations d&rsquo;int\u00e9r\u00eat que la solidarit\u00e9, la capacit\u00e9 \u00e0 se\nsurpasser, \u00e0 reprendre du pouvoir sur soi-m\u00eame, de s&rsquo;organiser en\ntant que communaut\u00e9, de faire face \u00e0 l&rsquo;agression, de se soustraire\n\u00e0 tout d\u00e9signation.<\/p>\n\n\n\n<p>Alpha cr\u00e9\u00e9 une \u00e9cole,\nun atelier d&rsquo;artiste. Il organisait des expositions, il avait cr\u00e9\u00e9\nune petite boutique. Il faisait la cuisine, il organisait des\nprojections. La maison bleue fonctionnait comme un centre culturel.\nIl y en avait deux ou trois au total dans Calais et ils se faisaient\nune guerre de concurrence. Chaque centre culturel voulait avoir le\nmeilleur profil philanthropique. Toute mon attention \u00e9tait\nconcentr\u00e9e sur ces enjeux de pouvoir, de positionnement,\nd&rsquo;organisation qui permettent de se r\u00e9approprier une certaine\nlibert\u00e9. D\u2019observer ce qui allait se d\u00e9cider sachant que ces\npersonnes ont \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9es sur ce territoire, assign\u00e9es \u00e0 y\nrester. Il \u00e9tait dont int\u00e9ressant de voir comment des personnes se\nle r\u00e9approprient et j\u2019esp\u00e8re que le film montre cette dynamique.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Alpha vous sollicite tr\u00e8s souvent et vous devenez, peut-\u00eatre \u00e0 votre insu, un personnage du film avec qui il interagit sans cesse.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il y a cette s\u00e9quence de la projection durant laquelle il devient comme fou et veut que tout le monde s&rsquo;en aille. Il a peur de voir les flics d\u00e9barquer. Il est hyper parano et voit partout des agents des renseignements g\u00e9n\u00e9raux. Il est vrai qu&rsquo;il y en avait mais pas autant qu\u2019il le pensait. D\u2019une certaine mani\u00e8re, j\u2019aimais bien ces moments lorsqu\u2019il d\u00e9raillait et \u00e9tait un peu diff\u00e9rent que dans son jeu habituel de position. Dans l\u2019absolu, Alpha est un personnage particulier. A la fois col\u00e9rique, dou\u00e9, \u00e9nergique et parano\u00efaque. Il a une haute estime de lui-m\u00eame, ce qui est assez particulier \u00e0 Calais \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019on tente \u00e0 tout prix de retirer cette dignit\u00e9 aux migrants, en les amenant \u00e0 vivre dans ces lieux. Alpha est tout l&rsquo;inverse.<\/p>\n\n\n\n<p>Je passais beaucoup de\ntemps \u00e0 g\u00e9rer ses \u00e9motions et \u00e0 le calmer. Je devais canaliser\ntoutes ses \u00e9nergies, ses col\u00e8res, son enthousiasme. On a tous un\nami comme Alpha \u00e0 la fois col\u00e9rique et g\u00e9nial. Aujourd&rsquo;hui, les\nchoses sont un peu compliqu\u00e9es entre nous et on ne se parle plus.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La question du r\u00e9cit sur la migration est quelque chose d\u2019extr\u00eamement probl\u00e9matique. Les personnes ayant \u00e9migr\u00e9 sont tout le temps sollicit\u00e9es et somm\u00e9es de raconter leur parcours alors qu\u2019ils ont v\u00e9cu des choses extr\u00eamement dures durant leur p\u00e9riple. Dans le film, on observe la mise en place d\u2019un dispositif particulier au moment o\u00f9 Alpha raconte son exil.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai moi aussi \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 ce probl\u00e8me du r\u00e9cit en tant que personne ayant \u00e9migr\u00e9. Alpha \u00e9tait une aubaine pour moi. Certes, j&rsquo;\u00e9tais tr\u00e8s content de retrouver mon ami d&rsquo;enfance mais il me permettait aussi d\u2019exorciser certaines choses et c\u2019est pour cette raison que j\u2019ai d\u00e9barqu\u00e9 chez lui avec une cam\u00e9ra. Pour la premi\u00e8re fois, je pouvais regarder, \u00eatre dans une position ext\u00e9rieure. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas mon corps qui subissait cet enfermement, cette promiscuit\u00e9 avec des gens que tu ne connais pas, \u00e0 vivre avec une sorte de gestion de crise quotidienne. L\u00e0, je pouvais observer quelqu&rsquo;un qui vivait cela et avec qui j&rsquo;avais une relation tr\u00e8s particuli\u00e8re. La question des r\u00e9cits est tr\u00e8s difficile \u00e0 poser dans le sens o\u00f9 cela convoque des choses tellement intimes et puissantes. <\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9cit d\u2019exil d\u2019Alpha s\u2019\u00e9tale sur dix ans. On n\u2019imagine m\u00eame pas tout ce qu&rsquo;il a d\u00fb vivre. \u00c7a ne sert \u00e0 rien d&rsquo;essayer de le restituer au cin\u00e9ma ou dans la litt\u00e9rature ou ailleurs. Pour moi, c&rsquo;est impossible. Cela ne pouvait se faire que d&rsquo;une fa\u00e7on d\u00e9tourn\u00e9e, fragile, accidentelle, intuitive. Le r\u00e9cit ne peut \u00eatre que sp\u00e9culatif. Je n\u2019oblige pas Alpha \u00e0 me raconter son histoire. Je devine ce qu&rsquo;il a v\u00e9cu. M\u00eame si je n&rsquo;ai pas fait le m\u00eame parcours que lui, je devine ce qu&rsquo;il a d\u00fb vivre comme vexation, comme honte. Des choses qui sont difficiles \u00e0 partager. On a honte de notre humanit\u00e9. Je n\u2019ai rien demand\u00e9 \u00e0 Alpha. J&rsquo;\u00e9tais juste l\u00e0. Il a racont\u00e9 son histoire naturellement.  <\/p>\n\n\n\n<p>La seule chose que je\nlui disais c&rsquo;\u00e9tait : \u00ab\u00a0<em>n&rsquo;oublie pas que je suis en train de\nte filmer et que c&rsquo;est \u00e0 toi de raconter ce que tu as envie de\nraconter<\/em>\u00ab\u00a0. A un moment, il oublie la pr\u00e9sence de la cam\u00e9ra\net il est avec moi, avec son ami. Finalement, il met en place ce\ndispositif de chanson. Moi, je cr\u00e9e juste les conditions d&rsquo;\u00e9coute.\nC&rsquo;est lui qui d\u00e9cide \u00e0 quel moment \u00e7a commence et \u00e0 quel moment\n\u00e7a s&rsquo;arr\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>On a l&rsquo;impression que le tournage du film s\u2019\u00e9tale sur une semaine car il y a une ambiance de huis clos, de confinement. On perd la notion du temps et du lieu. On oublie qu&rsquo;on est dans le camp de Calais. On annule le temps et l&rsquo;espace. C&rsquo;est la sp\u00e9cificit\u00e9 du tournage et qui aussi se poursuit dans le montage.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Tout le film tourne\nautour d&rsquo;Alpha. C&rsquo;est comme une sorte de plan s\u00e9quence et on a\nl\u2019impression que le tournage s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 durant 24 heures ou\nune semaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Roberto Ayllon, le\nmonteur, a eu cette id\u00e9e de d\u00e9voiler petit \u00e0 petit le lieu. Moi,\nje ne savais plus. Je n&rsquo;\u00e9tais plus capable d\u2019avoir des id\u00e9es sur\nle film. Roberto a tout compris et il a tr\u00e8s vite saisi mes\nintentions.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>On apprend aussi dans le film qu\u2019Alpha et vous-m\u00eame avez une histoire familiale similaire en lien avec l&rsquo;histoire fran\u00e7aise. Pourtant \u00e7a n&rsquo;a jamais jou\u00e9 en votre faveur pour l&rsquo;obtention de papiers.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Tout comme mon p\u00e8re, son p\u00e8re et son grand-p\u00e8re ont servi dans l&rsquo;arm\u00e9e coloniale durant les deux guerres mondiales. Je n\u2019ai jamais eu l&rsquo;id\u00e9e que ce pass\u00e9 familial pourrait nous aider \u00e0 obtenir les papiers. Ces soldats de l&rsquo;arm\u00e9e coloniale ont \u00e9t\u00e9 revers\u00e9s dans l&rsquo;arm\u00e9e nationale.&nbsp;Mon p\u00e8re \u00e9tait parti combattre au Niger durant la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale. Il y avait un effort de guerre \u00e0 fournir. Il n\u2019a jamais cru que la France lui devait quelque chose en retour.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Votre film montre la mani\u00e8re d&rsquo;habiter ces lieux qui sont par essence inhabitables, d\u00e9shumanisants. Alpha essaie de recr\u00e9er de l&rsquo;humanit\u00e9 au sein de ce non-lieu. Vous proposez une autre m\u00e9moire du camp de Calais, avec d&rsquo;autres plans et avec une image qui a un autre statut que celle t\u00e9l\u00e9visuelle prise sur le vif.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p> Au final,\nm\u00eame si on a tout d\u00e9truit avec des buldozers, cette m\u00e9moire du\ncamp fait partie de nous. L&rsquo;image donn\u00e9e de ces personnes et de ces\nlieux s&rsquo;imprime dans la conscience collective. On nous l\u2019a servie\ntous les jours \u00e0 20H. Les politiques ont utilis\u00e9 ces images comme\noutil de manipulation pour faire peur, pour gagner des voix. \n<\/p>\n\n\n\n<p>Ces lieux\nsont charg\u00e9s du v\u00e9cus de ces personnes. Cette violence nous regarde\naussi. Alors que les images t\u00e9l\u00e9visuelles \u00e9tablissent une distance\navec les migrants, j\u2019ai voulu faire l\u2019inverse. Je suis content\nd\u2019avoir film\u00e9, par exemple, le moment durant lequel on voit Alpha\nprendre soin du sol alors que sa maison est d\u00e9construite. Au m\u00eame\nmoment, on voit, en arri\u00e8re plan, deux hommes en train de se coiffer\ndevant un miroir. Il y a quelque chose d\u2019irrationnel dans ce geste\nface \u00e0 la situation de d\u00e9molition du camp de Calais mais qui est\naussi extr\u00eamement universel et humain. \n<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le film conclue sur cette situation irrationnelle \u00e0 savoir la destruction d\u2019un lieu tout en sauvegardant une partie qui est la case d&rsquo;Alpha. Elle est ensuite envoy\u00e9e dans des mus\u00e9es pour \u00eatre expos\u00e9e dans le monde entier. <\/strong> <strong>La derni\u00e8re s\u00e9quence du film est tr\u00e8s r\u00e9v\u00e9latrice de l\u2019absurdit\u00e9 de nos soci\u00e9t\u00e9 lorsque Alpha d\u00e9clare \u00ab\u00a0<\/strong><em><strong>Moi je reste ici mais c&rsquo;est la maison qui va \u00e0 Paris<\/strong><\/em><strong>\u00ab\u00a0. Comment accepter ce statut de personne qui vit dans un bidon-ville alors que ses oeuvres voyagent dans le monde entier&nbsp;?<\/strong>  <\/p>\n\n\n\n<p>Alpha a\nfait plusieurs expositions en Angleterre et \u00e0 Paris. On lui\ndemandait de proposer des \u0153uvres d\u2019art alors qu\u2019il vivait dans\nle camps de Calais. A un moment, Alpha a commenc\u00e9 \u00e0 se demander si\nsa maison ne pourrait pas aussi \u00eatre comprise comme une \u0153uvre,\nfaisant partie de son travail artistique. Je lui ai r\u00e9pondu qu\u2019il\ndevait l\u2019utiliser comme objet d\u2019art. On a fait ensemble une\nexposition \u00e0 Bruxelles, \u00e0 l\u2019ancienne Quincaillerie des temps\npr\u00e9sents. Il a reconstruit sa maison \u00e0 l\u2019identique car \u00e0 ce\nmoment-l\u00e0, il vivait toujours dans la Jungle. L\u2019exposition a eu\nbeaucoup de succ\u00e8s. \n<\/p>\n\n\n\n<p>Effectivement,\ncette situation est complexe. Pendant qu&rsquo;Alpha \u00e9tait \u00e0 Calais, il y\na eu plusieurs expositions \u00e0 Londres et il ne pouvait pas s\u2019y\nrendre. Lorsqu\u2019on a d\u00e9moli le camp, la maison est all\u00e9e \u00e0 Paris,\n\u00e0 Londres et un peu partout dans le monde. Cette phrase d&rsquo;Alpha est\naussi un constat, celui que sa maison est plus accept\u00e9e que\nlui.&nbsp;Elle r\u00e9v\u00e8le une s\u00e9ries de probl\u00e9matiques et notamment\ncelles que les marchandises ont plus de valeur que les \u00eatre humains.\nAlpha prononce cette phrase \u00e0 la fin du film de mani\u00e8re spontan\u00e9e\nmais elle condense en elle seule toute l\u2019absurdit\u00e9 de la condition\ndans laquelle il se trouve. Pendant dix ans, il a \u00e9t\u00e9 est enferm\u00e9\ndans des territoires, il a d\u00fb prendre des risques \u00e9normes alors que\nsa case a acquis un statut artistique et traverse d\u00e9sormais toutes\nles fronti\u00e8res.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Qu&rsquo;est devenu Alpha depuis le d\u00e9mant\u00e8lement de la Jungle de Calais ?&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il vit \u00e0 Paris et m\u00e8ne toujours une pratique artistique. Il a r\u00e9cemment expos\u00e9 \u00e0 Beaubourg. Il fait d\u00e9sormais partie d&rsquo;un collectif d&rsquo;artistes en exil \u00e0 Paris en lien avec le mus\u00e9e des migrations. Il a obtenu des papiers en France et a d\u00e9sormais un statut de r\u00e9fugi\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Propos recueillis par Aur\u00e9lie Ghalim<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Maison Bleue est le premier long m\u00e9trage de l\u2019artiste s\u00e9n\u00e9galo-mauritannien Hamedine Kane. 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