{"id":3433,"date":"2020-06-30T12:52:56","date_gmt":"2020-06-30T12:52:56","guid":{"rendered":"https:\/\/www.gsara.be\/causestoujours\/?p=3433"},"modified":"2020-10-20T09:49:30","modified_gmt":"2020-10-20T09:49:30","slug":"teghadez-agadez-entretien-avec-morgane-wirtz","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/teghadez-agadez-entretien-avec-morgane-wirtz\/","title":{"rendered":"Teghadez Agadez &#8211; Entretien avec Morgane Wirtz"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Pendant vingt ans, Andr\u00e9 a gagn\u00e9 sa vie en organisant le transport de migrants entre Agadez, au Niger et Sabha, en Libye. Pour lui, comme pour une large partie de la population d\u2019Agadez, la travers\u00e9e du Sahara repr\u00e9sentait un secteur-cl\u00e9 de l\u2019\u00e9conomie. Mais depuis 2016, et avec le soutien financier de l\u2019Union europ\u00e9enne, le Niger a introduit une loi r\u00e9primant toute activit\u00e9 \u00e9conomique li\u00e9e \u00e0 la migration illicite. Depuis, Andr\u00e9 se bat pour continuer \u00e0 travailler dans l\u2019ill\u00e9galit\u00e9, avec les d\u00e9rives que cela implique.<br>Nous le suivons dans les rues d\u2019Agadez et rencontrons Fifty, Boubacar, Mudatheir et Myriam, quatre personnes, qui, pour des raisons tr\u00e8s vari\u00e9es, ont d\u00e9cid\u00e9 de quitter leur pays \u00e0 la recherche d\u2019une vie meilleure. Leur parcours est sem\u00e9 d\u2019embuches, de d\u00e9tours, de moments d\u2019attente. Boubacar, Fifty et Mudatheir ont tous trois fui la Libye apr\u00e8s y avoir \u00e9t\u00e9 incarc\u00e9r\u00e9s, tortur\u00e9s et vendus comme esclaves. Myriam, qui vient du Nigeria, n\u2019a pas voulu courir ce risque et a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 s\u2019arr\u00eater quelque temps \u00e0 Agadez, avant de retourner \u00e0 Lagos. C\u2019est la prostitution qui lui a permis de mettre suffisamment de c\u00f4t\u00e9 pour ne pas rentrer les mains vides. Moi, je suis venue \u00e0 Agadez de mon plein gr\u00e9. Qu\u2019est-ce qui justifie que ceux qui ont un passeport Shengen peuvent se d\u00e9placer plus librement que les autres ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Rencontre avec la journaliste et r\u00e9alisatrice Morgane Wirtz<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p><strong>En tant que journaliste vous couvrez la question migratoire pour diff\u00e9rents m\u00e9dias. <em>Teghadez Agadez<\/em> est votre premier film qui t\u00e9moigne de la r\u00e9pression migratoire dans la ville d\u2019Agadez au Niger. Pour quelle(s) raison(s) avez-vous choisi de r\u00e9aliser un film sur ce th\u00e8me&nbsp;? <\/strong> <\/p>\n\n\n\n<p> En avril 2017, j\u2019ai lu dans <em>Le <\/em>Monde un article sur l&rsquo;esclavage en Libye. J&rsquo;ai appel\u00e9 Ibrahim Diallo, un ami journaliste Nig\u00e9rien que j&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9 \u00e0 Agadez. Je lui ai propos\u00e9 qu\u2019on r\u00e9alise ensemble un documentaire sur les personnes migrant d\u2019Agadez vers la Libye. Je suis arriv\u00e9e pour entreprendre le tournage de ce film en septembre 2017, au moment o\u00f9 la migration, auparavant autoris\u00e9e au Niger, \u00e9tait devenue ill\u00e9gale. Il n\u2019\u00e9tait plus possible de suivre, en tant qu\u2019europ\u00e9en et accompagn\u00e9 d\u2019une escorte, les migrants jusqu&rsquo;en Libye. Escorter des migrants \u00e9tait devenu ill\u00e9gal. \u00catre passeur \u00e9tait devenu ill\u00e9gal.  <\/p>\n\n\n\n<p> La fronti\u00e8re avec la Libye \u00e9tait ferm\u00e9e \u00e0 ce moment-l\u00e0. En raison des groupes terroristes qui op\u00e8rent au Sahel, les Occidentaux n&rsquo;ont pas le droit de circuler sans escorte militaire dans le d\u00e9sert.  <\/p>\n\n\n\n<p> \u00c9tant donn\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait interdit d\u2019aller au-del\u00e0 d\u2019Agadez, j&rsquo;ai d\u00e9cid\u00e9 de rester sur place et de filmer la r\u00e9pression de la migration et ses impacts sur la ville. Depuis longtemps, je voulais montrer les passeurs et les migrants comme des personnes, loin des clich\u00e9s que v\u00e9hiculent les m\u00e9dias. J&rsquo;ai opt\u00e9 pour rester sur place et aller \u00e0 la rencontre de celles et ceux que l&rsquo;on retrouve dans le film.<\/p>\n\n\n\n<p>\n<strong>Avant\nd\u2019entreprendre la r\u00e9alisation de ce documentaire, vous aviez d\u00e9j\u00e0\npass\u00e9 un temps relativement long au Niger dans le cadre de votre\nm\u00e9tier de journaliste. Comment avez-vous r\u00e9ussi \u00e0 filmer une\nactivit\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e comme ill\u00e9gale&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p> Apr\u00e8s mes \u00e9tudes de journalisme \u00e0 l&rsquo;IHECS, j&rsquo;ai entrepris un stage au GRIP (Groupe de recherche et d&rsquo;information sur la paix et la s\u00e9curit\u00e9). J\u2019ai suivi l&rsquo;actualit\u00e9 de cinq pays africains pendant trois mois. Parmi ces pays, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 interpell\u00e9 par le Niger et les enjeux g\u00e9ostrat\u00e9giques autour de ce pays. En 2015, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de m\u2019y rendre afin de r\u00e9aliser cinq reportages \u00e9crits. Je suis all\u00e9e dans le sud du pays \u00e0 Niamey. J\u2019ai aussi \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur o\u00f9 vivent les Peuls et ensuite, \u00e0 Agadez o\u00f9 j\u2019ai rencontr\u00e9 le journaliste Ibrahim Diallo.  <\/p>\n\n\n\n<p> Ibrahim est directeur d&rsquo;un journal et d&rsquo;une radio. Il a soutenu mon projet de film et j\u2019ai pu installer mon lit sur le toit de sa radio. Au d\u00e9but, j&rsquo;ai pris mes marques. J&rsquo;ai rencontr\u00e9 Adoum Moussa qui est fixeur comme Ibrahim. Le \u00ab\u00a0fixeur\u00a0\u00bb est un guide pour journalistes. Les envoy\u00e9s sp\u00e9ciaux appellent un fixeur pour pouvoir rencontrer, par exemple, des passeurs, des migrants, la police, des trafiquants&#8230;etc. Le fixeur va prendre contact avec toutes ces personnes. De cette mani\u00e8re, un reporter peut aller dans un pays, r\u00e9aliser un reportage et convoquer le point de vue de plusieurs intervenants. Ibrahim est \u00e0 la fois journaliste et fixeur ce qui est une situation assez fr\u00e9quente. Avec Adoum, on a commenc\u00e9 \u00e0 travailler sur le projet de film. J&rsquo;avais besoin de rencontrer des migrants et il m&rsquo;a introduite aupr\u00e8s de Fifty. Il a film\u00e9 une bonne partie du film. On est rest\u00e9s une semaine chez Fifty et Boubacar. Ensuite, j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 chercher un passeur. A Agadez, c&rsquo;\u00e9tait assez facile de rencontrer un passeur \u00e9tant donn\u00e9 que beaucoup de personnes ont exerc\u00e9 ce m\u00e9tier. Aujourd\u2019hui, c\u2019est devenu plus compliqu\u00e9. Apr\u00e8s en avoir vu plusieurs, j\u2019ai rencontr\u00e9 Andr\u00e9 et je lui ai demand\u00e9 de pouvoir travailler avec lui, de pouvoir le suivre en brousse. Par la suite, j&rsquo;ai rencontr\u00e9 Myriam via Adoum que j\u2019ai suivie pendant une semaine. Trois mois plus tard, les Soudanais sont arriv\u00e9s par millier \u00e0 Agadez. Ils arrivaient tous de la Libye qu\u2019ils fuyaient. Ils avaient \u00e9t\u00e9 victimes d&rsquo;esclavage ou de maltraitance et cherchaient \u00e0 \u00eatre en s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 Agadez. C&rsquo;est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 d\u2019ajouter cette dimension dans le film. J&rsquo;ai \u00e9galement couvert l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement pour Le Point et l&rsquo;AFP. Je me suis rendue dans le ghetto o\u00f9 habitaient les Soudanais. Aujourd\u2019hui, ils sont regroup\u00e9s dans un camp de r\u00e9fugi\u00e9s \u00e0 15 km de la ville. Je suis rest\u00e9e \u00e0 Agadez pour travailler en tant que journaliste sur d&rsquo;autres projets. D\u00e8s que j&rsquo;avais l&rsquo;occasion, je continuais \u00e0 travailler sur le projet de film, je rajoutais des sc\u00e8nes, des moments qui me manquaient dans le documentaire.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image is-resized\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.gsara.be\/causestoujours\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/TeghadezAgadez_MorganeWitz__1.100.1-1024x576.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3515\" width=\"700\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/TeghadezAgadez_MorganeWitz__1.100.1-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/TeghadezAgadez_MorganeWitz__1.100.1-300x169.jpg 300w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/TeghadezAgadez_MorganeWitz__1.100.1-768x432.jpg 768w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/TeghadezAgadez_MorganeWitz__1.100.1-600x338.jpg 600w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/TeghadezAgadez_MorganeWitz__1.100.1-210x118.jpg 210w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/TeghadezAgadez_MorganeWitz__1.100.1.jpg 1920w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>\n<strong>Combien\nde temps a dur\u00e9 le tournage&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p> On peut dire que le tournage a dur\u00e9 un an et trois mois depuis les premi\u00e8res prises de vues jusqu\u2019aux derni\u00e8res. Pendant trois mois, j\u2019ai beaucoup tourn\u00e9 mais le projet a \u00e9t\u00e9 bloqu\u00e9 \u00e0 plusieurs moments car il manquait des fonds pour financer la postproduction. J&rsquo;ai film\u00e9 pendant six mois et puis je suis rentr\u00e9e en Belgique pour entreprendre un pr\u00e9-montage. Je me suis rendue compte qu&rsquo;il manquait de la mati\u00e8re comme, par exemple, les images des v\u00e9hicules confisqu\u00e9s, de la ville et, surtout, des images qui t\u00e9moignent des cons\u00e9quences \u00e9conomiques de la criminalisation de la migration. Au total, je suis rest\u00e9e deux ans \u00e0 Agadez.<\/p>\n\n\n\n<p>\n<strong>Le\nfilm est aussi un portrait <\/strong><strong>d\u2019Agadez<\/strong><strong>.\nComment <\/strong><strong>la\npercevez-vous<\/strong><strong>\n? <\/strong>\n<\/p>\n\n\n\n<p> Agadez est une ville tr\u00e8s accueillante. Elle a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e au XI\u00e8me si\u00e8cle et elle \u00e9tait \u2013 et l\u2019est toujours &#8211; un \u00ab&nbsp;port&nbsp;\u00bb commercial \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e ou \u00e0 la sortie du d\u00e9sert. Au Moyen-\u00c2ge, des routes commerciales reliaient l&rsquo;Afrique de l&rsquo;Ouest au bassin m\u00e9diterran\u00e9en en passant par Agadez. Aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est la m\u00eame chose. En plus du transport des marchandises, une route de la migration s\u2019est, petit \u00e0 petit, constitu\u00e9e. Je crois que c&rsquo;est aussi pour cette raison qu\u2019Agadez est une ville extr\u00eamement accueillante car elle a, tout au long de son histoire, \u00e9t\u00e9 un lieu de passage pour les voyageurs. Agadez signifie \u00ab&nbsp;Je te rends visite&nbsp;\u00bb. Elle est synonyme d\u2019accueil, d\u2019hospitalit\u00e9 et c&rsquo;est pour cette raison que j\u2019ai nomm\u00e9 le film <em>Thegadez Agadez<\/em> qui signifie \u00ab&nbsp;Je te rends visite \u00e0 Agadez&nbsp;\u00bb en&nbsp;Tamasheq, la langue touar\u00e8gue.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image is-resized\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.gsara.be\/causestoujours\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/TeghadezAgadez_MorganeWitz__1.113.1-1024x576.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3505\" width=\"700\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p> Pendant deux ans, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 extr\u00eamement bien accueillie dans tout le Niger et je voulais traduire en image cette hospitalit\u00e9. Agadez a une esth\u00e9tique particuli\u00e8re. Le mat\u00e9riel utilis\u00e9 pour les maisons est un m\u00e9lange compos\u00e9 de terre, de paille et d&rsquo;eau. Les maisons ont la m\u00eame couleur que la terre en fonction des heures de la journ\u00e9e et du changement de lumi\u00e8re. Cette ville se trouve au milieu de nul part et il existe une seule route qui m\u00e8ne vers Agadez. Les autres chemins sont des chemins de sable. Il y a un calme rassurant qui r\u00e8gne sur cette ville du d\u00e9sert. Je voulais que la ville soit un personnage \u00e0 part enti\u00e8re du film et que l\u2019on per\u00e7oive son esth\u00e9tique.  <\/p>\n\n\n\n<p>\n<strong>Dans\nle film, on ressent une certaine nostalgie par rapport \u00e0 un temps\nr\u00e9volu. Quelle \u00e9volution avez-vous pu observer au niveau de la\nville et de ses habitants depuis que la migration est criminalis\u00e9e&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p> Agadez est depuis toujours une ville du commerce, de passage entre le Maghreb et l&rsquo;Afrique de l&rsquo;Ouest. Pendant longtemps, c&rsquo;\u00e9tait une grande ville touristique et elle a \u00e9t\u00e9 une \u00e9tape sur la route du Paris-Dakar. Elle \u00e9tait aussi fr\u00e9quent\u00e9e dans le cadre de trek dans le d\u00e9sert nig\u00e9rien. En 2010, il y a eu une attaque et des Fran\u00e7ais on \u00e9t\u00e9 retenu comme otages (Areva). Depuis lors, le Quai d&rsquo;Orsay a plac\u00e9 le nord du Niger en zone rouge. \u00c9norm\u00e9ment de gens vivaient du tourisme en tant que chauffeur, cuisinier, tour op\u00e9rateur, artisan, etc. Toutes ces personnes ont d\u00fb se reconvertir dans une autre activit\u00e9. Mouammar Khadafi avait des accords avec l&rsquo;Union europ\u00e9enne pour garder les migrants en Libye. Quand l&rsquo;Otan a eu l&rsquo;autorisation de bombarder la Libye, Khadafi a alors dit qu&rsquo;il arr\u00eaterait de les retenir. Cela entrain\u00e9 l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un grand nombre de migrants \u00e0 Agadez et on a observ\u00e9 une reprise \u00e9conomique. Ceux qui travaillaient dans le tourisme se sont reconvertis dans le transport de migrants. Au final, il s&rsquo;agit de conduire une voiture dans le d\u00e9sert. Ce sont des nomades qui aiment et connaissent le d\u00e9sert. Par ailleurs, les candidats \u00e0 la migration ne veulent pas forc\u00e9ment aller en Europe. Beaucoup partent travailler dans les mines d&rsquo;or qui se trouvent au nord du d\u00e9sert, dans le nord du Niger. A cause du Quai d&rsquo;Orsay, les touristes ne viennent plus et \u00e0 cause de la loi 2015-36, le travail li\u00e9 \u00e0 la migration est devenu ill\u00e9gal. Un grand site d&rsquo;or dans le nord a \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9 par le gouvernement pour des raisons de s\u00e9curit\u00e9 et d\u2019hygi\u00e8ne mais aussi parce qu\u2019il \u00e9tait utilis\u00e9 par des passeurs comme un endroit o\u00f9 s\u2019arr\u00eater avant de traverser la fronti\u00e8re pour se rendre en Libye. Aujourd\u2019hui, les Agadeziens sont en col\u00e8re car on leur coupe des sources de revenus. La plupart des jeunes n\u2019ont pas d&rsquo;opportunit\u00e9 d&#8217;emploi. C&rsquo;est une r\u00e9gion o\u00f9 les groupes terroristes deviennent de plus en plus puissants et recrutent facilement ces jeunes sans perspective d\u2019avenir. Parmi eux, un grand nombre part travailler p\u00e9riodiquement en Libye une fois que la saison des r\u00e9coltes au Niger se termine.  <\/p>\n\n\n\n<p> <strong>Que dit pr\u00e9cis\u00e9ment la loi interdisant la migration et quelles sont ses cons\u00e9quences sur la vie des Agadeziens? <\/strong><br> <br> Elle interdit toute activit\u00e9s \u00e9conomiques li\u00e9es \u00e0 la migration. Donc elle ne concerne pas uniquement les passeurs. Il y a ceux qui, par exemple, logeaient les migrants. Une panoplie de m\u00e9tiers li\u00e9s \u00e0 la migration ont disparus. Les passeurs sont ceux qui organisent ton voyage, ils sont en lien avec d&rsquo;autres passeurs. Par exemple, tu es de Dakar et tu veux aller jusqu\u2019\u00e0 Rome. Ton passeur de Dakar est en lien avec ton passeur de Ouagadougou qui est en lien avec celui de Niamey, lui aussi connect\u00e9 \u00e0 celui d&rsquo;Agadez et puis de Sebha (Libye), de Tripoli et enfin de Lampedusa. Il y a aussi ceux qu\u2019on appelle les \u00ab\u00a0coxeurs\u00a0\u00bb. Lorsque tu arrives \u00e0 la gare, ils viennent te chercher pour t&#8217;emmener dans le ghetto. Ils s\u2019occuperont d\u2019aller changer ton argent, de ton accueil. Il y a \u00e9galement les chauffeurs, les chefs de ghetto qui sont, en r\u00e9alit\u00e9, des migrants occupant cette fonction le temps de se faire un peu d&rsquo;argent pour pouvoir continuer leur voyage. Ils sont responsables, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du ghetto, de pr\u00e9parer \u00e0 manger pour les autres migrants. Ils doivent aussi aller faire des courses avant le d\u00e9part pour acheter des couvertures, des cagoules, des gants pour se prot\u00e9ger du sable dans le d\u00e9sert. Ceux \u00e0 qui appartiennent le ghetto per\u00e7oivent un loyer. Il y a aussi ceux qui louent leur voiture pour la migration, qui fabriquent les bidons pour transporter l&rsquo;eau, des cagoules, etc. Sans oublier les restaurateurs.&nbsp;Toutes ces activit\u00e9s sont d\u00e9sormais interdites.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image is-resized\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.gsara.be\/causestoujours\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/TeghadezAgadez_MorganeWitz__1.20.1-1024x576.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3513\" width=\"700\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/TeghadezAgadez_MorganeWitz__1.20.1-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/TeghadezAgadez_MorganeWitz__1.20.1-300x169.jpg 300w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/TeghadezAgadez_MorganeWitz__1.20.1-768x432.jpg 768w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/TeghadezAgadez_MorganeWitz__1.20.1-600x338.jpg 600w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/TeghadezAgadez_MorganeWitz__1.20.1-210x118.jpg 210w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/TeghadezAgadez_MorganeWitz__1.20.1.jpg 1920w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Pour quelle(s) raisons l\u2019\u00c9tat nig\u00e9rien s&rsquo;attache-t-il \u00e0 criminaliser toute activit\u00e9 en lien avec la migration ?&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p> En 2013, il y a eu un accident et 92 personnes sont mortes de soif dans le d\u00e9sert. Il s\u2019agissait principalement de femmes et d\u2019enfants. Cet \u00e9v\u00e9nement a fortement choqu\u00e9 l&rsquo;opinion publique. C&rsquo;\u00e9taient des Nig\u00e9riens qui partaient vers l&rsquo;Alg\u00e9rie. Suite \u00e0 cet incident tragique, le Niger a vot\u00e9 une loi pour interdire toute activit\u00e9 \u00e9conomique li\u00e9e \u00e0 la migration. Mais il ne l&rsquo;a pas mise en application et il n\u2019y a jamais eu de r\u00e9elle politique de r\u00e9pression de la migration. En novembre 2015, s\u2019est tenu le sommet de la Valette qui a r\u00e9uni l&rsquo; Union europ\u00e9enne et les dirigeants Africains pour d\u00e9cider d\u2019une politique de la migration. Cela correspondait au moment durant lequel on parlait de \u00ab&nbsp;crise migratoire&nbsp;\u00bb. L&rsquo;Union europ\u00e9enne a mis 1,8 milliard d&rsquo;euros sur la table pour que les pays africains, et en particulier le Niger, l\u2019aident \u00e0 lutter contre la migration. C\u2019est \u00e0 partir de ce moment-l\u00e0 que le Niger a r\u00e9prim\u00e9 la migration et que les passeurs ont \u00e9t\u00e9 jet\u00e9s en prison.  <\/p>\n\n\n\n<p> <strong>Est-ce que l\u2019une des raisons premi\u00e8res, \u00e0 travers ce film, \u00e9tait de d\u00e9construire l&rsquo;image m\u00e9diatique, g\u00e9n\u00e9ralement n\u00e9gative, de la figure du passeur ?&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\nC&rsquo;\u00e9tait\nimportant pour moi. Je suis partie avec cette question : \u00ab&nbsp;Pourquoi\nje peux venir aussi facilement au Niger alors que celles et ceux qui\nm\u2019accueillent ont tant de mal \u00e0 venir chez moi ?&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p> Pourquoi un passeur est toujours per\u00e7u comme une personne dangereuse ? En soit, c&rsquo;est quelqu\u2019un qui te conduit d&rsquo;un point A \u00e0 un point B. Quelle est la diff\u00e9rence entre un passeur et un chauffeur de train ? Il est vrai que le passeur te m\u00e8ne vers un endroit dangereux comme, par exemple, la Libye. N\u00e9anmoins, le pilote d&rsquo;avion ne soucie pas de savoir ce qui t\u2019arrivera apr\u00e8s l\u2019atterrissage.  <\/p>\n\n\n\n<p>\nPour\nAndr\u00e9, c&rsquo;est l&rsquo;Union europ\u00e9enne qui est criminelle car elle a\nrendue la Libye dangereuse. Ce point de vue est largement partag\u00e9 \u00e0\nAgadez, au Niger et dans de nombreux pays d&rsquo;Afrique. C&rsquo;est toujours\nla mani\u00e8re dont on raconte une histoire. Pour eux, l&rsquo;Union\neurop\u00e9enne est responsable du chaos libyen. \n<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Quelle diff\u00e9rence observez-vous entre la pratique journalistique et documentaire lorsqu\u2019il s\u2019agit de traiter un sujet tel que la migration&nbsp;? <\/strong> <\/p>\n\n\n\n<p>\nDans\nla pratique journalistique, ce n\u2019est pas possible d\u2019aller aussi\nloin dans un sujet. Tu n&rsquo;as pas la place. Pour ce film, j&rsquo;ai pu\npasser beaucoup de temps avec Andr\u00e9 car je voulais montrer qu\u2019\u00eatre\npasseur est une activit\u00e9 \u00e9conomique comme une autre. Je voulais\naussi montrer un homme qui a des enfants, une histoire, des r\u00eaves.\nIl \u00e9tait important pour moi de rendre compte de son point de vue sur\nla migration et sur la mani\u00e8re dont son pays et l\u2019Union europ\u00e9enne\ng\u00e8rent la question migratoire. Pour Andr\u00e9, la migration est un\ndroit. \n<\/p>\n\n\n\n<p> En Europe, on nous pr\u00e9sente les migrants comme des personnes ill\u00e9gales parce qu&rsquo;elles ne sont pas en ordre de papiers alors que le droit de migrer est garanti par l&rsquo;article 13 de la D\u00e9claration universelle des droits de l&rsquo;homme. On nous a inculqu\u00e9 que si des personnes meurent en m\u00e9diterran\u00e9e, c\u2019est de leur faute car elles sont consid\u00e9r\u00e9es comme ill\u00e9gales. On a trouv\u00e9 normal de rendre la migration ill\u00e9gale. Les crimes, la torture et l\u2019esclavage se justifient par le fait que ces personnes n&rsquo;ont pas de statut. <br> <\/p>\n\n\n\n<p><strong>La force de votre film et d&rsquo;autres documentaires sur ce sujet, est de montrer des parcours individuels contrairement \u00e0 de nombreux m\u00e9dias qui pr\u00e9sentent les migrants comme une masse indiff\u00e9renci\u00e9e. <\/strong> <\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est le temps qui permet cette rencontre. Il est possible de le faire par \u00e9crit ou encore en photojournalisme. C&rsquo;est pour cette raison que je voulais prendre le temps d&rsquo;\u00eatre avec les gens. En g\u00e9n\u00e9ral, d\u00e8s que j&rsquo;arrive, je sors la cam\u00e9ra (en photo aussi) pour que les personnes que j\u2019interviewe s&rsquo;habituent \u00e0 la pr\u00e9sence de la cam\u00e9ra ou de l&rsquo;appareil photo.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Agadez, la plupart des journalistes viennent en tant que reporters ou envoy\u00e9s sp\u00e9ciaux. Ils reste 4 jours et puis s\u2019en vont. Il y a les journalistes locaux pour la presse locale ou nationale. Durant mon s\u00e9jour, je me souviens que la t\u00e9l\u00e9vision allemande est, tout de m\u00eame, rest\u00e9e plus d&rsquo;un mois. Mais cet exemple n\u2019est pas fr\u00e9quent. Pour le moment, une journaliste tchadienne consacre, elle aussi, un film \u00e0 Agadez. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, il n\u2019y a pas tellement de journalistes europ\u00e9ens pr\u00e9sents dans cette ville.  <\/p>\n\n\n\n<p><strong>Propos recueillis par Aur\u00e9lie Ghalim<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>TEGHADEZ AGADEZ<\/strong><br>Documentaire, 52 min<\/p>\n\n\n\n<p>Un film de <strong>Morgane Wirtz<\/strong><br><\/p>\n\n\n\n<p>Image <strong>Morgane Wirtz<\/strong> &amp; <strong>Adoum Moussa<\/strong><br>Son <strong>Morgane Wirtz<\/strong> &amp; <strong>Adoum Moussa<\/strong><br>Montage <strong>Thibaut Verly<\/strong><br>Mixage <strong>Maxime Thomas<\/strong><br>\u00c9talonnage <strong>Laura Perera San Martin<\/strong><br>Musique <strong>Bombino<\/strong> &amp; <strong>Maxime Devos<\/strong><br>Graphisme <strong>Cl\u00e9ment Hostein<\/strong><br><\/p>\n\n\n\n<p>Responsable de production <strong>Maureen Vanden Berghe<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Produit par<br><strong>Morgane Wirtz<\/strong><br>et <strong>GSARA asbl<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Avec l\u2019aide de<br><strong>Image Cr\u00e9ation.com<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Diffusion<br><strong>DISC asbl<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pendant vingt ans, Andr\u00e9 a gagn\u00e9 sa vie en organisant le transport de migrants entre Agadez, au Niger et Sabha, en Libye. 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