{"id":3627,"date":"2021-03-11T15:46:06","date_gmt":"2021-03-11T15:46:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.causestoujours.be\/?p=3627"},"modified":"2021-04-28T15:02:53","modified_gmt":"2021-04-28T14:02:53","slug":"les-prieres-de-delphine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/les-prieres-de-delphine\/","title":{"rendered":"Les pri\u00e8res de Delphine. Entretien avec  Rosine Mbakam"},"content":{"rendered":"\n<p><br><strong>Dans son dernier film, <em>Les pri\u00e8res de Delphine<\/em>, la r\u00e9alisatrice Rosine Mbakam filme son amie Delphine, une femme camerounaise racontant face cam\u00e9ra l&rsquo;\u00e2pret\u00e9 de la vie parcourue dans son pays d&rsquo;origine et en Belgique. Malgr\u00e9 sa force admirable, elle est victime des diff\u00e9rents rapports de domination, ici et l\u00e0-bas, qui peuvent s&rsquo;exercer sur sa personne. Mais dans ce film qui refuse l&rsquo;apitoiement, Delphine r\u00e8gle ses comptes et, par la m\u00eame occasion, expose la r\u00e9alit\u00e9 de sa condition sociale. Il est une tentative p\u00e9rilleuse de dresser un portrait brut qui \u00e9vite de verser dans le voyeurisme,<\/strong> <strong>explorant le rapport filmeur-film\u00e9<\/strong> <strong>jusqu&rsquo;\u00e0 son paroxysme<\/strong>. <strong><em>Les pri\u00e8res de Delphine<\/em> nous offre une le\u00e7on de cin\u00e9ma, en interrogeant de fa\u00e7on radicale la grande question qui taraude le documentaire : \u00ab\u00a0Comment filmer l&rsquo;autre ?\u00a0\u00bb. <\/strong><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"alignleft size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"576\" src=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Capture-de\u0301cran-2020-12-17-a\u0300-13.59.16-1024x576.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3643\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Capture-de\u0301cran-2020-12-17-a\u0300-13.59.16-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Capture-de\u0301cran-2020-12-17-a\u0300-13.59.16-300x169.jpg 300w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Capture-de\u0301cran-2020-12-17-a\u0300-13.59.16-768x432.jpg 768w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Capture-de\u0301cran-2020-12-17-a\u0300-13.59.16-1536x864.jpg 1536w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Capture-de\u0301cran-2020-12-17-a\u0300-13.59.16-210x118.jpg 210w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/Capture-de\u0301cran-2020-12-17-a\u0300-13.59.16.jpg 1700w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p><strong><em>Les pri\u00e8res de Delphine<\/em> dresse le portrait intime de votre amie Delphine. Il est aussi un t\u00e9moignage fort sur la violence que subissent ces jeunes femmes africaines, victimes de l\u2019imbrication des syst\u00e8mes de domination et des rapports Nord-Sud bas\u00e9s sur l\u2019exploitation. Quelle est l\u2019origine de ce projet&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Delphine et moi sommes toutes les deux arriv\u00e9es au m\u00eame moment en Belgique. Elle, pour rejoindre son mari et moi, pour suivre des \u00e9tudes de cin\u00e9ma. Au bout de quelques mois, un des mes professeurs m\u2019annonce qu\u2019il conna\u00eet une compatriote camerounaise et me propose de la rencontrer. C\u2019est de cette mani\u00e8re que nous commen\u00e7ons \u00e0 nous fr\u00e9quenter. Au Cameroun, nous ne sommes pas issues du m\u00eame quartier mais bien de la m\u00eame couche sociale. Ce qu&rsquo;elle d\u00e9crit dans son r\u00e9cit, comme par exemple les probl\u00e8mes d&rsquo;inondations, sont des situations auxquelles j\u2019\u00e9tais \u00e9galement confront\u00e9e. Tout comme les probl\u00e8mes de violence. Depuis ma chambre, je pouvais entendre des femmes \u00eatre violent\u00e9es. Moi-m\u00eame, j\u2019ai \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 une agression. Lorsque Delphine raconte son histoire, je me revois dans mon quartier. Un bidonville ressemble \u00e0 un autre. Les conditions de vie et d\u2019existence sont les m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai rencontr\u00e9 plusieurs \u00ab&nbsp;Delphine&nbsp;\u00bb dans le quartier o\u00f9 j\u2019ai grandi. J&rsquo;en ai fr\u00e9quent\u00e9 plusieurs jusqu\u2019au moment o\u00f9 ma famille m&rsquo;a, en quelque sorte, emp\u00each\u00e9 de continuer \u00e0 les c\u00f4toyer consid\u00e9rant qu\u2019elles \u00e9taient de mauvaises fr\u00e9quentations. J&rsquo;ai respect\u00e9 cette interdiction pour mon p\u00e8re qui faisait comme il pouvait pour me prot\u00e9ger de la violence qui r\u00e9gnait dans notre quartier. C\u2019est ici, en Belgique, que je finis par devenir amie avec une personne comme Delphine. Au Cameroun, j\u2019aurais eu honte et peur des jugements. J&rsquo;ai pu me d\u00e9faire de cette crainte car j\u2019\u00e9tais devenue adulte et j\u2019\u00e9tais d\u00e9sormais en terrain \u00ab&nbsp;neutre&nbsp;\u00bb. C\u2019est seulement aujourd\u2019hui que j\u2019arrive \u00e0 me d\u00e9barrasser de ces pr\u00e9jug\u00e9s. Delphine et moi avons pu construire une relation malgr\u00e9 la mani\u00e8re dont on a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9dispos\u00e9es \u00e0 ne pas se rencontrer. Delphine me regardait comme une fille qui la prenait de haut parce que j&rsquo;\u00e9tudiais. Peut-\u00eatre aussi qu&rsquo;elle a toujours ressenti du m\u00e9pris car elle se prostituait. Je voulais rencontrer Delphine et pas ce qu&rsquo;elle faisait pour survivre. Aujourd&rsquo;hui, je peux le faire en d\u00e9construisant certaines id\u00e9es qu\u2019on m\u2019a inculqu\u00e9es. Les pri\u00e8res de Delphine t\u00e9moigne de ce processus de d\u00e9construction.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Les pri\u00e8res de Delphine<\/em> est le premier film que vous r\u00e9alisez \u00e0 la suite de vos \u00e9tudes de cin\u00e9ma. Pourtant, il voit le jour apr\u00e8s vos deux long-m\u00e9trages <em>Les deux visages d\u2019une femme bamil\u00e9k\u00e9<\/em> et <em>Chez jolie coiffure<\/em>. Pour quelle raison&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Delphine est la premi\u00e8re personne que je filme apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9cole. Bien que ce soit mon premier film, il est le troisi\u00e8me \u00e0 sortir. Il y a cinq ans, je n\u2019\u00e9tais pas assez mature pour aborder cette mati\u00e8re. J&rsquo;\u00e9tais en col\u00e8re quand j&rsquo;ai film\u00e9 Delphine. J&rsquo;avais envie d&rsquo;exprimer cette col\u00e8re que je ressentais vis-\u00e0-vis de son histoire et de ma culture qui a pr\u00e9par\u00e9 le contexte dans lequel elle se retrouve expos\u00e9e. J&rsquo;\u00e9tais en col\u00e8re contre l&rsquo;Europe qui m\u00e8ne une politique de discrimination que je subissais de plein fouet \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0. Je sortais de l&rsquo;\u00e9cole et j&rsquo;avais du mal \u00e0 trouver un boulot, m\u00eame alimentaire. Je pense que je ne regardais pas le film sur Delphine avec le bon prisme. Je posais un regard \u00e9go\u00efste sur son histoire. Je prenais le pouvoir en voulant exprimer des \u00e9motions \u00e0 travers elle et sans r\u00e9ellement \u00e9couter son r\u00e9cit tel qu\u2019il se pr\u00e9sentait. On a fait une premi\u00e8re version de montage et lorsque je la regarde aujourd\u2019hui, je suis horrifi\u00e9e. Ce n\u2019est pas comme \u00e7a que je vois le cin\u00e9ma \u00e0 savoir, prendre le dessus sur les histoires des personnes que je filme. Je cherche toujours un moyen de raconter, de trouver une place qui soit juste pour moi et pour celle ou celui que je filme.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas un film que j\u2019avais pens\u00e9 faire au d\u00e9part. Je voulais r\u00e9aliser un documentaire dans la galerie du Matonge. C&rsquo;est en pr\u00e9paration de ce film que celui sur Delphine s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9. Sabine (NDLR personnage principal du film Chez Jolie coiffure) est une amie de Delphine que je rencontre par son interm\u00e9diaire. Je vais plusieurs fois, accompagn\u00e9e de Delphine, dans la galerie pour rencontrer Sabine, enregistrer des sons, faire du rep\u00e9rage, me nourrir et voir comment je peux aborder le tournage. Lorsque je d\u00e9cide de tourner, Delphine m\u2019annonce qu\u2019elle voudrait d\u2019abord un film sur elle avant que j\u2019entame celui sur son amie Sabine. Je ne voyais pas tr\u00e8s bien ce que je pouvais raconter sur mon amie. Elle m\u2019a r\u00e9torqu\u00e9 que je ne la connaissais pas vraiment m\u00eame si \u00e7a faisait cinq ans qu\u2019on se c\u00f4toyait. Delphine m\u2019a demand\u00e9 de m\u2019asseoir et de l\u2019\u00e9couter. A ce moment-l\u00e0, j\u2019ai d\u00e9couvert que la personne que je pensais conna\u00eetre m\u2019\u00e9tait aussi \u00e9trang\u00e8re. Je percevais des choses mais par respect pour notre amiti\u00e9, je ne la questionnais pas sur certains aspects de sa vie. Aussi, je ne m\u2019\u00e9tais jamais dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>C&rsquo;est un bon personnage de film&nbsp;!<\/em>\u00bb. En me racontant son histoire, Delphine m\u2019a mise face \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 que je connaissais au Cameroun mais que le contexte ne me permettait pas d&rsquo;aborder.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Lorsqu\u2019on d\u00e9couvre votre filmographie, on ressent un dialogue permanent entre vos trois films. Est-ce qu\u2019ils vous aident dans votre mani\u00e8re d\u2019appr\u00e9hender chaque nouveau projet de cin\u00e9ma&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans le salon de coiffure, j\u2019ai rencontr\u00e9 des milliers de \u00ab&nbsp;Delphine&nbsp;\u00bb et \u00e7a m\u2019a peut-\u00eatre permis d\u2019aborder ce film de mani\u00e8re globale au lieu de regarder avec le prisme d&rsquo;une histoire singuli\u00e8re. Delphine, ce n\u2019est pas juste un parcours singulier. Delphine m\u2019a donn\u00e9 la force et le courage de filmer. Elle m\u2019a lib\u00e9r\u00e9e. J&rsquo;\u00e9tais fragile, jeune et je n\u2019avais rien fait. Elle m\u2019a dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Rosine tu peux. Tu peux filmer, tu peux faire des films<\/em>&nbsp;\u00bb. J&rsquo;\u00e9tais tellement fi\u00e8re d&rsquo;avoir pu saisir sa beaut\u00e9, sa force. Gr\u00e2ce \u00e0 elle, j\u2019ai pu filmer aussi ma m\u00e8re avec qui la relation \u00e9tait charg\u00e9e d\u2019\u00e9motions. Je doutais&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Est-ce que j&rsquo;arriverais \u00e0 filmer ma m\u00e8re de la mani\u00e8re la plus juste possible et restituer ce qu&rsquo;elle est dans toute son amplitude&nbsp;?<\/em>&nbsp;\u00bb. J\u2019ai film\u00e9 Delphine dans une intimit\u00e9 o\u00f9 on est juste elle et moi, o\u00f9 je me confronte au cin\u00e9ma et \u00e0 mon travail sans ressentir de stress. Avoir une personne qui me rassure, qui me dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>On est deux. C&rsquo;est mon histoire, je vais t&rsquo;aider \u00e0 la raconter<\/em>&nbsp;\u00bb. C&rsquo;\u00e9tait rassurant pour moi d&rsquo;\u00eatre dans cette intimit\u00e9-l\u00e0 et ne pas \u00eatre \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur o\u00f9 je dois me confronter \u00e0 un dispositif et \u00e0 d&rsquo;autres personnes qui interviennent dans le tournage. Je pense que Delphine m&rsquo;a permis de filmer les autres avec plus d&rsquo;assurance.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p><em>Avoir une personne qui me rassure, qui me dit : \u00ab On est deux. C&rsquo;est mon histoire, je vais t&rsquo;aider \u00e0 la raconter \u00bb. C&rsquo;\u00e9tait rassurant pour moi d&rsquo;\u00eatre dans cette intimit\u00e9-l\u00e0 et ne pas \u00eatre \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur o\u00f9 je dois me confronter \u00e0 un dispositif et \u00e0 d&rsquo;autres personnes qui interviennent dans le tournage<\/em>.<\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Pourquoi choisissez-vous un d\u00e9cor qui peut \u00eatre contraignant \u00e0 filmer, avec peu de recul ? Y avait-il une volont\u00e9 de proposer une mise en sc\u00e8ne minimaliste pour ne pas d\u00e9forcer le r\u00e9cit percutant de Delphine&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Comme je le disais, ce film est arriv\u00e9 par la force des choses. Sans \u00eatre pr\u00e9par\u00e9. Je n&rsquo;ai pas eu le temps de me dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Comment vais-je la filmer ?<\/em>&nbsp;\u00bb. Lorsque j\u2019allais rendre visite \u00e0 Delphine, le d\u00e9cor \u00e9tait le m\u00eame. Le lit est dans son salon. Elle ne me parlait que depuis cet endroit. Pour moi, c&rsquo;\u00e9tait juste une \u00e9vidence. Je n\u2019ai pas voulu la mettre en sc\u00e8ne. Je ne me voyais pas la filmer o\u00f9 elle allait souvent prendre un verre. Je n\u2019avais pas envie de l&rsquo;exposer, de lui donner une \u00e9tiquette. \u00c7a aurait \u00e9t\u00e9 comme dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Am\u00e8ne-moi l\u00e0 o\u00f9 tu te prostitues<\/em>&nbsp;\u00bb. Je voulais rencontrer la personne qui m&rsquo;a ouvert sa porte.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est pour cette raison que j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de la filmer l\u00e0 o\u00f9 on a l&rsquo;habitude de se voir et de discuter. Delphine et moi, on s&rsquo;est rarement crois\u00e9es dans la rue. Son salon \u00e9tait notre lieu de rencontre pour \u00e9changer. C&rsquo;\u00e9tait \u00e0 cet endroit, dans son lit. L\u00e0 o\u00f9 elle me fait des tresses. C&rsquo;\u00e9tait ce lieu de sa maison o\u00f9 on pouvait se poser et \u00e9changer, se retrouver. Le film symbolise \u00e7a, cet espace dans la maison qui la caract\u00e9rise. \u00c7a pouvait \u00eatre contraignant car il y avait plein de choses qui encombraient le plan et peu de recul. Parfois, je devais enlever la cam\u00e9ra du pied pour trouver un endroit o\u00f9 la poser et filmer Delphine.<br>Ce que j&rsquo;aime, c&rsquo;est que le film se construit avec elle. Et, c\u2019est une le\u00e7on de cin\u00e9ma&nbsp;! Le documentaire, on ne le pr\u00e9pare pas toujours. On peut pr\u00e9parer un film mais il faut aussi saisir le r\u00e9el tel qu&rsquo;il arrive \u00e0 nous. Tel qu&rsquo;il se pr\u00e9sente \u00e0 nous.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p><em>Ce que j&rsquo;aime, c&rsquo;est que le film se construit avec elle. Et, c\u2019est une le\u00e7on de cin\u00e9ma&nbsp;! Le documentaire, on ne le pr\u00e9pare pas toujours. On peut pr\u00e9parer un film mais il faut aussi saisir le r\u00e9el tel qu&rsquo;il arrive \u00e0 nous. Tel qu&rsquo;il se pr\u00e9sente \u00e0 nous.<\/em><\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Comment la narration s\u2019est-elle construite&nbsp;? Est-ce qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une collaboration entre vous et Delphine&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Delphine m&rsquo;appelait \u00ab&nbsp;Journal de bord&nbsp;\u00bb. Elle me disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Tu dois me dire ce que tu veux qu&rsquo;on fasse<\/em>&nbsp;\u00bb. Je lui r\u00e9pondais&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Je ne sais pas trop<\/em>&nbsp;\u00bb. J&rsquo;essayais de rebondir pour donner une direction. Mais en m\u00eame temps, elle r\u00e9sistait \u00e0 mes directives. Je lui demandais&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Comment veux-tu qu&rsquo;on raconte ton histoire&nbsp;?&nbsp;On commence par quoi ?<\/em>&nbsp;\u00bb. Au final, c\u2019\u00e9tait juste notre mani\u00e8re de trouver un langage commun o\u00f9 elle disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Journal de bord, qu&rsquo;est-ce que tu as aujourd&rsquo;hui<\/em>&nbsp;\u00bb. Je r\u00e9pondais&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Journal de bord n&rsquo;a rien et toi ? Est-ce que tu veux me raconter quelque chose ?<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait l\u2019id\u00e9e qu&rsquo;un film c&rsquo;est s\u00e9rieux. Pour elle, on devait dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>On commence. Maintenant on tourne<\/em>&nbsp;\u00bb. Alors que non. On commence le film quand on veut. On ne doit pas donner un clap de d\u00e9part. Je pense qu&rsquo;elle \u00e9tait parfois perdue. Par moments, elle avait besoin de savoir quand il faut se positionner, \u00eatre s\u00e9rieuses. Le film montre aussi la na\u00efvet\u00e9 d&rsquo;une construction et la na\u00efvet\u00e9 de la mise en sc\u00e8ne. Elle et moi avions des id\u00e9es sur comment doit se faire un film. Et, en m\u00eame temps, on ne les suivait pas.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Comment arrivez-vous \u00e0 trouver la juste distance par rapport au r\u00e9cit de Delphine&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;\u00e9tait une initiation. J&rsquo;ai appris comment filmer une personne. Est-ce que filmer l\u2019autre te donne le droit de d\u00e9couper son histoire ? On est toutes les deux et on contr\u00f4le ensemble l&rsquo;histoire qu&rsquo;on veut raconter. Ce qui est bien dans ce processus, c&rsquo;est ce qui est au centre : l&rsquo;\u00e9change. Le cin\u00e9ma \u00e9tait juste un pr\u00e9texte pour filmer cet \u00e9change. Il y a une mise en ab\u00eeme de ce cin\u00e9ma-l\u00e0. Il n&rsquo;est pas au centre, ce n\u2019est pas le cin\u00e9ma avant les gens. On se dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>On fait un projet de cin\u00e9ma et puis on met les personnages qui vont renforcer le projet de film<\/em>&nbsp;\u00bb. Pour moi, ce n\u2019est pas \u00e7a le cin\u00e9ma&nbsp;! Le dispositif na\u00eet de l&rsquo;histoire des personnes et de la rencontre. Pour le film avec ma m\u00e8re, j&rsquo;avais \u00e9crit un film de cin\u00e9ma. Mais le film a commenc\u00e9 quand je lui ai demand\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Qu&rsquo;est-ce que le cin\u00e9ma est pour toi&nbsp;<\/em>\u00bb. C&rsquo;est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que le film \u00e0 commenc\u00e9, qu\u2019un dispositif est n\u00e9. Delphine et moi d\u00e9finissions un langage commun pour raconter son histoire. Ce langage commun, c\u2019est d\u2019abord notre amiti\u00e9, ensuite son histoire. Le cin\u00e9ma se construit pendant que son histoire se raconte. Je lui demande o\u00f9 elle veut me parler. Elle me dit qu\u2019elle veut rester dans le lit. Ok, on reste l\u00e0 et on discute. Toute son histoire se racontait depuis cet endroit. \u00c7a s&rsquo;imposait \u00e0 moi. Je n&rsquo;ai pas forc\u00e9. Si je d\u00e9cidais de la filmer ailleurs, ce n&rsquo;est plus l&rsquo;histoire de Delphine mais ce que je veux raconter de son histoire. Aussi, je prononce le mot prostitution que quand elle l\u2019emploie. Je ne vient pas dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Quand tu te prostituais,\u2026<\/em>&nbsp;\u00bb. Je veux lui donner la libert\u00e9 de me pr\u00e9senter son histoire. Elle la conna\u00eet mieux que moi.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vous avez l\u2019habitude d\u2019ouvrir vos films sur la question du dispositif. Est-ce que c\u2019est primordial pour vous&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est toujours un dialogue. Avec ma m\u00e8re, je lui demande&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Est-ce que tu sais ce que je fais ? Pour toi, c&rsquo;est quoi le cin\u00e9ma ?<\/em>&nbsp;\u00bb Je ne force pas. Quand Sabine me dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Rosine, entre&nbsp;!<\/em>\u00bb alors que j\u2019\u00e9tais en train de filmer l&rsquo;ext\u00e9rieur, j\u2019accepte que le r\u00e9el s&rsquo;impose \u00e0 moi. L&rsquo;histoire s&rsquo;impose \u00e0 moi. Est-ce que j&rsquo;ai l&rsquo;humilit\u00e9 de l&rsquo;accepter&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je me dis toujours avant de filmer une personne&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Comment est-ce que je peux me placer ? Comment est-ce que je peux me positionner pour pouvoir regarder cette personne de la mani\u00e8re la plus juste possible&nbsp;?<\/em>&nbsp;\u00bb. Que ceux et celles qui regardent mes films puissent \u00e9galement trouver leur place pour regarder Delphine, Sabine ou ma m\u00e8re. C&rsquo;est pour cette raison que Delphine me demande de me placer \u00e0 un certain endroit pour qu&rsquo;elle soit le plus \u00e0 l&rsquo;aise en racontant son histoire. Si j&rsquo;\u00e9tais rest\u00e9e debout, \u00e7a aurait \u00e9t\u00e9 une position dominante. Delphine me disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Je veux qu&rsquo;on soit comme on a l&rsquo;habitude d&rsquo;\u00eatre&nbsp;. Qu&rsquo;il n\u2019y ait pas d&rsquo;autres rapports. Si tu veux qu&rsquo;on ait le m\u00eame rapport de copines, essaie de retrouver cette place-l\u00e0<\/em>&nbsp;\u00bb. Pas la place de la r\u00e9alisatrice ou de celle qui vient faire un film. C&rsquo;est une le\u00e7on \u00e9norme de cin\u00e9ma pour une \u00e9tudiante qui se jette dans la vie.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>On comprend aussi que le hors-champ a une grande importance dans vos films. Dans <em>Les pri\u00e8res de Delphine<\/em> on entend les voix du mari et des enfants mais ils n\u2019apparaissent pas dans le plan. On observe ce choix de r\u00e9alisation \u00e9galement dans <em>Chez Jolie coiffure<\/em> o\u00f9 l\u2019ext\u00e9rieur du salon est hors-champ.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est comme \u00e7a que je vois l&rsquo;immigration. On parle de confinement aujourd&rsquo;hui. Pourtant il y a une partie de la population qui vit ce confinement depuis des ann\u00e9es. Delphine sort tr\u00e8s peu de chez elle. Elle n&rsquo;a pas trouv\u00e9 de boulot qui lui permette de s&rsquo;ouvrir au monde. Elle n&rsquo;a que cet espace-l\u00e0. Son p\u00e9rim\u00e8tre de circulation n&rsquo;est pas tr\u00e8s large. Encore moins pour ces personnes de la galerie du Matonge qui sont sans-papiers. Un sans-papiers vit cach\u00e9 car il a peur d&rsquo;\u00eatre arr\u00eat\u00e9. Il \u00e9vite au maximum d&rsquo;\u00eatre expos\u00e9 de peur de se faire contr\u00f4ler par la police. C&rsquo;est une forme de confinement. Si tu ne peux pas te d\u00e9placer librement, c&rsquo;est que tu es confin\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p><em>C&rsquo;est comme \u00e7a que je vois l&rsquo;immigration. On parle de confinement aujourd&rsquo;hui. Pourtant il y a une partie de la population qui vit ce confinement depuis des ann\u00e9es.<\/em><\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Le hors champs sert \u00e0 montrer cette s\u00e9paration des mondes. Pour montrer le cloisonnement des vies et des pens\u00e9es. Pour Sabine, ce qu&rsquo;elle vit se r\u00e9sume \u00e0 l\u2019espace de son salon de coiffure. Le lit de Delphine, c&rsquo;est son espace d&rsquo;expression. C&rsquo;est o\u00f9 elle peut \u00eatre, se d\u00e9charger, se lib\u00e9rer. Quand elle sort, elle est en repr\u00e9sentation. Et Sabine, dehors, va faire semblant d&rsquo;\u00eatre r\u00e9guli\u00e8re, d&rsquo;\u00eatre comme les autres. Elle fera semblant le temps d&rsquo;un trajet. Le temps d&rsquo;un moment. Elle n&rsquo;est pas libre quand elle se d\u00e9place \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieure.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Delphine, son seul espace v\u00e9ritable de libert\u00e9 est son lit. Le reste de la maison ne la s\u00e9curise pas. En dehors de son lit, elle essayera d&rsquo;\u00eatre la maman qu&rsquo;elle doit \u00eatre. Toute la charge qu&rsquo;elle porte ne lui permet pas d&rsquo;\u00eatre compl\u00e8tement cette m\u00e8re. Toute la douleur qu&rsquo;elle porte ne lui permet pas d&rsquo;\u00eatre la femme qu&rsquo;elle doit \u00eatre aupr\u00e8s de son mari. Tout est biais\u00e9. C&rsquo;est pourquoi les personnages ext\u00e9rieurs ne peuvent pas intervenir dans le champ parce qu\u2019ils ne la rassurent pas. \u00c7a ne fait pas partie de ce qu&rsquo;elle est vraiment. Elle est en repr\u00e9sentation en dehors de son lit. Elle fait semblant avec son mari. Elle fait semblant d\u2019\u00eatre dans un couple.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour moi, les choses sont plus faciles m\u00eame si je ne peux pas tout me permettre. Je suis quand m\u00eame Noire. Je ne peux pas faire comme si \u00e7a ne comptait. Je n&rsquo;ai pas les m\u00eames privil\u00e8ges. Je ne peux pas agir comme si j&rsquo;\u00e9tais une Blanche et que tout m&rsquo;\u00e9tait permis. Avant qu&rsquo;on se rende compte que j&rsquo;ai mes papiers, je vais d&rsquo;abord subir une violence du fait que je suis Noire. Pour m&rsquo;\u00e9viter cette situation, je vais \u00eatre prudente. Je n\u2019ai pas la pleine libert\u00e9 en dehors de chez moi. Malgr\u00e9 mes papiers, j&rsquo;ai toujours ce sentiment-l\u00e0.&nbsp;C&rsquo;est peut-\u00eatre pour cette raison que je filme Sabine et Delphine de cette mani\u00e8re. Comme elles, je ressens la peur de l\u2019ext\u00e9rieur. Lorsque Sabine me dit de filmer \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de son salon, \u00e7a me s\u00e9curise. Je me dis que personne ne va venir m&#8217;emb\u00eater. Chez Delphine personne ne m&#8217;emb\u00eatera. On est prot\u00e9g\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>C&rsquo;est d&rsquo;autant plus vrai pour des personnes qui sont expos\u00e9es et fragilis\u00e9es \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur. Il est important de trouver un endroit s\u00e9curis\u00e9 pour recueillir leurs paroles.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je ne filme pas de la m\u00eame fa\u00e7on au Cameroun avec ma m\u00e8re. Il y a une libert\u00e9 qui est exprim\u00e9e. Ce n&rsquo;est pas uniquement le sentiment des gens que je filme. Ici, je m\u2019identifie \u00e0 Delphine. Son espace de s\u00e9curit\u00e9 devient aussi mon espace de s\u00e9curit\u00e9 en tant que cin\u00e9aste. Parce que je ne suis pas expos\u00e9e, je n&rsquo;ai pas le regard ext\u00e9rieur. Je peux aussi construire les choses telles que je les ressens. Je filme Delphine avec la libert\u00e9 qu&rsquo;elle me donne aussi en tant que r\u00e9alisatrice. Je ne dois pas g\u00e9rer le regard ext\u00e9rieur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>C\u2019est pour ces raisons-l\u00e0 que vous pr\u00e9f\u00e9rez rester seule \u00e0 l\u2019image et au son&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai pas besoin d&rsquo;interm\u00e9diaire. Mon histoire et l&rsquo;histoire de l&rsquo;Afrique ont souvent \u00e9t\u00e9 racont\u00e9es par d&rsquo;autres. On ne fait pas toujours le n\u00e9cessaire pour raconter cette histoire de la mani\u00e8re la plus juste possible. On voit d&rsquo;abord les opportunit\u00e9s des histoires avant de construire une relation. On voit d&rsquo;abord l&rsquo;Afrique comme une opportunit\u00e9 de ressources, de richesse et aussi d&rsquo;histoires. Beaucoup fantasment l\u00e0-dessus avant de construire une relation alors que \u00e7a devrait \u00eatre l&rsquo;inverse. Pour moi, ces deux films r\u00e9sument aussi comment je me vois en tant qu&rsquo;immigr\u00e9e. J&rsquo;ai toujours ce sentiment de ne pas me sentir chez moi, de ne pas me sentir \u00e0 ma place. Et cela transpara\u00eet dans mes choix de r\u00e9alisatrice.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Chez Jolie coiffure<\/em> relate le quotidien de Sabine dans son salon jusqu&rsquo;au moment o\u00f9 elle d\u00e9cide de nous raconter son parcours. Tandis qu&rsquo;avec <em>Les pri\u00e8res de Delphine<\/em>, l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 du film nous informe sur l\u2019histoire du parcours de Delphine.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce sont deux films qui racontent le parcours migratoire de mani\u00e8re diff\u00e9rente. Les pri\u00e8res de Delphine se penche sur ce que ces filles vivent avant d&rsquo;arriver en Belgique et Chez Jolie coiffure montre ce qu\u2019elles vivent ici. Elles sont souvent enferm\u00e9es dans des pr\u00e9jug\u00e9s. On ne tient pas compte de leur v\u00e9cu. On pense qu\u2019elles veulent d\u00e9couvrir le paradis europ\u00e9en. En r\u00e9alit\u00e9, elles fuient une violence et lorsqu\u2019elles arrivent en Belgique, elles subissent une nouvelle forme de violence. Si on \u00e9coutait v\u00e9ritablement leur histoire, je suis s\u00fbre que \u00e7a permettrait qu&rsquo;on pose un autre regard sur elles. Delphine vient nous dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je me suis battue \u00e0 plusieurs reprises. Et quand j&rsquo;arrive ici, je veux juste continuer \u00e0 vivre&nbsp;\u00bb. Ces filles sont en lutte permanente pour leur survie. L\u2019Occident continue de maintenir une forme de domination et profite des fragilit\u00e9s sociales et culturelles.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"576\" src=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/2021_DELPHINE-STILL_3-1024x576.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3650\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/2021_DELPHINE-STILL_3-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/2021_DELPHINE-STILL_3-300x169.jpg 300w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/2021_DELPHINE-STILL_3-768x432.jpg 768w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/2021_DELPHINE-STILL_3-1536x864.jpg 1536w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/2021_DELPHINE-STILL_3-210x118.jpg 210w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/2021_DELPHINE-STILL_3.jpg 1700w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p><strong>Pensez-vous que ce film est quelque part th\u00e9rapeutique pour Delphine&nbsp;? Il lui permet de r\u00e9gler ses comptes, notamment, avec son p\u00e8re.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Elle r\u00e8gle ses comptes avec son p\u00e8re et aussi avec son mari. C&rsquo;est un film de lib\u00e9ration. Il est th\u00e9rapeutique pour elle et aussi pour moi. Il me permet de r\u00e9gler mes comptes avec moi-m\u00eame, avec ma mani\u00e8re de penser, de regarder ce genre de personne. De me dire&nbsp;: \u00ab Qu&rsquo;est-ce que j&rsquo;ai fait pendant des ann\u00e9es \u00e0 juger ou \u00e0 me dire que j&rsquo;\u00e9tais meilleure&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Peut-\u00eatre que je n&rsquo;avais pas la force de m&rsquo;opposer aux id\u00e9es re\u00e7ues. Aujourd&rsquo;hui, j&rsquo;ai le choix et j&rsquo;essaie de le faire.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Il y a toujours un rituel avant le d\u00e9but de chaque s\u00e9quence. Avant de poursuive son histoire, Delphine \u00e9prouve le besoin de modifier quelque chose \u00e0 son apparence.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce sont des couches qu&rsquo;elle enl\u00e8ve. Pour moi, la sc\u00e8ne finale est un bapt\u00eame. Elle enl\u00e8ve la couche de son enfance, ensuite celle de son mari et celle de la prostitution. Ce n&rsquo;est pas quelqu&rsquo;un qui se morfond. On peut exprimer une douleur, une souffrance sans \u00eatre dans l&rsquo;apitoiement. C&rsquo;est justement l\u00e0 o\u00f9 le film est en d\u00e9calage avec la mani\u00e8re dont on repr\u00e9sente tr\u00e8s souvent l&rsquo;immigration ou l&rsquo;Afrique. A savoir dans une position de supplication et de d\u00e9pendance. Chez Delphine, il y a des prises de d\u00e9cisions personnelles et qu&rsquo;elle raconte dans le film. Elle n&rsquo;attend pas que la solution vienne de derri\u00e8re la cam\u00e9ra.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La sc\u00e8ne de la pri\u00e8re est particuli\u00e8rement intense et elle vient comme un moment de d\u00e9livrance pour Delphine. Comment d\u00e9cidez-vous de vous positionner durant cette s\u00e9quence ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Delphine demande pardon \u00e0 Dieu. Elle lui demande de la lib\u00e9rer de cette charge et de cette col\u00e8re. La sc\u00e8ne est mise dans sa quasi enti\u00e8ret\u00e9. C&rsquo;est un moment tr\u00e8s important. Elle ne demande pas de l&rsquo;aide \u00e0 quelqu&rsquo;un ni \u00e0 moi qui suis derri\u00e8re la cam\u00e9ra. Elle ne me demande pas de venir la lib\u00e9rer contrairement \u00e0 ce qu\u2019on peut voir dans des films qui traitent de l\u2019immigration. Au contraire, c\u2019est elle qui se lib\u00e8re. Elle ne s&rsquo;adresse m\u00eame pas \u00e0 moi.&nbsp;Je n&rsquo;ose rien dire pendant ce moment. Quels mots pourraient soulager une telle douleur&nbsp;? Elle arrive \u00e0 un moment o\u00f9 elle l\u00e2che prise. Delphine ne sait pas d&rsquo;o\u00f9 cette lib\u00e9ration viendra mais elle l&rsquo;initie par la parole. Elle dit tout ce qu&rsquo;elle a sur le c\u0153ur et sous forme de pri\u00e8re. Elle croit en Dieu. Pour elle, c&rsquo;est sa seule lib\u00e9ration.<br>Le film appartient \u00e0 Delphine. Ce sont ses pri\u00e8res. Pour moi, cette s\u00e9quence r\u00e9sume tout ce qu&rsquo;on a vu durant le film.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Apr\u00e8s la sc\u00e8ne de la pri\u00e8re, Delphine se l\u00e8ve pour la premi\u00e8re fois dans le film. On sent qu&rsquo;elle est soulag\u00e9e. Vous d\u00e9cidez de rompre avec la mise en sc\u00e8ne choisie tout au long du film et vous d\u00e9placez votre cadre.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On s&rsquo;attendait \u00e0 ce que le film soit une mise en sc\u00e8ne mais elle ne fonctionne pas car Delphine n\u2019ob\u00e9it pas. Je choisis de faire une mise en ab\u00eeme pour dire : \u00ab&nbsp;Finalement, la mise en sc\u00e8ne, \u00e7a se passe comment ? Avec qui ?&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>On a d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019apr\u00e8s la s\u00e9quence de la pri\u00e8re, Delphine se l\u00e8ve de son lit et montre de cette mani\u00e8re qu\u2019elle tourne une page. Elle a exprim\u00e9 ce qu&rsquo;elle avait \u00e0 dire. Elle a racont\u00e9 son histoire. Maintenant, c&rsquo;est fini, on passe \u00e0 autre chose. Elle peut \u00e0 nouveau me faire des tresses et parler d&rsquo;autres choses. &nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Lors de la derni\u00e8re s\u00e9quence, en voix-off, vous ajoutez un commentaire sur les m\u00e9canismes d\u2019assignation qui s\u2019op\u00e8rent sur vous et Delphine.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;\u00e9tait important. Pour moi, c&rsquo;\u00e9tait une mani\u00e8re de dire que je ne filme pas Delphine par hasard. Je filme Delphine car mon rapport \u00e0 elle a \u00e9volu\u00e9. Il n&rsquo;y avait plus cette distance entre elle et moi. Je ne voyais plus ces filles de la m\u00eame mani\u00e8re. Je la voyais comme une amie qui m&rsquo;a permis de grandir. Il fallait que je le dise pour celles et ceux qui aujourd&rsquo;hui adoptent ce positionnement de rejet vis-\u00e0-vis de l\u2019autre. Se dire qu&rsquo;on ne se croit pas meilleur parce qu&rsquo;on est de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, parce qu&rsquo;on a des privil\u00e8ges. Parce qu&rsquo;on a une protection.&nbsp;Ce n\u2019est pas parce que je suis dans une \u00e9cole de cin\u00e9ma, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, que je suis meilleure que ces coiffeuses qu&rsquo;on voit dans <em>Chez Jolie coiffure<\/em>. Je suis trait\u00e9e et vue de la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019elles. C&rsquo;\u00e9tait une le\u00e7on pour moi.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Propos recueillis par Aur\u00e9lie Ghalim<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>LES PRI\u00c8RES DE DELPHINE<br>Rosine Mbakam<br>Belgique, Cameroun \/ 2021 \/ 91\u2019<br>T\u00e2ndor Productions &#8211; GSARA &#8211; CBA &#8211; Indigo Mood Films<\/p>\n\n\n\n<p>Ce film est le portrait de Delphine, une jeune camerounaise qui suite \u00e0 la mort de sa m\u00e8re et de la d\u00e9mission, face \u00e0 ses responsabilit\u00e9s parentales, de son p\u00e8re, subit un viol \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 13 ans. Elle sombre dans la prostitution pour subvenir \u00e0 ses besoins et celui de sa fille. Elle finit par \u00e9pouser un belge qui a trois fois son \u00e2ge en esp\u00e9rant trouver une meilleure vie en Europe pour elle et sa fille. 7 ans plus tard, le r\u00eave europ\u00e9en s&rsquo;est dissip\u00e9 et sa situation n&rsquo;a fait qu&#8217;empirer.<br>Delphine, comme d&rsquo;autres, fait partie de cette g\u00e9n\u00e9ration de jeunes africaines broy\u00e9es par nos soci\u00e9t\u00e9s patriarcales et livr\u00e9es \u00e0 cette colonisation sexuelle occidentale comme seul moyen de survie. Par son courage et sa force, Delphine met \u00e0 nu ces sch\u00e9mas de domination qui continuent \u00e0 enfermer la femme africaine.<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00c9ALISATION Rosine Mbakam DIR. PHOTO Rosine Mbakam MONTAGE Geoffroy Cernaix<br>SON Rosine Mbakam, Lo\u00efc Villiot MONTEUR SON &amp; MIX : Lo\u00efc Villiot \u00c9TALONNAGE Micha\u00ebl Cinquin Dir. POST-PRODUCTION Sahbi Kraiem PRODUCTION T\u00e2ndor Productions CO-PRODUCTIONS GSARA, CBA, Indigo Mood Films, T\u00e2ndor Films<\/p>\n\n\n\n<p>FESTIVALS &amp; PRIX<\/p>\n\n\n\n<p>PREMI\u00c8RE MONDIALE<br>Cin\u00e9ma du r\u00e9el &#8211; Festival international du film documentaire<br>43e \u00e9dition \/ 12-21 mars 2021<br>Prix des jeunes<br><br>PREMI\u00c8RE NORD-AM\u00c9RICAINE<br>Doc Fortnight 2021: MoMA\u2019s Festival of International Nonfiction Film and Media<br>30 mars &amp; 4 avril <br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Delphine, comme d&rsquo;autres, fait partie de cette g\u00e9n\u00e9ration de jeunes africaines broy\u00e9es par nos soci\u00e9t\u00e9s patriarcales et livr\u00e9es \u00e0 cette colonisation sexuelle occidentale comme seul moyen de survie. 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