{"id":3659,"date":"2021-04-07T11:51:43","date_gmt":"2021-04-07T10:51:43","guid":{"rendered":"https:\/\/www.causestoujours.be\/?p=3659"},"modified":"2021-04-28T16:35:42","modified_gmt":"2021-04-28T15:35:42","slug":"apprentissage-cinematographique-en-terre-bolivarienne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/apprentissage-cinematographique-en-terre-bolivarienne\/","title":{"rendered":"Apprentissage cin\u00e9matographique en Terre Bolivarienne"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Exercice #01&nbsp;: Le plan<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-right is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p><em>\u00ab\u00a0R\u00e9cemment, lors, je crois de la pr\u00e9sentation de la dix-septi\u00e8me Kinopravda,<\/em><\/p><p><em>un quelconque cin\u00e9aste a d\u00e9clar\u00e9 : \u00ab\u00a0Quelle horreur ! Ce sont des cordonniers et non des cin\u00e9astes\u00a0\u00bb.<\/em><\/p><p><em>Le constructiviste Alexe\u00ef Gan, qui ne se trouvait pas loin a r\u00e9pliqu\u00e9 pertinemment :<\/em><\/p><p><em>\u00ab\u00a0Donnez-nous davantage de cordonniers de ce genre et tout ira bien\u00a0\u00bb[\u2026]<\/em><\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p><em>Camunare Rojo<\/em>, un village agricole de l&rsquo;\u00c9tat de Yaracuy, \u00e0 400km de Caracas. Le bus en provenance de la capitale v\u00e9n\u00e9zu\u00e9lienne ne s&rsquo;arr\u00eate pas ici. Apr\u00e8s avoir averti le chauffeur de sa destination, le voyageur t\u00e9m\u00e9raire descend au bord de l&rsquo;autoroute situ\u00e9e \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres au sud. Une rue principale parsem\u00e9e de maisons de briques rouges traverse le village. <em>Camunare la rouge<\/em> ne tient pas son nom de la couleur de ses briques, mais de son pass\u00e9 politique; au si\u00e8cle pass\u00e9 ses habitants furent les premiers \u00e0 \u00e9lire un militant communiste, Humberto Arrietti, au conseil communal. Sur les murs apparaissent les visages \u00ab\u00a0<em>del cacique Yaracuy, Simon Bolivar, Ezequiel Zamora, el Negro Primero\u00a0\u00bb<\/em>, figures historiques et embl\u00e9matiques des luttes v\u00e9n\u00e9zu\u00e9liennes contre la colonisation espagnole, pour l&rsquo;ind\u00e9pendance, la justice et l&rsquo;\u00e9galit\u00e9. Les voitures sont rares, les motos plus fr\u00e9quentes, une carriole tir\u00e9e par un \u00e2ne et charg\u00e9e de bananes passe lentement, un homme l&rsquo;accompagne. Il me salue, premi\u00e8re rencontre. Le contraste avec l&rsquo;univers b\u00e9tonn\u00e9 de la ville est saisissant, je sort mon vieux Pentax. Comme seul commerce, un <em>mercal<\/em>, une \u00e9picerie populaire qui vend \u00e0 prix co\u00fbtant des produits alimentaires, conqu\u00eate n\u00e9cessaire de la r\u00e9volution bolivarienne dans une guerre \u00e9conomique o\u00f9 l&rsquo;inflation est l&rsquo;arme principale des opposants au gouvernement. En face, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la rue, se trouve <em>Camunare rojoTV, <\/em>une t\u00e9l\u00e9vision communautaire paysanne.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"alignleft size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"685\" src=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010017-1700-1024x685.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3929\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010017-1700-1024x685.jpg 1024w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010017-1700-300x201.jpg 300w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010017-1700-768x514.jpg 768w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010017-1700-1536x1028.jpg 1536w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010017-1700-210x141.jpg 210w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010017-1700.jpg 1700w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>\u00a9 Benjamin Durand<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s le coup d&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;avril 2002 contre le processus bolivarien, des jeunes du village d\u00e9cident de cr\u00e9er leur propre t\u00e9l\u00e9vision. La propagande des m\u00e9dias priv\u00e9s contre <em>la Ley de Tierras<\/em> (la loi des terres<em>)<\/em>, les agressions audio-visuelles quotidiennes contre ces \u00ab\u00a0<em>campagnards analphab\u00e8tes qui passent leur journ\u00e9e \u00e0 dormir\u00a0\u00bb<\/em> finissent par les convaincre que le seul moyen d&rsquo;avoir une information r\u00e9elle et de qualit\u00e9, de se sentir repr\u00e9sent\u00e9s, est de produire, collectivement, des programmes et de les diffuser.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai rencontr\u00e9 ces jeunes lors de mon arriv\u00e9e au Venezuela en 2004. Leur aventure venait de commencer, aujourd&rsquo;hui elle continue. Ils n&rsquo;avaient jamais utilis\u00e9 une cam\u00e9ra et venaient suivre un atelier de formation dans notre Ecole Populaire et Latino-am\u00e9ricaine de Cin\u00e9ma. L&rsquo;EPLC \u00e9tait install\u00e9e dans une \u00e9cole primaire au milieu d&rsquo;un <em>Barrio, <\/em>un quartierpopulaire perch\u00e9 au sommet d&rsquo;une colline qui entoure Caracas. Invit\u00e9s par les habitants qui avaient r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 cette \u00e9cole suite au d\u00e9part des instituteurs partis rejoindre <em>El Paro \u2013<\/em>une op\u00e9ration de sabotage \u00e9conomique mis en place apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9chec du coup d&rsquo;\u00e9tat<em>\u2013<\/em> nous donnions des formations au langage cin\u00e9matographique, eux faisaient la classe aux enfants.<\/p>\n\n\n\n<p>Dix jours d&rsquo;ateliers intensifs \u00e0 vivre ensemble, manger, dormir, regarder et \u00e9couter, pour apprendre les bases du langage audiovisuel. Notre p\u00e9dagogie cin\u00e9matographique c\u00f4toie les principes d&rsquo;\u00e9ducation populaire. La pratique comme premier support \u00e0 l&rsquo;apprentissage th\u00e9orique. Le cin\u00e9ma comme technique. Filmer, analyser, synth\u00e9tiser, retourner filmer et nourrir son imaginaire avec les classiques du cin\u00e9ma politique et d&rsquo;\u00e9mancipation sociale. Un travail n\u00e9cessaire de d\u00e9sintoxication pour \u00e9ponger le tsunami id\u00e9ologique permanent qui, encore aujourd&rsquo;hui, imbibe profond\u00e9ment la soci\u00e9t\u00e9 v\u00e9n\u00e9zu\u00e9lienne. Une lame de fond o\u00f9 le cin\u00e9ma et la t\u00e9l\u00e9vision sont les vagues de destruction massive; \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce raz-de-mar\u00e9e, le fleuve <em>Or\u00e9noque<\/em> ressemble \u00e0 un ruisselet. Dans notre atelier, les p\u00e8res fondateurs du documentaire pr\u00e9c\u00e8dent ceux du cin\u00e9ma de lib\u00e9ration nationale. On s&rsquo;efforce de faire de la place pour tout le monde: Vertov, Vigo, Ivens, Alvarez, Solanas&#8230; Le point de vue, le plan, le montage. Ces concepts abstraits r\u00e9serv\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9lite intellectuelle des centres culturels des quartiers riches de l&rsquo;Est de Caracas ou de l&rsquo;alliance fran\u00e7aise, deviennent un lexique concret pour ces jeunes au contact du r\u00e9el et de l&rsquo;outil. L&rsquo;atelier avait accouch\u00e9 d&rsquo;un film simple, collectif, mont\u00e9 la nuit dans une salle de deuxi\u00e8me primaire transform\u00e9e en laboratoire de montage. L&rsquo;exp\u00e9rience sovi\u00e9tique du cin\u00e9-train, des groupes Medvedkine, sauce cara\u00efbes.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"alignleft size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"685\" src=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010018-1700-1024x685.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3932\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010018-1700-1024x685.jpg 1024w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010018-1700-300x201.jpg 300w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010018-1700-768x514.jpg 768w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010018-1700-1536x1028.jpg 1536w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010018-1700-210x141.jpg 210w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010018-1700.jpg 1700w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>\u00a9 Benjamin Durand<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Quelques ann\u00e9es plus tard, ces jeunes devenus \u00e0 leur tour apprenti-enseignant nous ont demand\u00e9 de venir \u00e0 <em>Camunare rojo<\/em> pour les aider \u00e0 former d&rsquo;autres personnes, int\u00e9ress\u00e9es par leur exp\u00e9rience de communication sociale et participative. S<em>ocializar y multiplicar <\/em>(socialiser et multiplier). Partager ses connaissances, la philosophie du mouvement des t\u00e9l\u00e9visions communautaires. La n\u00f4tre aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;air chaud et humide, des milliers d&rsquo;hectares de terres, des collines, le soleil aveuglant de midi, un pyl\u00f4ne d&rsquo;une vingtaine de m\u00e8tres de haut o\u00f9 tr\u00f4ne une antenne de transmission&#8230;Apr\u00e8s les six heures pass\u00e9es sous une couverture dans un bus frigorifique o\u00f9 l&rsquo;air climatis\u00e9 est au maximum, l&rsquo;arriv\u00e9e a <em>Camunare<\/em> peut d\u00e9concerter. Un jus de canne \u00e0 sucre bien frais, du riz avec des haricots noirs et des bananes plantains. L\u2019accueil des gens de la terre\u00e0 une saveur particuli\u00e8re, celle qui fait que l&rsquo;on se sent rapidement chez soi. <em>Camunare RojoTV<\/em> se compose de deux pi\u00e8ces. Un studio et une r\u00e9gie. Quelques projecteurs, deux cam\u00e9ras, un mac G4. Une dizaine de matelas. Plusieurs personnes sont venues des villages voisins. Certains de tr\u00e8s loin. Le studio sera notre salle d&rsquo;atelier en journ\u00e9e et le dortoir la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Les chaises de plastique blanches sont r\u00e9parties, le vid\u00e9o-projecteur est connect\u00e9 au magn\u00e9toscope. L&rsquo;atelier commence. Premier exercice pratique. R\u00e9aliser un plan chacun. Apprendre \u00e0 voir. Aucune contrainte formelle. L&rsquo;intimidation face \u00e0 ce nouvel outil se fait sentir. Peur de ne pas savoir, de mal-faire. Les participants partent dans le village, \u00e0 reculons. Apr\u00e8s une bonne heure, tout le monde revient. On regarde un \u00e0 un ces premiers plans, mouvements rapides, zooms, maladresses, floues. La premi\u00e8re fois, on filme comme on d\u00e9couvre. La main qui tient la cam\u00e9ra reproduit le mouvement des yeux, regarde. Le r\u00e9sultat est chaotique mais c&rsquo;est un bon d\u00e9but pour l&rsquo;analyse. Organiser la repr\u00e9sentation de l&rsquo;espace. Le cadre. Le champ et le hors-champ. Le point de vue. Un vocabulaire compliqu\u00e9, de l&rsquo;incompr\u00e9hension, des doutes. Pause de cinq minutes. Caf\u00e9, cigarette. Un peu \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart se trouve un homme d&rsquo;une quarantaine d&rsquo;ann\u00e9es, le plus \u00e2g\u00e9 du groupe, la peau marqu\u00e9e par des ann\u00e9es de travail sous le soleil. Je m&rsquo;approche. Un des principes premiers de l&rsquo;\u00e9ducation populaire est de ne jamais laisser de c\u00f4t\u00e9 un \u00e9l\u00e8ve, surtout au d\u00e9but de la formation. Il n&rsquo;est pas tr\u00e8s bavard surtout pour parler cin\u00e9ma. Il n&rsquo;est jamais all\u00e9 au cin\u00e9ma. Il est producteur de caf\u00e9 et vit dans la montagne, \u00e0 quelques heures d&rsquo;ici. Sa timidit\u00e9 s&rsquo;estompe quand il m&rsquo;explique son travail, l&rsquo;importance du climat, de l&rsquo;eau, de l&rsquo;ombre, la r\u00e9colte, le s\u00e9chage. Il s&rsquo;appelle Jos\u00e9 Luis. Certains de ses caf\u00e9iers sont plus vieux que lui. Sa femme \u00e9tait le personnage principal d&rsquo;un des premiers reportages de <em>Camunare RojoTV.<\/em> Elle apprenait \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire aux paysans en haut de leurs collines, dans le cadre d&rsquo;un programme social gouvernemental<em>.<\/em> Pour construire la salle de classe, ils avaient mont\u00e9 les briques \u00e0 dos d&rsquo;\u00e2ne avec un petit groupe \u00e9lectrog\u00e8ne \u00e0 essence pour brancher une t\u00e9l\u00e9 et un lecteur VHS. La <em>Mission Robinson<\/em> reprenait la m\u00e9thode interactive cubaine <em>yo si puedo<\/em>, qui avait r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9radiquer l&rsquo;analphab\u00e9tisme de l&rsquo;\u00eele. Les jeunes reporters de <em>Camunare<\/em> avaient film\u00e9 Jos\u00e9 Luis et sa femme pendant plusieurs semaines. Le d\u00e9frichement du terrain, le transport des briques, la construction, les jours de classe. Ils avaient document\u00e9 tout ce processus jusqu&rsquo;aux premiers mots \u00e9crits par un des paysans, les pr\u00e9noms de ses petits enfants. Le dernier plan du film.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi Jos\u00e9 Luis est-il venu \u00e0 l&rsquo;atelier? Sa r\u00e9ponse est \u00e9vasive. Avec cette mise en images de sa r\u00e9alit\u00e9 sociale \u00e9tait n\u00e9 sa volont\u00e9 d&rsquo;apprendre \u00e0 utiliser une cam\u00e9ra, faire des films, participer \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision communautaire? Pas uniquement. Avant d&rsquo;\u00e9migrer dans la montagne, Jos\u00e9 Luis occupait un bout de terre avec sa famille et d&rsquo;autres paysans. Ils la travaillaient et tentaient de survivre avec ce qu&rsquo;ils produisaient dessus. Un soir, le suppos\u00e9 propri\u00e9taire envoya des <em>sicarios, <\/em>des tueurs \u00e0 gages<em>,<\/em> pour les expulser. Deux paysans furent assassin\u00e9s. Le lendemain, les journaux parlaient avec satisfaction de la mort de deux d\u00e9linquants. Les <em>sicarios<\/em> et le propri\u00e9taire ne furent jamais arr\u00eat\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"alignleft size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"685\" src=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010036-1700-1024x685.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3935\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010036-1700-1024x685.jpg 1024w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010036-1700-300x201.jpg 300w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010036-1700-768x514.jpg 768w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010036-1700-1536x1028.jpg 1536w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010036-1700-210x141.jpg 210w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/F1010036-1700.jpg 1700w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>\u00a9 Benjamin Durand<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>On reprend l&rsquo;atelier. Synth\u00e8se collective du premier exercice. Penser l&rsquo;espace, le cadre. Les fr\u00e8res Lumi\u00e8re s&rsquo;invitent parmi nous. Un quai de gare est projet\u00e9 sur le mur blanc du studio. Un train s&rsquo;approche. Il s&rsquo;arr\u00eate, des gens descendent et regardent la cam\u00e9ra, le spectateur. L&rsquo;avantage avec <em>l&rsquo;arriv\u00e9e d&rsquo;un train en gare de la Ciotat<\/em> (1895) est triple. C&rsquo;est un film mondialement connu et tous les participants connaissent l\u2019anecdote de la peur qu&rsquo;il provoqua lors de sa premi\u00e8re projection publique. C&rsquo;est un plan fixe, assez court, facile \u00e0 utiliser pour d\u00e9buter un atelier. C&rsquo;est un formidable outil de pratique indirecte, d&rsquo;analyse. Questions! Que se passe-t-il dans ce film? <em>Qu\u00e9?<\/em> (Quoi?). Un quai de gare, un train arrive, des gens apparaissent et disparaissent. Un effet de surprise, du suspens, une histoire, une narration, un r\u00e9cit. <em>Como? <\/em>(Comment?). Apr\u00e8s avoir dessin\u00e9 sur le tableau blanc les rails et le quai, je demande \u00e0 une personne de venir dessiner l&#8217;emplacement de la cam\u00e9ra. Plusieurs se portent volontaires. <em>Donde?<\/em>, (O\u00f9?). D&rsquo;o\u00f9 je filme, mon regard, mon point de vue. Ici. Que se passerait-il si je changeais la position de la cam\u00e9ra? Les avis divergent, des questions surgissent. L&rsquo;\u00e9vidente subjectivit\u00e9 cin\u00e9matographique balaie avec une facilit\u00e9 d\u00e9concertante le dogme de la fausse objectivit\u00e9 journalistique. Je note sur mon cahier: \u00ab\u00a0Marker. Montrer la s\u00e9quence du off dans <em>lettres de Sib\u00e9rie<\/em>\u00ab\u00a0. Retour \u00e0 notre analyse. Pourquoi le train est petit et devient grand? L&rsquo;impression de voir en trois dimensions alors que le mur du studio, notre \u00e9cran de projection, est plat. L&rsquo;illusion de profondeur, ce mensonge originel du cin\u00e9ma devient une v\u00e9rit\u00e9 pour tout le monde. Non, le train ne vient pas du fond vers moi. Il va du haut vers le bas et de droite \u00e0 gauche. La diagonale, la perspective, les points de fuite. Des \u00e9l\u00e9ments obscurs de la technique cin\u00e9matographique s&rsquo;\u00e9claircissent. La position de la cam\u00e9ra prend toute son importance. Pour compl\u00e9ter l&rsquo;analyse et l&rsquo;importance de la composition, nous regardons des photographies. <em>Les coupeurs de canne \u00e0 sucre<\/em> du photographe br\u00e9silien Sebasti\u00e3o Salgado. Les paysans de <em>Camunare<\/em> sourient. Ils n&rsquo;avaient jamais vu d&rsquo;images si belles de leur travail quotidien, une sacralisation normalement r\u00e9serv\u00e9e aux sportifs ou aux vedettes hollywoodiennes, pas aux travailleurs de la terre. Une autre r\u00e8gle importante d&rsquo;\u00e9ducation populaire est de toujours s&rsquo;efforcer de trouver des exemples o\u00f9 les personnes peuvent s&rsquo;identifier. Pas facile, mais parfois nous sommes surpris. Certains films trouvent une r\u00e9sonance particuli\u00e8re en fonction du lieu et du moment historique o\u00f9 ils sont vus. Ici, la diffusion de la s\u00e9quence r\u00e9alis\u00e9e par Joris Ivens dans le film collectif <em>Loin du Vietnam<\/em> provoque toujours l&rsquo;enthousiasme. La construction par des femmes d&rsquo;abris contre les bombardements a\u00e9riens repr\u00e9sente clairement la r\u00e9sistance \u00e0 l&rsquo;imp\u00e9rialisme et symbolise une guerre de classe, les pauvres contre les riches, le Nord contre le Sud. Ces images film\u00e9es en super 8 nous disent que les vietnamiennes d&rsquo;hier sont les v\u00e9n\u00e9zu\u00e9liennes d&rsquo;aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n\n\n\n<p>Deuxi\u00e8me exercice. Mettre en pratique ce qui vient d&rsquo;\u00eatre analys\u00e9. R\u00e9aliser un plan chacun, fixe, muet. L&rsquo;apprentissage de la repr\u00e9sentation du r\u00e9el par la contrainte. Des limites formelles afin de mieux exprimer le contenu, comme le boxeur qui s&rsquo;entra\u00eene une main attach\u00e9e dans le dos; quand elle sera libre, ses possibilit\u00e9s seront multipli\u00e9es. Observer. Synth\u00e9tiser. Penser le Quoi, le Comment, le O\u00f9. Traduire en images sa subjectivit\u00e9. Julian, Pablo, Maria Luisana, Jemcifer, Jose Luis et les autres repartent, motiv\u00e9s, cam\u00e9ras au poing. Au retour, tous sont impatients de visualiser leur travail. Un \u00e0 un, nous regardons les plans. La diff\u00e9rence avec le r\u00e9sultat de l&rsquo;exercice pr\u00e9c\u00e9dent est sans \u00e9quivoque. On sent l&rsquo;effort pour reproduire le film des fr\u00e8res Lumi\u00e8re. L&rsquo;histoire du cin\u00e9ma reste une histoire de filiation. Mais c&rsquo;est surtout un plan qui retiendra mon attention, celui de Jos\u00e9 Luis. Un plan large. Un champ avec de l&rsquo;herbe. Un tiers pour le ciel et les collines, deux tiers pour la terre. Un chemin aplani par le pas des b\u00eates et des hommes occupe le premier plan et se poursuit hors-champ c\u00f4t\u00e9 gauche, \u00e0 la limite de la ligne d&rsquo;horizon. A droite, en avant-plan, une barri\u00e8re de fer rouill\u00e9e. Quelques secondes pour contempler ce paysage. Un vache, puis deux apparaissent dans le haut de l&rsquo;image, dans la profondeur. Le troupeau s&rsquo;approche, emplit le plan. Le cadre ne bouge pas. Tout le mouvement est dans le plan. Montage interne. Les animaux s&rsquo;approchent de la cam\u00e9ra, de nous. Un jeune homme, casquette rouge et une branche \u00e0 la main, rentre dans le champ, il presse un veau pour qu&rsquo;il puisse rejoindre les autres. Arriv\u00e9 devant la cam\u00e9ra, il referme la barri\u00e8re avec un corde et dispara\u00eet. Le point de vue, la repr\u00e9sentation de l&rsquo;espace, le r\u00e9cit. La composition. La profondeur. La relation champ\/hors-champs. Le montage interne. Le monde rural, le travail, la relation de l&rsquo;homme avec sa terre, <em>l&rsquo;impond\u00e9rable de la vie <\/em>comme disait Henri Langlois en parlant des films Lumi\u00e8re. Aujourd&rsquo;hui c&rsquo;est la premi\u00e8re fois que Jos\u00e9 Luis utilise une cam\u00e9ra.<\/p>\n\n\n\n<p>Le second film pour poursuivre la formation est \u00ab\u00a0<em>Transport d&rsquo;une tourelle par un attelage de 60 chevaux\u00a0\u00bb<\/em> (film inscrit au n\u00b0770 du catalogue Lumi\u00e8re). Un autre film-outil pour parler de l&#8217;emplacement de la cam\u00e9ra, du regard et du fait que <em>le plan est toujours le fait d&rsquo;une certaine interpr\u00e9tation.<\/em> Cette analyse vient directement du travail de Thierry Odeyn et notamment de son cours sur la sensibilisation \u00e0 l&rsquo;analyse cin\u00e9matographique. Thierry, comme d&rsquo;autres Tyrannosaures-p\u00e9dagogues du cin\u00e9ma engag\u00e9 (Claude Bailbl\u00e9, Louisette Far\u00e9niaux, etc) ont particip\u00e9 \u00e0 l&rsquo;aventure de L&rsquo;Ecole Populaire et Latino-am\u00e9ricaine de Cin\u00e9ma. L&rsquo;histoire de la p\u00e9dagogie du cin\u00e9ma est aussi une histoire de filiation. Il arrive fr\u00e9quemment d&rsquo;avoir de belles surprises dans les ateliers. Le plan de Jos\u00e9 Luis est une introduction parfaite pour l&rsquo;analyse de ce film et la meilleure d\u00e9monstration du principe de r\u00e9ciprocit\u00e9 en \u00e9ducation populaire. Au milieu de ces plaines v\u00e9n\u00e9zu\u00e9liennes charg\u00e9es d&rsquo;histoire et de soleil, dans ce studio de t\u00e9l\u00e9vision transform\u00e9 en salle de classe, il n&rsquo;y a pas 20 \u00e9l\u00e8ves et 1 professeur mais 21 \u00e9l\u00e8ves et 21 professeurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce film de l&rsquo;op\u00e9rateur Mesguich tourn\u00e9 avec seulement 17 m\u00e8tres de pellicule est une m\u00e9taphore de la soci\u00e9t\u00e9 et des bouleversements qui la traversent. Le passage d&rsquo;une \u00e9poque, du monde rural \u00e0 l\u2019\u00e8re industrielle. Un jour, peut-\u00eatre, Jos\u00e9 Luis inscrira dans un seul plan le processus bolivarien.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir, <em>Camunare<\/em> est plong\u00e9 dans un faux-silence. Des milliers d&rsquo;insectes \u00e9crivent la bande sonore du spectacle \u00e9toil\u00e9 qui se joue chaque soir au-dessus de nos t\u00eates. Je pense \u00e0 l&rsquo;atelier, \u00e0 Jos\u00e9 Luis, \u00e0 cette r\u00e9volution bolivarienne qui a pris racine ici dans les terres r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es par les paysans. Je me suis alors rappel\u00e9 une rencontre avec un ancien des groupes Medvekine lors d&rsquo;une r\u00e9trospective leurs \u00e9tant consacr\u00e9e au festival l&rsquo;<em>Acharni\u00e8re <\/em>de Lille, en France; o\u00f9 plut\u00f4t sa r\u00e9ponse \u00e0 une question du public qui lui demandait \u00ab\u00a0Pourquoi un ouvrier d\u00e9cide-t-il d&rsquo;apprendre \u00e0 se servir d&rsquo;une cam\u00e9ra?\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Pourquoi \u00e0 ce moment-l\u00e0?\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Parce que c&rsquo;\u00e9tait n\u00e9cessaire<\/strong><\/em><em>&#8230;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Les outils et la n\u00e9cessit\u00e9. Les deux sont indispensables.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-right is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p><em>[\u2026]Nous avons \u00e9t\u00e9 les premiers \u00e0 faire des films de nos mains nues, des films peut-\u00eatre maladroits, patauds, sans \u00e9clat,<\/em><\/p><p><em>des films peut-\u00eatre un peu d\u00e9fectueux, mais en tout cas des films n\u00e9cessaires, indispensables,<\/em><\/p><p><em>des films tourn\u00e9s vers la vie et exig\u00e9s par la vie\u00a0\u00bb.<\/em><\/p><cite><strong>Dziga Vertov, Articles, journaux, projets, 10\/18 Cahiers du cin\u00e9ma, 1972, p. 55<\/strong><\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Benjamin Durand<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Cet article fut initialement publi\u00e9 dans la revue <em>Smala Cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b04, juin 2015, CIN\u00e9DIT asbl. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dix jours d\u2019ateliers intensifs \u00e0 vivre ensemble, manger, dormir, regarder et \u00e9couter, pour apprendre les bases du langage audiovisuel. Notre p\u00e9dagogie cin\u00e9matographique c\u00f4toie les principes d\u2019\u00e9ducation populaire. Un travail n\u00e9cessaire de d\u00e9sintoxication pour \u00e9ponger le tsunami id\u00e9ologique permanent qui, encore aujourd\u2019hui, imbibe profond\u00e9ment la soci\u00e9t\u00e9 v\u00e9n\u00e9zu\u00e9lienne.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":3664,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2,199],"tags":[],"class_list":["post-3659","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-dossier","category-cinema-une-pedagogie-de-la-rencontre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3659","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3659"}],"version-history":[{"count":16,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3659\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3980,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3659\/revisions\/3980"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3664"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3659"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3659"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3659"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}