{"id":4114,"date":"2022-03-28T01:00:00","date_gmt":"2022-03-28T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.causestoujours.be\/?p=4114"},"modified":"2022-03-23T13:05:46","modified_gmt":"2022-03-23T12:05:46","slug":"interview-de-guillermo-kozlowski-co-auteur-dart-infirmier-et-numerisation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/interview-de-guillermo-kozlowski-co-auteur-dart-infirmier-et-numerisation\/","title":{"rendered":"Interview de Guillermo Kozlowski, co-auteur d\u2019Art infirmier et num\u00e9risation"},"content":{"rendered":"\n<p>Vient de para\u00eetre <em>Art infirmier et num\u00e9risation<\/em><sup><em><a href=\"#sdfootnote1sym\" id=\"sdfootnote1anc\"><sup>1<\/sup><\/a><\/em><\/sup>, texte des infirmi\u00e8res Fadma Amjahad et Marie Vialars (membres de la Sant\u00e9 en lutte) et du philosophe Guillermo Kozlowski (cfs-asbl).<\/p>\n\n\n\n<p>Leur \u00e9tude a vis\u00e9 \u00e0 interroger l\u2019installation massive des dispositifs digitaux en milieu hospitalier en partant du savoir des travailleuses elles-m\u00eames, ici des infirmi\u00e8res. Les questions suivantes en t\u00eate&nbsp;: quels savoirs les travailleurs ont sur les dispositifs num\u00e9riques&nbsp;? Mais aussi quels effets ont ces derniers sur les savoirs des travailleurs&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes all\u00e9s \u00e0 la rencontre de Guillermo Kozlowski<a href=\"#sdfootnote2sym\" id=\"sdfootnote2anc\"><sup>2<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vous avez<\/strong><strong> choisi de travailler la question de la num\u00e9risation en <\/strong><strong>vous <\/strong><strong>entretenant avec des infirmi\u00e8res. <\/strong><strong>Vous<\/strong><strong> explique<\/strong><strong>z<\/strong><strong> ce choix, entre autres, par le fait que leur savoir est difficile \u00e0 formaliser, contrairement \u00e0 celui des m\u00e9decins par exemple. En quoi la question de la formalisation -en l&rsquo;occurrence ici de sa non-possibilit\u00e9- trouve sa coh\u00e9rence quand on interroge la num\u00e9risation ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les questions peu d\u00e9battues autour du num\u00e9rique, il y a celle-ci&nbsp;: qu\u2019est-ce que num\u00e9riser&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il est souvent question de ce qu\u2019il faut num\u00e9riser et de ce qu\u2019il est possible de faire avec le num\u00e9rique. Mais le passage, le moment o\u00f9 un savoir, une image, une proc\u00e9dure, un son, un rapport\u2026 est \u00ab&nbsp;traduit&nbsp;\u00bb en langage num\u00e9rique, est souvent pr\u00e9sent\u00e9 comme quelque chose de purement technique. Or \u00e0 ce niveau-l\u00e0 il y a des enjeux centraux.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, contrairement \u00e0 ce qu\u2019on peut imaginer, ce sont loin d\u2019\u00eatre des questions techniques. Il s\u2019agit peu de questions qui rel\u00e8vent de la programmation informatique, mais au contraire de d\u00e9cider ce qui a ou non du sens dans une situation donn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>De mon point de vue il y a au moins trois sortes d\u2019enjeux. Qu\u2019est-ce qui dans la pratique peut \u00eatre num\u00e9ris\u00e9&nbsp;? A partir de quelles relations est mod\u00e9lis\u00e9e cette pratique&nbsp;? Et quelles sont les donn\u00e9es qui vont \u00eatre prises en compte.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9ponse courante est que tout peut \u00eatre mod\u00e9lis\u00e9. Que ce que les infirmi\u00e8res ou n\u2019importe quel autre travailleur fait, peut \u00eatre formalis\u00e9 en un certain nombre de proc\u00e9dures simples et hi\u00e9rarchis\u00e9es et \u00e9valuables, donc traduit dans un algorithme. Et que les donn\u00e9es qui doivent \u00eatre encod\u00e9es sont des \u00ab&nbsp;donn\u00e9es brutes&nbsp;\u00bb c\u2019est-\u00e0-dire des donn\u00e9es jug\u00e9es simples, en tout cas pouvant \u00eatre relev\u00e9es \u00e0 partir de regards non-sp\u00e9cialistes. En clair tout pourrait \u00eatre num\u00e9ris\u00e9 et une fois num\u00e9ris\u00e9 un travail devient \u00e0 la port\u00e9e de n\u2019importe qui. Tout ce qui est complexe serait assum\u00e9 par la machine et les op\u00e9rateurs auraient des t\u00e2ches simples et des ordres pr\u00e9cis \u00e0 suivre.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est parce que c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 la conception de leur travail, notamment celle apport\u00e9e par les r\u00e9formes pour cr\u00e9er un \u00ab&nbsp;Etat social actif&nbsp;\u00bb, que cette vision peut s\u2019imposer aussi facilement.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enjeu est important. Si nous suivons au contraire le point de vue de Fadma Amjahad et Marie Vialars, qui parlent d\u2019un art infirmier, les choses changent. Je pr\u00e9cise que cet art n\u2019est pas quelque chose de myst\u00e9rieux, mais un savoir li\u00e9 \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience, au regard et aussi aux \u00e9tudes et formations. La possibilit\u00e9 de saisir une situation non pas par des multiples \u00ab&nbsp;si\u2026alors&nbsp;\u00bb, mais dans son ensemble. La possibilit\u00e9 aussi de modifier la situation par leur action, par exemple en s\u2019adressant au patient, en permettant de produire un savoir avec lui, en le mettant lui aussi dans une position active.<\/p>\n\n\n\n<p>Bref, toute une s\u00e9rie de choses non formalisables, mais compr\u00e9hensibles \u00e0 partir de la pratique, qui emp\u00eachent une num\u00e9risation qui colonise ces pratiques. Cela ouvre la possibilit\u00e9 \u00e0 une num\u00e9risation plus locale, en interaction avec des travailleurs comp\u00e9tents. Non plus rentrer des donn\u00e9es de base et ob\u00e9ir aux outputs de la machine. Mais fabriquer des algorithmes pour des t\u00e2ches pr\u00e9cises, pens\u00e9es pour et avec des travailleurs intelligents, programm\u00e9s pour traiter non pas des donn\u00e9es brutes (c\u2019est-\u00e0-dire d\u00e9contextualis\u00e9es), mais des informations pertinentes et situ\u00e9es. Cette approche est peut-\u00eatre moins efficace en termes de DRH, puisqu\u2019elle ne permet pas de remplacer du personnel exp\u00e9riment\u00e9 par du personnel sans exp\u00e9rience et moins form\u00e9. Mais pourrait s\u2019av\u00e9rer payante en termes de qualit\u00e9 de soins\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>En commen\u00e7ant <\/strong><strong>vos<\/strong><strong> entretiens, <\/strong><strong>vous<\/strong><strong> met<\/strong><strong>tez<\/strong><strong> en garde contre le fait de ne pas \u00eatre sid\u00e9r\u00e9 devant la num\u00e9risation. \u00c0 partir d&rsquo;un changement a priori assez anodin, les effets incontr\u00f4l\u00e9s se multiplient tr\u00e8s rapidement et paraissent d\u00e9j\u00e0 nous perdre.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je crois que la propagation rapide est li\u00e9e \u00e0 ce qu\u2019on disait pr\u00e9c\u00e9demment, il y a un rapport au monde o\u00f9 tout ce qui est jug\u00e9 efficace est formalisable, qui s\u2019agence tr\u00e8s bien avec la num\u00e9risation.<\/p>\n\n\n\n<p>La num\u00e9risation ne change pas ce monde, mais lui permet de s\u2019\u00e9tendre de mani\u00e8re exponentielle. On pouvait penser que dans le travail d\u2019une infirmi\u00e8re une tr\u00e8s grande partie \u00e9tait une perte de temps, que toute une s\u00e9rie de moments non formalisables \u00e9taient inutiles. Mais dans la pratique il \u00e9tait plus difficile de les contr\u00f4ler et m\u00eame si on voulait les contr\u00f4ler, ce contr\u00f4le restait au niveau du terrain. Les savoirs des infirmi\u00e8res \u00e9taient invisibilis\u00e9s, peu valoris\u00e9s, voire m\u00e9pris\u00e9s, mais en m\u00eame temps relativement prot\u00e9g\u00e9s, parce que personne en dehors du corps des infirmi\u00e8res n\u2019avait le temps, la volont\u00e9 et les outils pratiques pour le contester. L\u2018informatique change en partie cela. Maintenant le regard est permanent, individuel, accessible partout et \u00e0 tout moment. Il suffit d\u2019allumer un ordinateur et les donn\u00e9es jug\u00e9es importantes s\u2019affichent, elles peuvent \u00eatre compar\u00e9es, etc. Ce qui est formalisable, ce qui est jug\u00e9 comme faisant v\u00e9ritablement partie du travail, passe le filtre de l\u2019algorithme, est mis en avant par toutes sortes de dispositifs graphiques. Le nombre d\u2019actes r\u00e9alis\u00e9s, de patients trait\u00e9s, de proc\u00e9dures encod\u00e9es\u2026 Mais le reste, ce qui \u00e9tait prot\u00e9g\u00e9 par une certaine invisibilit\u00e9 appara\u00eet aussi de mani\u00e8re flagrante. Si une infirmi\u00e8re prend plus de temps avec un patient, si elle se d\u00e9place, si elle n\u2019encode pas imm\u00e9diatement des donn\u00e9es\u2026 Tout ceci est visible, affich\u00e9 comme du temps perdu, comme de l\u2019inefficacit\u00e9. Il y a \u00e0 la fois l\u2019outil de contr\u00f4le puissant qui permet de rendre visible et l\u2019objectivation \u00e0 partir du savoir majoritaire qui d\u00e9cide en amont quels gestes font r\u00e9ellement partie du travail.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Lorsque l&rsquo;on s&rsquo;int\u00e9resse aux effets de la num\u00e9risation, on note souvent une perte d&rsquo;autonomie des individus, en m\u00eame temps qu&rsquo;une responsabilisation individuelle accrue. <\/strong><strong>Au cours de cette \u00e9tude, avez<\/strong><strong>&#8211;<\/strong><strong>vous<\/strong><strong>aussi <\/strong><strong>crois\u00e9 l&rsquo;un de ces ph\u00e9nom\u00e8nes ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, c\u2019est quelque chose que j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9, mais qui revient ici, comme un peu partout. On l\u2019avait retrouv\u00e9 par exemple dans le cahier de charges pour la construction de la prison de Haren. O\u00f9 il \u00e9tait question d\u2019autonomiser les prisonniers\u2026 gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019informatique. Cet objectif d\u2019autonomisation est pr\u00e9sent dans l\u2019ensemble de l\u2019action sociale de l\u2019Etat belge depuis les ann\u00e9es 2000, il est central dans la politique d\u2019Etat social actif. Et plus largement dans la vision des gens en tant que capital humain d\u00e9velopp\u00e9e par Theodore Schultz et Gary Becker (tous deux prix Nobel d\u2019\u00e9conomie). Cette r\u00e9f\u00e9rence est peut-\u00eatre un peu m\u00e9connue, on la retrouve n\u00e9anmoins dans la plupart des institutions internationales, notamment celles qui s\u2019occupent d\u2019\u00e9ducation et de formation.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, au-del\u00e0 de la r\u00e9f\u00e9rence, la conception des gens comme un portefeuille de comp\u00e9tences qu\u2019ils doivent g\u00e9rer au mieux en vue de s\u2019adapter aux \u00e9volutions du march\u00e9 du travail, est largement pass\u00e9 dans l\u2019inconscient collectif.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce sens, <em>autonomie<\/em> n\u2019est pas entendu comme le fait de d\u00e9velopper des rapports singuliers au monde, mais comme un manque de capacit\u00e9s. Il n\u2019est pas question d\u2019autonomie, mais toujours du manque d\u2019autonomie dont on est redevables. On nous signale en permanence qu\u2019on est responsables de ne pas \u00eatre autonomes. Que nous avons toujours quelque chose qui n\u2019est pas assez flexible, quelque chose qui ne se plie pas tout \u00e0 fait aux t\u00e2ches qui nous ont \u00e9t\u00e9 formellement assign\u00e9es\u2026 et qu\u2019en ceci nous repr\u00e9sentons un co\u00fbt indu, dont nous sommes responsables.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a quelque chose de tr\u00e8s curieux avec cette autonomie. Elle est toujours \u00e9valu\u00e9e par d\u2019autres&nbsp;: des DRH, des conseillers ONEM, des coachs, des \u00e9conomistes, des algorithmes\u2026 Ou m\u00eame auto-\u00e9valu\u00e9e, mais \u00e9tant entendu que dans cette auto-\u00e9valuation, il s\u2019agit de se mettre soi-m\u00eame \u00e0 la place de l\u2019\u00e9valuateur.<\/p>\n\n\n\n<p>Si on partait de l\u2019id\u00e9e que l\u2019autonomie \u00e9tait d\u2019\u00e9valuer soi-m\u00eame son art, avec des crit\u00e8res des temporalit\u00e9s produites par et pour des gens qui ont une exp\u00e9rience pratique de cet art, on aboutirait \u00e0 des choses tr\u00e8s diff\u00e9rentes.<\/p>\n\n\n\n<p>Lire l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de l\u2019\u00e9tude&nbsp;<a href=\"https:\/\/ep.cfsasbl.be\/IMG\/pdf\/art_infirmier_et_numerisation.pdf\">ici<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#sdfootnote1anc\" id=\"sdfootnote1sym\">1<\/a>https:\/\/ep.cfsasbl.be\/IMG\/pdf\/art_infirmier_et_numerisation.pdf<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#sdfootnote2anc\" id=\"sdfootnote2sym\">2<\/a>Guillermo Kozlowski est chercheur \u00e0 CFS asbl depuis 2009. Son travail est notamment centr\u00e9 sur l\u2019\u00e9criture d\u2019analyses et \u00e9tudes dans une d\u00e9marche d\u2019\u00e9ducation populaire&nbsp;: confronter les savoirs th\u00e9oriques et les savoirs d\u2019exp\u00e9rience, sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9. Ce travail de recherche est tr\u00e8s inspir\u00e9 par les exp\u00e9riences du cin\u00e9ma documentaire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vient de para\u00eetre Art infirmier et num\u00e9risation1, texte des infirmi\u00e8res Fadma Amjahad et Marie Vialars (membres de la Sant\u00e9 en lutte) et du philosophe Guillermo Kozlowski (cfs-asbl). 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