{"id":4119,"date":"2022-03-28T01:00:00","date_gmt":"2022-03-28T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.causestoujours.be\/?p=4119"},"modified":"2022-03-23T13:04:51","modified_gmt":"2022-03-23T12:04:51","slug":"aupres-delle-filmer-un-travail-invisible","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/aupres-delle-filmer-un-travail-invisible\/","title":{"rendered":"Aupr\u00e8s d\u2019elle\u00a0: Filmer un travail invisible\u00a0"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Fruit d\u2019une collaboration entre l\u2019U.L.B. et le GSARA, le film documentaire \u00ab&nbsp;Aupr\u00e8s d\u2019elle&nbsp;\u00bb brosse le portrait de trois femmes employ\u00e9es comme aides \u00e0 domicile. R\u00e9sonnant parfaitement avec l\u2019une de nos th\u00e9matiques d\u2019action&nbsp;: <\/strong><em><strong>\u00ab&nbsp;Rendre visible les invisibles&nbsp;\u00bb<\/strong><\/em><strong>, cette \u0153uvre qui met en lumi\u00e8re ce m\u00e9tier m\u00e9connu a \u00e9t\u00e9 co-r\u00e9alis\u00e9e par Chiara Giordano<a href=\"#sdfootnote1sym\" id=\"sdfootnote1anc\"><sup>1<\/sup><\/a>, sociologue, et Benjamin Durand, r\u00e9alisateur au GSARA.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Chiara Giordano, <\/strong><strong>c<\/strong><strong>omment votre recherche est-elle devenue un film et quel a \u00e9t\u00e9 votre trajet vers le GSARA ?&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le film a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 dans le cadre de ma recherche actuelle, financ\u00e9e par la r\u00e9gion de Bruxelles-Capitale, qui est men\u00e9e \u00e0 l&rsquo;ULB et a commenc\u00e9 en 2018. Lors de la pr\u00e9paration du dossier de financement, j&rsquo;ai envisag\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e de faire un documentaire comme un outil compl\u00e9mentaire aux autres outils que j&rsquo;utilisais dans ma recherche. Celle-ci a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e avec des m\u00e9thodes de sciences sociales plus classiques, une partie quantitative avec un questionnaire, une partie qualitative avec beaucoup d&rsquo;entretiens en profondeur. L&rsquo;id\u00e9e de ce film \u00e9tait de montrer le visage de cette partie de la population, ces travailleuses invisibles. En tant que sociologue, je n&rsquo;avais ni les instruments ni les comp\u00e9tences pour r\u00e9aliser un documentaire. J&rsquo;ai donc propos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de trouver un partenaire. Nous avons lanc\u00e9 un march\u00e9 public, et avons au final s\u00e9lectionn\u00e9 le GSARA pour son exp\u00e9rience en termes de documentaire social, ou encore son travail aupr\u00e8s des populations vuln\u00e9rables.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Qu&rsquo;est-ce que l&rsquo;outil documentaire change ou apporte \u00e0 l&rsquo;\u00e9ventail des outils utilis\u00e9s habituellement en sociologie ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Chiara Giordano<\/em>&nbsp;: Le fil rouge de toute ma recherche c&rsquo;est d&rsquo;explorer quelque chose d&rsquo;invisible d&rsquo;un point de vue sociologique. Les personnes \u00e2g\u00e9es d\u00e9pendantes sont d\u00e9j\u00e0 un groupe invisible, absentes de l&rsquo;espace public, cach\u00e9es dans leur propre domicile. Mais quand on parle des travailleuses qui s&rsquo;occupent de ces personnes \u00e2g\u00e9es, souvent des travailleuses migrantes, parfois sans papiers, l\u00e0 les niveaux d&rsquo;invisibilit\u00e9 se cumulent. C&rsquo;est quelque chose dont on ne parle pas et qu&rsquo;on ne conna\u00eet pas, en Belgique, \u00e0 Bruxelles, comparativement \u00e0 d&rsquo;autres pays europ\u00e9ens o\u00f9 ce ph\u00e9nom\u00e8ne est d\u00e9j\u00e0 plus normalis\u00e9, plus institutionnalis\u00e9. L&rsquo;id\u00e9e c&rsquo;est donc de montrer ce ph\u00e9nom\u00e8ne, ces travailleuses et leur relation de travail avec les personnes \u00e2g\u00e9es. Dans ce cas, pourquoi ne pas donner de vrais visages, avec des images et des sons, \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne que personne ne conna\u00eet&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, mon envie \u00e9tait de sortir du terrain habituel de la sociologie, des milieux acad\u00e9miques, en proposant un outil de sensibilisation qui puisse toucher un public plus vaste, pas seulement un public d&rsquo;experts, mais aussi des \u00e9coles, des associations qui s&rsquo;occupent des migrants ou qui travaillent dans le milieu des soins et de la sant\u00e9, des personnes dans une position de prendre des d\u00e9cisions par rapport aux politiques publiques&#8230; Il s&rsquo;agissait de rendre le contenu de la recherche plus visible, avec un public plus vaste.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Comment s&rsquo;est d\u00e9roul\u00e9e la recherche des personnages ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Benjamin Durand<\/em>&nbsp;: C&rsquo;est un travail qui s&rsquo;est fait en duo. Chiara a rencontr\u00e9 des femmes migrantes ou d&rsquo;origine \u00e9trang\u00e8re qui s&rsquo;occupent de personnes \u00e2g\u00e9es \u00e0 Bruxelles. Elle faisait des entretiens audio qu&rsquo;elle transcrivait, mais je n&rsquo;y avais pas acc\u00e8s pour des raisons de confidentialit\u00e9 li\u00e9es \u00e0 son travail de recherche. Nous en parlions n\u00e9anmoins, avant de mettre en place des focus groupes avec quatre ou cinq t\u00e9moins, et c\u2019est alors que je les rencontrais pour parler du projet de film. Si, de ce processus, nous n\u2019avons rencontr\u00e9 aucun des trois personnages de notre film, il a fait partie du travail d&rsquo;investigation pour conna\u00eetre ce m\u00e9tier, pour penser le film et son sc\u00e9nario. Nous \u00e9tions presque convaincus que nous n\u2019arriverions pas \u00e0 avoir des gens qui accepteraient d&rsquo;\u00eatre devant la cam\u00e9ra. J&rsquo;ai donc commenc\u00e9 \u00e0 penser un sc\u00e9nario en me demandant comment filmer l&rsquo;invisible ou la clandestinit\u00e9. J&rsquo;ai beaucoup travaill\u00e9 sur cette question, au cas o\u00f9 nous ne pourrions avoir que des t\u00e9moignages sonores.<\/p>\n\n\n\n<p><em>CG<\/em>&nbsp;: Avec Benjamin, nous avons parcouru tous les th\u00e8mes qui nous semblaient int\u00e9ressants \u00e0 montrer. Nous avons beaucoup parl\u00e9 des rapports de pouvoir, du travail \u00e9motionnel, de la charge psychologique de ce travail, toute une s\u00e9rie de th\u00e8mes qui \u00e9taient ressortis des entretiens que j&rsquo;avais men\u00e9s. Puis on a explor\u00e9 un peu les profils en termes de nationalit\u00e9s puisque dans le cadre de ma recherche, j\u2019ai remarqu\u00e9 qu&rsquo;il y avait des groupes ethniques et des nationalit\u00e9s qui sont plus repr\u00e9sent\u00e9es dans ce travail, et pour finir on a fait des choix. Le premier choix \u00e9tait de trouver des profils dont la formule de travail est 24h\/24, soit le travail le plus cach\u00e9 parmi toutes les formules possibles parce qu&rsquo;il s&rsquo;agit de personnes qui habitent chez la personne \u00e2g\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><em>BD<\/em>&nbsp;: Au bout d&rsquo;un moment, nous avons eu l&rsquo;id\u00e9e d\u2019approcher les r\u00e9seaux communautaires, par nationalit\u00e9 ou zone g\u00e9ographique, parce qu&rsquo;on sait qu\u2019une entraide se fait notamment pour les personnes qui arrivent en pr\u00e9carit\u00e9 de s\u00e9jour. Nous savions qu&rsquo;il y a beaucoup de philippines qui exercent ces m\u00e9tiers-l\u00e0 et avons donc approch\u00e9 la communaut\u00e9 philippine. \u00c0 Forest (Bruxelles &#8211; NdA) une \u00e9glise donne mensuellement la messe en tagalog, les autres fois en anglais, mais ce ne sont que des philippins qui la fr\u00e9quentent. Nous y sommes all\u00e9s, plusieurs dimanches, et un jour nous avons rencontr\u00e9 Meliza&nbsp;: nous avions trouv\u00e9 notre premier personnage. Nous avons par la suite rencontr\u00e9 Noemia via la communaut\u00e9 br\u00e9silienne et Petrica, roumaine, nous l&rsquo;avons trouv\u00e9e via une \u00e9tudiante de Chiara.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>On ne voit jamais les personnes soign\u00e9es. \u00c9tait-ce un choix, une n\u00e9cessit\u00e9 ou les deux ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>BD<\/em>&nbsp;: Tout de suite, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 un choix: il ne faut pas que les personnes \u00e2g\u00e9es apparaissent \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran m\u00eame si elles doivent \u00eatre pr\u00e9sentes dans le film. \u00ab&nbsp;Aupr\u00e8s d\u2019elle&nbsp;\u00bb est un documentaire sur un m\u00e9tier bas\u00e9 sur une relation. Cette relation devait exister \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran, mais je ne voulais pas qu&rsquo;elle existe visuellement, d&rsquo;o\u00f9 le travail sur le hors champ visuel et sonore. Nous avons fait en sorte, au tournage et au montage, de faire exister la personne \u00e2g\u00e9e dans le cadre de sa relation avec la travailleuse. Ce choix \u00e9tait aussi motiv\u00e9 par une question de point de vue: nous voulions \u00eatre du point de vue des travailleuses, que le film se concentre essentiellement sur cette figure. Par cons\u00e9quent, il n&rsquo;y a pas que la personne \u00e2g\u00e9e qu&rsquo;on ne voit pas, mais on ne voit personne d&rsquo;autre&nbsp;: ni infirmi\u00e8res, ni famille, ni enfants&#8230; Enfin, c&rsquo;est un peu d\u00e9licat \u00e0 dire, mais une personne \u00e2g\u00e9e en fin de vie va tout de suite cr\u00e9er un rapport d&#8217;empathie. C&rsquo;est humain. Je m&rsquo;en suis rendu compte d\u00e8s les premiers jours de tournage. Si la personne \u00e2g\u00e9e \u00e9tait dans le champ, l\u2019affect du spectateur aurait pu tout de suite d\u00e9vier vers la condition de la personne \u00e2g\u00e9e. Pour notre film, il fallait que le processus d&rsquo;identification du spectateur aille vers la travailleuse.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les trois personnages ont des traitements narratifs particuliers. Comment chaque personnage a d\u00e9termin\u00e9 chaque traitement visuel ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>BD<\/em>&nbsp;: Ces choix de narration sp\u00e9cifiques \u00e0 chaque personnage se sont d\u00e9cid\u00e9s au montage. Avec Petrica, nous filmons le travail en lui-m\u00eame et la relation avec la personne \u00e2g\u00e9e. Donc, de mani\u00e8re presque permanente, la personne \u00e2g\u00e9e est pr\u00e9sente d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre quand on filme Petrica. Ca a \u00e9t\u00e9 travaill\u00e9: nous avons par exemple jou\u00e9 au montage son avec des ronflements, de mani\u00e8re \u00e0 ce que la relation soit l\u00e0 tout le temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes les interviews face cam\u00e9ra de Petrica ont \u00e9t\u00e9 retir\u00e9es au montage. Nous avons aussi d\u00e9cid\u00e9 de ne travailler que sur du plan fixe, j&rsquo;avais film\u00e9 les personnages en cam\u00e9ra \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule \u00e0 plusieurs moments mais tout a \u00e9t\u00e9 retir\u00e9, de mani\u00e8re \u00e0 donner une identit\u00e9 \u00e0 chaque personnage et au film dans son ensemble, \u00e0 l\u2019exception notable de l&rsquo;interview de No\u00e9mia. Vu le caract\u00e8re particulier de cet outil narratif dans le documentaire, nous avons d\u00e9cid\u00e9 que No\u00e9mia serait la \u00ab\u00a0personne interview\u00a0\u00bb et ces interviews ont \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule. On sent une certaine tension dans le cadre. No\u00e9mia avait donc cette partie de l&rsquo;interview. Petrica et la question du travail uniquement en plans fixes, et enfin Meliza. Cette derni\u00e8re habite seule le lieu o\u00f9 elle a travaill\u00e9 et o\u00f9 la personne \u00e2g\u00e9e est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e. On est donc dans un rapport au souvenir o\u00f9 l\u00e0 il s\u2019agissait de filmer l&rsquo;espace du travail pour lequel j&rsquo;ai utilis\u00e9 beaucoup de plans de la maison vide, des cadres photos et d\u00e9coratifs qui permettent de donner des \u00e9l\u00e9ments sur la classe sociale \u00e0 laquelle appartient la personne dont elle s&rsquo;occupait.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, tous les plans ext\u00e9rieurs ont \u00e9t\u00e9 \u00e9limin\u00e9s au montage, parce que nous nous sommes rendus compte que ce film traitait d\u2019un travail qui se fait \u00e0 domicile, il fallait que le film ne soit que dans des univers ferm\u00e9s, dans l&rsquo;espace priv\u00e9. De par ces choix narratifs et esth\u00e9tiques, un bon tiers des rushes a \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>En tant que sociologue, et donc non professionnelle de l&rsquo;audiovisuel, comment avez vous v\u00e9cu ce montage radical ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>CG<\/em>&nbsp;: J\u2019ai vu une s\u00e9rie de versions qu&rsquo;on a discut\u00e9es, explor\u00e9es ensemble. J&rsquo;avoue qu&rsquo;avant de voir le r\u00e9sultat, j&rsquo;avais peur d&rsquo;\u00eatre d\u00e9\u00e7ue ou d&rsquo;avoir des r\u00e9serves par rapport aux choix parce que j&rsquo;\u00e9tais tr\u00e8s attach\u00e9e \u00e0 tous les tournages que nous avions v\u00e9cus ensemble. Il y a eu effectivement des choix assez drastiques, mais tous ces choix qui ont \u00e9t\u00e9 faits par Benjamin et Pauline Piris-Nury, la monteuse, \u00e9taient guid\u00e9s par des raisons th\u00e9oriques et cin\u00e9matographiques avec lesquelles je suis tomb\u00e9e d&rsquo;accord. Avec ce montage, ils ont r\u00e9ussi \u00e0 donner le fil de l&rsquo;histoire et \u00e0 faire ressortir tous les messages que nous voulions faire passer.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00ab&nbsp;Flagrant d\u00e9lit de sinc\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Avez-vous eu acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la maison o\u00f9 travaille No\u00e9mia ? Le choix de garder ce personnage l\u00e0 en interview a-t-il \u00e9t\u00e9 li\u00e9 \u00e0 sa logorrh\u00e9e, \u00e0 la scansion de ses mots ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>BD<\/em>:&nbsp;Au d\u00e9but, No\u00e9mia ne voulait pas que nous tournions chez elle, car elle avait peur d\u2019\u00eatre contamin\u00e9e par le Covid et de perdre son travail, donc nous l\u2019avons film\u00e9e beaucoup \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur, dans des formes de mise en sc\u00e8ne documentaire qui ne me plaisaient pas trop. Quand nous avons finalement r\u00e9alis\u00e9 cette interview chez elle, \u00e7a a dur\u00e9 presque deux heures, il y avait un c\u00f4t\u00e9 exutoire. En regardant les rushes, je me suis rendu compte qu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas besoin de couper. Dans les trois moments d&rsquo;interviews mont\u00e9s, il n&rsquo;y a qu&rsquo;une seule coupe. Mis \u00e0 part \u00e7a, il s\u2019agit d\u2019un plan s\u00e9quence d&rsquo;interview, direct. C&rsquo;est ce que j&rsquo;adore en documentaire, ce que Claude Bailbl\u00e9, ancien professeur et ami, appelait le \u00ab\u00a0flagrant d\u00e9lit de sinc\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb. C&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;au bout d&rsquo;un moment, la personne oublie la cam\u00e9ra, oublie le cadre et se livre totalement. Sans couper, sans reconstruire un discours. Son flux de parole aide \u00e0 donner un rythme dans le film.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Dans la partie avec Petrica, les compositions visuelles comportent souvent des cadres dans le cadre, des chambranles de porte en amorce par exemple. Pour cr\u00e9er quel effet ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>BD<\/em>&nbsp;:&nbsp;Il s&rsquo;agit de cr\u00e9er l&rsquo;isolement bien s\u00fbr. Un titre envisag\u00e9 pour le film a \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0\u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0De l&rsquo;int\u00e9rieur\u00a0\u00bb. Une des caract\u00e9ristiques fondamentales du travail du soin \u00e0 domicile c\u2019est l&rsquo;espace priv\u00e9. L&rsquo;espace priv\u00e9 invisible: on ne sait pas que ces femmes travaillent dans les maisons qui nous entourent. Il y avait donc cette id\u00e9e d&rsquo;enfermer via le dispositif cin\u00e9matographique ces femmes dans les maisons. Cr\u00e9er des espaces clos, int\u00e9rieurs, renforc\u00e9s par le travail du cadre. Mais je souhaitais \u00e9galement jouer sur le hors champ, utiliser le lit ou les portes pour ne pas voir la personne \u00e2g\u00e9e mais sentir sa pr\u00e9sence hors champ. Pour moi le hors champ c&rsquo;est quelque chose de majestueux au cin\u00e9ma, \u00e7a ouvre le cadre, c&rsquo;est magique de penser que dans un espace en 16\/9\u00e8me ferm\u00e9, on puisse cr\u00e9er l&rsquo;impression que quelque chose existe \u00e0 c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L&rsquo;objectif p\u00e9dagogique du film a-t-il dict\u00e9 le traitement de certains sujets ? \u00ab\u00a0Aupr\u00e8s d&rsquo;elle\u00a0\u00bb \u00e9voque pas mal de th\u00e8mes sans les approfondir: le statut social de ces femmes, la porosit\u00e9 entre travail et vie priv\u00e9e, la solitude. Sont-ce l\u00e0 des pistes ouvertes pour un travail p\u00e9dagogique en aval autour du film ou le film doit-il se suffire en lui-m\u00eame ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>CG<\/em>&nbsp;: D\u00e8s le d\u00e9but, c\u2019\u00e9tait un choix de ne pas donner de r\u00e9ponses, de ne pas expliquer. Le th\u00e8me est tellement complexe et tellement d\u00e9licat que chaque spectateur a le droit d&rsquo;avoir une vision, une relation avec les personnages, avec sa propre exp\u00e9rience. Apr\u00e8s, nous sommes tout \u00e0 fait conscients du fait que plusieurs th\u00e8mes sont \u00e9voqu\u00e9s sans \u00eatre explicit\u00e9s. Le r\u00e9sultat est d\u2019ouvrir des pistes et de permettre de discuter, de parler de cette relation de travail de mani\u00e8re assez nuanc\u00e9e. Les d\u00e9bats qui suivent les projections nous ont clairement montr\u00e9 que cette mani\u00e8re de laisser des pistes ouvertes est tr\u00e8s efficace pour que les gens puissent s&rsquo;exprimer et interpr\u00e9ter les choses qu&rsquo;ils d\u00e9couvrent sur l&rsquo;\u00e9cran de mani\u00e8re tout \u00e0 fait individuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Une deuxi\u00e8me raison de construire le film de cette mani\u00e8re est de donner la parole, vraiment, aux personnages. Tous les th\u00e8mes que vous avez \u00e9nonc\u00e9s nous frappent, mais ce ne sont pas des choses qui sont explicit\u00e9es par les travailleuses. Elles sont tout \u00e0 fait conscientes de la difficult\u00e9 de leur travail, mais ne se sentent pas comme des victimes.<\/p>\n\n\n\n<p><em>BD<\/em>&nbsp;: Ces trois femmes vivent des conditions pr\u00e9caires, tant administratives que financi\u00e8res, un m\u00e9pris de la soci\u00e9t\u00e9 pour leur travail, une invisibilit\u00e9 intrins\u00e8que \u00e0 la caract\u00e9ristique du travail. Mais d&rsquo;abord, nous voulions en faire des femmes dignes. Par la mani\u00e8re de les filmer, de laisser le temps de les voir travailler. Montrer que, avant toute chose, ce sont des travailleuses. Un moment No\u00e9mia dit&nbsp;:\u00a0\u00bbSi je pars je ne pourrai pas revenir\u00a0\u00bb, c&rsquo;est tr\u00e8s indirect, des personnes comprendront, d&rsquo;autres pas. Si nous insistons sur le fait qu&rsquo;elle est sans papiers, c&rsquo;est ce que le spectateur verra, avant de voir une femme qui travaille. Ceci aussi pour que d&rsquo;autres femmes puissent s&rsquo;identifier aux personnages, notamment des femmes qui font le m\u00eame travail de mani\u00e8re formelle, par exemple des aides \u00e0 domicile en Belgique ou en France.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi, j&rsquo;avais vraiment envie qu&rsquo;on rende compte d&rsquo;un travail, d&rsquo;une relation, et aussi cette question de l&rsquo;exil. Les s\u00e9quences au t\u00e9l\u00e9phone ont \u00e9t\u00e9 travaill\u00e9es, pens\u00e9es. J&rsquo;ai demand\u00e9 aux personnages d&rsquo;avoir des conversations t\u00e9l\u00e9phoniques, de les filmer, parce que le seul lien qu&rsquo;elles ont avec l&rsquo;ext\u00e9rieur c&rsquo;est le t\u00e9l\u00e9phone. Meliza chez elle, est montr\u00e9e dans trois activit\u00e9s diff\u00e9rentes tout en \u00e9tant au t\u00e9l\u00e9phone: elle regarde la telenovela au t\u00e9l\u00e9phone avec son copain qui est aux Philippines, elle cuisine avec son copain qui l&rsquo;entend couper les carottes&#8230; Le t\u00e9l\u00e9phone \u00e9tait un outil tr\u00e8s important pour faire comprendre cette question de l&rsquo;exil sans que ce ne soit jamais dit clairement.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin pour moi, m\u00eame si c&rsquo;est un film qui a une vocation p\u00e9dagogique, \u00e7a ne veut pas dire que tout doit \u00eatre dit dans le film. Dans mon travail de r\u00e9alisateur, le fait que cela soit destin\u00e9 \u00e0 devenir un outil d&rsquo;\u00e9ducation permanente n&rsquo;est pas pour moi une donn\u00e9e importante. Cela dit je pense qu&rsquo;il y a plein de mani\u00e8res diff\u00e9rentes de le faire. Ici c&rsquo;est un film de cin\u00e9ma. Quand on le projette dans des salles, on se retrouve apr\u00e8s dans des situations de d\u00e9bat qui sont pour moi un travail d&rsquo;\u00e9ducation permanente de terrain.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Donc, pour toi, le travail d&rsquo;\u00e9ducation permanente est fait dans le cadre de l&rsquo;accompagnement. Ce film accomplit-il une t\u00e2che d&rsquo;\u00e9ducation permanente si quelqu&rsquo;un le regarde seul chez lui sur son t\u00e9l\u00e9phone ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>BD<\/em>&nbsp;: Oui ! M\u00eame si ce film-l\u00e0 sera plus difficile \u00e0 regarder seul sur son t\u00e9l\u00e9phone. Il est pens\u00e9 pour \u00eatre utilis\u00e9 dans le cadre de projections publiques mais peut totalement \u00eatre r\u00e9appropri\u00e9 par des collectifs, des mouvements, des gens qui s&rsquo;occupent de cette th\u00e9matique. <em>A contrario<\/em>, on peut tout \u00e0 fait cr\u00e9er un outil qui soit davantage adapt\u00e9 \u00e0 une diffusion sur t\u00e9l\u00e9phone, il faut penser la forme adapt\u00e9e en fonction de la diffusion.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le film m&rsquo;a sembl\u00e9 \u00e0 charge contre les enfants des personnes \u00e2g\u00e9es. Pourtant leur situation est sans doute complexe, li\u00e9e \u00e0 une vie exigeante qui leur permet de soutenir financi\u00e8rement un tel syst\u00e8me. Quel est votre point de vue l\u00e0-dessus ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>CG<\/em>&nbsp;: Nous n\u2019avons pas voulu montrer les enfants comme responsables de cette solitude ou de cette situation. Un moment, le personnage de No\u00e9mia explique avec ses mots, son ressenti, la question de l&rsquo;abandon de la personne \u00e2g\u00e9e, mais nous n\u2019avons pas voulu donner de r\u00e9ponse par rapport \u00e0 \u00e7a. Ce n&rsquo;est pas un jugement de valeur, on ne dit pas comment les familles devraient s&rsquo;occuper des personnes \u00e2g\u00e9es, c&rsquo;est juste un constat&nbsp;: plus en plus de familles se retrouvent avec ce type de besoins. Nous menons des vies fr\u00e9n\u00e9tiques, les femmes travaillent, nous n\u2019avons pas forc\u00e9ment la possibilit\u00e9 de nous occuper des membres de plus en plus vieillissants de la famille et il faut trouver des solutions. Personnellement, je n&rsquo;ai pas de r\u00e9ponse, mais ce qu&rsquo;on voit par rapport \u00e0 la famille dans le documentaire et ce que j&rsquo;ai vu dans ma recherche aussi, c&rsquo;est que la famille est toujours pr\u00e9sente, d&rsquo;une mani\u00e8re ou d&rsquo;une autre. Apr\u00e8s, chacun a sa fa\u00e7on de combiner les diff\u00e9rentes options et solutions \u00e0 disposition. Ces choix d\u00e9pendent d&rsquo;une immense s\u00e9rie de facteurs, ce qui compte c&rsquo;est de prendre en consid\u00e9ration &#8211; et \u00e7a c\u2019est aux politiques publiques de le faire &#8211; le fait que les travailleuses qui sont l\u00e0 jour et nuit pour s&rsquo;occuper des personnes \u00e2g\u00e9es devraient \u00eatre valoris\u00e9es et ce travail consid\u00e9r\u00e9 et r\u00e9gularis\u00e9. Ici, les familles tr\u00e8s ais\u00e9es sont les seules qui puissent se payer ce type de service 24h\/24, mais ce ne sont pas les seules familles qui ont besoin de ce type de services. Il faut trouver des solutions abordables pour les familles tout en \u00e9tant convenables pour les travailleuses.<\/p>\n\n\n\n<p><em>BD<\/em>: Pour revenir au film, c&rsquo;est un travail dont la caract\u00e9ristique est bas\u00e9e sur un rapport de domination. Ce rapport de domination est de plus exacerb\u00e9 par le fait que ces femmes travaillent dans l&rsquo;espace priv\u00e9, de mani\u00e8re informelle. Sans vouloir aller \u00e0 charge contre les familles, il fallait marquer ce rapport de classe. Le montage du film cherche aussi \u00e0 montrer indirectement cette relation de domination. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;un film militant, ce n&rsquo;\u00e9tait pas le projet. L&rsquo;id\u00e9e c&rsquo;est d&rsquo;amener via le cin\u00e9ma et via des \u00e9l\u00e9ments de narration des choses qui vont faire r\u00e9agir le spectateur ou lui faire se poser des questions, ce qui rejoint encore une fois la vocation de l&rsquo;\u00e9ducation permanente.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Propos recueillis et mis en forme par Olivier Grinnaert, coordinateur p\u00e9dagogique au Gsara<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#sdfootnote1anc\" id=\"sdfootnote1sym\">1<\/a>Chiara Giordano est titulaire d&rsquo;un doctorat en sciences sociales et politiques (cotutelle entre l&rsquo;universit\u00e9 de Milan et l&rsquo;universit\u00e9 de Bruxelles) et d&rsquo;un Master en \u00e9tudes de genre et \u00e9galit\u00e9 des chances. Elle travaille actuellement comme chercheuse au Groupe de recherche sur les relations ethniques, la migration et l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 (GERME) de l&rsquo;Universit\u00e9 Libre de Bruxelles. Ses int\u00e9r\u00eats de recherche incluent la migration des femmes, le travail domestique et de soins, l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 entre les sexes et la discrimination ethnique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fruit d\u2019une collaboration entre l\u2019U.L.B. et le GSARA, le film documentaire \u00ab&nbsp;Aupr\u00e8s d\u2019elle&nbsp;\u00bb brosse le portrait de trois femmes employ\u00e9es comme aides \u00e0 domicile. 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