{"id":4254,"date":"2022-12-15T09:48:49","date_gmt":"2022-12-15T08:48:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.causestoujours.be\/?p=4254"},"modified":"2022-12-15T09:48:50","modified_gmt":"2022-12-15T08:48:50","slug":"le-bouleversement-de-la-relation-citoyen-etat-a-lere-du-numerique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/le-bouleversement-de-la-relation-citoyen-etat-a-lere-du-numerique\/","title":{"rendered":"Le bouleversement de la relation citoyen<strong>-\u00c9tat<\/strong> \u00e0 l\u2019\u00e8re du num\u00e9rique"},"content":{"rendered":"\n<p>Le Gsara, \u00e0 travers sa campagne \u00ab&nbsp;<a href=\"https:\/\/gsara.tv\/lenversdudecor\/\">Num\u00e9risation des services publics&nbsp;: L\u2019envers du d\u00e9cor<\/a>&nbsp;\u00bb, a, cette ann\u00e9e, voulu mettre en lumi\u00e8re l\u2019\u00e9cart existant entre les modalit\u00e9s actuelles de la num\u00e9risation des services publics et les besoins et v\u00e9cus des citoyens. Un nouvel exemple a r\u00e9cemment r\u00e9actualis\u00e9 le propos : le projet d\u2019Ordonnance Bruxelles num\u00e9rique, pr\u00e9par\u00e9 par le cabinet de Bernard Clerfayt, Ministre bruxellois en charge de la Transition num\u00e9rique. Celui-ci a rencontr\u00e9 une vive et large <a href=\"https:\/\/gsara.be\/2022\/12\/07\/mobilisation-et-argumentations-contre-lordonnance-bruxelles-numerique\/\">r\u00e9action de la part de nombreuses associations<\/a>. Elise Degrave, chercheuse \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Namur et sp\u00e9cialiste de l\u2019e-gouvernement, a r\u00e9pondu \u00e0 nos questions sur la question.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Dans sa r\u00e9ponse \u00e0 la carte blanche qui d\u00e9nonce le projet d\u2019ordonnance Bruxelles num\u00e9rique en pr\u00e9paration, Bernard Clerfayt insiste sur l\u2019automatisation des droits, qui est l\u2019un des objectifs affich\u00e9s de la continuation de la num\u00e9risation des services publics r\u00e9gionaux selon les modalit\u00e9s actuelles. Cette automatisation est vue comme un m\u00e9canisme dont les effets sont uniquement positifs. Vous estimez pourtant que ce n\u2019est pas forc\u00e9ment le cas.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Elise Degrave : Il faut commencer par ce que signifie l\u2019automatisation des droits. C\u2019est le fait, pour une personne, d\u2019obtenir un droit que lui octroie la loi sans avoir \u00e0 le demander. C\u2019est tr\u00e8s positif dans la mesure o\u00f9 cela permet de recevoir automatiquement de l\u2019argent sur son compte en banque, que ce soit une allocation ou une r\u00e9duction sur une charge, comme par exemple le tarif social \u00e9nergie, qui est le droit le plus automatis\u00e9. On parle d\u2019ailleurs beaucoup de ce tarif social pour le moment avec la crise \u00e9nerg\u00e9tique, mais il faut savoir que ce n\u2019est pas nouveau puisqu\u2019il s\u2019agit du premier droit que l\u2019on a automatis\u00e9 dans les ann\u00e9es \u201890, et qui a servi d\u2019argument pour convaincre les administrations et les politiques de s\u2019engager dans la num\u00e9risation administrative. Gr\u00e2ce \u00e0 des croisements de donn\u00e9es r\u00e9alis\u00e9s \u00e0 l\u2019avantage des citoyens, on a pu mettre en avant la facilitation que cela repr\u00e9sentait pour ces derniers en termes de d\u00e9marches. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, cela fonctionne tr\u00e8s bien. Mais la question qui demeure, c\u2019est la qualit\u00e9 des donn\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019automatisation du tarif social \u00e9nergie est rendue possible gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9change de donn\u00e9es entre plusieurs administrations. Mais si une donn\u00e9e est affect\u00e9e par une erreur, se produit alors ce qu\u2019on appelle un effet domino. C\u2019est-\u00e0-dire que l\u2019erreur va contaminer toute la cha\u00eene de d\u00e9cisions. Au final, le fournisseur d\u2019\u00e9nergie qui devra refuser l\u2019octroi du tarif social le cas \u00e9ch\u00e9ant ne pourra pas r\u00e9pondre au citoyen sur les raisons du refus puisque l\u2019information lui vient d\u2019ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"467\" height=\"347\" src=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Image1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4255\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Image1.jpg 467w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Image1-300x223.jpg 300w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Image1-210x156.jpg 210w\" sizes=\"auto, (max-width: 467px) 100vw, 467px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><em>Parcours des donn\u00e9es lors de l\u2019automatisation du tarif social \u00e9nergie<\/em>.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Du point de vue technique, les fournisseurs d\u2019\u00e9nergie envoient leur infos au SPF Economie. Celui-ci confronte le nom des clients au registre national avant d\u2019envoyer le fichier \u00e0 la Banque carrefour de la s\u00e9curit\u00e9 sociale qui est l\u2019institution qui organise le croisement de donn\u00e9es entre les administrations de s\u00e9curit\u00e9 sociale. C\u2019est cette derni\u00e8re qui v\u00e9rifie qui a droit au tarif social \u00e9nergie, avant de renvoyer l\u2019information au fournisseur d\u2019\u00e9nergie, qui appliquera donc automatiquement la d\u00e9cision.<\/p>\n\n\n\n<p>Le fait qu\u2019il y ait tellement de donn\u00e9es qui sont trait\u00e9es par l\u2019\u00c9tat, doubl\u00e9 du fait que la transparence des donn\u00e9es n\u2019est pas bien organis\u00e9e, revient, lorsque l\u2019on veut rechercher une erreur dans le parcours des donn\u00e9es, \u00e0 chercher une aiguille dans une botte de foin. Ce qui se joue ici est donc la tra\u00e7abilit\u00e9 des donn\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vous dites qu\u2019un \u00c9tat qui se num\u00e9rise totalement est un \u00c9tat qui s\u2019asphyxie. Qu\u2019entendez-vous par l\u00e0&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>E.D. : Dans les administrations, on va de plus en plus supprimer l\u2019humain. On le voit, il est de plus en plus souvent remplac\u00e9 par des \u00e9crans. L\u2019argument avanc\u00e9 est que l\u2019humain est subjectif, qu\u2019il va \u00eatre confront\u00e9 \u00e0 des dilemmes moraux, qu\u2019il va poser des questions sur les r\u00e8gles qu\u2019il doit appliquer, qu\u2019il risque de les remettre en question.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a aussi le fait qu\u2019il pourrait \u00eatre un lanceur d\u2019alerte, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9, notamment en mati\u00e8re de protection des donn\u00e9es. R\u00f4le par ailleurs essentiel, aussi en ce qu\u2019il est crucial pour la recherche. L\u2019humain n\u2019est donc pas \u00e0 consid\u00e9rer comme un bug dans la matrice, mais a au contraire un r\u00f4le tr\u00e8s important \u00e0 jouer, en ce qu\u2019il interpr\u00e8te les r\u00e8gles de droit, pour les appliquer de mani\u00e8re raisonnable et pour constater parfois que la r\u00e8gle ne va pas et qu\u2019elle devrait \u00eatre modifi\u00e9e. Or, en supprimant l\u2019humain, on risque de cr\u00e9er un \u00c9tat qui tourne sur lui-m\u00eame, puisqu\u2019un algorithme<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a> ne fait qu\u2019ex\u00e9cuter la mani\u00e8re dont on l\u2019a param\u00e9tr\u00e9. Imaginons un exemple&nbsp;: on est dans une smartcity<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, des puces sont install\u00e9es sur des bulles \u00e0 verres. Il est pr\u00e9vu qu\u2019une fois que l\u2019une est remplie, la puce envoie un signal afin qu\u2019un petit camion autonome arrive pour la vider. Certains s\u2019en montreraient tr\u00e8s satisfaits, du fait que le probl\u00e8me des d\u00e9chets est pris en charge, les bulles ne restant jamais pleines. Or au contraire, un des effets de la chose sera, du fait de l\u2019invisibilisation de ce traitement, une disparition de la question des d\u00e9chets dans le d\u00e9bat public.<\/p>\n\n\n\n<p>Le droit organise pourtant lui-m\u00eame sa remise en question, notamment via la Cour constitutionnelle. Il a pr\u00e9vu qu\u2019il se pouvait qu\u2019une r\u00e8gle ne soit pas bien faite et qu\u2019il \u00e9tait important de pouvoir la contester. Mais dans un syst\u00e8me automatis\u00e9, la contestation n\u2019a pas sa place. Or, la critiquer est une tendance actuelle. Je pense par exemple au Bourgmestre de Bruxelles qui a dit r\u00e9cemment que les recours citoyens au Conseil d\u2019\u00c9tat \u00e9taient le frein au d\u00e9veloppement de la Ville. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019on consid\u00e8re la contestation citoyenne comme un obstacle plut\u00f4t que comme une force.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour finir sur la question de l\u2019automatisation, encore deux remarques. Premi\u00e8rement, il est important de souligner que tous les droits ne sont pas automatisables. Par exemple, cela n\u2019a pas de sens d\u2019automatiser la r\u00e9duction d\u2019un abonnement Internet, puisqu\u2019il y a beaucoup de personnes qui n\u2019en ont pas, entre autres parce qu\u2019elles n\u2019ont pas les moyens. Il s\u2019agira donc l\u00e0 d\u2019\u00eatre proactif afin de communiquer l\u2019existence du droit \u00e0 une r\u00e9duction tarifaire, afin d\u2019encourager, plut\u00f4t que d\u2019automatiser. Ensuite, afin de permettre au citoyen de garder une prise sur l\u2019administration et son fonctionnement, il faut bien veiller \u00e0 garder conscience de nos droits, \u00e0 s\u2019assurer que l\u2019\u00c9tat les respecte. Et pour cela, quand un droit est automatis\u00e9, il s\u2019agit de bien communiquer aupr\u00e8s du citoyen sur celui-ci. Surtout dans le cas o\u00f9 l\u2019automatisation concerne une r\u00e9duction, et n\u2019est pas aussi visible qu\u2019une allocation vers\u00e9e sur son compte.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Comment fonctionne cette automatisation des droits&nbsp;? Comment est-elle rendue dans notre administration&nbsp;? Notamment en termes d\u2019algorithme public et de croisement des bases de donn\u00e9es. Par rapport \u00e0 ce dernier, quelles questions sont pos\u00e9es \u00e0 cet \u00e9gard du point de vue juridique&nbsp;? Et en quoi est-ce susceptible de poser des questions sensibles \u00e0 l\u2019endroit de la protection de la vie priv\u00e9e et des donn\u00e9es&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>E.D. : Le mod\u00e8le belge est tout \u00e0 fait original, et d\u2019autres pays \u00e9trangers nous l\u2019envient, notamment la France. Il a \u00e9t\u00e9 mis en place dans les ann\u00e9es \u201890, ce qui fait de nous des pionniers en termes d\u2019administration num\u00e9rique. L\u2019id\u00e9e a \u00e9t\u00e9 de ne pas mettre tous les \u0153ufs dans le m\u00eame panier. La question s\u2019est pos\u00e9e un moment de faire une grande base de donn\u00e9es \u00e0 partir de toutes les donn\u00e9es des citoyens. Devant la vuln\u00e9rabilit\u00e9 que repr\u00e9sentait le mod\u00e8le en cas d\u2019attaque, nous avons organis\u00e9 une d\u00e9centralisation des donn\u00e9es, c\u2019est-\u00e0-dire que l\u2019on enregistre une donn\u00e9e une seule fois dans l\u2019administration dont c\u2019est la comp\u00e9tence. Par exemple, les donn\u00e9es d\u2019identit\u00e9 sont enregistr\u00e9es au Registre national, celles des enfants dans la base de donn\u00e9es des allocations familiales, \u2026 Et puis, on a mis en place un syst\u00e8me pour les faire circuler au sein de l\u2019administration. Nous avons donc un mod\u00e8le d\u2019administration en r\u00e9seaux. On identifie des administrations qui ont un point en commun, par exemple la s\u00e9curit\u00e9 sociale, on les regroupe en sein d\u2019un r\u00e9seau, le r\u00e9seau de la s\u00e9curit\u00e9 sociale. Et au milieu de ce r\u00e9seau, on place une administration, ici la Banque carrefour de la s\u00e9curit\u00e9 sociale. C\u2019est cette derni\u00e8re qui va \u00eatre charg\u00e9e de faire circuler les donn\u00e9es d\u2019une base de donn\u00e9es vers une autre. Par exemple, si le SPF Finances a besoin de l\u2019adresse d\u2019une personne pour envoyer la d\u00e9claration fiscale, c\u2019est la Banque carrefour qui va chercher l\u2019information au Registre national, et qui va la lui envoyer. Ce syst\u00e8me permet donc de ne pas enregistrer toutes les donn\u00e9es au m\u00eame endroit, en m\u00eame temps qu\u2019il permet aux administrations de les utiliser. C\u2019est une concr\u00e9tisation avant l\u2019heure de ce qu\u2019on appelle la \u00ab&nbsp;privacy by design&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire tenir compte de la vie priv\u00e9e d\u00e8s l\u2019architecture de l\u2019administration. C\u2019est un mod\u00e8le qui fonctionne bien, mais qui pose plusieurs probl\u00e8mes. Dans un \u00c9tat de droit, le citoyen doit \u00eatre prot\u00e9g\u00e9 d\u2019une administration toute puissante, qui prend des d\u00e9cisions tr\u00e8s importantes \u00e0 son \u00e9gard, et qu\u2019il est susceptible de ne plus comprendre. \u00c0 cet \u00e9gard, il y a trois piliers \u00e0 respecter que sont la transparence, la l\u00e9galit\u00e9 et le contr\u00f4le.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"589\" height=\"418\" src=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Image2.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4256\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Image2.jpg 589w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Image2-300x213.jpg 300w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Image2-210x149.jpg 210w\" sizes=\"auto, (max-width: 589px) 100vw, 589px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><em>Les 3 piliers d\u2019un \u00e9tat de droit&nbsp;: la transparence, la l\u00e9galit\u00e9 et le contr\u00f4le<\/em>.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Au niveau de la transparence tout d\u2019abord, il faut savoir que le dossier du citoyen n\u2019existe plus. Ni en papier, ni num\u00e9riquement, puisqu\u2019il est \u00e9clat\u00e9. Chaque citoyen est consid\u00e9r\u00e9 comme une somme de donn\u00e9es dispers\u00e9es. Le RGPD octroie le droit \u00e0 chacun de savoir o\u00f9 sont ses donn\u00e9es. C\u2019est ce qu\u2019on appelle le droit d\u2019acc\u00e8s. C\u2019est important pour v\u00e9rifier qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019erreur, mais aussi pas d\u2019abus, comme \u00e7a a d\u00e9j\u00e0 pu arriver, du fait d\u2019agents administratifs. Or, pour le moment, il y a un probl\u00e8me de tra\u00e7abilit\u00e9&nbsp;: c\u2019est tr\u00e8s difficile de savoir o\u00f9 sont nos donn\u00e9es, et par o\u00f9 elles sont pass\u00e9es. Ce qui peut para\u00eetre assez paradoxal, quand on voit par exemple \u00e0 quel point il nous est facile de suivre le parcours d\u2019un colis achemin\u00e9 par la poste.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur l\u2019enjeu de la l\u00e9galit\u00e9, il s\u2019agit de s\u2019interroger sur qui d\u00e9cide de ce croisement des donn\u00e9es, du r\u00e9seau d\u2019administrations, et des outils qui sont mis en place. \u00c0 cet \u00e9gard, la technocratie est l\u2019une des grandes menaces qui p\u00e8sent sur la d\u00e9mocratie. C\u2019est-\u00e0-dire que bien souvent aujourd\u2019hui ces d\u00e9cisions sont initi\u00e9es par des ministres qui travaillent avec des soci\u00e9t\u00e9s de consultance qui con\u00e7oivent les outils. S\u2019ensuit le vote au Parlement majorit\u00e9 contre opposition sans r\u00e9el d\u00e9bat d\u00e9mocratique au motif que c\u2019est trop technique. Or ce n\u2019est pas aussi radical&nbsp;: quand on se plonge dans la mati\u00e8re, on la comprend. Il est essentiel que le l\u00e9gislateur reprenne la main pour encadrer ces outils, les ancrer dans des lois. Celles-ci doivent contenir les \u00e9l\u00e9ments essentiels des traitements&nbsp;: qui a acc\u00e8s \u00e0 quoi&nbsp;?, pour quoi faire&nbsp;?, pendant combien de temps&nbsp;? Ce sera une mani\u00e8re de savoir ce qui se passe, voire aussi \u00e9ventuellement contester ce qui est mis en place. Il faut bien veiller \u00e0 cette occasion \u00e0 ne pas d\u00e9tricoter les balises qui ont par ailleurs \u00e9t\u00e9 mises en place entre les diff\u00e9rentes bases de donn\u00e9es, afin d\u2019\u00e9viter des utilisations abusives de donn\u00e9es. Or, c\u2019est une tendance actuelle, et on l\u2019a vu clairement pendant le Covid. La loi Pand\u00e9mie comportait par exemple initialement une disposition concernant les donn\u00e9es \u00e0 caract\u00e8re personnel que l\u2019on peut r\u00e9sumer en une phrase, malgr\u00e9 qu\u2019elle apparaissait tr\u00e8s touffue&nbsp;: en cas de crise, \u00e9tait pr\u00e9vu que tout soit permis avec les donn\u00e9es&nbsp;: m\u00e9langer les bases de donn\u00e9es, collecter de nouvelles donn\u00e9es, \u2026 Le danger \u00e9tant qu\u2019une fois qu\u2019on aurait m\u00e9lang\u00e9 les donn\u00e9es, on ne serait jamais revenu \u00e0 un \u00e9tat ant\u00e9rieur. C\u2019est-\u00e0-dire que c\u2019\u00e9tait la porte ouverte \u00e0 une centralisation des donn\u00e9es. Heureusement, ce n\u2019est pas pass\u00e9, du fait de la vigilance de certains chercheurs, mais \u00e7a montre qu\u2019il faut pour le moins rester attentif \u00e0 ce que le d\u00e9bat existe.<\/p>\n\n\n\n<p>Le dernier enjeu est celui du contr\u00f4le&nbsp;: on ne peut pas exiger des citoyens qu\u2019il contr\u00f4le eux-m\u00eames les algorithmes, les croisements de donn\u00e9es, \u2026 Il faut des autorit\u00e9s qui les aident. Et \u00e7a ne peut pas seulement \u00eatre le fait de juridictions. Parce que c\u2019est difficile d\u2019agir en justice, \u00e7a co\u00fbte cher, \u00e7a met du temps. C\u2019est pour ces raisons qu\u2019on a mis en place l\u2019Autorit\u00e9 pour les donn\u00e9es. Elle a pour r\u00f4le d\u2019agir comme un chien de garde en ce qui concerne les donn\u00e9es mais qui a derni\u00e8rement pos\u00e9 beaucoup de probl\u00e8mes dans son fonctionnement.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Dans sa r\u00e9ponse, Bernard Clerfayt oppose la num\u00e9risation \u00e0 la fracture num\u00e9rique. \u00c0 la condition de la continuation de l\u2019une, il insiste sur le n\u00e9cessaire accompagnement de la r\u00e9duction de l\u2019autre. La num\u00e9risation n\u2019exc\u00e8de-t-elle pas la question de l\u2019accessibilit\u00e9 dans ce qu\u2019elle induit des points de vue social et culturel&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>E.D. : Quand on parle d\u2019administration num\u00e9rique, on parle essentiellement de deux choses. On vise les d\u00e9marches des citoyens face \u00e0 l\u2019administration, et aussi ce qui se passe en coulisses. L\u2019administration num\u00e9rique, ce n\u2019est pas une simple modernisation de l\u2019administration papier. Il est clair qu\u2019une base de donn\u00e9es soul\u00e8ve d\u2019autres enjeux qu\u2019un fichier papier, notamment en termes de r\u00e9utilisation des donn\u00e9es. En interne, il y a un vrai bouleversement au niveau du fonctionnement de l\u2019administration. Le num\u00e9rique a fait r\u00e9aliser aux administrations qu\u2019elles pouvaient collaborer, d\u2019o\u00f9 le fait d\u2019\u00e9changer des donn\u00e9es. C\u2019est pourquoi on d\u00e9cloisonne de plus en plus ces administrations. Si certains estiment qu\u2019ils n\u2019ont rien \u00e0 cacher, qu\u2019ils donnent d\u00e9j\u00e0 tout \u00e0 Google, et que ce n\u2019est donc pas grave, il s\u2019agit de se rendre compte que la crainte ne se situe pas l\u00e0, mais dans le fait de se trouver dans une situation o\u00f9 l\u2019on ne comprendrait plus rien. Le danger serait de se retrouver face \u00e0 une administration kafka\u00efenne, qu\u2019on ne comprendrait plus alors m\u00eame qu\u2019elle deviendrait de plus en plus puissante gr\u00e2ce aux outils num\u00e9riques. On donne \u00e0 l\u2019\u00c9tat des informations concernant toutes les facettes de notre vie&nbsp;: notre situation familiale, fiscale, de sant\u00e9, patrimoniale, ceci se faisant sous le coup de devoirs, d\u2019obligations, et sous la menace d\u2019une contrainte de sa part dont elle a le monopole&nbsp;(police, prison, \u2026). Son r\u00f4le d\u00e9passe donc largement les GAFA, qui canalisent pourtant toute notre attention. C\u2019est pourquoi il est important de le contr\u00f4ler, et de s\u2019assurer que son pouvoir est utilis\u00e9 correctement.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vous avez travaill\u00e9 sur les questions relatives au droit \u00e0 la protection de la vie priv\u00e9e par rapport \u00e0 la carte d\u2019identit\u00e9 \u00e9lectronique. Le Secr\u00e9taire d\u2019\u00e9tat charg\u00e9 entre autres de la Protection de la vie priv\u00e9e, Mathieu Michel, a annonc\u00e9 pour 2023 l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un portefeuille \u00e9lectronique. Quelles sont vos r\u00e9actions face \u00e0 cette annonce&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>E.D. : L\u2019id\u00e9e du portefeuille \u00e9lectronique est avant tout europ\u00e9enne. Il s\u2019agit de cr\u00e9er un espace personnel en ligne avec nos documents administratifs. \u00c7a peut para\u00eetre s\u00e9duisant mais il faut faire attention, consid\u00e9rant surtout notre mod\u00e8le d\u2019administration. Le risque de piratage serait de nouveau accru en cas de centralisation de nos donn\u00e9es. Au niveau de l\u2019utilisation de la carte d\u2019identit\u00e9, il s\u2019agit aussi d\u2019\u00eatre vigilant. Il existe d\u00e9j\u00e0 en Belgique une soci\u00e9t\u00e9 qui propose d\u2019utiliser la carte d\u2019identit\u00e9 comme une carte de fid\u00e9lit\u00e9. \u00c0 mon sens, c\u2019est tr\u00e8s probl\u00e9matique parce qu\u2019est propos\u00e9 de faire un usage commercial d\u2019une carte qui contient nos donn\u00e9es administratives. Or, le client ne sait pas lesquelles de ses donn\u00e9es sont pr\u00e9lev\u00e9es lors de cette op\u00e9ration. Or il y en a beaucoup, y compris sa photo, et, pendant un temps, le num\u00e9ro de registre national, avant qu\u2019une condamnation judiciaire ait emp\u00each\u00e9 cette derni\u00e8re d\u2019\u00eatre encore saisie dans ce cadre. Ensuite, ces donn\u00e9es se retrouvent dans la base de donn\u00e9es de la soci\u00e9t\u00e9 en question. Donc, au d\u00e9part des donn\u00e9es administratives combin\u00e9es aux achats effectu\u00e9s, un profilage \u00e0 des fins commerciales devient possible. Quoi qu\u2019on en pense, il s\u2019agit d\u2019en \u00eatre a minima inform\u00e9 au moment o\u00f9 notre carte est ins\u00e9r\u00e9e dans le terminal. Cette m\u00eame soci\u00e9t\u00e9 pr\u00e9voit actuellement d\u2019\u00e9tendre encore l\u2019usage de la carte d\u2019identit\u00e9 pour en faire une carte de paiement, ce qui accro\u00eetrait encore les donn\u00e9es saisies, puisqu\u2019elle aurait aussi, en plus de tout le reste, des donn\u00e9es financi\u00e8res en sa possession.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>Interview r\u00e9alis\u00e9e et mise en forme par Nadid Belaatik<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a>Suite d\u2019instructions math\u00e9matiques ex\u00e9cut\u00e9 par un programme informatique et utilis\u00e9 de plus en plus souvent pour mettre en \u0153uvre des r\u00e8gles de droits, en organisant par exemple les croisements de donn\u00e9es<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a>Terme tr\u00e8s \u00e0 la mode,&nbsp; qui vise \u00e0 automatiser toute une s\u00e9rie de choses par le num\u00e9rique<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elise Degrave, chercheuse \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Namur et sp\u00e9cialiste de l\u2019e-gouvernement, a r\u00e9pondu \u00e0 nos questions sur l\u2019\u00e9cart existant entre les modalit\u00e9s actuelles de la num\u00e9risation des services publics et les besoins et v\u00e9cus des citoyens. <\/p>\n","protected":false},"author":9,"featured_media":4280,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-4254","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-uncategorized"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4254","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/users\/9"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4254"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4254\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4297,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4254\/revisions\/4297"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4280"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4254"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4254"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4254"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}