{"id":592,"date":"2014-12-17T18:00:24","date_gmt":"2014-12-17T18:00:24","guid":{"rendered":"https:\/\/gsara.tv\/causes\/?p=592"},"modified":"2014-12-18T23:32:58","modified_gmt":"2014-12-18T23:32:58","slug":"lafrique-documentaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/lafrique-documentaire\/","title":{"rendered":"L&rsquo;Afrique et le documentaire &#8211; Questionner les repr\u00e9sentations"},"content":{"rendered":"<p><strong>\u00ab\u00a0Il n\u2019existe donc, nulle part, de description de l\u2019Afrique qui ne jouerait pas \u00e0 la fois de fonctions destructrices et de fonctions fabulatrices. Mais cette oscillation entre la chose et son \u00ab\u00a0imaginer\u00a0\u00bb n\u2019a pas seulement lieu dans l\u2019\u00e9criture. Cet enchev\u00eatrement de l\u2019un dans l\u2019autre a \u00e9galement lieu dans la vie \u00bb. <\/strong><\/p>\n<p>Achille Mbembe (<em>De la postcolonie<\/em>)<\/p>\n<p>Il y a quelques ann\u00e9es que Terre Solidaire, une ONG fran\u00e7aise r\u00e9alisant des projets de d\u00e9veloppement \u2013\u00a0entre autres en Afrique, a sorti une s\u00e9rie d\u2019affiches \u00ab\u00a0Le Sud m\u00e9rite mieux que nos clich\u00e9s\u00a0\u00bb. Ren\u00e9 Magritte nous apprend \u00e0 nous m\u00e9fier des repr\u00e9sentations, surtout celles qui prennent le pouvoir de nommer. Terre Solidaire nous apprend surtout qu\u2019elle sait ce que le Sud est vraiment et ce qu\u2019il m\u00e9rite. D\u2019apr\u00e8s ce jeu de marketing qui remplit les silences de Magritte, ce que le Sud est, ce sont les repr\u00e9sentations produites par Terre Solidaire. Ce que le Sud m\u00e9rite, ce sont les r\u00e9alit\u00e9s qui naissent dans le bas du texte si nous faisons confiance \u00e0 ces repr\u00e9sentations.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/gsara.tv\/causes\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/terre.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-689\" src=\"https:\/\/gsara.tv\/causes\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/terre.jpg\" alt=\"terre\" width=\"600\" height=\"786\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/terre.jpg 600w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/terre-229x300.jpg 229w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/terre-210x275.jpg 210w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Moi, quand on me parle de sud, je perds le nord\u00a0\u00bb \u00e9cris le po\u00e8te James No\u00ebl (<em>Cheval de feu<\/em>), si je peux me servir ici de ses silences.<\/p>\n<p><strong>La trahison d\u2019image et <em>poetic lies<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats de mes recherches sur les repr\u00e9sentations occidentales de l\u2019Afrique dans les films documentaires produits r\u00e9cemment me donnent envie de revisiter les \u00e9v\u00e9nements et les textes qui ont influenc\u00e9 la critique postcoloniale depuis les ann\u00e9es 1960, v\u00e9rifier l\u2019actualit\u00e9 de ses outils, et la puissance de ses r\u00e9f\u00e9rences. Ce n\u2019est pas sans frustration que, cinquante ans plus tard, je remarque que l\u2019objet de cette critique semble toujours pr\u00e9sent et cela \u00e0 cause des associations presque involontaires que la vision du film <em>Loin du Rwanda \u2013 le journal de Kisangani<\/em> suscite chez moi une matin\u00e9e.<\/p>\n<p>C\u2019est un des premiers films d\u2019Hubert Sauper (tourn\u00e9 en 1997 et sorti en 1998), le r\u00e9alisateur du <em>Cauchemar de Darwin<\/em> et <em>We come as friends<\/em>. Les premiers plans du film m&rsquo;am\u00e8nent directement dans un train de marchandises qui traverse la brousse de l\u2019ancien Za\u00efre. Je suis prise en otage dans un voyage au c\u0153ur des t\u00e9n\u00e8bres. Le train fait un trajet sp\u00e9cial, mis en route pour la premi\u00e8re fois depuis vingt ans, \u00e0 la recherche des r\u00e9fugi\u00e9s hutu \u00ab sciemment oubli\u00e9s et occult\u00e9s par le reste du monde \u00bb. L\u2019\u00e9quipe de cette mission est constitu\u00e9e de deux experts des r\u00e9fugi\u00e9s de l\u2019ONU, quelques membres de la Croix Rouge locale, des reporters de la t\u00e9l\u00e9vision fran\u00e7aise, Zsuzsanna Varkonyi et le r\u00e9alisateur.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 ce que Sauper annonce au tout d\u00e9but du film dans sa voix off : \u00ab Voici l\u2019histoire d\u2019un peuple en fuite \u00bb, ses efforts pour comprendre la complexit\u00e9 de la situation des Hutu en 1997 se font de plus en plus rares, jusqu&rsquo;\u00e0 leur disparition compl\u00e8te. La cam\u00e9ra suit surtout la mission \u00e9valuatrice des experts en aide humanitaire, des corps malades et mourants. Sauper ralentit les cadres en ralentissant ses propres regards, et par cons\u00e9quent celui du spectateur, afin d&rsquo;installer et prolonger la souffrance dans le film. Son entreprise cin\u00e9matographique est aussi violente dans son processus de repr\u00e9senter et mesurer la trag\u00e9die que les gestes d\u2019un expert qui soul\u00e8ve par un bras et secoue longtemps le corps d\u2019un enfant pour v\u00e9rifier s\u2019il est toujours en vie. La violence est transmise non pas seulement par la mat\u00e9rialit\u00e9 de l\u2019image, mais aussi par le processus de sa production qui existe en dehors du cadre filmique &#8211; dans la dur\u00e9e des regards de Sauper qui ont eu lieu dans la r\u00e9gion de Kisangani au Za\u00efre en 1997, et qui ont \u00e9t\u00e9 m\u00e9diatis\u00e9s par la cam\u00e9ra.<\/p>\n<p>Les regards des Hutu m\u00e9diatis\u00e9s par la cam\u00e9ra de Sauper puis par mon ordinateur portable pos\u00e9 sur la table de cuisine en novembre 2014 \u00e0 Bruxelles d\u00e9clenchent une r\u00e9pulsion physique suivie d\u2019une vague de d\u00e9sespoir et compassion. Je ne veux pas l&rsquo;accueillir, surtout pas sur ordre de Sauper. Ils g\u00e9n\u00e8rent aussi le faux-semblant d\u2019un sentiment qu\u2019on vit pendant une crise, et toujours uniquement en solitude, une impression forte et presque plaisante de toucher la vie dans sa forme crue et violente, une mort romantique parce qu&rsquo;elle se passe dans l&rsquo;imaginaire. Il y a des exotismes qui excitent, mais aussi ceux qui nous permettent de nous plonger dans la tristesse.<\/p>\n<p>Dans la <a href=\"https:\/\/vimeo.com\/15814449\">description du film<\/a> mis en ligne sur Vimeo par Jambo NewsTV, je lis la d\u00e9claration du r\u00e9alisateur:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les images parlent d&rsquo;elles-m\u00eames, dans leur nudit\u00e9 et leur horreur, suivant la chronologie exacte des \u00e9v\u00e9nements. Je souhaite que les spectateurs deviennent eux-m\u00eames t\u00e9moins de cette r\u00e9alit\u00e9 insupportable de la nature humaine. En tant que cin\u00e9aste, je fais partie de cette r\u00e9alit\u00e9 et j&rsquo;ai conscience de m&rsquo;exposer moi-m\u00eame, plus que quiconque, \u00e0 la critique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Effectivement, m\u00eame sans l&rsquo;explication de Sauper, j&rsquo;ai l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre confront\u00e9e \u00e0 une condition, un \u00e9tat immobile. Immobilis\u00e9 par Sauper, qui rend les r\u00e9fugi\u00e9s Hutu muets dans leur souffrance. Ruth Finnegan qui travaille sur l&rsquo;oralit\u00e9 en Afrique reprend la question postcoloniale de Gayatri Chakravorty Spivak, <em>Les subalternes peuvent-elles parler ?<\/em> :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Que certains groupes n&rsquo;\u00e9coutent pas ne veut pas dire que personne ne parle (&#8230;) aujourd&rsquo;hui, comme dans le pass\u00e9, les gens d\u00e9ploient leur capacit\u00e9, dans n&rsquo;importe quelles conditions, pour utiliser des mots mis en histoires, cr\u00e9er et formuler, et ainsi, contr\u00f4ler leurs exp\u00e9riences. Ils ne sont pas silencieux \u00bb. (<em>The Oral and Beyond. Doing Things with Words in Africa<\/em>)<\/p>\n<p>Hubert Sauper d\u00e9munit les personnes film\u00e9es de leur subjectivit\u00e9. Il la remplace par une identit\u00e9 d\u00e9finie par lui-m\u00eame. Celle-ci est li\u00e9e avec une myst\u00e9rieuse nature humaine dont la caract\u00e9ristique essentielle que Sauper propose est son immoralit\u00e9. Est-elle universelle ou particuli\u00e8re ? Particuli\u00e8re pour les Hutu, les Tutsi, les Africains, les Occidentaux ? Je ne veux pas savoir.<\/p>\n<p>Soixante ans avant la premi\u00e8re publication d&rsquo; <em>Au c\u0153ur des t\u00e9n\u00e8bres<\/em> de Joseph Conrad, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 les empires coloniaux fleurissent, G.W.F. Hegel donne des lectures \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 Humboldt \u00e0 Berlin, publi\u00e9es plus tard dans <em>La Raison dans l\u2019Histoire<\/em> :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il r\u00e9sulte de tous ces diff\u00e9rents traits que ce qui d\u00e9termine le caract\u00e8re des n\u00e8gres est l&rsquo;absence de \u00ab frein \u00bb. Leur condition n&rsquo;est susceptible d&rsquo;aucun d\u00e9veloppement, d&rsquo;aucune \u00e9ducation. Tels nous les voyons aujourd&rsquo;hui, tels ils ont toujours \u00e9t\u00e9. Dans l&rsquo;immense \u00e9nergie de l&rsquo;arbitraire naturel qui les domine, le moment moral n&rsquo;a aucun pouvoir pr\u00e9cis. Celui qui veut conna\u00eetre les manifestations \u00e9pouvantables de la nature humaine peut les trouver en Afrique. Les plus anciens renseignements que nous ayons sur cette partie du monde disent la m\u00eame chose. Elle n&rsquo;a donc pas, \u00e0 proprement parler, une histoire. L\u00e0-dessus, nous laissons l&rsquo;Afrique pour n&rsquo;en plus faire mention par la suite. Car elle ne fait pas partie du monde historique, elle ne montre ni mouvement, ni d\u00e9veloppement et ce qui s&rsquo;y est pass\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire au Nord, rel\u00e8ve du monde asiatique et europ\u00e9en. Carthage fut l\u00e0 un \u00e9l\u00e9ment important et passager. Mais elle appartient \u00e0 l&rsquo;Asie en tant que colonie ph\u00e9nicienne. L\u2019\u00c9gypte sera examin\u00e9e au passage de l&rsquo;esprit humain de l&rsquo;Est \u00e0 l&rsquo;Ouest, mais elle ne rel\u00e8ve pas de l&rsquo;esprit africain\u00a0; ce que nous comprenons en somme sous le nom d&rsquo;Afrique, c&rsquo;est un monde anhistorique non-d\u00e9velopp\u00e9, enti\u00e8rement prisonnier de l&rsquo;esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l&rsquo;histoire universelle\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ce discours, indirect chez Sauper, est tr\u00e8s explicite dans le discours journalistique actuel, sauf que \u00ab la nature africaine \u00bb est remplac\u00e9e par un essentialisme culturel qui masque la complexit\u00e9 des conflits en Afrique et leurs implications globales. Les raisons des guerres \u00ab civiles \u00bb sont expliqu\u00e9es par les diff\u00e9rences ethniques, leur cruaut\u00e9 par une tendance \u00e0 la violence qui fait partie des cultures africaines. L&rsquo; Afrique c&rsquo;est surtout une \u00e9ternelle incapacit\u00e9\u00a0: \u00e0 la d\u00e9mocratie, l&rsquo;ordre, la paix et la modernit\u00e9.<\/p>\n<p>Je reviens au film de Sauper : les images persistent, le mirage de la \u00ab nudit\u00e9 \u00bb est la preuve de sa ma\u00eetrise des outils cin\u00e9matographiques. Ils sont coh\u00e9rents avec nos attentes concernant une repr\u00e9sentation <em>authentique<\/em> et imm\u00e9diate d&rsquo;une souffrance : une image Hi8 d&rsquo;une qualit\u00e9 amateur qui promet une exp\u00e9rience presque anti-cin\u00e9matographique : comme si l&rsquo;exp\u00e9rience de Sauper \u00e9tait cens\u00e9e \u00eatre directe, sa cam\u00e9ra \u00e9tant l\u00e0, avec lui, juste par hasard.<\/p>\n<p>La naissance des m\u00e9diums de la photographie et du film, au m\u00eame titre que l\u2019invention de l\u2019Afrique, ont servi, presque au m\u00eame moment historique, l\u2019entreprise moderniste de la colonisation des corps. La pr\u00e9tention \u00e0 la transparence de l\u2019image (la \u00ab nudit\u00e9 \u00bb dont parle Sauper) et de sa proximit\u00e9 au r\u00e9el, ainsi que, suivant Walter Benjamin, sa reproduction m\u00e9canique, offrent l\u2019opportunit\u00e9 dangereuse de dissimuler la mat\u00e9rialit\u00e9 de la situation historique de sa production.<\/p>\n<p>Comme les fr\u00e8res Lumi\u00e8res qui nous ont fait croire que <em>La Sortie de l&rsquo;usine Lumi\u00e8re \u00e0 Lyon<\/em> n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 mise en sc\u00e8ne, nous croyons \u00e0 \u00ab la chronologie exacte des \u00e9v\u00e9nements \u00bb de Sauper. Il utilise le train, la figure la plus cin\u00e9matographique possible en ce qu&rsquo;elle peut incarner la relation au temps que le cin\u00e9ma \u00e9tablit en produisant des images en mouvement, tr\u00e8s proche de la relation entre notre regard et le monde qui nous entoure. Pourtant, comme le r\u00e9alisateur admet dans une <a href=\"https:\/\/issuemagazine.com\/gaspard-noe-meets-hubert-sauper\/4\/#text-anchor\">interview<\/a>, la chronologie de sa propre exp\u00e9rience au Za\u00efre est construite dans le film et rendue implicite pour le spectateur :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il y a deux types de mensonges quand il s&rsquo;agit de documentaires : un mensonge r\u00e9el et un mensonge po\u00e9tique. Dans Kisangani par exemple, il y a un mensonge po\u00e9tique, c\u2019est au d\u00e9but du film quand nous traversons la for\u00eat dans le train. Ceci a vraiment eu lieu, sauf que je n&rsquo;\u00e9tais pas capable de filmer parce que les militaires ont confisqu\u00e9 mon \u00e9quipement. J&rsquo;ai film\u00e9 le voyage de retour et je l&rsquo;ai invers\u00e9 : dans le film c&rsquo;est mon arriv\u00e9e. Je peux g\u00e9rer \u00e7a\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le voyage que je fais avec Sauper en train, devient un voyage hors histoire comme le d\u00e9crit Joseph Conrad :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nous \u00e9tions des errants sur la terre pr\u00e9historique, sur une terre qui avait l&rsquo;aspect d&rsquo;une plan\u00e8te inconnue. Nous aurions pu nous prendre pour les premiers hommes prenant possession d&rsquo;un h\u00e9ritage maudit \u00e0 ma\u00eetriser \u00e0 force de profonde angoisse et de labeur immod\u00e9r\u00e9. Mais soudain, comme nous suivions p\u00e9niblement une courbe, survenait une vision de murs de roseaux, de toits d&rsquo;herbe pointus, une explosion de hurlements, un tourbillon de membres noirs, une masse de mains battantes, de pieds martelant, de corps ondulant, d&rsquo;yeux qui roulaient&#8230; sous les retomb\u00e9es du feuillage lourd et immobile. Le vapeur peinait lentement \u00e0 longer le bord d&rsquo;une noire et incompr\u00e9hensible fr\u00e9n\u00e9sie. L&rsquo;homme pr\u00e9historique nous maudissait, nous implorait, nous accueillait \u2013 qui pourrait le dire\u00a0? Nous \u00e9tions coup\u00e9s de la compr\u00e9hension de notre entourage ; nous le d\u00e9passions en glissant comme des fant\u00f4mes, \u00e9tonn\u00e9s et secr\u00e8tement horrifi\u00e9s, comme des hommes sains d&rsquo;esprit feraient devant le d\u00e9cha\u00eenement enthousiaste d&rsquo;une maison de fous. Nous ne pouvions pas comprendre parce que nous \u00e9tions trop loin et que nous ne nous rappelions plus, parce que nous voyagions dans la nuit des premiers \u00e2ges, de ces \u00e2ges disparus sans laisser \u00e0 peine un signe et nul souvenir. La terre semblait n&rsquo;\u00eatre plus terrestre. Nous avons coutume de regarder la forme encha\u00een\u00e9e d&rsquo;un monstre vaincu, mais l\u00e0 \u2013 l\u00e0 on regardait la cr\u00e9ature monstrueuse et libre. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas de ce monde, et les hommes \u00e9taient \u2013 Non, ils n&rsquo;\u00e9taient pas inhumains. Voil\u00e0 : voyez-vous, c&rsquo;\u00e9tait le pire de tout \u2013 ce soup\u00e7on qu&rsquo;ils n&rsquo;\u00e9taient pas inhumains. Cela vous p\u00e9n\u00e9trait lentement. Ils braillaient, sautaient, pirouettaient, faisaient d&rsquo;horribles grimaces, mais ce qui faisait frissonner, c&rsquo;\u00e9tait bien la pens\u00e9e de leur humanit\u00e9 \u2013 pareille \u00e0 la n\u00f4tre \u2013 la pens\u00e9e de notre parent\u00e9 lointaine avec ce tumulte sauvage et passionn\u00e9. Hideux. Oui, c&rsquo;\u00e9tait assez hideux\u00a0\u00bb. (<em>Au c\u0153ur des t\u00e9n\u00e8bres<\/em>)<\/p>\n<p><strong>Je cherche le Nord<\/strong><\/p>\n<p>Ensuite, je me colonise presque inconsciemment par la m\u00e9moire d\u2019autres images conradiennes et leur recyclage par Leni Riefenstahl, Francis Ford Coppola, le Mus\u00e9e de Tervuren. Par CNN, Invisible Children, par M\u00e9decins sans Fronti\u00e8res, Oxfam et Unicef, par Renzo Martens et Brett Bailey. Par la suite, j\u2019excave la r\u00e9ponse fervente de Chinua Achebe, qui en 1975 \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Massachusetts propose une lecture d\u2019 <em>Au c\u0153ur des t\u00e9n\u00e8bres<\/em> qui d\u2019apr\u00e8s lui, d\u00e9montre le mieux le d\u00e9sir de l\u2019Occident \u00ab\u00a0de construire l\u2019Afrique en tant qu\u2019un compl\u00e9ment de l\u2019Europe, un endroit de n\u00e9gociations en m\u00eame temps lointain et vaguement familier, en comparaison avec lequel l\u2019\u00e9tat de gr\u00e2ce spirituelle de l&rsquo;Europe sera manifeste\u00a0\u00bb. (<em>An Image of Africa: Racism in Conrad&rsquo;s &lsquo;Heart of Darkness&rsquo;<\/em>).<\/p>\n<p>L\u2019enchev\u00eatrement du r\u00e9el et de l\u2019imaginaire qui, d\u2019apr\u00e8s Achille Mbembe, est constitutif de l\u2019<em>Afrique<\/em>, est incarn\u00e9 d\u2019une fa\u00e7on particuli\u00e8re dans les formes documentaires. Puisque le documentaire revendique l\u2019existence d&rsquo;un monde historique, il peut \u00e9galement profiter de ses capacit\u00e9s de repr\u00e9sentation et jouer avec la rh\u00e9torique et les strat\u00e9gies discursives de la production de la v\u00e9rit\u00e9. De plus, il construit des relations, souvent complexes et implicites, avec les mondes qui existent en dehors du cadre filmique. Un documentaire sur l&rsquo;Afrique aura donc toujours un potentiel particuli\u00e8rement explosif qui se frotte sans cesse aux clich\u00e9s pour nous s\u00e9duire.<\/p>\n<p>Ainsi, cet enchev\u00eatrement du r\u00e9el et de la repr\u00e9sentation qui nourrit les films documentaires n&rsquo;est pas juste la question de la distinction entre la v\u00e9rit\u00e9 et la fabrication. Les minuscules nuances de la nature cin\u00e9matographique, cach\u00e9es dans l\u2019ombre de la fiction, gagnent vite des formes monstrueuses en lumi\u00e8re du r\u00e9el. Les angles de vue les plus int\u00e9ressants se situent dans les endroits o\u00f9 la relation entre la r\u00e9alit\u00e9 et les repr\u00e9sentations sont en tension.<\/p>\n<p>\u00c0 qui appartient le privil\u00e8ge d&rsquo;avoir un regard sur l&rsquo;<em>Afrique<\/em> ? Qui est ce \u00ab nous \u00bb errant sur la terre pr\u00e9historique dont parle Conrad ?<\/p>\n<p>Le film <em>We come as friends<\/em>, une nouvelle production d&rsquo;Hubert Sauper, prim\u00e9e en 2014 \u00e0 Sundance (World Cinema Documentary Special Jury Award for Cinematic Bravery) se passe au Sud Soudan. Sauper arrive l\u00e0-bas par \u00ab avionnette \u00bb \u2013 jouet volant construit pour le tournage. La voix off du d\u00e9but du film cite ironiquement les explorations et les conqu\u00eates coloniales et introduit le r\u00e9alisateur-narrateur en tant qu&rsquo;un Autre. Je ne suis pas s\u00fbre que le voyage en avionnette soit pour lui r\u00e9ellement un sport extr\u00eame excitant : il ne partage pas ses d\u00e9sirs exotiques d&rsquo;exploration et de conqu\u00eate avec le spectateur, ni avec les personnes film\u00e9es. Si c&rsquo;est une exp\u00e9rimentation, Sauper semble s&rsquo;en exclure, tout en for\u00e7ant le spectateur \u00e0 y participer\u00a0: il ne t\u00e9moigne pas de ce qu\u2019elle a produit chez lui ni quelle signification il lui donne. Il voyage au Sud Soudan en filmant diverses pratiques d&rsquo;exploitation. Cette fois ce sont les repr\u00e9sentants de l&rsquo;Occident qui sont d\u00e9crits comme Autres, comme freaks. Ce qui est surtout flagrant, c&rsquo;est qu&rsquo;ils n&rsquo;ont aucune relation avec les Sud Soudanais, sauf les relations de pouvoir qui sont inscrites indirectement dans leurs missions. Pareil pour le r\u00e9alisateur \u2013 ses rencontres sont subordonn\u00e9es \u00e0 son entreprise cin\u00e9matographique. Quand les Sud Soudanais lui demandent pourquoi il est l\u00e0 ou quel est son point de vue, il ne r\u00e9pond jamais, en tous cas pas dans le film.<\/p>\n<p>En mai 2014 j&rsquo;ai particip\u00e9 \u00e0 la projection du film \u00e0 Varsovie, dans le cadre du Festival Planete.doc. La projection a \u00e9t\u00e9 suivie par le d\u00e9bat \u00ab Comment aider le Sud Soudan, l&rsquo;Afrique et les pays en voie de d\u00e9veloppement ? \u00bb. Quand la discussion a abord\u00e9 le Sud Soudan, les pan\u00e9listes \u2013 experts de l&rsquo;aide humanitaire et du d\u00e9veloppement, un journaliste et le directeur d&rsquo;un mus\u00e9e ethnographique \u2013 se plaignaient du manque d&rsquo;acc\u00e8s aux zones de conflit et des probl\u00e8mes avec la durabilit\u00e9 des projets. Ces probl\u00e8mes sont pour eux li\u00e9s aux incapacit\u00e9s soudanaises et \u00e0 certaines particularit\u00e9s culturelles telles que duret\u00e9 et brutalit\u00e9, au d\u00e9sordre politique, et \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec de b\u00e2tir un \u00e9tat d\u00e9mocratique. \u00c9trangement, la question essentielle soulev\u00e9e par les pan\u00e9listes et par le public \u00e9tait l&rsquo;inqui\u00e9tude que le film puisse cr\u00e9er des repr\u00e9sentations n\u00e9gatives des activit\u00e9s des Blancs en Afrique. Risquant ainsi d&#8217;emp\u00eacher leurs propres activit\u00e9s en mettant en branle la confiance de l&rsquo;opinion publique par laquelle vient le soutien. Certains accusaient les freaks que Sauper a cibl\u00e9s dans son film : les soldats de l&rsquo;ONU, les soci\u00e9t\u00e9s p\u00e9troli\u00e8res chinoises, les c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s am\u00e9ricaines et les religieux occidentaux paternalistes. \u00c9videmment, personne n&rsquo;a identifi\u00e9 ses propres pratiques avec celles que le film montre. En effet, la discussion dans la salle n&rsquo;est jamais sortie en dehors du niveau des repr\u00e9sentations. Si elle concernait une r\u00e9alit\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait une r\u00e9alit\u00e9 trop monstrueuse pour qu&rsquo;on puisse l&rsquo;identifier comme la n\u00f4tre. En produisant les freaks et en accusant des comportements monstrueux, Sauper nous emp\u00eache d\u00e9finitivement de nous identifier avec les pratiques qu&rsquo;il critique. Ainsi, il nous permet de garder notre position confortable de sauveurs et h\u00e9ros, de ne pas remettre en question nos propres attitudes. Pour les praticiens de l&rsquo;humanitaire et de l\u2019aide au d\u00e9veloppement, le film est devenu un risque institutionnel : curieusement l&rsquo;institution avec laquelle ils se sont identifi\u00e9s est celle du Blanc. Le regard narcissique utilise l&rsquo;Autre comme un miroir, comme un outil pour produire des repr\u00e9sentations r\u00e9flexives sur lui-m\u00eame. La fa\u00e7on dont Sauper se construit lui-m\u00eame en tant que figure dans le film produit une complicit\u00e9 r\u00e9voltante et forc\u00e9e avec moi \u2013 spectatrice. \u00ab\u00a0C&rsquo;est lui et moi qui savons de quoi il parle quand il ne dit rien \u00e0 ces personnages quant \u00e0 ce qu&rsquo;il cherche. Eux ne le savent pas, ou, plut\u00f4t, Sauper les rend inconscients dans le film.<\/p>\n<p>Je ne veux pas que Hubert Sauper me dise ce qu&rsquo;est la r\u00e9alit\u00e9 : je voudrais bien comprendre sa relation avec le monde qu&rsquo;il d\u00e9crit, pas celle qui est mise en sc\u00e8ne, mais celle qui existe r\u00e9ellement en dehors du film. Je ne veux pas qu&rsquo;il me montre les Sud Soudanais, je voudrais comprendre ses relations avec eux. Je voudrais bien qu&rsquo;il se d\u00e9termine plus que d&rsquo;une fa\u00e7on fictionnelle. Je ne veux pas qu&rsquo;il me d\u00e9finisse comme <em>nous<\/em>, moi-spectatrice. Je ne veux pas vivre de la compassion ou du m\u00e9pris pour l&rsquo;Autre m\u00e9diatis\u00e9 par quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre que l&rsquo;Autre en question. Dany Laferri\u00e8re fait une proposition plus douce que mes reproches :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C&rsquo;est en tentant de se d\u00e9crire le plus honn\u00eatement possible qu&rsquo;on finit par d\u00e9crire les autres. Surtout ceux de sa g\u00e9n\u00e9ration. Il ne s&rsquo;agit pas de regarder son nombril, mais de s&rsquo;observer en train de bouger parmi les autres\u00a0\u00bb. (<em>Journal d&rsquo;un \u00e9crivain en pyjama<\/em>)<\/p>\n<p><strong>Qu&rsquo;est-ce qui colonise notre regard ?<\/strong><\/p>\n<p>Je reviens sur <em>Au c\u0153ur des t\u00e9n\u00e8bres<\/em> :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Et entre-temps il fallait que je m&rsquo;occupe du sauvage qui \u00e9tait chauffeur. C&rsquo;\u00e9tait un sp\u00e9cimen am\u00e9lior\u00e9 : il savait mettre \u00e0 feu une chaudi\u00e8re verticale. Il \u00e9tait l\u00e0 au- dessous de moi, et, ma parole, le regarder \u00e9tait aussi \u00e9difiant que de voir un chien, en une caricature de pantalons et chapeau \u00e0 plumes, qui marche sur ses pattes de derri\u00e8re. Quelques mois d&rsquo;instruction avaient r\u00e9gl\u00e9 le compte de ce type de r\u00e9elle qualit\u00e9. Il louchait vers la jauge de vapeur et la jauge d&rsquo;eau avec un \u00e9vident effort d&rsquo;intr\u00e9pidit\u00e9, et avec \u00e7a il avait les dents lim\u00e9es et trois cicatrices ornementales sur chaque joue. Il aurait d\u00fb battre des mains et des pieds sur la rive, au lieu de quoi il besognait dur, dans l&rsquo;esclavage d&rsquo;une \u00e9trange sorcellerie, riche en savoir et progr\u00e8s. Il \u00e9tait utile parce qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 instruit, et ce qu&rsquo;il savait, c&rsquo;\u00e9tait ceci : que si l&rsquo;eau dans ce truc transparent disparaissait, l&rsquo;esprit mauvais dans la chaudi\u00e8re se mettrait en col\u00e8re tant il aurait soif, et qu&rsquo;il prendrait une terrible revanche\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les carnets de voyage des explorateurs de l&rsquo;Afrique du XIX\u00e8me si\u00e8cle sont pleins des serveurs, assistants et interpr\u00e8tes qui ont le statut d&rsquo;un <em>sp\u00e9cimen am\u00e9lior\u00e9<\/em>, qui essaient (maladroitement, provoquant des rires) de se familiariser avec des technologies ramen\u00e9es par la mission civilisatrice.<\/p>\n<p>Je repense \u00e0 mon enfance en Pologne o\u00f9 notre t\u00e2che nationale et la condition d&rsquo;inclusion dans le monde occidental demandait de toujours s&rsquo;am\u00e9liorer. La frustration de n&rsquo;\u00eatre pas suffisamment moderne a fait que nous sommes devenus plus pr\u00e9dateurs dans notre modernit\u00e9 que l&rsquo;occident lui-m\u00eame. Ce que l&rsquo;occident nous reproche : \u00eatre sa propre et mauvaise caricature.<\/p>\n<p>Les processus de mondialisation, la modernit\u00e9, ainsi que le d\u00e9veloppement ce sont des concepts mais aussi des pratiques, actuelles et historiques en m\u00eame temps, et surtout \u00e9minemment complexes.<\/p>\n<p>Dans une<a href=\"https:\/\/issuemagazine.com\/gaspard-noe-meets-hubert-sauper\/3\/#text-anchor\"> interview<\/a>, Hubert Sauper parle du film <em>Le Cauchemar de Darwin<\/em>, et en m\u00eame temps t\u00e9moigne de sa vision de la mondialisation :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Pourrait-on imaginer faire un film sur le capitalisme global \u00e0 New York\u00a0? On ne peut pas trouver\u00a0de choses qui soient en surface comme \u00e7a : vous avez des \u00e9crans d\u2019ordinateurs, des gens avec leurs t\u00e9l\u00e9phones, tout est tr\u00e8s indirect. En Afrique les choses sont beaucoup plus proches de leur vraie nature\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Je ne connais pas les m\u00e9andres de la politique tanzanienne, mais j&rsquo;ai le pressentiment que la r\u00e9alit\u00e9 est un peu plus complexe que quand j\u2019entends Sauper critiquer les plaintes du gouvernement tanzanien sur <em>Le Cauchemar de Darwin<\/em>.<\/p>\n<p>Les pratiques que les repr\u00e9sentations de l\u2019Afrique g\u00e9n\u00e8rent aujourd\u2019hui se situent sur deux p\u00f4les \u00e9loign\u00e9s id\u00e9ologiquement, mais paradoxalement proches dans la fa\u00e7on dont leurs subjectivit\u00e9s sont construites. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, c&rsquo;est une exploitation n\u00e9olib\u00e9rale, de l\u2019autre sa d\u00e9nonciation, suivie par une urgence d\u2019enregistrer, rendre visible et intervenir \u00e0 tout prix. Dans les deux cas, c&rsquo;est uniquement le sujet qui a acc\u00e8s au savoir et dans les deux cas il a le pouvoir : pour le premier c\u2019est le pouvoir \u00e9conomique d&rsquo;exploiter, pour l\u2019autre le pouvoir de sauver. Les deux ont le pouvoir de nommer et de repr\u00e9senter.<\/p>\n<p>Dans <em>Le Cauchemar de Darwin<\/em>, Sauper fait acte de d\u00e9nonciation en se servant de visages d&rsquo;enfants de la rue qui se droguent pour pouvoir dormir, de personnes malades, de prostitu\u00e9es, de pilotes russes exotiques de jovialit\u00e9 et de conformisme. Pourtant, ses conclusions font penser \u00e0 l&rsquo;int\u00e9r\u00eat populaire pour la \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb, g\u00e9n\u00e9r\u00e9 surtout par les m\u00e9dias visuels, o\u00f9, sans comprendre les liens entre la globalit\u00e9 et les localit\u00e9s, sans avoir acc\u00e8s \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 et aux repr\u00e9sentations en m\u00eame temps, et surtout sans \u00e9tablir de relations avec l&rsquo;objet de ce savoir, ils produisent une vision du monde r\u00e9gi par des complots secrets de ceux qui sont au pouvoir.<\/p>\n<p>L&rsquo;enqu\u00eate de Sauper s&rsquo;arr\u00eate sur la constatation que le commerce de la perche du Nil dissimule le commerce des armes. S&rsquo;il s&rsquo;agit donc d&rsquo;un engagement politique de sa part, et de m&rsquo;engager en tant que spectatrice dans une lutte, je ne sais malheureusement pas contre qui il faut lutter. Dans son livre <em>Devant la douleur des autres<\/em>, Susan Sontag \u00e9crit :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Pour ceux qui sont s\u00fbrs que la raison est d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, et que l&rsquo;oppression et l&rsquo;injustice sont de l&rsquo;autre, et que la combat doit continuer, ce qui importe c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment qui a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 et par qui\u00a0\u00bb. (<em>Regarding the Pain of Others<\/em>)<\/p>\n<p>Le travail de Sauper est purement cin\u00e9matographique, malgr\u00e9 la fa\u00e7on dont il est pr\u00e9sent\u00e9 (contest\u00e9 ou appr\u00e9ci\u00e9). C&rsquo;est un travail sur l&rsquo;esth\u00e9tique : son effort de construire la compassion et la col\u00e8re chez le spectateur remplace un travail qui serait de creuser dans la complexit\u00e9 d&rsquo;une situation historique. Ses conclusions politiques sont plut\u00f4t inexistantes. En fait, il ne d\u00e9nonce pas grande chose. Ce qui finalement correspond \u00e0 la position qu&rsquo;il prend souvent dans les interviews : d&rsquo;un artiste qui revendique le droit de construire une repr\u00e9sentation comme il l&rsquo;entend. Si l&rsquo;exploitation dont il parle existe r\u00e9ellement, ce \u00e0 quoi j&rsquo;ai bien envie de croire, sa posture artistique devient simplement cynique. Ce qui a permis au gouvernement tanzanien de se f\u00e2cher contre Sauper, pour des bonnes ou mauvaises raisons.<\/p>\n<p>Le fait qu\u2019il montre uniquement ceux qui subissent le pouvoir ne surprend pas pour autant ; les r\u00e9gimes du pouvoir \u00e9conomique dont il parle sont probablement trop englobants et forts pour s\u2019en \u00e9manciper. Cependant, le fait que les Africains dans les films de Sauper ne soient pas conscients de leur exploitation, les renferme dans la fameuse cat\u00e9gorie du <em>bon sauvage<\/em>, un sp\u00e9cimen presqu\u2019am\u00e9lior\u00e9 du point de vue de nos colonialismes nouveaux qui inventent les droits de l&rsquo;homme pour les proposer surtout aux membres du monde non-occidental, et qui d\u00e9pensent de l&rsquo;argent pour les rendre plus conscients de leur propre condition humaine.<\/p>\n<p>Le <em>cin\u00e9ma<\/em> n&rsquo;est pas seulement constitu\u00e9 de films, comme l&rsquo;<em>Afrique<\/em> n&rsquo;est pas seulement un ensemble de repr\u00e9sentations; la signification de ces mots inclut aussi des r\u00e9alit\u00e9s. Comme par exemple celle que nous ayons toujours plus acc\u00e8s \u00e0 des films qui proposent un regard colonisant, qui parlent pour l&rsquo;Autre.<\/p>\n<p>Avant que cela ne change, je propose, pour la fin de cette critique (qui va au-del\u00e0 de l&rsquo;\u0153uvre d\u2019Hubert Sauper) de nous m\u00e9fier sans cesse des images et de faire plus confiance aux relations, de ne pas arr\u00eater de les construire et les rendre explicites en tant que spectateurs et producteurs d&rsquo;images.<\/p>\n<p><strong><br \/>\nMarta Kucza <\/strong><\/p>\n<p><strong>Dipl\u00f4m\u00e9e en \u00c9tudes Africaines \u00e0 Varsovie, Marta Kucza poursuit les questions nourries par les litt\u00e9ratures africaines avec les outils anthropologiques et le m\u00e9dium du film. Ses recherches creusent les tensions entre les repr\u00e9sentations et les r\u00e9alit\u00e9s, surtout celles qui concernent la cat\u00e9gorie de l&rsquo;Afrique.\u2028\u2028 Dans le cadre d&rsquo;un atelier de recherche Sound \/Image\/Culture, elle a r\u00e9alis\u00e9 un film documentaire <em>Reconstructing Sudan<\/em>, produit par l&rsquo;Atelier Jeunes Cin\u00e9astes \u00e0 Bruxelles. \u2028\u2028Actuellement, elle travaille sur un film documentaire qui raconte, par la voie de ses exp\u00e9riences et celles de ses proches, la complexit\u00e9 des d\u00e9placements, absences et retours li\u00e9s aux fantasmes de la modernit\u00e9, leur recyclage par le capitalisme, et la besoin d&rsquo;inclusion dans le monde Occidental.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Il n\u2019existe donc, nulle part, de description de l\u2019Afrique qui ne jouerait pas \u00e0 la fois de fonctions destructrices et de fonctions fabulatrices. 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Achille Mbembe (<em>De la postcolonie<\/em>)<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":660,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2,72],"tags":[],"class_list":["post-592","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-dossier","category-rwanda"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/592","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=592"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/592\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":708,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/592\/revisions\/708"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/media\/660"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=592"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=592"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=592"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}