{"id":986,"date":"2015-06-16T14:26:06","date_gmt":"2015-06-16T14:26:06","guid":{"rendered":"https:\/\/gsara.tv\/causes\/?p=986"},"modified":"2015-07-14T13:37:41","modified_gmt":"2015-07-14T13:37:41","slug":"bruxelles-regard-de-maria-tarantino","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.causestoujours.be\/bruxelles-regard-de-maria-tarantino\/","title":{"rendered":"Bruxelles sous le regard de Maria Tarantino"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>Our City <\/em>est le regard pos\u00e9 par la r\u00e9alisatrice Maria Tarantino sur Bruxelles, ses fa\u00e7ades, ceux et celles qu&rsquo;elles abritent et les chantiers du quartier europ\u00e9en. Un film dont la forme s&rsquo;inspire des contes de f\u00e9es mais qui comporte \u00e9galement un regard critique et interrogateur sur le devenir de la ville, son identit\u00e9 en construction et la place accord\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9panouissement de ses habitants. Entretien. <\/strong><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/gsara.tv\/causes\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Manu-Maeght-1024x576.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-large wp-image-1029\" src=\"https:\/\/gsara.tv\/causes\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Manu-Maeght-1024x576-1024x576.jpg\" alt=\"Manu-Maeght-1024x576\" width=\"720\" height=\"405\" srcset=\"https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Manu-Maeght-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Manu-Maeght-1024x576-300x169.jpg 300w, https:\/\/www.causestoujours.be\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Manu-Maeght-1024x576-210x118.jpg 210w\" sizes=\"auto, (max-width: 720px) 100vw, 720px\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Our City<\/strong><em><strong> dresse le portrait de Bruxelles en construction. Vous essayez de sentir la ville, d&rsquo;en d\u00e9gager une certaine essence. Quelle a \u00e9t\u00e9 votre approche ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Je voulais faire un film sur Bruxelles, tout simplement. Ce n\u2019est pas quelque chose de simple, c\u2019est m\u00eame plut\u00f4t abstrait : r\u00e9aliser un film sur une ville en tant que personnage. Quels aspects de la ville allais-je montrer ? Cela n\u00e9cessite de prendre des d\u00e9cisions, partir d\u2019une analyse et d\u2019une prise de position. Tous les films naissent d\u2019une inspiration, d\u2019un \u00e9lan qui n\u2019est pas tr\u00e8s rationnel. Je voulais raconter quelque chose de vrai et de profond \u00e0 propos de cette ville, ouvrir des portes, amener le regard d\u2019un public derri\u00e8re ces fa\u00e7ades que l\u2019on voit toujours de l\u2019ext\u00e9rieur. Je voulais aussi mettre en place des id\u00e9es qui m\u2019int\u00e9ressaient. J\u2019avais des listes, des devoirs, des consignes plut\u00f4t qu\u2019une narration. Je commen\u00e7ais \u00e0 explorer avec la cam\u00e9ra certaines id\u00e9es qui \u00e9taient le fruit de certaines r\u00e9flexions, importantes selon moi. Il fallait trouver des situations qui pouvaient les incarner et, de cette mani\u00e8re, transformer une r\u00e9flexion en quelque chose de concret, de vivant et de beaucoup plus simple finalement. Mon approche g\u00e9n\u00e9rale est celle-ci : je peux choisir un lieu, un sujet mais, apr\u00e8s, le lieu doit me parler. \u00c9videmment, ma sensibilit\u00e9 filtrera tout \u00e7a mais j\u2019essaie de laisser parler la chose. C\u2019est ce qui repr\u00e9sente notamment, la diff\u00e9rence entre documentaire et fiction.<\/p>\n<p>Et puis, il y a avait le th\u00e8me de la construction, des espaces vides, des friches urbaines. Je partais prendre des photos et je me laissais guider par le plaisir de d\u00e9couvrir certaines textures. Nous avons r\u00e9alis\u00e9 tout un travail de recherche sur les textures urbaines de Bruxelles. Pour ce faire, je cherchais par exemple des angles de vue entre deux rues qui montreraient une juxtaposition de fen\u00eatres, de fa\u00e7ades d\u2019\u00e9poques diff\u00e9rentes, allant des ann\u00e9es 1960 aux ann\u00e9es 2000. Dans la m\u00eame id\u00e9e, il y a le mur aveugle qui est assez bruxellois : il est caract\u00e9ris\u00e9 par deux b\u00e2timents espac\u00e9s l\u2019un de l\u2019autre et soutenus par des \u00e9l\u00e9ments m\u00e9talliques. J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 collectionner toute une iconographie et \u00e0 r\u00e9aliser des diaporamas.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9criture du film se faisait essentiellement sur le terrain, appuy\u00e9e par une collection de photos de textures, de briques. Sur la base de ces images, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir au chantier et \u00e0 l\u2019espace vide. Pour moi, le chantier repr\u00e9sente un lieu po\u00e9tique. J\u2019ai aussi film\u00e9 des espaces comme les friches urbaines. Il y en a une magnifique \u00e0 Anderlecht \u00e0 proximit\u00e9 des Archives de l&rsquo;\u00c9tat. Pendant des ann\u00e9es, elle a \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9e \u00e0 l\u2019abandon et toute une v\u00e9g\u00e9tation, tr\u00e8s \u00e9paisse et myst\u00e9rieuse, presque aquatique s\u2019y est d\u00e9velopp\u00e9e. On ne voit pas tr\u00e8s bien jusqu\u2019o\u00f9 elle s\u2019\u00e9tend car tout a \u00e9t\u00e9 envahi par une biodiversit\u00e9 incroyable. \u00c0 cot\u00e9 de cette verdure, contrairement \u00e0 ces plantes, le b\u00e2timent des Archives de l&rsquo;\u00c9tat est organis\u00e9 de fa\u00e7on beaucoup plus cart\u00e9sienne. Selon moi, cela constitue un \u00e9l\u00e9ment tr\u00e8s interpellant.<\/p>\n<p>Lors de mes p\u00e9r\u00e9grinations, j\u2019ai pu d\u00e9couvrir des trous aux allures de fouilles arch\u00e9ologiques. On peut avoir l\u2019impression d\u2019\u00eatre dans une excavation tr\u00e8s ancienne. Les trous en profondeur ont quelque chose de fort, le fait de creuser et de faire appara\u00eetre une terre qui est souvent jaun\u00e2tre ou rouge\u00e2tre. Tout \u00e7a m\u2019a convaincue de filmer des chantiers et, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, de partir sur un chantier \u00e0 un stade particulier car ce qui m\u2019int\u00e9resse c\u2019est ce qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, ce qui reste encore myst\u00e9rieux, de l\u2019ordre de la construction, avant l\u2019apparition d\u2019une structure reconnaissable. J\u2019aime beaucoup toutes les phases qui pr\u00e9c\u00e8dent la pause de la structure en b\u00e9ton. Cela me permet de d\u00e9velopper une m\u00e9taphore d\u2019une ville qui a une construction humaine. Pas seulement au sens de la construction des b\u00e2timents mais aussi de celle des relations humaines, des relations de pouvoir.<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/player.vimeo.com\/video\/110640121\" width=\"720\" height=\"405\" frameborder=\"0\" title=\"OUR CITY - a film by Maria Tarantino\" webkitallowfullscreen mozallowfullscreen allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em><strong>Finalement, vous choisissez de filmer Bruxelles comme un chantier. Pensez-vous qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019une caract\u00e9ristique propre \u00e0 la ville ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>C\u2019est un trait r\u00e9current. Je me demande si on ne pourrait pas faire une \u00e9tude au niveau europ\u00e9en, voire mondial et analyser comment ces grands groupes immobiliers se retrouvent un peu partout dans le monde. On constate qu\u2019il existe une esth\u00e9tique globale qui s\u2019impose et dont les int\u00e9r\u00eats sont \u00e9normes, les politiques permettant \u00e0 ces groupes d\u2019engager telle main-d\u2019\u0153uvre, d\u2019avoir telle subvention et de se faire des gains. Ce n\u2019est pas par hasard que les prix augmentent \u00e0 Bruxelles. Il s\u2019agit d\u2019une mouvance europ\u00e9enne. Bruxelles pratiquait des prix trop bas par rapport \u00e0 Londres et Paris et il y avait un march\u00e9 sur lequel sp\u00e9culer. Bruxelles est en construction constante et ce n\u2019est pas un choix bizarre que de vouloir filmer des chantiers. On a choisi de filmer pendant trois ans celui de la place Schuman. C\u2019est symbolique. Il s\u2019agit du nouveau si\u00e8ge du Conseil europ\u00e9en. Nous sommes au c\u0153ur des institutions europ\u00e9ennes qui repr\u00e9sentent une dimension importante de Bruxelles. N\u00e9anmoins, il n\u2019y a pas vraiment une connexion forte entre la ville institutionnelle europ\u00e9enne et la ville \u00e9conomique belge. Parall\u00e8lement, ce b\u00e2timent est construit pas des petites mains qui viennent d\u2019un peu partout en Europe et m\u00eame en dehors. Il \u00e9tait important de le montrer dans un film car c&rsquo;est relevant, c\u2019est int\u00e9ressant. Il y a des turcs, des bulgares, des portugais, des polonais, etc. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une construction europ\u00e9enne dans ce sens-l\u00e0 aussi. Au final, la th\u00e9matique de l\u2019identit\u00e9 se retrouve abord\u00e9e sous plusieurs angles dans le film. Qu\u2019est-ce qui fait l\u2019identit\u00e9 nationale, l\u2019identit\u00e9 d\u2019une ville ou d\u2019une personne\u00a0? Si il y a une piste offerte dans le film, c\u2019est celle qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019id\u00e9e que l\u2019identit\u00e9 est une construction. Et une construction permanente plut\u00f4t qu\u2019une construction qui se terminerait avec quelque chose d\u2019abouti.<\/p>\n<p><em><strong>Il est \u00e9tonnant de constater qu&rsquo;on n&rsquo;identifie pas toujours Bruxelles alors qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un film portrait. On d\u00e9couvre plut\u00f4t une ville en perp\u00e9tuelle construction, modernisation qui pourrait \u00eatre n\u2019importe quelle autre ville dans le monde. Vous n\u2019avez pas \u00e9t\u00e9 filmer les places les plus connues. De plus, les plans a\u00e9riens provoquent une certaine distanciation entre le spectateur et le sujet du film.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>En effet, je n\u2019ai pas fait dans le typique. Je ne me suis pas laiss\u00e9e entra\u00eener par l\u2019aspect touristique. Ce n\u2019\u00e9tait pas l\u2019histoire qui me guidait mais plut\u00f4t les textures de la ville. Comme je ne suis pas belge, ce qui m\u2019a beaucoup inspir\u00e9e c\u2019\u00e9tait de devoir r\u00e9inventer des contacts, de devoir se sentir chez soi, m\u00eame si on ne l\u2019est pas. Trouver des lieux qui soient \u00e9vocateurs et, en m\u00eame temps, reconstruire un microcosme. Je prends tous des \u00e9l\u00e9ments qui sont l\u00e0 mais le film flotte, on est suspendus, on oscille. On se croirait presque dans <em>Alice au pays des merveilles<\/em> avec des changements d\u2019\u00e9chelle de grandeurs. Ce n\u2019est pas un film qui essaie de cr\u00e9er un effet miroir pour le spectateur mais plut\u00f4t d\u2019ouvrir une fen\u00eatre qui invite \u00e0 la d\u00e9couverte, \u00e0 l\u2019exploration. En m\u00eame temps, on me dit souvent qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un film sur Bruxelles et qui n\u2019int\u00e9ressera pas les autres. Cela devient un peu \u00e9nigmatique pour moi. <em>Our city<\/em> est absolument et fondamentalement centr\u00e9 sur Bruxelles car j\u2019ai essay\u00e9 de pr\u00eater une oreille et un c\u0153ur \u00e0 l&rsquo;\u00e9nergie de cette ville. Le potentiel particulier de Bruxelles s&rsquo;explique sans doute gr\u00e2ce \u00e0 sa diversit\u00e9, son \u00e9tat en construction que l&rsquo;on retrouve peut-\u00eatre un peu plus ici que dans autres villes. N\u00e9anmoins, elle partage aussi des caract\u00e9ristiques universelles qui sont celles d\u2019une ville multiculturelle comme le sont de plus en plus toutes les villes au monde.<\/p>\n<p>Par contre, la perp\u00e9tuelle modernisation de Bruxelles est quelque chose de laid et de terrible qui se traduit souvent par la construction de bureaux dont nous n\u2019avons pas besoin. Dans le film, il y a une certaine d\u00e9nonciation et un questionnement qui est pos\u00e9 : pourquoi continue-t-on a faire cela ? Il fallait aussi montrer cette exploitation du travail et le manque de reconnaissance. Il existe une mis\u00e8re humaine qui s\u2019abrite dans des b\u00e2timents qui sont en train d\u2019\u00eatre d\u00e9truits et d\u00e9molis sous les yeux de tout le monde. La mobilit\u00e9 grandissante des individus \u00e0 l\u2019\u00e9chelle europ\u00e9enne et mondiale qui se d\u00e9placent \u00e0 cause des guerres, de la pauvret\u00e9 ou pour d\u2019autres raisons \u00e9conomiques am\u00e8nent une n\u00e9cessit\u00e9 de re-d\u00e9finir les lieux. En Italie, par exemple, il y a des r\u00e9gions, notamment celles o\u00f9 se trouve l\u2019industrie du textile, qui sont devenues compl\u00e8tement chinoises. Il y a aussi des zones o\u00f9 se sont des allemands tr\u00e8s riches qui produisent d\u00e9sormais le vin en Toscane. Il y a un d\u00e9placement et ces changements demandent \u00e0 \u00eatre pens\u00e9s. On peut continuer \u00e0 pr\u00e9tendre que les nations existent. On peut conserver les programmes scolaires comme si rien n\u2019avait boug\u00e9.<\/p>\n<p><em><strong>C\u2019est aussi ce que le film revendique notamment avec son titre <\/strong><\/em><strong>Our city<\/strong><em><strong>. Est-ce qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une ville partag\u00e9e par et pour tous ?<\/strong> <\/em><\/p>\n<p>Effectivement, et l\u2019on peut aussi se demander s\u2019il y a une dimension commune parce que la multiplicit\u00e9 n\u2019est pas une dimension commune. Si les personnes ne sont pas connect\u00e9es, s\u2019il n\u2019y a pas de projet commun, une reconnaissance et une ouverture r\u00e9ciproques, il n\u2019y a pas de dimension plurielle et il n\u2019y a pas de dimension partag\u00e9e. Il s\u2019agit d\u2019une question importante \u00e0 poser. La soci\u00e9t\u00e9 met tr\u00e8s peu de choses en place pour susciter une rencontre. Il y a des choses \u00e0 faire car il y a une souffrance humaine \u00e9norme. Si tu donnes les possibilit\u00e9s r\u00e9elles aux personnes de s\u2019\u00e9panouir, peut-\u00eatre que l\u2019on constatera que l\u2019\u00e9panouissement de quelqu\u2019un est li\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9panouissement g\u00e9n\u00e9ral de la soci\u00e9t\u00e9 mais, pour cela, il faut cr\u00e9er les possibilit\u00e9s et les conditions. \u00c0 la place, on structure des soci\u00e9t\u00e9s tr\u00e8s individualistes dans lesquelles mon bonheur est la souffrance de quelqu\u2019un d\u2019autre.<\/p>\n<p><em><strong>Le message politique du film est aussi de montrer que Bruxelles devient une ville de bureaux, un monde construit en fonction des int\u00e9r\u00eats europ\u00e9ens o\u00f9 les expatri\u00e9s \u00e0 hauts revenus vivent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019autres personnes immigr\u00e9es que l\u2019on maintient sciemment dans la pauvret\u00e9<\/strong><\/em>.<\/p>\n<p>Le business de l\u2019immobilier se retrouve avant tout dans des mains belges bien que les groupes soient internationaux. D\u2019ailleurs, ces bureaux sont souvent destin\u00e9s \u00e0 des institutions belges. Dans le quartier europ\u00e9en, il y a certes les institutions europ\u00e9ennes mais il y a aussi des institutions belges, des ONG, des lobbys. La diff\u00e9rence entre expatri\u00e9s et immigr\u00e9s est relevante mais jusqu\u2019\u00e0 un certain point. Il s\u2019agit surtout de d\u00e9noncer un projet pour la ville et une id\u00e9e d\u2019une \u00e9conomie qui est de dire \u201con veut faire du fric\u201d. Pour une raison ou pour une autre, faire du fric se traduit par construire des bureaux. Ils sont d\u00e9truits apr\u00e8s vingt ans pour \u00eatre remplac\u00e9s par des plus beaux. On s\u2019en fiche de savoir que l\u2019on pollue en construisant des bureaux \u00e0 longueur de journ\u00e9e, que les citoyens n\u2019arrivent m\u00eame plus \u00e0 respirer, que l\u2019on cr\u00e9e de la poussi\u00e8re dans la ville, bloque les rues avec des camions et qu\u2019on oblige ceux qui \u00e9taient des paysans la g\u00e9n\u00e9ration pr\u00e9c\u00e9dente \u00e0 devenir des ouvriers dans la construction. Ces ouvriers devenus nomades ne voient jamais leur famille car ils sont toujours dans un trou noir en train de construire. Les d\u00e9cisions sont prises \u00e0 un haut niveau. Par contre, ce qui est tr\u00e8s interpellant \u00e9galement c\u2019est que parfois le r\u00eave des personnes qui sont dans la souffrance est un r\u00eave identique \u00e0 celui des grands patrons. Il y a eu une identification \u00e0 un message de r\u00e9ussite \u00e9conomique qui prime aujourd\u2019hui. Par exemple, un des ouvriers me racontait qu\u2019il \u00e9tait super content de travailler \u00e0 Bruxelles pour ensuite partir en Norv\u00e8ge o\u00f9 il allait gagner le double. Il \u00e9tait heureux car pour son p\u00e8re cela aurait \u00e9t\u00e9 impensable de s\u2019acheter une maison, et lui, a r\u00e9ussi. Il a une petite fille qu\u2019il ne voit jamais. On peut se demander si tout \u00e7a vaut le coup. Il y a d\u2019autres films qui parlent de ces situations o\u00f9 les enfants n\u2019ont jamais leurs parents \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s car ils sont partis travailler ailleurs pour leur offrir des jouets en plastique. Il y a clairement une propagande. Ces personnes sont utiles et il est important qu\u2019elles pensent de cette fa\u00e7on. Je ne sais pas si ces sacrifices valent la peine et nous leur avons vol\u00e9 la possibilit\u00e9 de penser autrement. On les a convaincues qu\u2019elles sont des \u201cmis\u00e9rables\u201d qui ont la chance de venir travailler ici. Celles qui viennent ici ne sont pas les plus pauvres. Les plus pauvres cr\u00e8vent l\u00e0-bas.<\/p>\n<p><em><strong>Nous d\u00e9couvrons une s\u00e9rie de personnages qui nous guide \u00e0 travers Bruxelles. Chacun avec un statut particulier et un point de vue diff\u00e9rent sur la ville. Comment les avez-vous trouv\u00e9s ? Certains semblent incarner des r\u00f4les sp\u00e9cifiques par rapport \u00e0 la narration.\u00a0<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Les personnages, je les ai cherch\u00e9s sur base de l\u2019\u00e9quilibre du film voulu comme un monde, une cosmologie avec diff\u00e9rents types d\u2019\u00e9nergie. Par exemple, je voulais repr\u00e9senter des enfants et l\u2019univers du jeu. Je suis all\u00e9e les chercher dans les parcs. Je voulais de jeunes adultes qui discutent de leur avenir et \u00e7a a \u00e9t\u00e9 le choix de l\u2019\u00e9cole. J\u2019aime beaucoup la musique, la danse et je souhaitais des moments de grandeur. C\u2019est pour cette raison qu\u2019il y a les bals. Pour le chantier, on a rencontr\u00e9 de tr\u00e8s nombreux ouvriers et, finalement, certains ont \u00e9t\u00e9 retenus. Et puis, pour la femme qui cr\u00e9e les bijoux, il me semblait que la pr\u00e9sence d\u2019une femme dans le film \u00e9tait importante. Il fallait qu\u2019elle ait le temps de raconter son parcours. C\u2019est le seul moment o\u00f9 l\u2019on reste aussi longtemps avec une personne. Pour moi, c\u2019\u00e9tait important de suivre sa parole et d\u2019arriver de mani\u00e8re un peu inattendue \u00e0 ce qu\u2019elle nous parle de religion.<\/p>\n<p>Le choix le plus important \u00e9tait celui du taxi-man. D\u00e8s le d\u00e9part, je voulais un taxi-man qui soit po\u00e8te. Je suis all\u00e9e \u00e0 la gare centrale o\u00f9 je sais qu\u2019il y a de nombreux iraniens. Les iraniens adorent tr\u00e8s souvent la po\u00e9sie et je me suis dit qu\u2019il y en avaient s\u00fbrement qui \u00e9crivaient des po\u00e8mes. Je suis tomb\u00e9e sur la personne que l\u2019on d\u00e9couvre dans le film. Je voulais qu\u2019il ait un statut un peu diff\u00e9rent, proche de celui du narrateur. Un guide \u00e0 travers la ville. Mathieu Ha, le musicien, repr\u00e9sente la voix et le son de la ville. Au final, le film poss\u00e8de une dimension proche du conte de f\u00e9es.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Propos recueillis par Aur\u00e9lie Ghalim<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><i>Our City<\/i> est le regard pos\u00e9 par la r\u00e9alisatrice Maria Tarantino sur Bruxelles, ses fa\u00e7ades, ceux et celles qu&rsquo;elles abritent et les chantiers du quartier europ\u00e9en. Un film dont la forme s&rsquo;inspire des contes de f\u00e9es mais qui comporte \u00e9galement un regard critique et interrogateur sur le devenir de la ville, son identit\u00e9 en construction et la place accord\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9panouissement de ses habitants. 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