Londres. Camden Town, son marché, son effervescence, mais aussi à l’écart de l’agitation un ensemble d’habitations sociales dont l’architecture s’inspire d’un paquebot. Dans la cale, un studio d’enregistrement mis à disposition des jeunes musiciens du quartier. Un studio qui chaque samedi est investi par Camden Community Radio.

Vue sur le quartier
Camden Community Radio, c’est une dizaine de membres actifs, une vingtaine de compagnons de route et du podcast et seulement du podcast. Ouvert à la différence, elle laisse Joe nous raconter ses aventures de sa voix balbutiante. Et c’est touchant. Elle ouvre ses portes aux artistes locaux et à un agenda culturel alternatif. Dans le passé, d’anciens collaborateurs de la BBC ont enregistré de la fiction avec les habitants du quartier. La radio explore également l’histoire locale et génère d’honorables chiffres d’écoute malgré une plateforme de diffusion « archaïque ».
Le jour de ma visite, le studio a ouvert ses portes à Mimi Romelly, chanteuse et écrivaine. Dans la tradition du Protest Song, elle s’oppose à la construction d’une nouvelle ligne de train à haute vitesse HS2 dans sa chanson Stop That Train ! (« Before they ‘ll drive us all insane »). Un chantier s’étalant sur 18 ans pour cette ligne qui passera par la station Euston toute proche. L’activiste ne voit aucun bénéfice pour les habitants du quartier qui vont par contre sacrifier une partie de leur patrimoine architectural et subir les problèmes de mobilité et de pollution générés par les travaux. Sa chanson dénonce un projet en contradiction avec les logiques de développement durable, d’économie locale et de prise en compte des communautés de vie. (Retrouvez ici l’enregistrement du protest song et l’entrevue de Mimi Romelly par Violet Macdonald).

Mimi Romilly
La vie « communautaire » (ou « associative ») est ici une réponse aux grandes difficultés sociales qu’a connues cette partie de Londres frappée dans les années 1990 par la pauvreté et les attaques raciales, notamment contre les populations originaires du Bangladesh. A l’aube des années 2000 des services d’aide à la jeunesse ont vu le jour. Le but : faire naître des projets sur place. Les moyens : des équipements mis à la disposition des habitants (salle informatique, équipement sportif, studio d’enregistrement). Dans des métropoles qui brassent des communautés du monde entier, la question qui se pose forcément c’est comment inclure. « Parfois c’est un élément très simple. Ici on a mis à disposition un tapis de prière », nous explique Marian Larragy, la coordinatrice de Camden Town Radio.
« L’idée n’est pas d’obliger les gens à vivre ensemble. Si on encourage la mixité, on est également conscient que sur certains sujets, il est important que les communautés puissent s’organiser entre elles. Si les femmes de langue swahili s’organisent entre elles, et c’est bien, notamment parce qu’elles peuvent aborder des problèmes spécifiques avec leurs sensibilités, comme la prévention du VIH. La radio se révèle alors parfois intéressante pour réaliser des entrevues sur ces sujets et donc marquer leur importance ».

Petite exploration du quartier
Mais que faire face à des personnes qui semblent vouloir se refermer sur leur identité religieuse ou sur leur communauté ?
« La burka ? On a souvent une vision simpliste d’une situation qui peut avoir plusieurs explications. Ici on rencontre des jeunes filles qui mettent la Burka pour faire chier leurs parents, qui la mettent parfois oui, parfois non, des filles qui la mettent parce qu’elles veulent montrer qu’elles se sentent différentes. Où est le problème ? Parfois cela dure 6 mois…On ne va pas exclure les gens selon leurs religions. De toute façon, il faut élargir ce que peuvent faire les femmes et non restreindre leur champ d’action ».
Mais comment engager une réciprocité ? Où s’arrête l’inclusion ? Que se passe-t-il si un groupe qu’on inclut en exclut un autre ? Comment protège-t-on tout le monde contre la discrimination, quand par exemple l’homophobie est fortement ancrée dans l’esprit des croyants ?
À Camden Town, l’ensemble des organisations s’est accordé sur une charte de non-discrimination. Cette charte concerne tant les organisations elles-mêmes que les participants. Elles visent la discrimination sous tous ses prismes (genre, religion, âge, race, sexualité, classes sociales…). La charte doit être signée par toute personne qui souhaite participer aux activités. Elle fait partie de l’accueil et des explications qui sont données lors des premières rencontres. Rédigée par une juriste, la Charte est présentée comme un moyen d’être protégé de toutes discriminations, comme le texte auquel se référer si on se sent victime. Parallèlement, en signant, la personne s’engage réciproquement à ne pas discriminer les autres participants. C’est donnant-donnant : ne pas et ne pas être discriminé. Ça semble évident, mais en parler dès le début et sans tabou est plutôt novateur.
Après l’époque faste des années 1990/2000 qui a énormément facilité la mise en place de ce travail social, l’argent s’est fait plus rare. Il faut désormais faire appel au crowdfunding, aux organismes de charité, avec parfois l’avantage d’une plus grande indépendance vis-à-vis des pouvoirs politiques. En Angleterre, les nouveaux modèles de gestion se sont appliqués également au monde social avec des logiques de mise en concurrence et d’appel d’offres de la part des pouvoirs publics. Les centres communautaires se sont retrouvés en concurrence avec le privé pour répondre à des appels d’offres groupés comprenant des demandes de services multiples (école de devoir, activités de loisirs, soutien social, éducation informelle…).
Dans tout cela, la radio n’est qu’un élément qui se greffe en plus, en profitant des structures existantes (salle informatique, studio de musique). Au départ, le studio de musique répond au désir des jeunes qui ont une grande volonté de résultat, une grande ambition. Au final, le studio apparaît comme démesurément professionnel, et son utilisation, le week end, sous la forme d’une radio communautaire, a peiné à exister pour ce qu’elle est, en dehors de la quête de promotion ou de notoriété. Il y a quelques années Camden Town Radio a connu son heure de gloire en émettant en direct pendant un festival. Aujourd’hui le but que se fixe la radio est plus mesuré : apprendre aux gens à faire des programmes sur des questions intéressantes.

Freddy Chick et Violet Macdonald dans le studio de Camden Town Radio
La volonté est d’utiliser la radio de manière plus subversive. « Il faut soutenir les gens qui militent, qui s’opposent. Il faut les encourager à choisir un sujet et à ne pas le lâcher. Parfois des choses fonctionnent, parfois on gagne. C’est important d’encourager cela, surtout dans une époque où seul l’argent compte », avance Marian Larragy. Elle poursuit : « On doit toujours se poser la question de l’argent. Prenons l’exemple de la radio : Doit-on employer quelqu’un pour soutenir les gens ? Pour les aspects techniques par exemple ? Où est-ce que les gens peuvent s’entraider ? Parfois les musiciens sont impressionnés de voir des femmes derrière la table de mixage ».
La volontariat est une des bases de Camden Town Radio. Freddy Chick, informaticien à la ville, nous explique sa démarche : « J’ai senti que mon job n’était pas le plus intéressant du monde, que je ne me sentais pas épanoui. » Passionné par la radio, il aurait pu en faire tout seul, se concentrer sur la réalisation de podcasts « professionnels ». Mais il a pris le parti de se mettre au service des autres. En plus du temps qu’il consacre à Camden Town Radio, il est également bénévole tous les mardis de 18h00 à 21h00 à la Westminster radio, une radio mise au service des personnes atteintes de troubles mentaux. L’Angleterre à une grande tradition de radio en institution psychiatrique, mais ça c’est une autre histoire…
Guillaume Abgrall