Le don remis en cause(s) – Causes Toujours https://www.causestoujours.be Blog du Trimestriel Causes Toujours Wed, 10 Feb 2016 14:48:32 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.4 DON QUI CHOQUE https://www.causestoujours.be/don-choque/ Thu, 17 Dec 2015 19:30:09 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=1469 Les bons sentiments peuvent-ils remplacer les bonnes politiques ?
Une campagne de sensibilisation du GSARA, en collaboration avec Acteurs des Temps Présents

Sur BizBizBoumBoum.com, le nouveau site de crowdfunding solidaire, on apprend que moyennant 10 euros de participation pour soutenir la Culture en Prime Time sur la RTBF, on recevra une photo dédicacée de l’équipe. Contre 100 euros, un dîner en tête-à-tête avec son animateur préféré. Contre 500 euros, on assistera aux réunions de programmation. Pour 1000 euros, on siégera au CA pendant 1 an. Grâce à notre aide, la RTBF pourra remplir pleinement ses missions de service public. Fiction ou réalité ?

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Une vraie fausse plateforme de crowdfunding

Non sans un zeste d’humour, un grain d’ironie et une pointe d'(im)pertinence, nous avons voulu semer le doute et susciter la réflexion sur la récolte de dons.

En cette période d’austérité et de restrictions budgétaires, il serait imaginable de faire appel aux citoyens pour financer la recherche scientifique, l’enseignement, la sécurité sociale, les opérations de sauvetage en mer, les médias publics,… Les collectes de don – opérations caritatives et particulièrement le crowdfunding en plein essor – ne sont pas sans soulever des questions quand nous nous reposons sur les opérations Viva For Life (RTBF) pour lutter contre la pauvreté ou Télévie (RTL-TVI) pour financer la recherche scientifique, quand Inter-Environnement Wallonie récolte plus de 10.000€ pour améliorer le service ferroviaire, quand un jeune londonien de 29 ans lance une opération de crowdfunding pour sauver la Grèce de la faillite,…

Le financement participatif offre de formidables opportunités : il permet le passage d’une économie de l’offre à une économie de la demande, une démocratisation de la culture et du savoir, il est une alternative (ou un complément) aux méthodes traditionnelles de financement, il s’appuie sur un grand nombre de mécanismes mis en avant par l’écosystème open source de l’internet,…Mais représente-t-il un élan démocratique où le citoyen finance et possède un droit de regard sur les projets à soutenir ou au contraire, une dictature du nombre et un risque de voir défavoriser la diversité et des projets moins vendeurs ? Faut-il remplacer l’impôt par des dons, librement consentis et à la carte, à la collectivité ?

Dans le contexte de politiques de rigueur et d’austérité, n’assistons-nous pas à un transfert progressif de la responsabilité publique sur le dos de donateurs ? Le « civic crowdfunding » est-il un moyen de trouver des recettes complémentaires aux aides en diminution ou sert-il à dédouaner les États de leurs responsabilités ? Les contribuables pourraient vouloir à terme décider de la gestion de leurs contributions au bien commun et préférer des dons aux impôts. Est-il à craindre qu’une charité structurelle et autosuffisante remplace un jour l’idée d’une redistribution sociale par l’État ?

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Charité Vs Solidarité

Nous ne critiquons nullement la générosité et l’engagement individuel des citoyens. La générosité et l’engagement de chacun d’entre nous rendent le monde meilleur. Le financement participatif peut être vertueux à condition de :

– Utiliser le financement participatif pour réfléchir et innover tout en laissant les autorités publiques mettre en œuvre sur une plus large échelle les solutions les plus pertinentes. Le financement participatif doit permettre de trouver des façons de coopérer avec les autorités pour soutenir de nouveaux espaces publics, des œuvres d’art, etc. En permettant de créer des liens gouvernementaux appropriés, ils pourraient même être un critère d’évaluation de projets viables.

– Privilégier des projets qui créent du capital communautaire grâce au bénévolat et qui ne cherchent pas seulement à soutirer de l’argent. L’une des promesses du financement participatif est qu’il renforce les quartiers et communautés. Les projets qui encouragent l’activité volontaire aident à renforcer le capital civique local.

– Utiliser plutôt le financement participatif pour exercer des pressions, pour montrer que les gens s’investissent et s’assurer que l’argent des villes, des États et de l’État fédéral pour les transports, les espaces publics ou les arts n’est pas coupé.

Plus généralement, les défis du XXIème siècle ne peuvent être une question de charité individuelle mais plutôt de solidarité collective à travers la sécurité sociale et le financement public de structures d’aide adaptées. La récolte de dons ne peut remédier à des situations qui exigent des réponses structurelles, qui devraient être du ressort de l’État, dans ses fonctions redistributives. La générosité des citoyens est-elle en train de masquer ou de compenser le détricotage des acquis sociaux ? Les bons sentiments ne peuvent à l’avenir remplacer les bonnes politiques.

Décryptage médiatique

Dans le cadre de la campagne « Don qui choque », le GSARA a également réalisé 2 capsules de 5 minutes  :

Ice Bucket Challenge : la démonstration du don

Qui n’a pas entendu parler d’Ice Buckett Challenge ? Décryptage de l’opération de charité, de sa mise en scène et des ressorts de son énorme succès sur la toile.

Télévie & Viva For Life : la mise en scène des bons sentiments

Télévie sur RTL-TVI et Viva For Life sur la RTBF connaissent un succès grandissant.
L’objectif de ces opérations : Déclencher le don. Comment ? Par quelle mise en scène ? Quel est le rôle du citoyen, du politique et des médias ? Décryptage.

Julie Van der Kar

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« Si l’État n’est plus considéré comme l’unique dépositaire de l’intérêt général, 
est-ce que c’est grave ? » https://www.causestoujours.be/si-letat-nest-plus-considere-comme-lunique-depositaire-de-linteret-general-%e2%80%a8est-ce-que-cest-grave-2/ Thu, 17 Dec 2015 18:35:58 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=1687 Éclairage sur le don et les formes de réappropriation collective de la notion d’intérêt général par Virginie Xhauflair, chargée de cours à HEC École de Gestion de l’Université de Liège et titulaire de la Chaire Baillet Latour en Philanthropie et Investissement social.

Les Belges sont-ils généreux ? La philanthropie connaît-elle la crise ?  

En Belgique à ce stade, nous avons peu de recherches exhaustives sur le don. La Chaire Baillet Latour en « Philanthropie et Investissement social » dont j’ai la charge, a été fondée en octobre 2012, elle est donc relativement jeune. Nous pouvons toutefois dresser un portait plus global sur la générosité des Belges à partir des quelques données disponibles. La crise de 2008 a d’abord eu un impact négatif sur les dons en 2009 mais elle n’a pas entamé la générosité de la population belge. En 2011, la Fondation Roi Baudouin et le groupe de réflexion Itinera ont lancé le baromètre de la philanthropie (basé sur des données subjectives) et l’indice de la philanthropie (basé sur des données objectives). L’enquête réalisée auprès de 1.000 Belges nous apprend que nous sommes prêts à donner plus qu’il y a deux ans. Autres conclusions de l’enquête : 50 % des Belges donnent occasionnellement, 26 %  seulement donnent de manière régulière ; 50 % des personnes interrogées considèrent la philanthropie comme importante pour le bien-être de la société et 25 % comme essentielle. En haut de la liste du Belge figurent santé et recherche médicale (39%). Suivent l’aide aux moins favorisés (21%), les actions humanitaires (18%) et l’accès à un enseignement de qualité pour tous (11%). La protection de l’environnement et le développement durable figurent en cinquième place (6%).

Comme l’a démontré l’Institut pour un développement durable qui s’est aussi penché sur l’évolution des libéralités (le fait que chaque don d’au moins 40 euros à une association peut être fiscalement déductible à hauteur de 45 %), les ménages belges donnent de plus en plus mais le montant moyen diminue.

Si on regarde du côté du financement des associations, Donorinfo est une initiative très intéressante. Il s’agit d’une plateforme d’information gratuite qui encourage le don en cherchant à renforcer la confiance des donateurs : elle audite et publie les comptes de plus de 200 organisations philanthropiques belges. Ce n’est pas rien. En moyenne, plus de 50 % des ressources des organisations philanthropiques sont d’origine privée. C’est énorme !

Au vu de l’évolution de la philanthropie que vous venez de dresser, l’État n’est donc pas considéré comme l’unique dépositaire de l’intérêt général. Doit-on redouter un glissement progressif vers un modèle de charité « à l’américaine »  ?

Je ne crois pas. L’Europe, et la Belgique en particulier, ne partage pas les mêmes valeurs, le même rapport à l’État, à la religion que les États-Unis. Personne n’a jamais écrit ici un Evangile de la richesse. Or cela a fortement marqué les grands entrepreneurs et grands industriels américains dont Warren Buffett, Bill Gates, Mark Zuckerberg, … sont les héritiers. Par contre, j’observe qu’il y a en Europe des emprunts manifestes aux pratiques américaines. Ces emprunts mènent à la construction de formes hybrides, qui s’appuient à la fois sur notre culture et nos besoins spécifiques, et à la fois sur des valeurs anglo-saxonnes. Ces formes sont à ce jour plutôt partenariales, associant acteurs privés, acteurs publics et acteurs associatifs. Y compris dans la gouvernance.

Ces formes nouvelles sont souvent qualifiées de venture philanthropy, c’est-à-dire une philanthropie pensée non comme un don mais comme un investissement, parce qu’elle va chercher à produire un impact, un retour social sur investissement.

Le return n’est pas nécessairement financier mais social ou sociétal. C’est une philanthropie qui veut s’assurer de son efficience. L’entrepreneur social doit démontrer qu’il va produire un changement.

Un exemple ?

Par exemple, le Social Impact Bond est un bel outil de venture philanthropy. Le premier de ces Social Impact Bond a été le Peterborough Social Impact Bond: lancé en 2010, pour une durée de 7 ans et un coût de 5 millions de livres, il visait à faciliter la réinsertion et diminuer la récidive de 3.000 prisonniers condamnés à de courtes peines. Avec un objectif précis: faire baisser à moins de 7,5% le taux de récidive dans l’année suivant la remise en liberté, grâce à une méthodologie innovante d’accompagnement proposée par une association. C’est le fruit d’un partenariat entre 3 parties : des investisseurs sociaux privés, les autorités publiques locales et l’association. Le deal était le suivant : les investisseurs privés prenaient les risques et finançaient à grande échelle l’action de l’association et si l’action faisait ses preuves en matière de réduction de taux de récidive et de coûts pour la collectivité, l’État les remboursait. Même, si les résultats dépassaient certains niveaux, l’État versait un dividende. Cela est supposé coûter moins cher à l’État. Un deal avec a priori zéro risque pour l’Etat qui ne paye que si ça marche… C’est innovant, intéressant mais interpellant !

Le premier Social Impact Bond existe en Belgique dans le domaine de l’insertion socioprofessionnelle des Primo-arrivants. En partenariat avec Actiris, l’association Duo For a Job propose un mentoring des Primo-arrivants par des bénévoles retraités qui ont une expérience dans le monde des affaires. Ici, les investisseurs sociaux se positionnent en philanthropes cherchant en priorité à créer un impact social et à voir leur investissement remboursé de manière à pouvoir soutenir d’autres projets d’intérêt général. L’efficacité est évaluée par un évaluateur indépendant, le partenaire public remboursant l’investisseur seulement si le programme atteint les seuils de réussite prédéfinis par le partenaire public.

Nous sommes donc en Europe sur des formes acculturées par rapport à nos valeurs, à nos besoins et par rapport à ce qu’il est possible de mettre en œuvre chez nous d’un point de vue institutionnel.

Et le rôle de l’État alors ?

Si l’État n’est plus considéré comme l’unique dépositaire de l’intérêt général, est-ce que c’est grave ? Doit-on le redouter ? Chacun prend aujourd’hui conscience de sa part de responsabilité et de son impact individuel par rapport à l’intérêt général. Au-delà de l’impôt, il y a une forme de réappropriation collective de la notion d’intérêt général. Et puis l’État est-il encore le périmètre pertinent aujourd’hui pour assurer la préservation de l’intérêt général ? Nous assistons à des dynamiques de recomposition, qui vont tantôt vers le local, tantôt davantage vers le global. Je suis personnellement convaincue que l’État doit garder des prérogatives en matière de redistribution des richesses, mais il est important de se demander pourquoi l’État est-il aujourd’hui délégitimé ? Nos autorités doivent aussi se remettre en question. Nous devons aujourd’hui requestionner la notion de solidarité, d’intérêt général mais aussi de collectif. Ces notions ne se définissent et ne se construisent plus du tout de la même manière qu’auparavant. Les groupes sociaux, les collectifs, les appartenances sont des notions beaucoup plus complexes qu’hier. Je ne crois pas que la question doit être posée en termes de solidarité versus charité, de modèle à l’européenne versus modèle à l’américaine. Que signifie encore l’État pour la plus jeune génération qui est née dans l’Union européenne, dans un monde global. L’intérêt général, c’est quoi ? De quel groupe, de quel collectif parle-t-on ? Nous ne pouvons plus penser avec les mêmes cadres et les mêmes catégories sur base desquels notre système actuel s’est construit, ils ne correspondent plus à la réalité d’une part croissante de la population, y compris chez nous.

Si nous sommes dans des formes hybrides, présentes et à venir, que pourrait prendre la philanthropie sans empiéter sur ce qui devrait rester dans le champs de la collectivité incarnée par l’État ? 

La philanthropie reste un levier important, elle permet de financer des projets qui ne seraient pas financés par ailleurs. La recherche médicale notamment (par exemple, en Belgique, la recherche contre le cancer est financée à hauteur de 20 % par la philantrophie). Même si les dispositifs mis en place pour récolter des fonds soulèvent certaines questions, que vous avez raison de poser. Il faut garder en tête que l’opération Télévie a par exemple permis en 2012 de récolter environ 8 millions sur 95 millions d’euros affectés à la recherche contre le cancer. Ce n’est pas anodin. Ces ressources financières sont aussi plus flexibles, peuvent être octroyées plus rapidement, et permettent de soutenir des initiatives plus risquées.

Cela pose toutefois la question de la sélection des causes à défendre.

Tout à fait. Il y a des dérives possibles. Il ne faudrait pas uniquement financer des projets capables de démontrer une certaine performance, de susciter une émotion, ou un sentiment de bien-être chez les donateurs. Il y a un travail d’éducation des donateurs à faire, auquel vous contribuez.

Propos recueillis par Julie Van der Kar.

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« Viva for Life » a-t-elle une raison d’être ? https://www.causestoujours.be/viva-for-life-a-t-raison-detre/ Thu, 17 Dec 2015 18:33:58 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=1668 Viva For Life ]]> Carte blanche d’une stagiaire au sein de l’émission Viva For Life.

En tant qu’étudiante en communication, j’ai eu l’occasion d’effectuer trois stages dans les médias, les deux premiers en tant que journaliste. Ensuite est venu le choix difficile du troisième et dernier stage. Celui « qui met bien la pression » car il est considéré comme un potentiel tremplin pour accéder à notre futur métier. J’avais donc envie de dénicher un stage qui me convenait et qui me plaisait. Je cherchais quelque chose s’apparentant à du documentaire ou à du journalisme d’investigation en audiovisuel. Je voulais quelque chose de fin, d’humain, qui prend le temps de découvrir, de rassembler et puis de transmettre au public, en essayant d’être le plus fidèle à la réalité du sujet traité. C’est alors qu’on m’a parlé du projet Viva for Life. Malgré le fait que je trouvais le concept profondément dérangeant, j’admets m’être laissé séduire par la proposition que l’on me faisait, de pouvoir prendre part à la première édition d’une opération de cette ampleur et en plus au sein de la RTBF, média de taille en Belgique.

Le stage a commencé et j’ai donc découvert lentement comment s’organisait une telle opération médiatique. C’était fascinant de voir autant de gens réunis, chacun ayant une mission bien précise et chacune de ces missions menant vers la réalisation, petit à petit, du produit fini. Il y avait constamment des réunions « toutes cellules confondues » durant lesquelles les personnes réunies autour de la table proposaient leurs idées, quels artistes ils pensaient inviter, quels types de défis pouvaient être réalisés et quels objets pouvaient être mis aux enchères. Ebahie, je découvrais petit à petit que la place accordée à la précarité était moindre, mais que les vraies stars sous les projecteurs étaient les trois animateurs qui seraient enfermés dans le studio de verre. Il fallait tout savoir d’eux, faire des interviews d’eux expliquant pourquoi ils acceptaient de participer à l’opération, filmer leurs adieux déchirants à leur famille à l’entrée du studio de verre, imaginer le scénario d’une fouille de leurs valises au cours de laquelle un huissier y découvrirait de la nourriture solide « dissimulée »… Bref, l’énergie des réunions me semblait être entièrement dévouée à la mise sur pied d’éléments divertissants.

Une fois mon stage terminé, restant étonnée de m’être sentie seule concernée par le manque d’analyse et de dimension éducative octroyées au sujet principal de l’opération : la précarité infantile en Belgique francophone, je me suis demandé si c’était moi qui faisait fausse route ou s’il s’agissait d’un manquement de la RTBF, chaîne publique francophone nationale. J’ai donc cherché à en savoir plus sur la mission de chaîne publique.

Pour ce faire, j’ai commencé par analyser des documents desquels proviennent une définition de ce qui constitue la mission de chaîne publique : le « Contrat de gestion de la RTBF (2013-2017) » ainsi que la « Charte de l’identité et des valeurs de la RTBF » et enfin, le « Règlement d’ordre intérieur relatif au traitement de l’information et à la déontologie du personnel » de la RTBF, tous accessibles sur internet. Ensuite, j’ai analysé le contenu communicationnel qu’a produit Viva for Life via chacun des médias utilisés par l’opération : la radio, la télévision, internet (site internet, réseaux sociaux, newsletter, émission quotidienne) et divisé ce contenu en plusieurs catégories élaborées par moi-même et ma propre sensibilité (communication portant sur les artistes, communication portant sur les trois animateurs du studio de verre, communication portant sur la précarité en Belgique francophone, etc.).

Une fois arrivée au bout de cette longue analyse, il m’a semblé clair que la mission de chaîne publique, telle que le définit la RTBF elle-même au sein des documents cités plus haut, n’est pas suffisamment présente au sein de Viva for Life.

Par exemple, la RTBF considère que l’éducation est un élément important de son rôle de chaîne publique : « La RTBF considère que l’éducation, dans un monde où les repères fluctuent sans cesse, est un des moyens de le décoder et que l’accès à la connaissance, à la compréhension des enjeux et à leur évaluation avec un regard critique participe à son rôle de service public1 ».

Or, l’opération Viva for Life, qui est une opération de récolte de fonds destinée à financer des associations venant en aide à la pauvreté infantile en Belgique francophone, n’aborde que très peu la problématique au centre de sa raison d’être. Selon mon analyse détaillée du contenu, lors de sa première édition, l’opération n’a octroyé que 5,3% de son contenu à aborder la précarité infantile en Belgique francophone. Plus de 80% du contenu communiquait à propos des artistes présents, à propos du vécu des 3 animateurs du studio de verre, à propos des enchères, défis et actions mis sur pied ou encore à propos de thèmes divers s’apparentant à du divertissement et à de l’émotion.

Il me semble pourtant difficile de concevoir que l’on puisse aborder la problématique qui est censée être au cœur de l’opération sans s’attarder à essayer de la comprendre, de l’expliquer. D’autant plus quand la RTBF se définit également comme telle : « La RTBF se veut encore indépendante sur le plan éditorial et opérationnel, investiguant, sondant, fouillant les sujets et thématiques au cœur du public, réagissant et analysant avec curiosité, intelligence et rigueur, agissant libre de toute influence politique, commerciale ou autre, posant ses choix uniquement dans l’intérêt du public, libre de contester la suprématie du plus fort, de remettre en cause les idéologies dominantes et de contribuer à former des citoyens avertis, en faisant preuve d’autonomie à tous les niveaux de sa mission, notamment la programmation, la prise de décisions éditoriales et les questions de personnel2 ».

Ou encore comme ceci : « La RTBF estime aussi que le divertissement, qui est au cœur de nos cultures, de notre vie quotidienne, et qui est source d’épanouissement et de partage d’émotions dans les moments forts, doit être stimulateur et révélateur de talents, et animer sa fierté de créer3 ».

L’opération Viva for Life permet-elle de mettre en lumière un problème sociétal ? Est-elle réellement construite sur un axe éducatif ? Permet-elle à son public de comprendre les enjeux et ce, avec un regard critique ? En tant que programme de divertissement, se révèle-t-elle stimulante et révélatrice de talents ? Fournit-elle à son public les clés lui permettant de remettre en cause les idéologies dominantes ? Quelle est au fond la raison d’être de Viva for Life ?

Une stagiaire au sein de Viva for Life

1. [Source: Contrat de gestion de la Rtbf 2014-2017, p.3, https://csa.be]

2. [Source: Contrat de gestion de la Rtbf 2014-2017, p.3-4, https://csa.be]

3. [Source: Contrat de gestion de la Rtbf 2014-2017, p.3-4, https://csa.be]

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La mise en scène médiatique de la charité : point de vue de Nicolas Baygert https://www.causestoujours.be/interview-nicolas-baygert/ Thu, 17 Dec 2015 18:32:21 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=1731 Enseignant-chercheur, consultant et chroniqueur, Nicolas Baygert est docteur en sciences de l’information et de la communication et maître de conférences dans plusieurs universités belges et françaises.

Quelle est votre réaction à chaud sur la capsule vidéo consacrée à l’analyse de la mise en scène des bons sentiments de Télévie et Viva For Life ?

J’ai écris un article dans La Revue Nouvelle allant dans le même sens. J’ai même fait un cours d’InfoCom à ce propos à l’IHECS. Les élèves étaient très intéressés par cette dimension de charité médiatique, de starification des présentateurs, de bons sentiments.

La RTBF remplit-elle suffisamment selon vous ses missions de service public dans cette opération Viva for Life ?

Dans cette charité médiatique organisée, il y a une volonté de pallier aux carences des services publics. Mais, comme vous l’expliquez dans la capsule, il y a un processus de « peopolisation » qui se met en marche. On est dans ce qu’on appelle « l’infotainment ». On fait du divertissement avec des causes sérieuses. Pour activer l’élan solidaire, on alimente l’émoi, la sympathie et l’empathie, on va hystériser l’événement, on va mettre en place des dispositifs qui permettent d’avoir une médiatisation maximale.

On est dans un zapping cataclysmique entre les différentes causes, les différentes mobilisations. On a une succession de séquences tragiques qui sont tout à fait intenses mais qui sont éphémères. On a le séisme au Népal, la situation en Syrie. Puis on n’a plus parlé du volcan au Chili à partir du moment où le Népal était devenu le sujet numéro 1. Ça donne lieu à ce qu’on appelle l’agenda-setting dans le récit médiatique, qui accouche d’un calendrier caritatif. C’est à dire que dans l’ensemble des causes qui existent, les médias – y compris la RTBF – vont choisir un certain nombre de sujets, de thèmes dans lesquels ils vont s’investir.

Le journaliste qui pratique ce genre de charité va parfois donner de sa propre personne comme ces trois animateurs radio de Vivacité qui s’enferment pour la bonne cause. Toute l’opération – le fameux cœur avec les mains de Charles Michel et Maggie De Block lors du Télévie de cette année, c’était fabuleux ! Il y avait une sorte de défi ratatouille qui opposait le Premier Ministre à Maggie De Block. On ne peut pas nier le fait que RTL, la chaîne commerciale privée luxembourgeoise, a joué un rôle de moteur dans la vulgarisation de la recherche sur la leucémie et du cancer auprès du grand public. Ce qui est important d’un point de vue démocratique, c’est finalement la question « qui sélectionne ces thèmes » ? Il y a énormément de causes malheureusement et parmi toutes les causes qui bénéficient également de fonds publics et de dons particuliers, l’attention des médias ne pourra porter que sur un nombre limité de causes. L’agenda-setting, c’est à dire la mise à l’agenda de ces différents combats, de ces différentes mobilisations c’est vraiment essentiel. On peut dire que les médias aujourd’hui prennent le relais des sociétés de bienfaisance, de charité. C’est d’autant plus intéressant pour le politique qu’il peut passer au second plan et participer de manière plus modeste et désintéressée de ce qu’on nous montre à l’image. Les politiques interviennent comme des people comme les autres, dans un rôle de bienfaiteur plutôt que de responsable. Il n’y a que du bonus puisque la cause est tout à fait valable et saluable. Il y a une forme d’externalisation ou de privatisation de la solidarité collective, avec la complicité des citoyens téléspectateurs.

Évidemment que la leucémie c’est super important, évidemment que la récolte de dons pour le Népal, c’est hyper important mais pourquoi ces causes-là ? Il y a donc une forme d’injustice puisqu’il n’y a qu’un certain nombre de causes qui peuvent être médiatisées. On ne peut malheureusement donner une attention médiatique à tous les sujets. On a bien vu qu’à partir du moment où il y avait une alerte de niveau 4 dans le pays suite aux attentats terroristes en France, tout le reste passe à la trappe. Il y a une forme de perversité dans le traitement médiatique qui ne peut malheureusement que mettre un coup de projecteur sur un nombre limité d’initiatives.

C’est le rôle aussi des ONG de défendre leur propres causes et d’agir comme des lobbys au niveau international. C’est triste mais c’est un peu la guerre de tous contre tous. Ces causes-là se cherchent alors des parrains au niveau des journalistes ou des médias, des people, des chanteurs, des acteurs. C’est un combat et un lobbying assez rude… Le but est d’exister, c’est extrêmement cynique comme processus.

D’après vous, est-ce que la gestion financière est suffisamment transparente dans ces opérations ?

Je pense que dans la tournure que prennent ces initiatives médiatiques, elle devient essentielle. Le jour où il y aura une dérive quelconque, il y aura une forme de rupture de contrat symbolique. En gros, la place qu’aura pris telle ou telle cause dans le récit médiatique risque d’être rejeté pour toujours.

Le modèle économique et le modèle de communication sur les réseaux sociaux et sur Internet répond à deux choses : d’une part à une économie de l’attention et d’autre part, à ce principe de transparence. Les deux sont essentiels. Même si on est dans une forme de slacktivisme (ou activisme paresseux), il y a un droit de regard qui s’exerce. On est dans une forme de surveillance, dans un monitoring permanent de ce qu’on fait. L’engagement demande un droit de regard, ce qui n’était peut-être pas le cas avant avec d’autres causes plus classiques, avec des grands concerts de charité comme on a connu dans les années 1980. Et puis il y a eu un certain nombre de scandales récemment qui font qu’on a une certaine méfiance de la part du public.

Quel impact a Internet sur l’évolution des dons ?

On est dans une économie de l’attention qui consiste à rentrer dans des logique de médiatisation qui se basent effectivement sur ce qu’on appelle aujourd’hui le buzz marketing. On est dans une forme de slacktivisme. C’est la grande critique autour du Ice Bucket Challenge. Le but était de se balancer un seau d’eau glacée sur la figure et la cause en tant que telle était devenue secondaire. Est-ce qu’il faut être complètement cynique et se dire que toute publicité est bonne à prendre ? Ou est-ce que c’est déforcer, presque vulgariser (au sens péjoratif du terme) la cause ?

On se donne bonne conscience en cliquant sur telle ou telle cause. Mais pourquoi pas, si le but est de récolter des dons et si les gens se sentent mieux après avoir versé 20 euros pour une cause sans avoir fait de bénévolat ou avoir agi sur place. Par contre, pour les autres actions qui demandent un investissement réel – on peut penser aux Restos du Coeur, ces causes qui sont liées à des conditions saisonnales – le slacktivisme ne suffit pas. Le problème, c’est quand le récit médiatique se porte sur des initiatives qui font un buzz limité, temporaire alors qu’on voit que Les Restos du Coeur, c’est un truc qui dure quand même depuis 30 ans.

Le seul risque avec tout ça c’est l’infobésité au niveau de la charité. Il y a un trop plein et les gens ne savent plus où donner ! Où est-ce que je peux m’investir ? Il y a une espèce de zapping permanent mais un moment donné c’est juste trop. Je pense que c’est le rôle des médias traditionnels de faire un tri au préalable des causes à défendre mais surtout le rôle des services publics. Est-ce que l’état doit accentuer sa prise en charge et la solidarité en tant que tel ? Probablement mais il ne pourra jamais satisfaire toutes les causes.

Propos recueillis par Julie Van der Kar.

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