PornographieS – Causes Toujours https://www.causestoujours.be Blog du Trimestriel Causes Toujours Tue, 06 Dec 2016 15:17:57 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.4 ACN Porn https://www.causestoujours.be/acn-porn/ Mon, 05 Dec 2016 16:31:16 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2301 Cet article s’inscrit dans le cadre de la campagne actuelle du GSARA, qui concerne cette année le décryptage des images pornographiques et le rapport de la société vis-à-vis de celles-ci. Il consistera essentiellement en un travail de vulgarisation partielle basé sur les recherches de Laurent Martin. L’intérêt de ces quelques lignes est de renseigner sur certains aspects de la présence de la pornographie dans les médias, dans l’espace public. Ce phénomène donne lieu à de nombreuses controverses et publications. Les inquiétudes sur le sujet concernent généralement des questions de santé publique, d’éthique et de morale, d’où la vivacité du débat. L’objectif de cet article est de relativiser le phénomène et de permettre un recul historique vis-à-vis de celui-ci en retraçant l’évolution de la pornographie.

Une idée préconçue avance que la pornographie est récente. C’est là que l’article de Martin est intéressant : l’auteur s’est attelé à un travail sur l’histoire de l’imagerie sexuelle dans l’espace public. Comme il l’écrit dans Jalons pour une histoire culturelle de la pornographie en Occident, les représentations pornographiques ne datent pas du siècle dernier. Cette conception soulève un manque de recul historique, qui a tendance à toucher les experts comme les profanes. Le genre pornographique, défini – entre autres – par « la représentation de l’acte sexuel pour lui-même, indépendamment de toute visée religieuse, politique voire artistique » se retrouve dans l’antiquité gréco-latine. Le mot tire son étymologie des termes pornai (prostituées) et graphein (écrivain), il désigne donc les personnes écrivant sur les prostituées. Il est déjà ici question de textes mais aussi d’images et le genre a déjà ses noms : Pausias et sa maîtresse Glykera, Aristide et Leontion… On trouvait ces représentations sous deux formes principalement : les peintures et la vaisselle. La première était l’apanage des classes aisées, l’autre, plutôt démocratique, a contribué à sa diffusion.

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Ces coupes, vases et autres ustensiles, dépeignent des scènes érotiques, l’intimité de couples, des banquets… L’auteur met d’ailleurs en lumière un fait intéressant :

« En même temps, beaucoup de ces scènes anticipent certains aspects de la notion moderne de pornographie (…) Ils comprennent des éléments de fantasmes (masculins) et des détails exagérés (non limités aux femmes ; le pénis de l’homme en érection est souvent d’une taille fort improbable) ; il y a des scènes de groupe, avec une grande imagination dans la combinaison des positions ; il y a des traces de sadomasochisme (…) et des représentations explicites de violences et de traitements dégradants infligés aux femmes »

Cette pornographie n’était pas restreinte aux bordels et donc cachée. On la trouvait dans le quotidien des citoyens Grecs, ses objectifs étaient l’apprentissage et l’excitation.

Un cas symptomatique est celui d’Ovide, poète latin connu pour ses écrits sulfureux. Auguste, empereur à l’époque, l’a banni pour avoir voulu ébranler l’institution du mariage avec des peintures mettant en scène l’adultère sous un jour positif. L’action ne manque pas d’ironie, étant donné qu’on retrouve des représentations graphiques des textes d’Ovide chez Auguste lui-même. Cette censure soulève cependant trois points : le fait que les classes supérieures possèdent chez elles des éléments à caractère pornographique, l’opposition entre le rapport que l’auteur entretient avec sa production ainsi que la manière dont la « morale moyenne » considère celle-ci et, finalement, la puissance attribuée aux représentations pornographiques.

Au Moyen Âge, la pensée chrétienne, largement dominante, prohibe la représentation du désir et du plaisir sensuel. Cela n’empêche pas pour autant les images pornographiques de circuler, comme le prouvent certains historiens. Les choses changent avec la Renaissance, bien que certaines barrières persistent. La libération de la nudité durant la Renaissance entraîne des levées de bouclier. Celles-ci se caractérisent par une « pudeur artistique ». Le Jugement dernier de Michelangelo, l’une des œuvres majeures de la Chapelle Sixtine, illustre parfaitement ce propos. Durant le XVIème siècle, cette production, ainsi que de nombreuses autres, feront l’objet d’un « reculotage » : certaines parties du corps seront masquées par un vêtement, une feuille de vigne, repeintes, couvertes…

Crédits photo : https://eurocles.com/

Crédits photo : https://eurocles.com/

La nudité de la fresque, qui n’émeut plus aujourd’hui, a autrefois choqué. Elle a attiré les foudres de l’écrivain Pietro Aretino. Anecdote cocasse faisant écho à la censure d’Auguste par laquelle Ovide a été frappé, puisque Aretino aussi avait donné dans le genre pornographique avec Ragionamenti, un ensemble de dialogues satiriques échangés entre une femme mûre et un jeune vierge. L’historienne Lynn Hunt met en exergue le fait qu’Aretino a réuni quelques éléments constituant la base de la tradition pornographique : une représentation explicite de l’acte, la forme du dialogue entre femmes, la bravade face aux conventions. Ces éléments sont des redécouvertes de ceux que l’on trouvait déjà dans l’antiquité gréco-latine.

Au XVIIéme S, la pornographie s’étend via le roman. L’imprimerie et l’alphabétisation rendent plus accessible ce médium. La pornographie se heurte toutefois au sceau de l’interdiction, façonnant alors sa production et sa distribution : vite produite, mal pensée et vendue à la sauvette, dans des lieux fréquentés de la capitale. Lors du XVIIIéme S est marqué par une expansion du marché du libre obscène. En réaction s’observe une moralisation des classiques, entre autres en Grande-Bretagne, desquels on cherche à retirer toute allusion déplacée. Les ouvrages considérés comme dangereux pour la population, en raison de leur caractère sexuel, sont soustraits au public.

Suite à la sécularisation des sociétés européennes, la pornographie connaît un développement industriel et devient « strictement commerciale ». Elle profite des avancées technologiques telles que la photographie. Elle se retrouve de plus en plus ouvertement dans l’espace public et ce phénomène continue avec le cinéma. En France, les systèmes de censure ne concernent pas les nus artistiques et scientifiques. Arrive alors avec la défense des représentations artistiques les questions de liberté d’expression. Ces questionnements sont parallèles au développement de processus d’autocensure : les artistes se limitent dans leur création, de sorte que le gouvernement n’intervient que dans les cas les plus extrêmes. Le cinéma pornographique est alors condamné à la clandestinité.

La limite entre décence et obscénité se déplace sensiblement entre 1950 et 1970, notons aussi en 1953 l’apparition du magazine Playboy. L’époque est marquée par un tournant dans les mœurs, avec l’ouverture des premières boites de striptease et, en 1975, le premier sexshop. En 1969 a lieu l’ouverture de la première foire internationale de la pornographie, elle se déroule à Copenhague.

À partir de 1974-1975, les films pornographiques se retrouvent de plus en plus sur le petit écran français. Cet évènement voit naître un début de reconnaissance publique (présentation d’un film X, Exhibition, au Festival de Cannes de la même année), soulevant par la même occasion des contestations.  A la fin de l’année est adoptée une loi qui scinde la production cinématographique française, de sorte que les films pornographiques et ultraviolents se retrouvent confinés dans un circuit séparé. Le régime fiscal est aussi moins avantageux pour ces productions, avec des taxes s’appliquant sur 20% des bénéfices.

Comme on le sait, la pornographie finira par s’étendre et se banaliser, mais sa consommation est essentiellement privée et solitaire. Comme l’écrit Martin :

« L’expérience pornographique se déroule dans un cadre privé, voire solitaire, même si parallèlement se sont épanouies des formes de convivialité autour de l’exhibition de l’intime. L’autre effet de l’essor de ces nouveaux médias a été de renforcer l’emprise du visuel sur le champ des signes, où s’est imposé un certain code et de l’acte sexuel et de sa représentation : réduction de la sexualité au génital (épilé), fragmentation des corps par l’usage du gros plan, figures imposées de la fellation et de la sodomie, amalgame du sexe et de la violence… La question de l’influence de ces codes sur les autres domaines de la représentation (art contemporain, cinéma classique) ,sur l’imaginaire amoureux et sur les comportements a été posée avec insistance, ces dernières années. Nous ne nous immiscerons pas dans ce débat complexe, sinon pour relever l’étonnante absence de mémoire qui caractérise certaines prises de position. Comme si, par exemple, le problème de l’incitation par la représentation datait de l’ère vidéonumérique ».

Yassine Berrada

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Demi-sommeil https://www.causestoujours.be/demi-sommeil/ Mon, 05 Dec 2016 16:30:18 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2333 Pornographies. Pour les citer en restant dans le style télégraphique : « Point de départ : pornographies, comme genres, comme phénomènes de société, comme rapports aux images... Enjeux : l'expérimentation, la réflexion sur un impensé collectif ». ]]> Le quatrième appel à projet de l’Association des Jeunes Cinéastes se nomme Pornographies. Pour les citer en restant dans le style télégraphique : « Point de départ : pornographies, comme genres, comme phénomènes de société, comme rapports aux images… Enjeux : l’expérimentation, la réflexion sur un impensé collectif ».

Le thème faisant écho à la campagne annuelle du GSARA, touchant cette année la pornographie et l’audiovisuel, il a été convenu de l’intérêt d’interroger quelques-uns des 6 lauréats retenus parmi les 24 candidatures. Les projets sont toujours en cours de réalisation. L’objectif de cette démarche est de situer comment ces réalisateurs traitent la pornographie, la sexualité, sur un écran. Leur rapport avec celle-ci, leur approche, ce qu’ils en pensent, sur leur bobine et dans notre revue.

Lorsque vous effectuez une recherche avec les noms « Mickaël Gloro », vous tombez, entre autre, sur quelques productions cinématographiques. Cependant, toutes ne sont pas l’œuvre du même homme. Le hasard a désiré que parmi ces homonymes, deux soient cinéastes et l’un d’eux, mon invité. Il accroche l’AJC grâce à La Sieste, court-métrage avec le cul entre deux chaises, celle du rêve et celle du monde extérieur, du monde éveillé, mais aussi entre quatre roues.

Expatrié Français, arpentant Bruxelles depuis 10 ans, Gloro donne dans des petits boulots pour nourrir sa passion du grand écran. Il quitte assez tôt la ferme familiale pour s’orienter vers la pellicule. D’ailleurs, chaque coup dur l’incite à poursuivre vers elle, ce qu’il interprète comme une confirmation. Il est déjà l’auteur d’un court ainsi que d’un moyen métrage, Ma bite jour et nuit et La femme de la Clairambaudière.

La Sieste entre dans le sommeil d’un homme assoupi lors d’un après-midi torride. Il se met à rêver : des voitures Majorette lui sortent des fesses et se font la course. Il sent l’excitation monter, prend le virage d’une érection, finalement, il jouit. Il se réveille.

Il est en plein sommeil paradoxal. D’où l’influence des rumeurs de la rue, de la musique des voisins. Un sommeil suffisamment léger pour entendre ces bruits, et suffisamment lourd pour qu’ils l’influencent. C’est ce que Gloro désirait montrer : pas le rêve de cet homme, mais les allers-retours entre cet univers onirique et le monde réel. Le corps devient alors un circuit de course dont on ne voit jamais l’entièreté. Il se retourne et la route s’en retrouve modifiée en conséquence, il bouge un bras…Une tension, une fragilité, que le réalisateur et scénariste voulait mettre en exergue.

De prime abord, la course-poursuite n’a rien de pornographique. L’idée était de réaliser un film X « autre ». On sent d’ailleurs dans les explications du réalisateur la volonté de donner à l’imagination une place de choix, cet imaginaire que la pornographie annihile. Il avance que le film n’est pas pornographique, pas comme les pornos que lui consomme. Pour le citer, « Ça peut être un porno parce que oui, on montre une érection, un type tout nu, une éjaculation, c’est quelque chose qu’on ne verra pas à 19h à la télé… ». C’est une question de définition selon lui, et donc ce n’est pas simple. Mais La Sieste est au-dessus du débat : « Oui c’est un porno, mais ça peut ne pas en être un et ça me plaît tout autant en fait. Si on me dit que ce n’est pas un porno ça me va tout à fait et si on me dit que c’en est un, ce n’est pas discriminant, je ne trouve pas ça sale, je ne trouve pas que ce soit un sous-genre et que ça salisse le film ».

Gloro qualifie le cinéma pornographique de chimique. Il pointe le fait qu’un film pour adultes cherche à atteindre le paroxysme, à exploser. Pour illustrer, seront mis en scène les trois plus gros sexes, qui pénétreront la femme avec la plus imposante paire de seins. Et ce, au détriment de l’aspect humain, social, que peut contenir une œuvre cinématographique. De la même manière qu’un film d’action s’imposant au box-office cherchera à proposer le final le plus colossal, « […] on va chercher le point le plus élevé dans la matière, on va chercher à faire exploser un 33 tonnes dans un hélicoptère qui va s’écraser sur un pont et la ville va sauter ». Ce « final » constituerait la condition technique nécessaire à l’apaisement de la tension. L’accomplissement d’un rapport sexuel deviendrait alors seulement envisageable sous cet angle au détriment de la douceur, de l’amour et de la séduction. Pour le citer : « La montée du désir chez le spectateur se fait mécaniquement à l’écran, chimiquement dans le cerveau, à la vue de la succession des positions et rarement de la montée du désir entre les acteurs eux-mêmes, qui peut tout aussi bien, quoique moins spectaculaire, être transmise par l’écran ». L’auteur remarque que l’équation « tension + décharge » est présente dans ses amours ainsi que dans ses critiques envers les courses-poursuites. Pareillement à une relation, une course-poursuite dont l’intrigue avance seulement d’explosion en explosion pour parvenir à l’ultime déflagration est peu intéressante. C’est ce qu’il cherche à démontrer dans La Sieste.

Crédits photo : https://www.theonion.com/article/new-michael-bay-romantic-comedy-to-focus-on-love-s-33010

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L’auteur met aussi en parallèle le manque de profondeur de leurs acteurs, «  […] mais ce sont les mêmes mecs qu’on voit, les mêmes muscles, les mêmes filles, elles sont habillées pareil […] ». Il n’y a alors pas moyen de s’identifier aux acteurs, on ne leur ressemble pas. La pauvreté du cinéma X touche généralement aussi la mise en scène. Lumière et mise en contexte sont peu travaillées et le hors champ est quasiment inexistant. De plus, la caméra est omnisciente. Elle donne vie aux images et aux sons. Frottements et respirations n’existent pas en dehors d’un zoom sur une pénétration ou un visage. Gloro dénonce ici l’invasion de l’objectif, comme il l’écrit dans la note d’intention : « À vouloir tout montrer, paradoxalement, on ne voit que ce que l’on voit ». Aucune place n’est laissée à l’imagination du spectateur, il n’y a que le monologue de la pornographie.

Lorsque je lui demande si la pornographie à l’écran constitue, dans sa globalité, un souci, le réalisateur me répond en nuançant : le problème se trouve dans l’accès. Largement installée sur le net, la pornographie est intrusive. Une fenêtre pop up représentant une femme poitrine dénudée avec un message racoleur, elle apparaît que l’on ait 8 ans ou plus. De plus, il n’est pas toujours simple de stopper ces publicités intempestives, bien que certains moyens le permettent. Gloro avance aussi que l’une des difficultés quant à l’accès à la pornographie sur Internet, c’est que la Toile a été conçue sans autorité et il est difficilement possible de remettre cela en question. D’où la diversité des contenus sur lesquels on peut tomber. Réguler l’accès, l’auteur en a conscience, est probablement impossible. Outre la problématique de l’accès, Gloro reproche aussi à la pornographie mainstream l’image des acteurs qu’elle dépeint. La maltraitance des femmes et des hommes passe par les actes perpétrés comme par la manière de les filmer : l’homme est réduit à un sexe, la femme se résume à l’objet que ce sexe pénètre.

Le discours pornographique influence alors les consommateurs. Le réalisateur définit la pornographie mainstream comme source de complexes. Puisque notre corps ne ressemble pas à celui des acteurs, puisque nos performances ne ressemblent pas à celles des acteurs. Ce sont aussi les représentations sexuelles qui sont touchées, de sorte que notre vie sexuelle s’en retrouve affectée, « Le fait de dire que l’orgasme est la fin du film, c’est le fait de dire, c’est indiquer que dans la vie, la fin de la relation sexuelle, c’est l’orgasme. » pour le citer.

Un autre aspect de la publicité contemporaine est la « genrification ». Un exemple marquant est la division des produits proposés en genres (dentifrice pour hommes, etc.). Pour Gloro, cette genrification se retrouve aussi dans la pornographie : « Pour faire simple, l’homme devra savoir diriger, être fort et solide, endurant, et la femme devra être douce, coquine, et ses désirs liés ou soumis à ceux de l’homme ; pénétration = puissance / trou = soumission. Le porno produit lui aussi ses normes de dépossession ». Ces étiquettes sont selon lui devenues culturellement admises, d’où leur efficacité pour vendre un produit, qu’il soit ou non pornographique. C’est toutefois, d’après le réalisateur, un cercle vicieux car la promesse d’émancipation faite par la publicité n’est jamais tenue car elle est continuellement renouvelée. Il y aura toujours moyen d’être plus masculin ou plus féminine et ce, au préjudice de la personne que l’on pourrait être sans ces influences. Sa perversité réside entre autres dans le fait qu’il promet la distinction et la diversité alors qu’il amène concrètement le contraire, l’unification.

Crédits photo : https://www.colgate.fr/app/ColgateOralCare/Toothpaste/MaxWhiteOne/FR/Products/Toothpaste/Men.cwsp#.V2L1UDX8oyA

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Gloro revient aussi sur un manque d’éducation à la pornographie. Il manque pour équilibrer un discours autre que celui de l’industrie pornographique. Comme il le dit, « D’un côté tout est montré et vu, quasiment, mais personne ne dit ce qu’il se passe, ce que c’est faire l’amour. Et quand on a vu beaucoup de porno avant de caresser quelqu’un, pour qui que ce soit, je pense que c’est un gros problème. ». Les cours d’éducation sexuelle, ceux que lui a reçus, n’étaient pas à la hauteur pour assurer les enjeux de santé publique qui sont reliés à la question. Vis-à-vis de la colossale quantité de pornographie disponible et visionnée, Gloro estime qu’il est plus intéressant d’initier la discussion plutôt que de supprimer la source, permettant alors de dispenser des informations et un espace où les jeunes peuvent librement s’exprimer. Certains publics sont plus vulnérables face à la pornographie. L’influence est donc plus marquée, de sorte que le discours pornographique devient la norme sociale, la manière d’agir. Il stoppe la construction de l’individu en lui imposant une mécanique prémâchée, qui institue performance, caractéristiques à posséder absolument…Ce qui induit la peur de ne pas être à la hauteur.

Yassine Berrada

Interview réalisée le 21/04/2016

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Légère https://www.causestoujours.be/legere/ Mon, 05 Dec 2016 16:29:47 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2317 Pornographies. Pour les citer en restant dans le style télégraphique : « Point de départ : pornographies, comme genres, comme phénomènes de société, comme rapports aux images... Enjeux : l'expérimentation, la réflexion sur un impensé collectif ». ]]> Le quatrième appel à projet de l’Association des Jeunes Cinéastes se nomme Pornographies. Pour les citer en restant dans le style télégraphique : « Point de départ : pornographies, comme genres, comme phénomènes de société, comme rapports aux images… Enjeux : l’expérimentation, la réflexion sur un impensé collectif ».

Le thème faisant écho à la campagne annuelle du GSARA, touchant cette année la pornographie et l’audiovisuel, il a été convenu de l’intérêt d’interroger quelques-uns des 6 lauréats retenus parmi les 24 candidatures. Les projets sont toujours en cours de réalisation. L’objectif de cette démarche est de situer comment ces réalisateurs traitent la pornographie, la sexualité, sur un écran. Leur rapport avec celle-ci, leur approche, ce qu’ils en pensent, sur leur bobine et dans notre revue.

Je suis devant mon café lorsqu’entre un homme qui s’exclame avoir rendez-vous avec Yassine Berrada. Ayant préparé une rencontre avec une femme, je suis pour le moins interloqué. Emilie Praneuf, la réalisatrice, entre alors juste après, en m’expliquant qu’elle a invité Ychaï Gassenbauer, motion designer pour leur projet. Ils intriguent l’AJC avec Babines (titre provisoire), ode déliée chantant la liberté, l’humour et la libération.

Comédienne de formation, Emilie Praneuf présente un CV dense et coloré allant du théâtre à la radio, en passant par la danse. De son côté Gassenbauer était venu sur la capitale belge afin de fréquenter une école de théâtre. Il a ensuite pris un virage vers la vidéo et l’animation, intéressé par les vidéos interactives, l’installation et la scénographie audiovisuelles. Ils se sont rencontrés à l’école LASAAD, institut des arts du spectacle basé sur le mouvement, alors étudiants dans la même classe. Leur collaboration n’est pas une première, ils ont déjà travaillé en tant que réalisateurs sur le court-métrage collectif Light my fire.

Babines conte les pérégrinations imaginaires « d’Elle », qui voyage d’un fantasme à l’autre. « Une succession de mondes qui s’ouvrent et se ferment, se croisent et s’emmêlent jusqu’à se répandre sur toute la page, sur tout l’écran » pour citer la réalisatrice. S’y entremêlent rythmes, corps et matières dans une danse de plus en plus endiablée qui se pratique sur le dos des conventions.

Les médiums d’expression de Babines, multiples, permettent de dépeindre diverses facettes de la sexualité dans tout le potentiel de liberté qui leur incombe. Le court-métrage d’animation mélange dessins à l’encre, aquarelles, collages et animations, donnant vie à une poésie des corps et des soupirs. Pour son premier film d’animation, Praneuf voulait traiter du plaisir. Elle puise son inspiration dans l’intime, thème cher à son cœur qui est ici le point de départ.

Dessin d’Emilie Praneuf

Dessin d’Emilie Praneuf

Gassenbauer et Praneuf veulent célébrer le plaisir dans leur film sans lui attacher un regard réprobateur. Ils désapprouvent la vision sale et monolithique qui colle au genre, d’où la volonté d’insuffler au projet humour et frivolité. La réalisatrice accuse cette perspective de la jouissance et de l’oisiveté comme étant des écarts. Gassenbauer estime qu’il est plus intéressant de démontrer les points positifs de la pornographie que de s’empêtrer dans des accumulations de critiques. Par ailleurs, pornographie est un terme plus juste s’il est accordé au pluriel, ce qui n’est pas pour amoindrir le débat. Babines dépasse d’ailleurs ce débat au sens premier du terme : en l’évitant et en poursuivant son chemin. Le parti pris de l’humour fait écho aux productions X des années 1930 et 1940. Praneuf apprécie leur grivoiserie, le fait qu’on puisse rire du sexe, bien qu’elle ne sache pas si les conditions dans lesquelles les actrices travaillaient étaient meilleures que celles d’aujourd’hui. L’un des enjeux de cette célébration que vise Babines est de véhiculer une image plus positive de la femme. La réalisatrice n’a rien contre la démonstration ou le discours sexuel à l’écran, selon la place donnée aux protagonistes, à leurs rapports, aux valeurs, au plaisir, au respect…

Cette désacralisation du sexe dans Babines passe par les dessins de Praneuf. Le trait est léger, incohérent pour ne pas dire onirique, il permet de donner forme à cette liberté qu’elle tient à transmettre. La dédiabolisation de la pornographie passe de la liberté, la libération, l’imagination, a légèreté et l’abandon (Elle utilise aussi l’expression « interstice de vulnérabilité » pour qualifier cet abandon). Pour Praneuf, ces éléments sont aussi les clefs d’une bonne sexualité. Le film cherche à ouvrir des portes, à reconsidérer les idées reçues. Comme le livre l’autrice, si quelqu’un pouvait en rire, se sentir détendu après l’avoir visionné, ce serait déjà une victoire. La présence marquée de la poésie – qui n’est d’ailleurs jamais très loin de la sensualité – est un élément saillant de Babines. C’est du moins le cas dans le dossier de présentation du film, entre une citation d’André Breton et un poème de Gherassim Luca.

Ce désir de déshabiller l’intime est à la source même du processus créatif de Praneuf. La beauté de cet intime, sa précieuse valeur, représente la « pépite de l’humain » comme elle le dit. Elle précise que « Ca parle de l’humain dans son état concentré », et dès lors, tout est permis. Les règles propres à chacun, les unicités et les similitudes, sont ce que Babines désire mettre en exergue. Il faut toutefois transcrire ces pensées, c’est la grande difficulté de ce projet. La réalisatrice doit encore s’accorder sur certains aspects, certaines directions du film. Gassenbauer est là pour aider Praneuf à exprimer ses intentions et aussi pour voir si celles-ci sont ou ne sont pas réalisables.

Praneuf et Gassenbauer pointent le paradoxe contemporain entre tabous et hypersexualisation. Là où Babines expose une sexualité libérée et consciente, le motion designer  accuse l’accent ridicule que l’hypersexualisation confère aujourd’hui à l’intime. Il illustre son propos avec les publicités vidéo C&A sur lesquelles on peut tomber dans les stations métros ou dans les gares. Les images transmises étant éloignées de la réalité des relations intimes, le duo cherche à prôner un discours plus concret, plus vrai. Le manque d’éducation ainsi que les tabous représentent un danger pour la vie sexuelle des enfants et des adolescents comme des adultes.

Yassine Berrada

Interview réalisée le 02/05/2016

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