L’Égypte post-révolutionnaire et le cinéma – Causes Toujours https://www.causestoujours.be Blog du Trimestriel Causes Toujours Mon, 11 Sep 2017 16:20:49 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.4 Rester vivants – Entretien avec Pauline Beugnies https://www.causestoujours.be/rester-vivants-entretien-pauline-beugnies/ Thu, 07 Sep 2017 17:13:30 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2560 Rester vivants, le premier long métrage de Pauline Beugnies, donne la parole à quatre jeunes adultes - Eman, Soleyfa, Ammar et Kirilos - qui se replongent dans les souvenirs de la révolution menée en Égypte cinq ans plus tôt.]]> Rester vivants, le premier long métrage de Pauline Beugnies, donne la parole à quatre jeunes adultes – Eman, Soleyfa, Ammar et Kirilos – qui se replongent dans les souvenirs de la révolution menée en Égypte cinq ans plus tôt. Il en ressort un document émouvant mêlant à la fois discours de révolte et désillusions que la réalisatrice a réussi à mettre en lumière grâce à son lien d’amitié et son travail photographique de longue date avec les personnages. S’inscrivant à l’opposé du traitement journalistique, Rester vivants rend compte de la situation complexe que vivent les ex-insurgés, pris au piège dans un temps post-révolutionnaire et une Égypte dirigée par la main de fer du maréchal Abdel Fattah al-Sissi.  

© Pauline Beugnies

Peux-tu nous raconter ta rencontre avec les quatre personnages du film ?

J’ai commencé en 2010 à suivre des activistes égyptiens. À cette époque, un jeune avait été tabassé à mort par la police et son visage avait circulé partout sur Internet. Il s’appelait Khaled Saïd et une page avait été créée à son nom : “Nous sommes tous Khaled Saïd”. Des débuts de petites mobilisations s’en sont suivies. C’était l’été 2010. Je me suis dit “l’Égypte, on y allait en vacances mais on ne se rendait pas compte que c’était déjà une dictature militaire”. En novembre 2010, j’ai commencé à m’intéresser et à suivre des jeunes activistes politiques sans me douter que quelques mois plus tard une révolte allait avoir lieu en Tunisie et ensuite en Égypte. J’ai eu beaucoup de chance car je photographiais déjà ces jeunes lorsqu’ils ont commencé à organiser les premières manifestations qui allaient mener à la révolution. De cette manière, j’ai été mise au courant des tous premiers soulèvements. Soleyfa – un des personnages du film – faisait partie d’un groupe d’activistes qui s’appelait “Justice et Liberté” et le 25 janvier 2011, elle était la cheffe de groupe de la manifestation à laquelle j’allais prendre part. Ça a renforcé le lien que j’avais avec elle d’avoir vécu ce moment-là ensemble.

Quel est ton rapport personnel avec l’Égypte. Pourquoi es-tu partie vivre là-bas ?

C’est la langue arabe. J’ai grandi dans la banlieue de Charleroi à Gilly et j’ai fréquenté une école à discrimination positive. Je raconte cette anecdote car je la trouve assez révélatrice. J’avais un copain de classe en primaire d’origine marocaine qui s’appelait Youssef. Plus tard, j’ai été dans la meilleure école secondaire de Charleroi grâce à mon père qui était prof. Youssef a été à l’athénée de Gilly, l’école publique et un peu poubelle. Il a voulu s’inscrire dans mon école et a été refusé sous prétexte qu’il n’y avait plus de place. Plus tard, j’ai appris que c’était parce qu’il s’appelait Youssef. Cette histoire a été assez déterminante dans ma manière d’envisager le monde. Après mes études de journalisme à l’IHECS, j’ai commencé la photo mais je me perdais dans tous les sens. L’idée d’apprendre l’arabe est revenue. Au début, je voulais partir en Syrie mais ce n’était pas possible. J’ai découvert qu’il y avait un accord de coopération entre la Belgique et l’Égypte et j’ai pu obtenir une bourse et une dispense au chômage. Au bout d’un an au Caire, mon niveau n’était pas très bon et je n’avais fait aucune photo. J’étais submergée par tout ce que je découvrais, je ne connaissais rien du pays. C’est cette année-là que j’ai fait mon premier voyage en Palestine. L’expérience était très intense et j’ai donc décidé de prolonger mon séjour en Égypte. Mon compagnon m’a rejointe et a trouvé du boulot sur place. Je me suis installée définitivement en octobre 2009 comme photographe-freelance. De cette manière, j’ai commencé à pouvoir vivre de mon métier sur place.

Ton rapport avec l’Égypte ne débute pas avec le film. Comment es-tu passée à l’acte de filmer ?

Je photographiais la révolution égyptienne et mon travail a évolué petit à petit vers une forme documentaire. Je venais à la base de la presse et je faisais des images plutôt journalistiques. J’ai commencé à être fatiguée de photographier des manifs, ça raconte toujours la même chose. Avec des formes plus longues, je pouvais mieux épingler des évidences sur le changement de la société. Aussi, le travail photographique ne suffisait plus, il fallait porter les voix de ces jeunes activistes. J’ai fait un film pas parce que je voulais devenir réalisatrice, j’ai fait un film car c’était le meilleur moyen à ce moment-là de porter les voix de cette génération.

Avec d’autres, nous avons réalisé un webdoc et filmé des tas d’images qui n’ont pas été utilisées. À l’été 2013, j’ai dû quitter l’Égypte car j’étais enceinte de ma fille et cela m’a conforté dans l’idée que je retournerais, filmerais à nouveau et écrirais un film.

Si il n’y avait pas eu le webdoc, il n’y aurait pas eu de film ? Tu as cherché un moyen d’utiliser les images filmées.

Il y avait toute cette matière qui dormait et c’était un frustration de ne pas donner suite à cette parole si importante. La parole a été tellement muselée avec le retour des militaires au pouvoir. Je suis partie au moment où il y a eu le massacre des Frères musulmans. À l’été 2013, le Président Morsi s’est fait destitué par l’armée et ses sympathisants se sont rassemblés sur la place Rabaa au Caire. Ce rassemblement a été dispersé dans une violence inouïe avec presque 1000 morts en un jour. Ils ont tiré dans la foule, sur ceux qui s’enfuyaient. On a retrouvé des corps avec des balles dans le dos. J’étais en vacances en Belgique à ce moment-là et je devais rentrer en Égypte en septembre. On a pris la décision avec mon compagnon de ne pas revenir au Caire. J’étais enceinte et ils étaient en train de traquer tous les journalistes. En plus, je travaillais avec les Frères musulmans. Dès que tu avais un rapport de près ou de loin avec les Frères musulmans, tu étais associé à eux.

J’ai attendu mai 2014 pour retourner en Égypte avec ma fille et une caméra à la main. J’ai fait surtout du repérage et les premiers entretiens avec les quatre personnages. Je les retrouvais après pratiquement un an d’absence et l’arrivée de Sissi au pouvoir.

C’est comme si on avait écrasé d’un coup tout le mouvement révolutionnaire. Je voulais voir ce qu’il restait de ce moment et où ils en étaient. D’ailleurs le film est beaucoup plus sur la répression et sur cette prison intérieure. Comment mettre de côté ses idéaux pour survivre dans une dictature. Au départ, je n’avais pas cette intention-là, je pensais que le film serait beaucoup plus positif.

Le film est effectivement axé sur les désillusions de cette jeunesse…

Quand j’ai commencé à filmer, je percevais qu’ils se voyaient de manière négative alors que mon regard sur eux était tellement positif. Pour moi, ils étaient des héros toujours en train de changer les choses même s’ils ne s’en rendaient pas compte. Je pense avoir réussi à leur laisser la parole au lieu d’imposer ma vision. Forcément, la désillusion ressort dans le film. Et finalement, on comprend que le mouvement révolutionnaire est étouffé.

© Pauline Beugnies

En quoi l’acte de filmer et d’enregistrer est-il important pendant une révolution mais aussi après une révolution ? Est-ce que ce n’était pas un moyen de perpétuer la révolution ?

Pour moi, la révolution n’est pas finie. C’est un processus révolutionnaire. Je trouve qu’ils ont un regard très digne sur leurs propres contradictions. Par exemple, Soleyfa se rend compte de l’impasse dans laquelle elle se retrouve. Elle arrête de protester pour protéger son fils mais malgré tout elle est persécutée. Elle est en contradiction permanente. Le fait qu’elle soit très honnête par rapport à ça, j’ai trouvé ça incroyable. Ils ne sont pas du tout en train de se voiler la face.

Au niveau de la mise en scène, on retrouve de nombreuses scènes de la vie quotidienne. C’est aussi ce quotidien qui s’entrechoque avec un rêve révolutionnaire. Est-ce que c’est une façon de dire “la vie continue” ?

Oui, c’est la résilience. C’est aussi la vie qui doit continuer. Soit tu es dans cette révolution permanente un peu comme Ammar – il reste dans ce temps révolutionnaire – soit tu construis une famille (comme les autres personnages du film) et tu avances dans ta vie personnelle. Ammar est un vrai anarchiste. Pour lui, il ne fallait pas d’élection. Par exemple, il trouve le personnage de Eman pas du tout révolutionnaire.

Dans le film, on retrouve des personnalités très différentes avec des idéaux différents. On remarque que dans le montage, vous avez décidé de les affronter.

Je crois que le film repose là-dessus : sur le débat, le dialogue. Ce qui a été justement possible avec la révolution du 25 janvier. Des gens qui n’avaient rien à se dire, se rassemblent sur la place Tahrir pendant les 18 jours de son occupation. Tu avais des Salafs qui dormaient à côté d’anarchistes. Tout le monde était rassemblé autour d’un objectif commun : celui que Moubarak dégage. Ils pouvaient en débattre ensemble.

Ensuite, la realpolitik et le temps des élections reprennent. Mais ce qui était dingue, c’était de voir toutes ces personnes si différentes unies dans une cause commune. Je n’avais jamais vu ça de ma vie !  Il y avait un respect énorme. Pour donner un exemple, on parlait souvent du problème du harcèlement sexuel en Égypte. Pendant les 18 jours de l’occupation de la place, il n’y a rien eu. J’y passais des nuits entières et il n’y avait jamais une main de travers. On expérimentait une vraie autogestion qu’on appellera plus tard la République de Tahrir. C’était assez fou à voir.

Les personnages du film n’ont rien à voir ensemble mais ce qui les rassemble c’est la révolution. Et les mettre ensemble dans le film, c’est aussi dire que c’est toujours possible, que la révolution continue.

© Pauline Beugnies

Même si on a l’impression que le quotidien a repris le dessus …

Je n’ai pas tranché sur la question moi-même. Parfois, je suis déprimée en voyant tout ce que  Sissi fait : j’ai un ami qui est emprisonné, un autre qui meurt ou disparaît. Je me dis que c’est fini et qu’ils ont plutôt intérêt à continuer avec leur vie quotidienne. À d’autres moments, j’ai des sursauts d’espoir et je vois des choses qui changent dans le quotidien. La révolution peut aussi se jouer ailleurs qu’en politique. Pour le moment, au niveau politique c’est fermé, il n’y a rien à faire. Par contre, là où le film ne tranche pas (et tant mieux) c’est sur le quotidien. Les voir aujourd’hui discuter sur le fait d’avoir ou non des enfants, c’est aussi révolutionnaire; Je ne suis pas sûre qu’il y a vingt ans, les jeunes avaient cette discussion. Soleyfa est un peu bloquée dans son quotidien mais en même temps, elle fait un métier qui est une prise de risque permanente.

J’essayais de mettre en opposition dans le film le quotidien avec un imaginaire révolutionnaire et jouer sur les souvenirs qu’ils peuvent nous laisser : essayer de le suggérer plutôt que de le montrer. On est dans la vie quotidienne car il n’y a plus autre chose. Une vie quotidienne complètement anodine. Mais la parole révolutionnaire existe toujours. Comme par exemple la séquence dans laquelle Soleyfa s’adresse au dictateur actuel. Oser porter cette parole révolutionnaire devant une caméra, ce n’est par rien !

© Pauline Beugnies

Cette pluralité de voix était importante pour toi ? Tu l’as pensé dès le départ de ton film ?

Oui et pas uniquement pour ce film. Cette pluralité anime ma façon de travailler de manière générale. Ce n’est pas tellement dans une recherche d’objectivité mais plus dans une recherche de nuance et de diversité. L’idée que la révolution en Égypte aurait été menée uniquement par des femmes non-voilées parlant anglais me rend dingue ! C’est n’est pas le cas. Eman pose par exemple la question d’être à la fois islamiste et révolutionnaire. Ce qui m’intéresse, c’est la pluralité des opinions qu’incarnent les différents personnages du film.

Comment ont évolué tes liens avec cette jeunesse ? Vous vous êtes connus à l’origine en partageant une expérience révolutionnaire. Aujourd’hui, vous vous êtes tous installés dans vos vies respectives. Est-ce que le film serait pour toi un moyen de revenir sur votre passé commun ?

Pour moi, il y avait clairement quelque chose qui n’était pas terminé. C’est très certainement l’événement le plus fou que j’ai pu vivre dans ma vie. C’est impossible de se dire qu’il ne reste plus rien de tout ça. Cette société est en mouvement et l’idée est d’aller chercher les évidences du changement.

Il y a quelque chose de thérapeutique qui se manifeste notamment avec le fait de leur montrer les images filmées dans lesquelles ils apparaissent au moment de la révolution.

C’était très violent de les confronter avec leur propre image et les propos qu’ils ont pu tenir quelques années plus tôt. La première fois que je l’ai fait, c’était avec Eman qui était en exil au Qatar – on n’a pas retenu cette séquence dans le film. Après avoir vu les images, elle s’effondre. Ce que j’étais en train de faire était horrible. C’était un peu comme si je leur disais : “Regardez comme vous étiez cool, vous alliez changer le monde et aujourd’hui vous êtes dirigés par un dictateur sanguinaire”.

Eman dit dans le film qu’elle ne voulait pas se souvenir et ne pas voir ces images. Pareil pour Soleyfa. Je les ai obligés à revenir là-dessus. Je suis convaincue de l’avoir fait pour le bien. Il n’y avait pas un sentiment malveillant et on le faisait parce que c’était nécessaire. Je ressentais cette urgence face à cette entreprise de réécrire l’histoire récente de l’Égypte par la dictature qui est en place aujourd’hui. On réinvente les héros, on met en prison les manifestants, on inculpe les Frères musulmans pour des massacres commis par l’armée. Face à cette propagande médiatique, ce récit devient nécessaire. L’idée est que les activistes puissent revenir sur ce qui s’est passé car c’est d’utilité publique.

© Pauline Beugnies

Quelle place y a-t-il en Égypte pour ce type de cinéma ? Est-ce que ton film pourra être diffusé ? Si ce n’est pas le cas, qu’est-ce que ça représente pour un cinéaste ou quelqu’un qui prend une caméra de faire un film où il n’y a peut-être pas la place ?

Le film a un double public. Il est en arabe car j’aimerais qu’il soit vu par un public du monde arabe mais c’est aussi un film pour un public européen. C’est très important qu’on entende ces voix-là car elles font résonance chez nous comme elles ont fait résonance chez moi. Dans le contexte actuel du discours sur le terrorisme, nous avons besoin de les entendre ici aussi.

Néanmoins, il y a une mise en danger des personnes si le film est diffusé en Égypte.

Pour l’instant, ce n’est pas possible qu’il soit montré au cinéma en Égypte. Les quatre personnages ont vu le montage final et ont accepté la présente version. S’il ne peut pas être diffusé en Égypte, l’idée est de le mettre à terme sur YouTube en accès libre. Lorsque ce moment arrivera et en fonction de la situation politique, je leur demanderai une nouvelle fois leur avis. Je devrai trancher sur la question malgré leur accord. Le film sera de toute façon vu par les autorités égyptiennes car nous avons une coproduction avec la RTBF et l’ambassade d’Égypte en Belgique sera mis au courant.

Il y aussi toute la question de l’auto-censure à soulever. Que fait aujourd’hui le régime égyptien ? Il terrorise, traumatise afin que la population s’auto-censure. Il n’y a plus de justice. Des décisions sont prises par des juges de manière totalement anticonstitutionnelle. Est-ce que je marche dans ce jeu et m’auto-censure également ? En même temps, il ne m’arrivera rien. Au pire des cas, je ne rentrerai plus en Égypte. Ce qui est dur, c’est la question de la responsabilité que j’ai envers eux. Je leur demanderai à chaque fois leur accord dès qu’il y aura une diffusion du film quelque part dans le monde.

Le film a plusieurs temporalités et on voyage entre le présent et le passé. Comment faire exister ces différentes temporalités dans un même film ? Le passé est soit illustré par des images filmées soit il est hors-champ et sonore lorsqu’il évoque la révolution. Peux-tu nous parler de ces deux méthodes pour aborder le passé dans ton film ?

J’aurais presque voulu qu’on ne voit jamais la révolution. Finalement, on voit deux fois des manifestations. Dans le passé, il y a deux types de moments : les manifestations et les moments de vie quotidienne. Ce qui m’intéresse fortement c’est la vie quotidienne qui devient également révolutionnaire avec les débats qui s’installent dans les foyers. Il fallait montrer cette vie quotidienne. Par contre, ne pas montrer ou à peine la révolution dans la rue permet de la désigner comme le personnage absent du film qui hante les autres personnages. On est hanté par ce souvenir qui est à la fois fabuleux et un fardeau. Pour moi, mettre des panneaux noirs avec le son des manifestations permettait de souligner cet aspect car le son permet d’évoquer les choses de manière forte.

Ton film s’inscrit à l’opposé de la démarche journalistique à savoir favoriser le temps long, la rencontre et l’expérience partagée de la révolution. C’est une manière de montrer ce que les médias ne montreront jamais.

Oui, c’est clair. Ce travail est aussi lié à une frustration (au-delà de celle d’avoir dû quitter l’Égypte) que j’ai envers mon milieu professionnel et les médias dans lesquels on n’a plus du tout l’occasion de s’exprimer avec nuance et de rendre compte d’un monde complexe. J’ai travaillé pendant des années pour des magazines et des journaux sans jamais maîtriser le titre. En plus, être photographe est encore plus frustrant car tu n’écris pas le contenu de l’article. Aujourd’hui, je n’ai plus envie de travailler pour les médias traditionnels.

Quel est ton regard sur les Printemps arabes qui ont totalement disparu de l’actualité ? 

On s’est rendu compte du jour au lendemain que le jeune arabe était comme nous, avec des idéaux, des envies de justice, de liberté et qu’il nous ressemblait. C’était en 2011. Et puis, ils ont été réprimés à nouveau par les dictateurs. Maintenant, ils sont redevenus les affreux arabes islamistes dans l’idée qu’il n’existerait que des arabes-musulmans-terroristes. Comment peut-on basculer d’une idée à l’autre ? Ce qu’on entend aujourd’hui sur le monde arabe concerne principalement Daesh. Ce qui reste de la lutte, on en parle plus du tout alors que ce sont les dictatures qui génèrent en partie le terrorisme. En Égypte, les Frères musulmans étaient d’accord pour jouer le jeu de la démocratie représentative avec des élections et un parti. Aujourd’hui, certains sont partis faire le djihad en Syrie et les occidentaux soutiennent une dictature militaire, celle de Sissi car il est un allié dans la lutte contre le terrorisme. Les médias jouent ce jeux-là également. On parle que du Sinaï et du terrorisme mais on n’évoque jamais la dictature de Sissi.
Il n’y a plus de place non plus pour le débat.

Peux-tu nous parler du titre Rester vivants ?

J’étais au Caire cet été et j’entendais les gens dire sans cesse “comme ça, comme ça, on est déjà mort”. Cette phrase tournait dans ma tête. C’est très dur de dire ça. Je me suis dit non, ils sont encore très vivants. J’ai d’abord pensé au titre “On est encore vivants”. Mais “encore” reste trop passif : “on est vivants malgré nous”. On a opté pour Rester vivants.

Propos recueillis par Eleonora Sambasile et Aurélie Ghalim

Pour en savoir plus sur le film et le travail de Pauline Beugnies : generationtahrir.net

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Ateliers Varan Le Caire : 3 ateliers documentaires pour une histoire égyptienne https://www.causestoujours.be/ateliers-varan-caire-3-ateliers-documentaires-histoire-egyptienne/ Thu, 07 Sep 2017 15:20:25 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2544 En 1978, les autorités de la jeune république mozambicaine demandent à des cinéastes connus de venir filmer les mutations du pays. Jean Rouch propose, à la place, de former de futurs cinéastes locaux afin qu’ils puissent filmer leur propre réalité. Avec Jacques d’Arthuys, attaché culturel de l’Ambassade de France, ils constituent un atelier de formation au cinéma documentaire à la pédagogie toujours actuelle : l’enseignement par la pratique. Après cette première expérience, seront créés en 1981, les Ateliers Varan à Paris.

Les Ateliers Varan ont mené avec l’aide de partenaires tels que l’Institut Français du Caire, CFI, ARTE, la Région Ile de France et la Mairie de Paris, trois ateliers de réalisation documentaire. Un premier en 2011, pendant la révolution égyptienne. Un deuxième en 2012 pendant les élections présidentielles et un troisième en 2015 pendant le règne autoritaire actuel du Président Sissi.
Les Ateliers Varan, depuis 30 ans, forment des apprentis réalisateurs de par le monde, à des endroits où le cinéma a du mal à exister, où l’image même des populations n’existe pas en dehors de l’image officielle ou étrangère.

Au cours de ces trois ateliers, avec le réalisateur Jean Noël Cristiani et moi-même comme encadrants, nous avons été à chaque fois surpris par les façons originales et personnelles des stagiaires d’aborder cinématographiquement les non-dits de la société égyptienne. La réalité du pays était celle d’un pays en pleine révolte, encore sous le choc de sa propre force de frappe dont il ne se serait jamais crus capable quelques mois auparavant.

Ayant tous pris la mesure des événements de leur pays, les participants n’ont pas hésité à se mettre en jeu et à s’exprimer de façon très personnelle. Leurs individualités étaient très fortes et ont donné des films aux points de vue très personnels pour les plus réussis. 

Dans ces stages d’initiation à la réalisation de films documentaires, de 3 semaines (2011, 2015) à 2 mois (2012), la réalisation par chacun des participants d’un film documentaire court vise à atteindre les buts suivants :

– prendre en main le matériel de tournage et l’utiliser (camera numérique HD et micro perche) ;
– différencier le récit télévisé dominant, la captation intégrale ou l’information journalistique de la cinématographie documentaire ;
– comprendre ce qu’est une séquence, unité de base du film, et filmer en construisant une ou plusieurs séquences, avec une durée de rushes limitée ;
– accepter l’impossibilité de tout enregistrer, au profit de la nécessité de filmer en construisant ;
– apprendre à déchiffrer ce qui défile sur l’écran, savoir juger ce qu’on a réalisé, sans les confondre avec ses intentions, ses idées ou des anecdotes de tournage ;
– expérimenter le montage comme un dialogue créatif avec une personne au regard neuf et savoir jouer avec l’autonomie de la matière cinématographique.

Ces objectifs pédagogiques sont toujours traités par la pratique, à savoir la réalisation par chacun des stagiaires d’un film documentaire, toujours accompagné d’un collègue stagiaire pour la prise de son. Les problématiques rencontrées alors sont celles auxquelles on doit faire face à chaque tournage de film documentaire: prendre le poids de sa responsabilité de réalisateur par rapport à l’image de la vie des personnes qui acceptent d’être filmés.

Ce que nous avons ressenti en encadrant ce stage c’est un grand besoin de dire, de faire. Tous bercés par la grande histoire qu’entretient (ou plutôt a longtemps entretenu) l’Égypte avec le cinéma, personne n’a découvert le cinéma dans cet atelier. Ce sont plutôt les possibilités de lier les questions d’éthiques et de morales dans un projet de film qui devenaient pour eux, au regard des événements du pays, des questions dont ils comprenaient toute l’importance et la nécessité et qu’ils voulaient appliquer.

Mais il s’agissait ici de documentaires, pas de reportages. Ce qui impliquait pour les participants une nécessité de distance par rapport aux évènements, de trouver des dispositifs internes aux films permettant de ne pas être noyé par l’immédiateté de l’Histoire en train de se faire.
La question de la sécurité des stagiaires était évidemment un enjeu de taille. Les projets de films ont pour beaucoup privilégié des tournages en intérieur, en plein cœur du foyer égyptien. Récits au passé d’une arrestation musclée (dont fut victime le stagiaire réalisateur), journal de bord des rêves de la veille, entretiens avec des mères de martyrs et leur rapport « surnaturels » à leur fils défunts, éclosion d’un mouvement de musique né de la révolution, jeunes artistes activistes, plongée au cœur du foyer d’un militaire à la retraite, enjeux de la virilité au sein d’un groupe de jeunes égyptiens, vie d’exil de jeunes syriens en Égypte, la bourgeoisie égyptienne, le travail des enfants, oppressants huis clos familiaux, amour et religion, …

Autant de récits collatéraux à la révolution et aux changements de régimes qui en disent énormément sur de quoi le présent (égyptien) est constitué. Chaque participant de cet atelier a dû surmonter les difficultés d’une grande liberté (qu’en faire ?) et la nécessité d’un point de vue personnel constitutif de leur film. L’échange entre l’observation de terrain, le questionnement de la réalité et le tournage se renforce d’une confrontation avec des interlocuteurs, les formateurs et les collègues stagiaires. Les discussions, les questionnements se font au début en présence de tout le groupe, puis en rendez-vous individuels, avant de continuer à tourner.

Lors de ces ateliers, on apprend beaucoup, pas seulement un discutant de son film futur, mais aussi en écoutant les autres, car des questions essentielles à toute démarche cinématographique sont nécessairement évoquées à ce stade d’apprentissage. Il ne s’agit pas de donner des solutions de réalisation préfabriquées, seulement de bien poser les questions, et de nourrir l’inspiration.

Nous avons été très vite encouragés dans notre volonté de continuer le premier atelier de 2011 par le résultat des films produits et plus tard par la liste des sélections en festivals de ces premiers films. Un effet de mode peut-être mais porté par la qualité d’écriture de films personnels réalisés en très peu de temps.

L’expérience de chacun des trois stages a été très forte humainement. Tout d’abord l’ensemble des participants étaient tous résolus à mener leurs projets avec sérieux et intégrité. Beaucoup ont compris que les questions soulevées par la révolution ne se jouaient pas uniquement place Tahrir, mais bien au quotidien dans leurs choix et leur capacité à écouter et comprendre l’AUTRE. C’est-à-dire qu’ils pouvaient concrètement mettre à l’épreuve ce qu’ils comprenaient de cette révolution sociale. L’expérience de ces ateliers est avant tout une expérience de groupe, une expérience qui oblige à intégrer l’autre pour construire son propre point de vue. Les films sont « fertiles car ils engendrent d’autres films », disait Jean Rouch, en insistant sur « autres ». En voyant d’autres mises en scène, en rencontrant sur l’écran d’autres auteurs documentaristes il s’agit de nourrir son regard, et d’encourager à l’audace qui fera les films futurs.

Beaucoup ont vécu le moment de la révolution comme une parenthèse enchantée. Tout devenait possible, tout pouvait être dit, montré, écrit, imaginé, voire hurlé. Pour preuve, plusieurs structures existent depuis la révolution : espace d’exposition, salles de cinéma indépendantes, et encore d’autres lieux comme Cimatheque…

Le dernier stage en août 2015 s’est monté grâce à ce nouvel acteur exceptionnel sur la scène culturelle cairote : Cimatheque. Un groupe de jeunes réalisateurs, techniciens, et autres indépendants qui ont monté une structure magnifique avec salle d’archives, media library, espace de formation argentique et une sublime salle de projection… en toute autonomie. Ce dernier stage a été vraiment formidable à encadrer grâce à eux. Ils ont été d’un professionnalisme que nous avons rarement vu chez un partenaire institutionnel.

Depuis leur création, les Ateliers Varan ont toujours collaboré avec des structures locales, partenaires du programme et parties prenantes dans l’organisation et la conduite des ateliers, élément essentiel de cette politique de « décolonisation » de l’image, à l’origine du projet de Jean Rouch et à laquelle Varan reste fidèle. Ce partenariat local est essentiel également dans la mesure où il permet de juger de la faisabilité de certains projets de films (temps de tournages, sécurité, logistique) et de leur pertinence.

Mais les dernières nouvelles concernant la conduite « post-révolution » du pays ne sont pas très bonnes. En effet, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a promulgué une nouvelle loi controversée régulant les activités des ONG, relançant ainsi les inquiétudes concernant la répression de la société civile. Une inquiétude que la population égyptienne pensait avoir atomisée par les effets de la révolution. Me Gamal Eid, célèbre avocat égyptien, déclarait que la loi instaurant cette nouvelle réglementation, et qui vient d’être promulguée, « élimine la société civile en Égypte, que ce soit les organisations de défense des droits (de l’Homme) ou celles du développement ». Le texte prévoit par ailleurs la création d’une autorité nationale, regroupant notamment des représentants des services de sécurité, des renseignements et de l’armée pour gérer toute question relative aux financements venus de l’étranger ou aux activités des organisations étrangères installées en Égypte. Sont également créées des sanctions, allant jusqu’à cinq ans de prison, et des amendes pouvant atteindre un million de livres égyptiennes (59 000 euros) pour tout contrevenant aux dispositions de la loi.

Approuvée par le Parlement dès novembre dernier, la loi a été promulguée le 24 mai par le président al-Sissi, ancien maréchal de l’armée égyptienne, et publiée au Journal officiel lundi 29 mai 2017. Depuis que l’armée, emmenée par le maréchal al-Sissi, a destitué le président Mohamed Morsi en juillet 2013, les autorités répriment toute forme d’opposition, et ont aussi pris directement pour cible des organisations de défense des droits de l’Homme. La rue en tant qu’espace devenu « public » depuis la révolution a été peu à peu repris en main par la police et par l’armée grâce à des arrestations arbitraires et aléatoires visant les clients de terrasses de café. Des descentes ont également eu lieu à la très sérieuse galerie d’art contemporain Townhouse Gallery, désormais fermée. Mauvais signe…

La société civile dans son ensemble est aujourd’hui menacée par décrets, amenant plusieurs structures à fermer, parfois précipitamment, parfois accompagnées par les forces de l’ordre. Certains responsables de ces structures sont tout simplement mis en garde à vue sans raisons valables, si ce n’est celle évidente de l’intimidation.

À cette photographie plutôt sombre du contexte égyptien s’ajoute la difficulté toujours plus grande de trouver les financements nécessaires à la création de ces ateliers. Les bailleurs institutionnels français disposant de toujours moins d’argent pour les projets liés à la culture et aux initiatives durables.

Nous espérons néanmoins continuer avec un quatrième atelier, mais pour l’instant difficile à concrétiser… et toujours avec notre partenaire Cimatheque.

David G. Trétiakoff

Films produits au cours des trois ateliers Varan le Caire : 

 

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Zawya : changer de perspective, un film indépendant à la fois https://www.causestoujours.be/zawya-changer-de-perspective-film-independant-a/ Thu, 07 Sep 2017 14:56:33 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2528 Avec plus de 30 longs métrages en 2016, l’Égypte possède l’une des productions cinématographiques les plus importantes du Monde Arabe. Sous contrôle d’une poignée de distributeurs, les écrans des cinémas commerciaux y sont de plus en plus remplis de mélodrames ou de comédies burlesques à interludes musicaux. Cette situation de monopole s’explique par un système de lois favorables à une certaine élite économique. En effet, les petits producteurs indépendants ont été forcés de quitter le marché dans les années ’90 car la compétition avec les grosses compagnies qui bénéficient de réductions d’impôts et d’autres avantages devenait trop rude. Ajoutez à ces blocages financiers injustes une lourde censure et une kyrielle de lois restrictives infranchissables pour les réalisateurs s’ils ne font pas partie du Syndicat du Cinéma (le détail dans cet article), la situation n’était tout simplement plus viable.

Tahrir Cinema

En imaginant qu’un réalisateur indépendant parvienne tout de même à terminer son film en Égypte, une nouvelle bataille commence : celle d’être vu par le public. Car la situation de monopole va plus loin et bien souvent, en Égypte, les producteur, distributeur et propriétaire du cinéma ne sont qu’une seule et même personne. Difficile pour un non-initié de se faire une place sur les écrans sans faire partie du réseau. Les propriétaires de cinémas commerciaux préfèrent en effet garder toutes leurs séances pour les films qu’ils ont produits et qu’ils distribuent.

À moins de 15 minutes à pied de la place Tahrir…

2011 a sans doute donné un nouveau souffle aux réalisations indépendantes d’Égypte et des pays voisins. L’énergie et l’esprit nés des manifestations ont vu émerger des gens plus motivés, plus optimistes et plus prêts à prendre des risques. Cela se ressent par la présence de leurs œuvres dans les programmations de nombreux festivals internationaux et bien souvent dans le palmarès. Malgré ce succès, ils sont encore perçus comme des projets trop risqués pour les distributeurs et programmateurs de leur propre pays.
Cette histoire, Tamer El Said la connait trop bien. Il lui aura fallu près de 10 ans pour terminer son film, In the Last Days of the City, et la première, annoncée au Festival International du Film du Caire en novembre dernier, a finalement été annulée à la dernière minute.

Depuis 2014, il existe, en plein centre du Caire, un refuge pour les films comme celui de Tamer El Said : Zawya, un cinéma d’art et d’essai lové dans une ruelle piétonne sur l’ancien emplacement d’une petite madrasa (école religieuse). Il y règne toujours cette double idée de la transmission, mais aussi du culte (du cinéma). Zawya propose 5 séances quotidiennes navigant entre fictions, documentaires, courts et longs métrages, classiques et œuvres plus expérimentales, le tout ponctué d’événements tels des workshops et autres rencontres. Le projet s’inscrit avec complémentarité dans une vague d’initiatives culturelles et artistiques comme Cimathèque ou le Festival du Film Africain de Louxor toujours du côté cinéma.
Malgré le climat de méfiance politique vis-à-vis des institutions culturelles du centre-ville — qui a conduit à la fermeture surprise, fin décembre, par les autorités, de la galerie d’art Townhouse (rouverte depuis sous réserve d’approbation par l’État de son programme : et du théâtre Rawabet — Zawya ne cesse de prendre de l’ampleur.

… un cinéma pour les films qui ne sont pas au cinéma

Les films de sa programmation sont passés au travers de toutes les étapes de contrôle gouvernemental précédemment citées. Et si certaines parties ont été supprimées par la censure, Zawya préfère ne pas les montrer du tout. Au-delà de ces contraintes locales, Zawya rencontre aussi une difficulté universelle à tous les cinémas d’art et d’essai : réussir à atteindre des publics divers et faire grandir son audience. Le public potentiel égyptien est large et, à côté du prix attractif de ses séances (20 livres égyptiennes, soit moins de 1 €), Zawya travaille sur plusieurs fronts pour y arriver.

© Ziad Hassan

En allant au cinéma, on pense choisir le film qu’on va aller voir. Mais on oublie souvent que quelqu’un a déjà fait une grande partie du choix à notre place. L’offre dans les cinémas commerciaux s’étant dangereusement uniformisée, Zawya cherche à donner à voir un maximum de propositions différentes, également au-delà de ses murs. Zawya compte plus d’une corde à son arc et embrasse également le rôle de distributeur pour y arriver. À ce titre, Zawya est en charge d’amener des films étrangers dans les cinémas du Caire et de ses environs. Il s’occupe également de tous les aspects de la distribution de films égyptiens (une douzaine actuellement), de leur première mondiale à leur inscription en festival en passant par leur sortie en cinéma ou encore les droits télé.

Zawya accorde également une grande importance à la collaboration avec les écoles. Ils organisent de nombreuses séances scolaires et fournissent aux professeurs désireux tout le matériel éducatif adéquat pour accompagner le film. Ils ont ainsi la volonté d’offrir aux enseignants et à leurs élèves l’opportunité de découvrir d’autres types de médias.

Vous l’aurez compris, Zawya est un projet à garder au coin de l’œil, tout comme son festival Cairo Cinema Days. Encore une raison de faire un petit passage par l’Égypte.

Enfin, si vous voulez vous plonger un peu plus dans la thématique, je ne saurais que trop vous conseiller le « métadocumentaire » Filming Revolution. Il prête une attention toute particulière aux documentaires, aux productions indépendantes et aux approches créatives de la représentation de la culture égyptienne et de la société juste avant, pendant et après la révolution. Bon voyage.

Maureen Vanden Berghe

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