Exploitation programmée du travail – Causes Toujours https://www.causestoujours.be Blog du Trimestriel Causes Toujours Fri, 22 Dec 2017 18:56:52 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.4 Boulots de merde – Rencontre avec Julien Brygo https://www.causestoujours.be/boulots-de-merde-rencontre-julien-brygo/ Fri, 22 Dec 2017 14:07:38 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2711 Boulots de merde ! Du cireur au trader. Enquête sur l'utilité et la nuisance sociales des métiers. ]]> Rencontre avec Julien Brygo, co-auteur avec Olivier Cyran du livre Boulots de merde ! Du cireur au trader. Enquête sur l’utilité et la nuisance sociales des métiers. 

Pouvez-vous nous raconter l’origine du livre qui mène une enquête sur les boulots de merde en France et sur la violence sociale qui s’y déploie ?

Cela fait 10-15 ans qu’Olivier et moi menons des enquêtes avec comme grand leitmotiv de montrer la violence sociale tout en allant questionner les responsables. On a très vite articulé la question de l’exploration sociale de cette violence du monde du travail aux discours médiatiques qui occultent voire qui transforment le monde. Les médias ne font pas qu’observer, ils ont une véritable capacité de transformation. On peut dire qu’ils sont devenus le pouvoir plutôt que le contre-pouvoir. On a toujours travaillé autour de ces thématiques.

Le livre est parti plus particulièrement de l’accumulation de nos nombreuses enquêtes réalisées ces dernières années comme, par exemple, celle sur les chasseurs de clandestins à Dunkerque. Elle représente quasiment 8 ans de travail et est la plus longue du livre. On a eu envie de rassembler quelques-unes de ces enquêtes et en réaliser de nouvelles pour consolider un livre autour de la question de l’utilité sociale des métiers. Nous avions découvert une autre enquête, celle de la New Economic Foundation, qui explique que l’utilité sociale des métiers est indexée inversement à la reconnaissance sociale et au salaire. Il y a également eu l’essai à succès de David Graeber sur les bullshit jobs mais qui, dans son esprit, concernait plutôt les boulots factices. Bien que stimulant, cet ouvrage nous a tout de même semblé un peu faible d’un point de vue méthodologique et de la population observée. On ne peut pas dire que la souffrance au travail et le caractère “merdique” d’un métier soient spécifiques aux cadres qui s’ennuient dans leur bureau avec leur bon salaire et leur scrupules. Graeber considère qu’il faut partir d’un ressenti : “on a un boulot de merde quand on se sent pas bien dans son boulot”. Si on pose la question à un manager de transition ou a un défiscaliseur, il répondra qu’il s’éclate dans son boulot. Selon nous, la question du ressenti n’est pas un bon critère. Il est bien sûr à prendre en compte car il est important de comprendre ce que ressentent les gens au travail mais ne peut être compris comme un critère d’utilité sociale.

Quelle a été votre démarche pour constituer ce panel ? Dans l’introduction, vous écrivez que les boulots de merde constituent une catégorie objectivable et répondent à des critères qu’il serait utile d’identifier.

Oui et il y a aussi d’autres critères objectivables qui sont ce que l’on a appelé “le degré de merditude du contrat”. Depuis plusieurs années, il y a eu une explosion de contrats précaires comme, par exemple, les contrats courts et les contrats “zéro heure”. Cette mode a été lancée depuis la Grande-Bretagne et, en France, ce “contrat “zéro heure” s’incarne dans le CDD d’usage. L’une des grandes caractéristiques d’un boulot de merde est de bosser sans filet, sans aucune protection sociale ni cotisation sociale et d’être pris uniquement pour sa force de travail. Avec Uber et la soit disant économie collaborative qui n’a rien de collaboratif, on retrouve une forme d’exploitation à l’ancienne. On embauche des gens qu’on paye à la tâche et qui sont virés aussi facilement qu’on allume un téléphone. Ces nouveaux contrats sont symptomatiques et sont brandis au nom de la lutte contre le chômage et pour le plein emploi. C’est quand même deux notions qui sont assez capitales dans nos sociétés alors même que le taux de chômage a tendance à s’accroître. La solution des politiques est de trouver du boulot à tout prix. Il nous semble que cette politique du plein emploi mérite d’être placée au crible afin de montrer son vrai visage. Par exemple, “chasseur de clandestin” est un métier qui est conseillé par Pôle emploi…Pôle emploi redirige des gens vers des métiers qui, en plus d’être mal payés, sont profondément destructeurs et inhumains sans même parler de leur inutilité sociale. Pour résumer, ces boulots de merde font l’objet d’un chantage permanent avec une mise en concurrence des travailleurs et un coût du travail toujours revu à la baisse.

A vous lire, on comprend que votre ambition est plus politique que celle de Graeber. Au-delà du développement d’un énième concept à la mode, l’intérêt de votre livre est de décrire avant tout la violence sociale au sein de l’environnement du travail. On comprend votre volonté de réactiver la notion de classe qui est souvent considérée comme obsolète. Vous vous inscrivez à l’opposé des grands médias qui raffolent de toutes ces nouvelles catégories centrées autour de l’épanouissement des individus. Individus qui sont d’ailleurs souvent issus d’une classe supérieure. Il y a, par exemple, ce tout nouveau livre relayé par la presse et qui s’intitule La révolte des premiers de la classe.

Oui, effectivement. Ces petits poupins qui ont été bien nourris au capitalisme, élevés dans les valeurs de l’accumulation du capital, de l’exploitation d’autrui à des fins personnelles, font de grandes études. Beaucoup d’entre-eux se retrouvent à rédiger des mails, faire de la logistique dans des boulots pas hyper épanouissants où, comme l’expliquent Graeber, ils finissent par s’ennuyer profondément et culpabiliser. Ils ont non seulement des scrupules mais aussi le sentiment d’avoir fait de grandes études pour finir par utiliser seulement 10% de leurs connaissances. Ils se sentent arnaqués et la presse est pleine de sollicitude envers ces catégories sociales qui leur ressemblent.

Sociologiquement, les journalistes sont plutôt issus des classes privilégiées que des classes populaires. C’est ce qui explique entre autre l’absence totale de la parole ouvrière dans les médias sauf quand elle est folklorisée. Les mêmes médias qui passent leur temps à décrire la déprime des cadres en passent beaucoup moins à décrire les troubles musculo-squelettiques des travailleurs d’Amazon qui font un demi-marathon chaque nuit dans les hangars en marchant frénétiquement et dont les statistiques de productivité sont envoyées en temps réel au siège aux Etats-Unis. Il y a beaucoup moins de sollicitude pour les femmes de ménage qui travaillent dans l’ombre. Il y a une violence particulière exercée autour de ces métiers dévolus aux femmes en raison de cette longue histoire de séparation des genres qui assigne les femmes à s’occuper du care alors que les hommes sont médecins, chirurgiens ou anesthésistes.

Il y a un grand découpage de genre dans les boulots de merde et les femmes sont les premières à en souffrir avec des contrats courts, des horaires décalés, des faibles paies et un mépris digne de l’entreprise privée.

Il semble qu’on assiste à une désagrégation de la société salariale avec l’atomisation du travail et la prolifération de ces nouveaux boulots qui rappellent les journaliers du XIXe siècle qui avaient uniquement leur force de travail à louer. Aujourd’hui, la différence est qu’on est auto-exploitant grâce à une plateforme en ligne. Il n’y a pas grand chose mis en place au niveau de l’Etat pour lutter contre la prolifération de ces nouveaux métiers caractérisés par l’auto-entrepreneuriat et l’auto-exploitation.

C’est de nouveau dans cette logique de la lutte à tout prix contre le chômage et pour le plein emploi. Tout est bon à prendre et, pour les politiques, il n’y a pas de sot métier. Un boulot c’est un boulot ! C’est leur idéologie et ils ne la cachent même pas. J’ai été interviewé sur France Info par Philippe Duport qui a cette chronique “C’est mon boulot”. Sa première question était “mais quand même, comment osez-vous dire que auto-entrepreneur, livreur, VTC ou Uber c’est un boulot de merde !” et ajouter : “pour les jeunes de banlieues, c’est mieux que rien”.

Macron a tenu exactement les mêmes propos…

Oui, il est animé par la même idéologie qui laisse entendre que les contrats pourris, les boulots où tu te fais complètement piller, voler et où tu dépenses 70 heures pour gagner des clopinettes, c’est toujours pour les mêmes à savoir les pauvres, les immigrés, les racisés, les gens des banlieues et les femmes. Les politiques clament leur satisfaction devant une société de classe avec des gens qui ont un bon boulot avec des bonnes compétences, une bonne reconnaissance sociale et puis, de l’autre côté, des tâcherons qui se tuent à la tâche. Mais c’est bien normal parce que c’est leur place. Effectivement, on avait envie de montrer cette vision de classe car on est bel et bien dans une société de classes sociales même si on nous raconte l’inverse depuis longtemps.

Et donc il y a ce retour grandissant de métier à la tâche …

Oui et je pense que cela va prendre de l’ampleur avec les années qui viennent. C’est le boulot à la carte : vite embauché, vite débauché. De nouveau, les gouvernants sont obsédés par la flexi-sécurité, c’est-à-dire la possibilité de virer quiconque du jour au lendemain. On entend toujours le patronat dire que les règles de licenciement sont terribles et qu’on ne peut plus embaucher ni licencier. C’est faux ! Il existe déjà mille dispositifs pour permettre de baisser le coût du travail et le travail gratuit est en explosion. Le smic n’existe même plus dans bon nombre de secteur d’activité et le travail dissimulé est devenu un sport national. Toutes ces formes de nouveaux contrats comme le service civique assurent des tâches utiles à la société. Malheureusement, ce qui est utile est dévalué et ne mérite pas plus d’un demi-smic. Les jeunes exercent des tâches comme, par exemple, celles de s’occuper des personnes âgées dans les maisons de retraites. Il ne faut pas oublier que nous sommes dans une société où un tiers de la population va être âgée et en besoin de soin. Il n’est donc pas totalement absurde d’avoir des gens bien formés et bien payés pour faire un travail d’utilité publique. Néanmoins, on préfère remettre ce secteur d’activité au marché et faire porter ces métiers sur des jeunes ou des femmes souvent mal payés, méprisés et obligés d’exercer 3 ou 4 jobs en même temps.

Le service civique est aussi bien encouragé à droite comme à gauche. Au cours de sa campagne, Mélenchon avait appelé à encore plus l’étendre.

Les jeunes, comme les femmes, sont en première ligne pour éponger tous ces nouveaux types de contrats et la liste est digne d’un inventaire à la Prévert ! Ces contrats qui ont été imaginés pour embaucher des jeunes sont appelés les emplois jeunes, le service civique, le contrat en alternance, les stages. Celles et ceux qui sont en alternance sont en même temps à l’école et en entreprise. L’entreprise ne paye rien du tout alors que ces jeunes vont bosser à Carrefour ou à Auchan. C’est du vrai boulot, ils sont manutentionnaires, ils vont chercher les courses pour ceux qui passent dans les drive. Carrefour touche 2000 euros par salarié formé pendant 3 mois. Ce sont de super formations pour devenir un super manutentionnaire ! En 5 minutes, t’as compris la tâche. Le travailleur ne coûte rien et un système de turn-over permet de les jeter car ils finissent épuisés. Ils comptent sur l’épuisement des gens pour faire tourner leur boutique. La grande distribution fonctionne essentiellement de cette manière surtout depuis l’explosion des drive et des livraisons à domicile avec des auto-entrepreneurs qui travaillent pour un prix minable en prenant un maximum de risque et qui finissent pénalisés s’ils arrivent en retard ! Le champ de l’oppression patronale a tendance à s’élargir à l’auto-oppresion patronale.

Quel est votre regard porté sur la robotisation du travail et l’idée qu’une série de métiers vont être amenés à disparaître ?

Evidemment, la robotisation détruit des emplois mais elle en crée aussi. Par exemple, à Lyon, ils ont inauguré une ligne de bus sans chauffeur. A la place du chauffeur, il y a un assistant du robot assis dans le bus avec un i-pad et qui vérifie l’itinéraire. Certes, la robotisation détruit des métiers mais en crée de nouveaux qui sont de bien moindre qualité que les anciens.

Est-ce que par ailleurs les nouvelles technologies ne permettent-elles pas de rendre les travailleurs dociles?

Le meilleur moyen de fliquer les travailleurs, c’est le smartphone. De plus en plus de personnes dans leur métier sont suivis à la trace par leur employeur. Qu’il s’agisse  des camionneurs incapables de pouvoir prendre une pause, des distributeurs d’Adrexo qui sont maintenant suivis par GPS, des éducateur spécialisés également suivis par GPS par une direction qui n’a aucune confiance en eux.

Les travailleurs, plutôt que de développer des stratégies de mobilisation collective, développent des micro stratégies individuelles de résistance comme le sabotage, le fait de lambiner, de refuser de bosser, de poser des arrêts de travail. Cela constituent les signaux d’un grand malaise au travail. Le travail est tout de même la valeur cardinale de nos sociétés, d’avantage que les valeurs comme la démocratie ou la croyance en la République. Ce qui soude un peuple, c’est le boulot. Les gens rencontrent leur conjoint ou leurs amis au travail. Par contre, ces socles sont attaqués car toutes les résistances possibles qui peuvent se créer au travail représentent un danger pour le patronat. J’ai mené une enquête sur les travailleuses domestiques aux Philippines. Dans les écoles où elles apprennent à devenir des bonnes à tout faire, l’un des premier commandement est : “Ne parler pas à vos collègues, ne comparez pas vos salaires, ne discutez pas”.

Dans le livre, vous évoquez les techniques managériales comme celle du lean management. Pouvez-vous expliquer cette nouvelle manière de gouverner en entreprise ?

Le lean management fait croire au salariés qu’ils ont des marges de manoeuvre pour améliorer leur travail. Mais, en réalité, on change les conditions de travail surtout pour améliorer la productivité et augmenter les profits qui sont de toute façon privatisés. La richesse créée bénéficie uniquement à quelque-uns en haut de la pyramide. On va laisser les travailleurs donner leur avis, être impliqués dans la vie de l’entreprise alors même qu’ils devraient être impliqués sur toutes les décisions de l’entreprise ! Qu’il s’agisse des décisions stratégiques, des investissements, des salaires, des conditions de travail. Ce sont eux qui créent la richesse. Il est absolument illégitime que quelque-uns, sous prétexte d’être bien nés, avec la science infuse et de bons diplômes décident pour une masse de gens qu’ils considèrent être des moutons. Le lean management envahit les services publics dans toute l’Europe et le monde entier. Les services sociaux, les services de traitement des humains comme les hôpitaux deviennent toyotisés avec pour slogan “déployez les pratiques industrielles à l’hôpital pour le bien être de tous”…

Vous avez justement pu dire : “L’entreprise, c’est l’inverse de la démocratie”.

C’est d’ailleurs le patron des salades en sachet “Florette” qui a eu cette phrase : “la démocratie ne peut pas s’appliquer en entreprise”. On le remercie car elle a le mérite d’être assez claire. Cela revient à dire que l’entreprise n’est pas le lieu de la discussion collective et de l’élaboration commune d’intérêts. L’entreprise, c’est le lieu de la subordination ou encore de la production des richesses par les travailleurs et de la privatisation des profits.

Ce qui est également digne d’intérêt, c’est la partie du livre qui s’attache à montrer la connivence entre l’Etat et le monde des entreprises (notamment le passage sur Combrexelle).  En plus, le nouveau président français a vraiment tous les attributs du PDG adepte du lean management.

Pompidou était banquier d’affaire, Sarkozy a fait ses mannes dans le privé…

Effectivement, mais Macron représente particulièrement cette philosophie du lean management : annoncer qu’on va délocaliser avec le sourire.

Oui. Il représente l’injonction au bonheur au travail alors que tout indique l’inverse. Il est vrai qu’on pourrait revenir sur quelques-unes des déclarations de Macron qui sont hallucinantes : “Les entrepreneurs souffrent plus que les salariés”. Hier, il a déclaré que l’hôpital souffrait avant tout du temps que passait les gens à l’hôpital. Le principal problème pour lui, c’est que les gens soient dans des lits d’hôpitaux ! Il veut développer l’ambulatoire pour que les malades arrivent à l’hôpital le matin, se fassent opérer et puis rentrent chez eux le soir même. C’est à la famille de prendre en charge le temps de récupération.

Comme avec Trump aux Etats-Unis, les médias se sont échinés à montrer que l’alpha et l’omega de la société c’était de devenir riche et de réussir en écrasant la gueule du voisin, de son collègue. Au final, beaucoup de gens se reconnaissent dans ce cannibalisme libéral et votent pour des millionnaires, des milliardaires, des banquiers, des patrons car ce sont les winners. On a rendu les services publics haïssables pour rendre le privé désirable. On le voit partout : à la poste, dans les hôpitaux et même dans les traitements de la pauvreté avec les Pôles emplois qui sont sous-traités à des officines privées pour la formation des chômeurs.

On est dans ce monde où le capital ne cesse de progresser. Il y a encore quelques gardes fous, quelques contre-pouvoirs mais ils sont également méthodiquement démolis. Une des premières mesures que s’apprête à prendre Macron et qui est un truc crapuleux, c’est de plafonner les indemnités prud’homales. Quelqu’un qui a bossé 30 ans dans une entreprise et qui se fait virer du jour au lendemain a normalement 30 années multipliées par son salaire d’indemnités pour licenciement abusif. On a aussi bien vu ces trois dernières décennies que les salariés ne se battent plus pour garder leur outil de travail ou leur travail mais plutôt pour avoir les plus grosses primes. Il y a quand même un fait de société majeur ici. Il y a un tel fatalisme que les ouvriers ne se battent plus pour garder les usines. En plus, ils savent très bien que les entreprises privées sont de mèche avec les politiques et les autorités. Tout cela pour dire que prendre des mesures comme celles sur le plafonnement des indemnités revient non seulement à augmenter les marges de ces grosses entreprises mais surtout à empêcher des travailleurs à bénéficier d’indemnités qui leur permettraient de voir venir.

La catégorie des chasseurs de migrants (peut-être aussi avec celle des défiscaliseurs) est sans doute la seule pour laquelle il est tout de même difficile d’éprouver de l’empathie ?

Oui, c’est le boulot de merde fait pour des raisons de merde qui existe pour des sales raisons. Le sale boulot. Sale boulot qui existe que par l’inflation des mesures sécuritaires, la peur de l’étranger, la stigmatisation du musulman, la violence à l’égard des pauvres qui n’ont pas la bonne couleur de peau. Nos frontières sont devenues militarisées. Ceux qui font ces métiers sont affectés profondément même s’il y a aussi des anciens militaires qui y trouvent leur compte. Agent de sécurité est quand même un des métiers les plus en vogue et est dévolu aux catégories les plus pauvres. Maintenant, on les assigne même à la chasse de migrants qui ne leur ont rien fait et qui ne présentent aucune menace par ailleurs.

Est-ce qu’il y a d’autres boulots que vous auriez souhaité ajouter à ce panel ?

Un sacré boulot de merde c’est tous ces gens à côté de Macron, ces statues immobiles devant l’Elysée. Des personnes qui sont obligées de rester statiques toute la journée pour représenter la République.

Il y a aussi les agriculteurs qu’on aurait bien aimé traiter car, chaque année, il y a plusieurs centaines de suicides chez eux. Ils sont aussi confrontés à ces même logiques de rentabilité, de robotisation et de dépossession des savoir. Les agriculteurs et les éleveurs qui sont passés sous le régime productiviste de l’Union européenne ne savent même plus comment l’herbe pousse. Ils nourrissent le bétail avec des granulés qu’ils importent et appuient sur un bouton pour déverser les aliments dans des grands mangeoires. La bouffe est mauvaise, les conditions de travaillent sont mauvaises, les salaires sont minables pour les agriculteurs productivistes sauf ceux qui ont d’énormes exploitation. Il y avait une sacrée matière pour montrer la réalité de ces boulots là.

On pourrait aussi enquêter sur les AVS (auxiliaire de vie sociale) qui est le métier le moins bien payé de France selon l’INSEE ou encore les téléopérateur mais qu’on connaît déjà un peu plus notamment grâce à des documentaires qui traitent du sujet.

Est-ce que vous diriez que c’est au sein de ces types de métiers où la perte de sens est souvent décrite que l’on retrouve le plus haut taux de burn-out ? Les enseignants mais aussi les travailleurs du monde associatif seraient les plus touchés ?

Il y a un gouffre entre l’idée qui est faite et la réalité qui génère un profond malaise. Dans nos enquêtes, on a assez peu abordé le monde de l’enseignement alors qu’il y aurait énormément à dire sur la précarisation des contrats et l’explosion des vacataires. En plus, il s’agit d’un métier extrêmement mal payé et mal considéré. Les enseignants sont dans des souffrances assez fortes, liées à la haute idée, comme chez les infirmières, qu’ils se font de leur métier. Enseigner, c’est la passion de transmettre mais quand on est transformé en évaluateur avec l’obligation de justifier son travail toutes les semaines, alors il n’y a plus aucune autonomie.

Un des derniers critères des boulots de merde que nous pourrions aborder ici est celui de l’invisibilité. Il suffit de penser à toutes ces travailleuses d’origine étrangères qui nettoient les bureaux soit très tôt dans la journée, soit très tard le soir et qu’on ne voit jamais. Cela revient à parler de la dimension de genre et de celle des racisés.

Il y a des tâches qui sont pénibles et dont la société a besoin comme, par exemple, le ramassage les poubelles. C’est un boulot qui aux yeux de beaucoup semble très peu reluisant et pourtant lorsqu’il y a grève des éboueurs, ça se voit et ça se sent. On constate que c’est utile sauf que, comme je disais précédemment, c’est toujours dévolus aux mêmes.

Il y a des vraies délibérations collectives à avoir sur la possibilité de redistribuer différemment ces métiers-là car cela enferme des individus dans des destinées sociales sur plusieurs générations. Ce sont souvent des populations issues des anciens territoires coloniaux français qui sont mis tout en bas de l’échelle et qu’il faudrait défendre en premier. Ils subissent des managements raciaux qui mettent des Maliens contre des Sénégalais, contre des Sri Lankais. La SNCF sous-traitent à des sociétés qui pratiquent un management colonial.

Propos recueillis par Aurélie Ghalim. 

]]>
Edito – Exploitation programmée du travail https://www.causestoujours.be/edito-exploitation-programmee-travail/ Tue, 21 Nov 2017 12:25:45 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2642 L’humanité est en train de vivre un processus de transformation colossale : l’automatisation intégrale et généralisée. Amazon gérera bientôt ses immenses entrepôts de manière totalement automatique et le premier producteur de matériel informatique Foxconn prévoit de mettre en place un million de robots dans ses usines d’Inde et de Chine. Atlas, Sophia, Asimo ou Nao sont les derniers-nés des progrès de l’intelligence artificielle. Deep Knowledge Ventures (DKV), entreprise de Hongkong spécialisée dans la gestion de dons à haut risque, vient de nommer Vital au conseil d’administration, un robot qui veillera à préserver les intérêts financiers de l’entreprise et à déterminer les investissements les plus rentables, en bonne intelligence… artificielle.

Faut-il craindre l’intelligence artificielle ? 

Face à la peur d’un effondrement de l’économie et une explosion du chômage, ce n’est sans doute pas la technologie qui est en cause mais les humains propriétaires de ces robots. Selon Stephen Hawking, il ne faut pas craindre les robots mais le capitalisme. Néanmoins, la robotisation serait le stade ultime du capitalisme. Elle est son implication logique liée à la recherche de productivité et tout est fait pour ne pas partager équitablement la richesse produite par les machines, accentuant par le fait même les inégalités et la fracture technologique entre les plus riches et les plus pauvres.

Avec le capitalisme néolibéral, le développement technologique ne va pas de lui-même conduire à l’émancipation. A moins que nous changions de logiciel et que nous réinventions le travail ?

Inspirés par la campagne de sensibilisation du GSARA, Exploitation programmée du travail, nous proposons ici trois articles autour de la question de l’exploitation du travail par le capital et de ses évolutions contemporaines.

Ce dossier spécial s’ouvre avec l’article « Vers un monde sans usine et sans travail ? » et dans lequel l’auteur, Henri Houben, ne cherche pas à estimer la réalité ou non d’une disparition du travail et de l’avènement des entreprises sans salariés, mais tente de saisir la possibilité de son développement dans le cadre du capitalisme : « En effet, celui-ci se développe à partir de l’exploitation des forces de travail. Comment peut-il continuer à progresser, alors que la recherche de la compétitivité et donc de la productivité pousse les entreprises à épargner toujours davantage de main-d’œuvre par quantité produite ?« 

Dans un deuxième article, Cédric Leterme nous expose « Les risques et promesses du revenu inconditionnel » dont les versions formulées et débattues depuis le 18e siècle recouvrent des projets et des significations politiques extrêmement diverses, voire radicalement antagonistes.

Enfin, face au manque de sens et à la violence de la gestion, Laurent Taskin invite à considérer l’alternative du management humain qui place l’homme au cœur des stratégies économiques (« Face au manque de sens et à la violence de la gestion, l’alternative du management humain »). 

]]>
Vers un monde sans usine et sans travail ? https://www.causestoujours.be/vers-monde-usine-travail/ Mon, 20 Nov 2017 18:59:21 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2632 Sommes-nous engagés dans une nouvelle et importante révolution industrielle ? C’est ce que pensent un certain nombre d’auteurs qui prévoient des mutations considérables en matière de manière de produire, de relations au sein des entreprises et, bien sûr, d’emplois.

Ainsi, Klaus Schwab, le fondateur du forum économique de Davos, suggère que les progrès technologiques, depuis une vingtaine d’années, vont « brouiller les frontières entre les sphères physiques, numériques et biologiques »1. Les innovations se succèdent à un rythme effréné : imprimante 3-D, voiture autonome, construction de plateformes digitales de gestion des fournisseurs, robotisation des tâches de services et d’assemblage…

L’impact sur les emplois risque d’être tout aussi énorme. De nombreux postes ont toutes les chances de disparaître dans les années qui viennent. Seront-ils remplacés par d’autres ? Une étude menée par deux chercheurs d’Oxford, Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, annonce que 47% des emplois américains pourraient être éliminés par la nouvelle donne technologique2. Mais l’OCDE3 a présenté face à cette perspective très pessimiste une vision alternative où seulement 9% des occupations seraient réellement menacés4.

Il est clair que des bouleversements majeurs sont en œuvre. L’univers du travail devrait en subir les conséquences. Il est sans doute difficile de préciser jusqu’à quel point, étant donné que toutes les inventions ne sont pas terminées ou abouties. N’oublions pas qu’il y a vingt ans l’essayiste américain Jeremy Rifkin anticipait la fin du travail5 et que jusqu’à présent il n’en a rien été.

Notre démarche dans cet article ne sera pas d’estimer la réalité ou non d’une disparition du travail et de l’avènement des entreprises sans salariés, mais de la possibilité de son développement dans le cadre du capitalisme. En effet, celui-ci se développe à partir de l’exploitation des forces de travail. Comment peut-il continuer à progresser, alors que la recherche de la compétitivité et donc de la productivité pousse les entreprises à épargner toujours davantage de main-d’œuvre par quantité produite ?

La centralité du travail

La richesse créée, c’est-à-dire ce qui est nécessaire à l’être humain pour vivre, se développer et s’épanouir, ne peut provenir que deux sources fondamentales : la nature qui procure les matières premières, qu’elles soient agricoles, forestières, maritimes ou minières, nécessaires à l’existence ; et le travail qui permet de transformer les produits naturels en biens de consommation ou de production permettant d’obtenir plus facilement les premiers. Cette affirmation n’est nullement une profession de foi marxiste. A une époque, elle était ouvertement défendue par les penseurs les plus érudits, ceux de l’époque des Lumières, notamment par les libéraux Adam Smith et David Ricardo.

Adam Smith, considéré par tous comme le père fondateur de l’économie politique, entame son livre majeur, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, d’une façon non ambiguë : « Le Travail annuel d’une nation est le fonds primitif qui fournit à sa consommation annuelle toutes les choses nécessaires et commodes à la vie ; et ces choses sont toujours, ou le produit immédiat de ce travail, ou achetées des autres nations avec ce produit »6.

Mais seul le travail crée de la valeur marchande. Même si elle fournit des produits nécessaires à la vie, la nature, la terre, le sous-sol et la mer, ne peut en fournir. Comment cela se peut-il ? La nature ne peut recevoir de rémunération pour ce qu’elle offre aux êtres humains. Elle prodigue donc ses bienfaits gratuitement.

Si quelqu’un s’ingénie à faire payer une propriété du sol ou de ce qu’il contient, c’est en vertu d’une appropriation exclusive qu’il a réussi à imposer aux autres. Même dans ce cas, aucune richesse nouvelle ne sera créée. Les revenus du propriétaire proviendront d’un transfert de recettes d’autres personnes, qui les auront acquises grâce à un travail. L’air et l’eau de la rivière, qui ne font l’objet d’aucune appropriation, sont totalement gratuits.

Il en va de même pour les machines. Celles-ci n’ajoutent aucune valeur supplémentaire aux marchandises au-delà du travail qu’il a été nécessaire de dépenser pour les fabriquer. La comptabilité d’entreprise incorpore très bien cette réalité dans ses calculs de coûts à travers les amortissements. Ceux-ci correspondent au prix payé pour l’équipement divisé par le nombre d’années que celui-ci est censé durer.

Si une machine coûte un million d’euros et qu’elle est censée durer dix ans, elle ajoutera à la marchandise qu’elle contribue à fabriquer 100.000 euros par an. Supposons que la quantité produite s’élève à 100.000 pièces annuellement. Dans ce cas, la machine apportera un euro par bien. Rien de plus.

Il se peut que ce tarif soit supérieur à l’équivalent monétaire du travail fourni pour le produire. Par exemple, la firme paie pour l’engin utilisé non un million d’euros, mais 1,1 million. Il y aura alors un transfert de revenu entre les deux entreprises, de celle qui utilise l’outil vers celle qui l’a réalisé, prélevé sur ses profits7. Mais aucune richesse ne sera ajoutée. Il se peut que l’outil ait une durée de vie supérieure à celle estimée au départ. Les clients auront sans doute alors payé trop par rapport à ce que les marchandises produites grâce à ces machines valent réellement. Si cette situation perdure, ils devront prélever une part supplémentaire sur leur revenu pour acquérir ces biens. Il s’agit à nouveau de transfert de revenus entre personnes, mais non de création de richesses8.

Il est évident qu’avec des robots ou des imprimantes 3-D, qui composent à eux seuls un objet, on est dans l’illusion totale. La machine semble être seule à l’œuvre et effectivement elle fait émerger une marchandise dont l’utilité est indiscutable. En revanche, la valeur marchande « nouvellement créée » est nulle.

Cela vient du fait que cette valeur marchande n’a de sens que pour les êtres humains. C’est cela qui procure des revenus et ceux-ci peuvent alors être dépensés. Que ce soit la nature ou la machine, celles-ci ne disposent d’aucun revenu et elles ne consomment pas non plus.

En fait, nier que seul le travail crée la valeur est avancé par des auteurs qui veulent cacher les incohérences et les injustices liées à la distribution des richesses. Ainsi, William Jevons, un des fondateurs du courant néoclassique qui domine la théorie économique académique jusqu’à aujourd’hui, s’en prend violemment en 1879 à la conception établie par David Ricardo, « homme habile mais mal avisé », accusé d’avoir « aiguillé la science économique sur une mauvaise ligne »9, notamment en ce qui concerne la détermination de la valeur.

Mais son but profond est de justifier l’inégale répartition des richesses dont « le résultat est dû en grande partie aux lois de la nature »10. Il ajoute un peu plus loin dans le texte : « On doit donc non seulement permettre à chacun de faire et de gagner tout ce qu’il peut, on doit l’y encourager. Nous devons de la sorte supporter les plus grandes inégalités de fortune »11.

David Ricardo, tout comme Adam Smith, essayaient de démontrer le caractère parasitaire de la classe des propriétaires fonciers, prenant une trop grande part des revenus dans la production industrielle (et agricole). Mais c’était durant les débuts du capitalisme, au moment de la première révolution industrielle. William Jevons écrit à la fin du XIXème siècle. Le capitalisme est bien établi. Sa motivation n’est plus de transférer les revenus des rentiers féodaux vers les entrepreneurs industriels, mais d’assurer la légitimité du système économique. Dans ces conditions, la théorie de la valeur basée sur le travail est inutile, voire dangereuse, Marx ayant montré que, si le travail était source de toute valeur marchande, non seulement les possédants terriens sont superflus, mais les capitalistes aussi. Un argument inacceptable pour la doctrine économique officielle.

Dès lors, on12 invente ces fameux facteurs de production qui doivent recevoir leurs rémunérations propres, ce qui est également défendu par Adam Smith et David Ricardo (mais c’est contradictoire avec leur théorie de la valeur déterminée par le seul travail). Il faut payer aussi et autant le travail, le capital et la terre. Cette évidence que les capacités à travailler sont assez équitablement partagées, alors que le capital et la terre le sont totalement inégalement n’est jamais pris en considération. On ne s’interroge donc pas des raisons pour lesquelles le capital et la terre devraient recevoir leur dot, en sachant évidemment que ce ne sont pas les facteurs qui en tant que tels empochent les gains, mais leurs propriétaires, qui sont, comme les autres êtres humains capables de travailler.

On en arrive à cette situation décrite par Karl Marx et Friedrich Engels de manière un peu caricaturale, mais d’une grande justesse, dans le Manifeste du parti communiste : « dans cette société, ceux qui travaillent ne gagnent pas et (…) ceux qui gagnent ne travaillent pas. »13.

Scier la branche sur laquelle on vit

Le problème est que le remplacement des salariés par des machines entraîne une baisse relative de la valeur créée et donc une diminution potentielle des profits réalisés, à moins que l’exploitation du travail n’augmente. Or, dans un monde capitaliste, les bénéfices et ce qui en résulte l’accumulation du capital sont les moteurs du progrès.

Le système économique se trouve coincé entre deux phénomènes aux conséquences contradictoires. D’une part, dans la quête de compétitivité, de gains substantiels plus importants, chaque firme investit davantage dans l’automatisation, en espérant pouvoir accroître la productivité de la main-d’œuvre. D’autre part, cette stratégie prise globalement substitue du capital, certes lui aussi issu du travail mais passé, au travail présent. Or, seul ce dernier crée de la valeur nouvelle. Le capitalisme scie ainsi la branche à partir de laquelle normalement il se développe.

De ce fait, l’automatisation absolue, pour autant qu’elle soit possible, est également une limite inatteignable pour le capitalisme. S’il n’y avait plus de salariés, ceux-ci n’auraient plus de revenus et seraient donc incapables d’acheter les produits issus de ce monde entièrement robotisé. Les entreprises ne réaliseraient plus aucun bénéfice. Elles n’ont donc pas intérêt à parvenir à ce stade.

Néanmoins, ce qui est impossible à l’échelle globale pourrait être accompli à un niveau individuel : une firme pourrait être entièrement automatisée, sans plus aucun salarié. Ce ne sera sans doute pas pour demain. Mais c’est envisageable.

Elle pourrait même être bénéficiaire. En effet, elle pourrait payer ses machines, robots, matières premières, produits semi-finis à une valeur de 100 et revendre ses marchandises à 120, empochant la différence. L’équipement n’a pas créé une valeur nouvelle, puisqu’il ne dispose pas de revenu et ne va pas consommer quoi que ce soit sur les marchés. Il y aura un transfert de revenu des secteurs utilisant de la main-d’œuvre et produisant de la valeur marchande. Les industriels et travailleurs des autres branches devront consacrer une partie de leurs rémunérations pour que l’entreprise entièrement automatisée dégage un gain, sans quoi ses initiateurs la fermeraient directement.

Évidemment, ce processus ne se déroulerait pas de la manière décrite ici. Il prendrait des formes détournées à travers le fonctionnement du marché. Une compagnie n’utilisant que des machines vendraient ses produits et trouveraient des acquéreurs intéressés. Nous expliquons seulement d’où viendraient les fonds nécessaires à ces achats. De ce fait, une société comme Tesla pourrait détrôner les Toyota, Volkswagen et General Motors du podium de la construction automobile. Mais, pour l’instant, ses initiatives ne rapportent pas d’argent.

Le système capitaliste avance donc d’une façon méfiante et désordonnée vers un univers automatisé. D’un côté, les firmes à la recherche du profit s’y engouffrent joyeusement. Mais la lutte concurrentielle aboutit à l’élimination des entreprises les moins solides, jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus que quelques-unes par secteur, voire plus qu’une seule. Dans ces conditions, elles peuvent imposer leur prix et bénéficier de transfert de valeur de la part des industries moins monopolisées. Elles sont alors moins enclines au progrès technologique et davantage à la protection de leur situation.

Les risques des métiers

Cet avenir du tout robotisé n’est sans doute pas pour demain. Mais il influe sur le débat actuel. En effet, si l’usine ou le bureau sans salarié devront attendre pour exister, il est probable qu’on avance dans cette direction plus ou moins rapidement.

Dans ce cadre, deux questions sont tout à fait d’actualité. Primo, la mutation technologique va entraîner la disparition de postes, mais également la création de nouveaux. Ceux-ci vont-ils compenser l’élimination des premiers ? Secundo, ces emplois modernes vont-ils concernés les secteurs « productifs », c’est-à-dire permettant une accumulation du capital et constituant pour le système une croissance économique assurant une certaine pérennité de celui-ci ou, au contraire, vont-ils être consacrés à des tâches « non productives »14, étant financées par des revenus qui auraient pu être destinés à d’autres fonctions ? Dans le premier cas, on pourra envisager une perpétuation du capitalisme, du moins sur une base technologique. Dans le second, il y aura des problèmes, parce qu’il faudra dépenser plus d’énergie et d’efforts dans des missions qui ne font pas progresser le système, surtout en ce qui concerne l’accumulation du capital.

Il est évidemment difficile de répondre à ces interrogations, alors qu’on est encore aux débuts de la révolution industrielle. L’industrie manufacturière risque de porter un lourd tribut social. Depuis quelques années déjà, sa part dans l’économie globale tend à diminuer au profit du secteur tertiaire15. A chaque crise, le nombre de postes chute inexorablement et les reprises ne permettent plus de rattraper les retards concédés. La productivité y augmente rapidement. Ainsi, aux Etats-Unis16, la part des emplois de l’industrie manufacturée est passée de 30,6% du total en 1955 à 8,6% en 2016. A cette date, ils ne sont plus que 12,3 millions, alors qu’ils étaient encore 19,4 millions en 197917. Ces affectations diminuent autant relativement qu’en nombre absolu. La nouvelle révolution industrielle pourrait accompagner, voire accélérer, ce déclin.

En effet, jusqu’à présent, l’automatisation a surtout remplacé des boulots routiniers, où la machine pouvait œuvrer de façon répétée, sans quasiment se fatiguer et avec une uniformité inatteignable pour un être humain. Elle pouvait pénétrer les domaines nocifs pour la santé humaine, là où l’air est irrespirable, où l’oxygène manque. C’est pourquoi les sections largement « robotisées » dans une usine d’assemblage se situent essentiellement dans la tôlerie, où on soude les différentes parties de la carrosserie pour former le châssis de la voiture, et dans la peinture, où on teinte ce dernier.

Dans certains cas, une machine ou un automatisme s’est imposé à la place d’une série de tâches effectuées par des salariés. En sidérurgie, dans les années 70, la coulée continue s’est progressivement imposée comme incontournable. Auparavant, le passage de l’acier en fusion vers les laminoirs était fastidieux. Il fallait couler le liquide ferreux dans des blocs et les laisser refroidir. On devait les acheminer vers les laminoirs pour qu’ils soient réduits à la bonne taille. A ce moment, il fallait les réchauffer à haute température pour qu’ils soient compresser. Cela demandait de la main-d’œuvre. Aujourd’hui, la coulée est déversée directement du convertisseur vers les laminoirs. C’est un processus automatique surveillé par quelques ouvriers.

De même, dans les années 80 et même 90, l’emboutissage automobile consistait en d’énormes presses. Les pièces de tôles étaient passées sur ces différents outils pour qu’elles soient formées conformément à la silhouette de la voiture (avant d’être soudées à la tôlerie). La presse forgeait le contour de la pièce, mais celle-ci était tenue par des travailleurs et acheminée d’une machine à l’autre par ceux-ci. Aujourd’hui, un seul appareil suffit à accomplir toutes les étapes et le nombre de salariés attribués à cette tâche peut être réduit considérablement.

En revanche, le nombre d’ouvriers est encore abondant dans une usine automobile, parce que, d’une part, il faut effectuer une vérification manuelle, donc humaine, après les opérations de soudage18, et, d’autre part, l’atelier de montage nécessite toujours une grande main-d’œuvre pour placer tous les éléments (moteur, roues, pare-brise, tableau de bord, sièges…) sur le véhicule. Mais avec des robots devenant flexibles et tactiles, une partie non négligeable de ces occupations pourrait leur revenir. De plus en plus, l’industrie manufacturière devient un secteur où les machines œuvrent et les salariés se bornent à les surveiller, à les approvisionner éventuellement et, si jamais l’une d’entre elles tombe en panne, à se précipiter pour la réparer.

Mais le secteur des services risque de connaître des bouleversements du même genre. Déjà les agences bancaires ont changé d’allure et n’accueillent plus volontiers les clients ordinaires, ceux-ci étant amenés à effectuer eux-mêmes les tâches administratives autrefois accomplies par des salariés. Mais les caissières et caissiers de grands magasins ont du souci à se faire. De plus en plus on demande aux consommateurs de scanner eux-mêmes les produits achetés sans nécessité d’avoir un employé de la distribution à leurs côtés.

Aujourd’hui, des robots pourraient, dans les hôpitaux et maisons de retraite, prendre en charge des patients pour les opérations élémentaires et parfois lourdes pour les infirmières et infirmiers comme l’hygiène quotidienne ou le service des repas. Et ils pourraient envahir bien d’autres activités.

Les services Internet sont en train de se substituer et de court-circuiter de nombreuses professions. Les achats en ligne se multiplient. Certains magasins spécialisés comme les librairies deviennent obsolètes ou doivent diminuer considérablement de taille. Même la grande distribution s’y adapte avec des complexes plus décentralisés et moins démesurés. Plusieurs enseignes offrent la possibilité aux clients de définir leurs courses, d’envoyer la liste par mail et la firme se charge de remplir les sacs, laissant au consommateur juste la charge de venir les prendre avec sa voiture19.

Ce petit aperçu donne une idée des postes qui risquent de disparaître à l’avenir. Ceux qui devraient s’épanouir concernent davantage le développement des services informatiques, ceux de la sécurité, la création de nouveaux produits, la surveillance et la réparation des machines… La plupart d’entre eux sont, en réalité, productifs. Ce n’est pas parce qu’ils sont généralement moins manuels qu’ils ne contribuent pas à l’enrichissement global de la société.

Cela nous amène à préciser ce qu’on entend par travail productif. Il s’agit d’une profession qui fabrique ou participe activement à la confection d’une marchandise. Une marchandise est quelque chose qui peut s’acheter et se vendre et qui donc peut servir d’accumulation pour un capital. En « fabriquant » une poire, une firme met sur le marché une marchandise qui peut être achetée et, ensuite, revendue. Elle peut l’exporter et ainsi rendre le pays plus riche. Elle devient un capital, avant d’être probablement consommée.

En revanche, une coupe de cheveux n’est pas une marchandise, même si elle est effectuée par un salarié dépendant d’une entreprise spécialisée en la matière. Une fois qu’elle est faite, elle ne peut être revendue. Elle n’est pas capitalisable. Aucun pays n’exporte ses coupes de cheveux. Autrement dit, l’argent dépensé dans cette activité sera prélevé sur les revenus de la société dans son ensemble. Même si officiellement on l’ajoutera au Produit intérieur brut20, il n’intervient pas en fait dans la croissance économique. Si au sein d’une nation, l’habitude est de se couper ou de se soigner la chevelure une fois par mois, elle ne deviendra pas soudainement deux fois plus riche si elle décide de le faire tous les quinze jours. Le revenu des clients est juste transféré vers les coiffeurs.

En reprenant cette définition, on voit que les concepteurs de produits, les surveillants des machines, ceux qui s’occupent de logistique, c’est-à-dire le stockage et le transport des marchandises, voire leur gestion, participent tous à la création de richesses. Sur ce point, il n’y aura pas de problème. En revanche, ils risquent d’être moins nombreux que les anciens manutentionnaires. Ce sera certainement le cas dans l’industrie. Mais également dans les autres secteurs, la nécessité d’être plus compétitif ne va amener l’introduction des robots et autres innovations que si elle permet d’améliorer la productivité et donc utilise moins de main-d’œuvre pour la même quantité de biens et de services (ou même pour une quantité supérieure).

Ceci pourrait entraîner le développement d’emplois d’accompagnement, surtout pour les catégories aisées, qui eux ne seraient pas productifs. Ils permettraient d’avoir des services supplémentaires pour ceux qui peuvent se les payer. Mais ceci relève quelque peu de la spéculation.

Ce qui, par contre, pourrait amoindrir l’impact social de l’innovation technologique est la lenteur avec laquelle les changements vont intervenir. C’est une particularité des révolutions industrielles de prendre du temps, ce qui pousse certains auteurs à nier l’existence de ces « révolutions » ou à en contester le terme.

Dans le cas présent, il n’est pas sûr que les robots inondent dès demain les chaînes de montage ou les hospices. Il faudra voir si leur coût est réellement inférieur à celui de la main-d’œuvre. Les imprimantes en 3-D sont surtout adaptées pour la production de pièces spécifiques, pas véritablement encore pour une fabrication de masse. Elles servent pour l’instant d’appoint et non de base à la confection d’objets. Il n’est pas prévu que la voiture autonome puisse rouler sans conducteur avant au moins 2030. Il y aura une longue période où le système automatique de détection des obstacles cohabitera avec la présence d’une personne capable de rectifier la conduite si jamais une erreur de diagnostic arrive. Et il faudra adapter les législations et les contrats d’assurance pour intervenir en cas d’accident.

De même, les entreprises voudront éviter de s’engager d’un coup dans la nouvelle technologie. Elles préféreront commencer doucement en expérimentant différentes façons de procéder pour vérifier celle qui leur paraît la plus profitable. Cela permettra en même temps d’adapter le personnel à cette donne, aussi bien en nombre qu’en qualification. Sans compter que les clients ne sont pas non plus habitués à utiliser aisément les instruments informatisés, surtout pour une population qui vieillit.

Bref, il y a toute une série de raisons pour lesquelles les mutations ne se réaliseront pas aussi vite que prévu. Le pire n’est pas certain. En ce sens, l’étude alarmiste des deux chercheurs d’Oxford prévoyant la disparition de 47% des postes actuels aux Etats-Unis est sans doute exagérée. Elle annonce à coup sûr un bouleversement, mais qui prendra plus de temps qu’annoncé.

En revanche, il est un point sur lequel tous les chercheurs s’accordent : les emplois qui vont passer à la trappe sont de compétence faible, alors qu’une majorité des nouveaux demanderont des niveaux d’étude supérieurs. Le rapport de l’OCDE, plutôt apaisant sur la mutation, note quand même : « Ce sont les individus à faible qualification et à faible revenu qui font face à un risque élevé de subir les effets négatifs de l’automatisation »21. Les écarts à cet échelon ont toutes les chances de se renforcer.

L’OCDE en appelle à l’éducation et à la formation pour résoudre ce problème. Mais tout le monde sait qu’on ne transforme pas un sidérurgiste en informaticien. Là aussi, cela plaide pour que les transformations s’opèrent plus lentement. Il sera plus facile à la nouvelle génération d’intégrer les progrès technologiques qu’aux anciens qui ont eu toute une carrière de routines et d’habitudes qu’ils devraient abandonner quasiment du jour au lendemain.

Le capitalisme est-il compatible avec le progrès technologique ?

Au terme de cette réflexion, nous nous posons une question, celle de la possibilité de progrès technologiques sous le capitalisme. Cela semble un paradoxe, tant les partisans du libre marché ne cessent de vanter les fantastiques opportunités d’innovations en tout genre que ce système apporte.

Mais il y a lieu de se demander de quelle créativité il s’agit. Les travailleurs les mieux payés à l’heure actuelle sont les petits génies de la finance de Wall Street et de la City de Londres qui ont inventé les instruments qui ont engendré la plus grave crise économique depuis la Seconde Guerre mondiale. D’autres s’évertuent à aider les grandes fortunes ou les hauts revenus à éluder l’impôt ou même à carrément frauder le fisc.

Dans les centres de recherche des multinationales, rares sont ceux qui ont pour mission de trouver des produits réellement novateurs permettant d’améliorer la situation mondiale. Un secteur est symptomatique de cette situation : l’industrie pharmaceutique. Les laboratoires privés sortent de moins en moins de découvertes fondamentales, mais de plus en plus de médicaments qui doivent servir à la firme de conserver ou de prolonger le brevet d’exclusivité pour commercialiser une molécule particulière durant vingt ans22. Sans que cela n’amène de réels progrès au niveau de la santé. Quant à la construction automobile, les récents scandales liés au diesel ont montré que leur département de R&D23 s’occupait surtout de tronquer les tests de nocivité des moteurs au détriment de l’environnement.

Il est certain que le capitalisme a constitué dans l’histoire un perfectionnement notable dans la multiplication des capacités productives de la planète. Ce ne sont pas des auteurs qui sont complaisants avec celui-ci qui écrivent dans Le Manifeste du parti communiste à propos de la classe dominante, la bourgeoisie : « C’est elle qui, la première, a fait voir ce dont est capable l’activité humaine. Elle a créé de toutes autres merveilles que les pyramides d’Egypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques ; elle a mené à bien de toutes autres expéditions que les invasions et les croisades. » Ils ajoutent : « La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l’ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. »24

Mais cette caractéristique a des limites. La principale d’entre elles est que cela doit rapporter, cela doit engendrer des bénéfices et permettre l’accumulation du capital d’un entrepreneur ou d’une firme privée. Or, ce qui permet cette rentabilité, c’est l’exploitation du travail comme le nomment Marx et Engels, c’est-à-dire une partie du travail non restituée sous forme de rémunération au salarié et conservée par le propriétaire des « moyens de production »25.

Pour cela, il faut du travail humain salarié. Si l’automation remplace de plus en plus celui-ci, cela constitue un frein à son introduction dans la fabrication des marchandises, même si cela n’est pas vu comme tel par les capitalistes individuels. Globalement, il y aura des travailleurs qui, exclus du système, n’auront plus les revenus suffisants pour acheter la quantité accrue de marchandises produites par les robots et les machines. Cela entraînera un blocage du processus économique et une crise.

Or, le progrès technologique est normalement un bienfait. Que des robots se substituent au travail répétitif et stressant sur la chaîne de montage est une amélioration qualitative considérable des conditions de labeur. Ces mêmes engins aidant les infirmières et infirmiers à soigner des patients offriraient à ces travailleurs la possibilité de fournir et de se concentrer sur des services plus humains. Des véhicules autonomes permettraient aux passagers de vaquer à d’autres occupations. Les possibilités de l’imprimante 3-D sont presque infinies pour définir en masse des objets spécifiques qui pourraient être utilisés de manières diverses, que ce soit dans l’aéronautique, dans la santé, dans l’industrie…

Toute innovation technologique n’est pas spontanément souhaitable. Progressivement, on aborde des sujets qui méritent des réflexions pour savoir dans quelle mesure on peut continuer des recherches, notamment en ce qui concerne la création de vies artificielles, de recomposition complète des cerveaux et de leur détachement éventuel des corps, la possibilité de produire des clones en toute matière. Mais ce n’est pas l’objet principal de la quatrième révolution industrielle.

Au contraire, on ne peut qu’être satisfait de ces potentialités nouvelles. Seulement, dans le capitalisme, cela peut se transformer en enfer pour les travailleurs. Il y a les salariés qui n’ont pas les compétences pour accompagner l’innovation technologique et qui risquent de rester sur le carreau. Mais celles et ceux aussi qui sont à leur poste et à qui on demande toujours davantage pour être ou demeurer « compétitifs », le maître mot de toutes les entreprises privées, voient leur santé et leur énergie se dégrader. Dans ces conditions, la machine ne représente plus une aide au travail humain pour le faciliter, mais au contraire une contrainte qui va régler le rythme de l’activité. Cela ne peut continuer ainsi.

La quatrième révolution industrielle, née sous le capitalisme, est peut-être celle qui annoncera un autre changement plus fondamental, celui d’un système qui permettra autant les innovations techniques que les améliorations sociales et environnementales, qui diminuera de façon importante les inégalités et les injustices, qui conservera la centralité du travail, mais qui en fera une source d’épanouissement individuel et collectif et non d’enrichissement du capital et qui sera aidé en cela par les découvertes technologiques. C’est ce que j’appelle le socialisme.

Henri Houben

Docteur en économie, chercheur au GRESEA (Groupe de Recherche pour une Stratégie économique alternative) et membre d’ATTAC Bruxelles.


Bibliographie sommaire

Melanie Arntz, Terry Gregory and Ulrich Zierahn, « The Risk of Automation for Jobs in OECD Countries », OECD Social, Employment and Migration Working Papers, n°189, 2016 : https://dx.doi.org/10.1787/5jlz9h56dvq7-en.

Carl Benedikt Frey and Michael Osborne, « The Future of Employment : How Susceptible Are Jobs to Computerisation ? », University of Oxford, 17 septembre 2013 : https://www.oxfordmartin.ox.ac.uk/downloads/academic/future-of-employment.pdf.

Henri Houben, « Lire Le Capital », Etudes marxistes, n°113, janvier-mars 2016 : https://www.marx.be/fr/content/lire-le-capital.

William Stanley Jevons, L’économie politique, Librairie Germer Baillière Et Cie, 2ème édition, 1878, p.50 : https://classiques.uqac.ca/classiques/jevons_w_stanley/economie_politique/jevons_economie_politique.pdf.

William Stanley Jevons, The Theory of Political Economy, Augustus Kelley, Bookseller, New-York, 5ème édition 1965, p.li : https://mises.org/system/tdf/The%20Theory%20of%20Political%20Economy_2.pdf?file=1&type=document. 

Karl Marx et Friedrich Engels, Le Manifeste du parti communiste, 1847 : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000b.htm

Karl Marx, Théories sur la plus-value, 3 tomes, éditions sociales, Paris, 1974.

Karl Marx, Le Capital, 3 tomes, éditions sociales, Paris, 1976.

Jeremy Rifkin, La Fin du travail, La Découverte, Paris, 1996

Klaus Schwab, « The Fourth Industrial Revolution », Foreign Affairs, décembre 2015 : https://www.weforum.org/agenda/2016/01/the-fourth-industrial-revolution-what-it-means-and-how-to-respond/.

Klaus Schwab, La quatrième révolution industrielle, éditions Dunod, Paris, 2017.

Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, éditions Gallimard, Paris, 1976, p.33.


  • 1 Klaus Schwab, « The Fourth Industrial Revolution », Foreign Affairs, décembre 2015 : https://www.weforum.org/agenda/2016/01/the-fourth-industrial-revolution-what-it-means-and-how-to-respond/.
  • 2 Carl Benedikt Frey and Michael Osborne, « The Future of Employment : How Susceptible Are Jobs to Computerisation ? », University of Oxford, 17 septembre 2013 : https://www.oxfordmartin.ox.ac.uk/downloads/academic/future-of-employment.pdf.
  • 3 L’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE) regroupe les trente pays d’économie de marché considérés comme les plus riches dans le monde.
  • 4 Melanie Arntz, Terry Gregory and Ulrich Zierahn, « The Risk of Automation for Jobs in OECD Countries », OECD Social, Employment and Migration Working Papers, n°189, 2016 : https://dx.doi.org/10.1787/5jlz9h56dvq7-en.
  • 5 Jeremy Rifkin, La Fin du travail, La Découverte, Paris, 1996.
  • 6 Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, éditions Gallimard, Paris, 1976, p.33.
  • 7 Il se peut que la compagnie utilisatrice reporte ce prix sur les consommateurs. Ce seront les clients qui devront consacrer des revenus pour financer ce tarif supplémentaire. On en vient à la situation décrite par la suite.
  • 8 Souvent les firmes qui pourraient continuer à opérer avec des machines complètement amorties les vendent pour investir dans de nouvelles plus performantes et récupèrent ainsi de l’argent. Mais de nouveau, il faut qu’il y ait eu une production ailleurs pour créer un revenu qui sera capable de se consacrer à l’achat de ces instruments.
  • 9 William Stanley Jevons, The Theory of Political Economy, Augustus Kelley, Bookseller, New-York, 5ème édition 1965, p.li : https://mises.org/system/tdf/The%20Theory%20of%20Political%20Economy_2.pdf?file=1&type=document.
  • 10 William Stanley Jevons, L’économie politique, Librairie Germer Baillière Et Cie, 2ème édition, 1878, p.50 : https://classiques.uqac.ca/classiques/jevons_w_stanley/economie_politique/jevons_economie_politique.pdf.
  • 11 William Stanley Jevons, op. cit., p.73.
  • 12 C’est clairement un des axes centraux de la théorie néoclassique.
  • 13 Karl Marx et Friedrich Engels, Le Manifeste du parti communiste, 1847 : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000b.htm.
  • 14 Les termes « productif » et « non productif » ne sont pas équivalents à la notion d’industrie de la comptabilité nationale, ni à la production uniquement de biens. Comme on le verra par la suite, ils sont associés à la notion de marchandise.
  • 15 Rappelons que les définitions de la comptabilité nationale sont les suivantes : le secteur primaire concerne les produits issus directement de la nature ; le secondaire est la transformation de ces biens en objets de consommation (et de production permettant de fabriquer d’autres biens de consommation) ; enfin, le tertiaire est tout le reste et non le secteur des services (même si celui-ci est largement compris dans ce reste).
  • 16 L’exemple américain est repris parce qu’on y dispose de statistiques sur le long terme et il est symptomatique.
  • 17 Chiffres et calculs sur base de Bureau of Labor Statistics.
  • 18 La moindre déviance peut avoir des conséquences dommageables. Si les portes ne sont pas rigoureusement alignées avec le reste de la carrosserie, elles vont prendre le vent et ce sera une perte d’efficience et un bruit permanent insoutenable pour les passagers.
  • 19 En France, ce service est même gratuit.
  • 20 Le PIB est la richesse marchande et monétaire créée en un temps donné (un an par exemple) sur un territoire précisé (un pays). Mais on n’y fait aucune distinction entre ce qui enrichit réellement le territoire et ce qui est un transfert de ressources d’une catégorie de personnes à l’autre.
  • 21 Melanie Arntz, Terry Gregory and Ulrich Zierahn, op. cit., p.19.
  • 22 Le « système » pharmaceutique fonctionne de la sorte : une firme dépose un brevet pour une molécule censée soigner une maladie précise ; cette action donne un droit exclusif de vingt ans à cette entreprise de développer tout médicament sur cette base ; mais elle doit établir des tests pour juger de la pertinence et de la non-toxicité du produit, notamment sur des patients humains ; cela dure environ dix ans ; reste dix ans pendant lesquels la société peut demander le prix qu’elle veut pour le médicament homologué et lancé sur le marché. Avec ce « système », les taux de profit des firmes pharmaceutiques sont largement au-dessus de ceux des autres secteurs.
  • 23 Recherche et développement.
  • 24 Karl Marx et Friedrich Engels, op. cit. : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000a.htm.
  • 25 Selon Karl Marx, les moyens de production représentent tous les instruments qui permettent de produire, à savoir les terrains, les bâtiments, les machines, les outils… En gros, ce sont les usines, les bureaux, les entreprises.
]]>
Les risques et promesses du revenu inconditionnel https://www.causestoujours.be/risques-promesses-revenu-inconditionnel/ Mon, 20 Nov 2017 18:37:42 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2625 Utopia]]> L’idée d’attribuer à tous les membres d’une société donnée un « revenu inconditionnel » est une idée ancienne. De nombreux partisans ont ainsi coutume d’en proposer une généalogie qui remonte au moins jusqu’à Thomas Moore et son ouvrage Utopia (paru en 1516), voire parfois encore plus loin. Ce faisant, ils suggèrent que cette idée s’inscrit dans une histoire multiséculaire dont elle tire en partie sa légitimité. Il y a toutefois deux problèmes majeurs avec cette lecture. D’abord, son anachronisme. En effet, à proprement parler, le revenu inconditionnel n’apparaît comme proposition politique concrète qu’au 18e siècle dans la double lignée de la révolution française et de la généralisation de l’économie de marché. Ensuite, même à partir de là, il faut plutôt parler des histoires du revenu universel que d’une histoire unique qui convergerait vers un même objectif. Car au-delà d’un principe minimal commun, les différentes versions de revenu inconditionnel qui ont été formulées et débattues depuis le 18e Siècle recouvrent des projets et des significations politiques extrêmement diverses, et parfois radicalement antagonistes.

Une généalogie plurielle

C’est ainsi que pour les précurseurs, par exemple, à l’image de Thomas Paine (qui défendait l’institution d’un « dividende social » dans son ouvrage de 1795, La justice agraire), son objectif était avant tout de compenser la privatisation des terres qui accompagnait le développement de l’économie de marché en versant à chaque membre de la collectivité une rente sur la richesse produite grâce à cette privatisation. Par la suite, avec le développement de l’industrialisation, on voit toutefois apparaître des propositions qui visent plutôt, cette fois, à lutter contre la pauvreté et l’insécurité qui découlent de la prolétarisation croissante de la population. Dans un cas comme dans l’autre, ces idées rencontreront toutefois peu d’écho, même si elles seront régulièrement revisitées dans les moments de crise, notamment dans les années 1930. C’est que, en parallèle, l’« Etat social » se développe, en venant notamment compenser progressivement le manque (ou l’insuffisance) de la propriété privée par de la « propriété sociale » incarnée par exemple dans les services publics. Et plus largement, tout un modèle social émerge et se consolide autour, d’une part, de l’objectif de plein-emploi qui doit permettre à tout un chacun de subvenir à ses besoins en ayant la garantie de pouvoir exercer un travail salarié. Et d’autre part, du développement de toute une série de droits et de garanties précisément liés à cette condition salariale (ex : droit du travail, sécurité sociale, etc.) qui viennent la stabiliser et la sécuriser.

De « l’âge d’or » à la crise de la société salariale

Ce modèle de « société salariale » connaît son « âge d’or » durant les trois décennies qui suivent la fin de la seconde guerre mondiale à la faveur d’une croissance économique exceptionnelle, de la combativité de la classe ouvrière ou encore de la crainte du communisme. Il entre toutefois en crise à partir des années 1970 sous le coup de plusieurs facteurs (ralentissement économique, contre-offensive patronale, début de la « mondialisation » ou encore critiques libertaires des « sociétés bureaucratiques ») qui vont favoriser la réémergence dans le débat public des propositions de revenu inconditionnel. C’est ainsi qu’à droite, par exemple, on renoue avec l’idée d’un revenu inconditionnel dans le but d’en faire un outil au service d’une dérégulation accrue, voire totale, de l’économie. La proposition « d’impôt négatif » formulée dès 1962 par Milton Friedman – qui aura un certain succès dans les milieux de droite de nombreux pays – doit ainsi servir de solde de tout compte permettant en parallèle de liquider toute forme d’interventionnisme étatique et syndical dans l’économie. L’idée est toutefois rapidement reprise par des auteurs plutôt « à gauche » (comme l’économiste James Tobin, par exemple) qui y voient quant à eux un mécanisme efficace de lutte contre la pauvreté. En Europe, dans le courant des années 1980, c’est l’installation d’un chômage de masse « structurel » qui pousse cette fois des auteurs progressistes (à l’image de ceux qui forment le « Collectif Charles Fourier », à Louvain-la-Neuve) à réfléchir au rôle que pourrait jouer le versement d’un revenu inconditionnel dans la résolution des problèmes que pose cette situation. Ils seront rejoints en cela par tout un courant écologiste qui verra pour sa part dans le revenu inconditionnel un outil précieux de lutte contre le productivisme. Enfin, on peut également citer le courant « cognitiviste » qui émerge à la fin des années 1990 autour des thèses que porte notamment la revue Multitudes et qui propose le versement d’un « revenu garanti » comme reconnaissance des nouvelles sources et modalités de création de valeur à l’heure du « capitalisme cognitif ».

Le renouveau des années 2010

Malgré la richesse de ces débats, l’idée de revenu universel reste néanmoins encore cantonnée, durant cette période, à des cercles académiques et militants relativement restreints, d’autant plus que la création d’emplois va connaître une légère « embellie » dans la plupart des pays industrialisés dans le courant des années 2000. La situation change toutefois à partir des années 2010 sous le coup de plusieurs facteurs. D’abord, les conséquences de la crise économique et financière de 2008, à commencer par un chômage massif ainsi qu’une stagnation économique que de nombreux économistes n’hésitent pas à considérer comme « séculaire ». Dans ces conditions, en effet, le mythe déjà bien entamé d’un retour possible au plein-emploi des « Trente Glorieuses » apparaît plus illusoire que jamais, et avec lui la possibilité de continuer à prendre l’emploi comme source principale (voire unique) de revenus et de droits sociaux. C’est d’autant plus le cas qu’en parallèle, l’accélération et l’approfondissement de la « révolution numérique » bouleverse radicalement les relations de travail tout en faisant massivement disparaître des emplois.

Ensuite, la prise de conscience croissante de l’urgence climatique et plus largement de la nécessité de protéger notre écosystème pousse de plus en plus d’individus à s’interroger sur les alternatives possibles à la société de croissance et au productivisme qui l’accompagne. Or, de ce point de vue, un revenu inconditionnel peut être considéré comme un moyen efficace de ralentir la production de biens et de services potentiellement néfastes pour l’environnement, mais aussi de valoriser en parallèle des activités socialement et/ou écologiquement utiles qui peinent à se développer dans le cadre du fonctionnement économique capitaliste.

Enfin, il faut également souligner l’intense travail de sensibilisation et de lobbying effectué par des partisans du revenu inconditionnel ces dernières années, dont les réseaux et les structures, à commencer par ceux du « Basic Income Earth Network » (BIEN), ont permis d’en maximiser les échos et les retombées, en particulier en Europe. La campagne européenne lancée en 2013 dans le cadre du nouveau « droit d’initiative citoyenne européenne » a ainsi été l’occasion de populariser l’idée à l’échelle du continent avec tout de même un résultat de près de 300 000 signatures obtenues dans la quinzaine de pays mobilisés. Et elle s’est également accompagnée de nombreuses initiatives nationales similaires (en Espagne, en Italie ou encore en Suisse par exemple) ayant à chaque fois permis de réintroduire la question au centre de l’actualité.

Un « succès » qui masque des désaccords profonds

Dans ce contexte, on comprend mieux l’engouement politique et médiatique que connaît le revenu inconditionnel depuis quelques années, en particulier en Europe. L’idée est ainsi désormais défendue par un nombre croissant d’acteurs et de forces politiques de premier plan (comme le candidat socialiste à l’élection présidentielle française, Benoît Hamon) et on assiste même à la multiplication d’expérimentations concrètes, en Finlande notamment, mais aussi en Italie, aux Pays-Bas ou encore en Ontario, au Canada. Ce succès s’explique toutefois en partie par l’extrême confusion qui règne autour des modalités et des finalités exactes des propositions débattues, une confusion souvent entretenue par des partisans mêmes du revenu inconditionnel qui considèrent que la défense de son principe doit primer sur des différences politiques et techniques qu’ils présentent comme secondaires. On peut toutefois se demander si les objectifs défendus par les uns et les autres sont réellement complémentaires, alors qu’ils vont de la rationalisation de la protection sociale au renforcement des droits des travailleurs en passant par la lutte pour la décroissance, pour n’en citer que quelques-uns… Et il en va de même des modèles envisagés, certains proposant des montants faibles avec maintien de la plupart des prestations sociales actuelles, alors que d’autres proposent des montants plus élevés mais en échange de leur suppression complète. Idem pour les modes de financement envisagés, ceux-ci allant des économies réalisées dans les frais de fonctionnement de la sécurité sociale à la création de nouvelles taxes (sur les robots ou sur les transactions financières par exemple) ou encore au recours à des revenus primaires (ex : création monétaire ou cotisations sociales). Dans ce contexte, peut-on réellement parler d’un seul principe de revenu inconditionnel ou faut-il plutôt reconnaître d’emblée qu’il existe des projets différents plus ou moins compatibles entre eux et dont les conséquences peuvent être radicalement opposées ? La question est d’autant plus importante que de nombreuses propositions qui se présentent (ou que l’on présente) comme des variantes de revenu inconditionnel n’en respectent déjà pas les quatre critères distinctifs définis par le BIEN, à savoir l’universalité, l’inconditionnalité, l’individualité et d’un montant suffisant pour vivre dignement. En outre, les débats dominants ont généralement tendance à ignorer les propositions plus radicales portées par des auteurs comme Bernard Friot (avec son « salaire à vie ») ou encore Paul Ariès (avec sa « dotation inconditionnelle d’autonomie »).

Défendre ou sortir par le haut du « plein-emploi » ?

Cette situation pousse dès lors bon nombre d’opposants progressistes au revenu inconditionnel à considérer que ce dernier pourrait bien contribuer à aggraver bon nombre des problèmes qu’il prétend pourtant résoudre, à commencer par la fragilisation de notre protection sociale, la précarisation des emplois, l’individualisation des conditions de travail ou encore l’hyperconsommation. C’est pourquoi, à gauche et dans les rangs syndicaux, on lui préfère généralement des revendications alternatives qui s’inscrivent dans une optique de défense (et éventuellement d’amélioration) du modèle social actuel. Par exemple, pourquoi prendre pour acquis la disparition massive des emplois alors qu’il existerait des gisements de travail colossaux en matière de transition écologique ? Ou encore, pourquoi ne pas préférer une réduction collective du temps de travail aux aménagements individuels que permettrait le versement d’un revenu inconditionnel ? Ce type de revendications pose toutefois la question de la possibilité d’un retour au plein-emploi, mais aussi et surtout celle de sa désirabilité. Car en effet, si l’emploi est incontestablement (quoique de moins en moins) une source de sécurité et de reconnaissance financières et sociales, c’est au prix d’une triple relation 1) de subordination (on est toujours employé par quelqu’un et sous ses ordres, c’est d’ailleurs précisément cette relation de subordination qui fonde les droits associés à la relation d’emploi), 2) d’exploitation (être employé c’est toujours travailler pour quelqu’un et à son seul bénéfice) et 3) d’aliénation (être employé c’est donc être privé de la maîtrise sur le contenu et la finalité de son travail) qui lui sont constitutivement liées. Or, ces trois dimensions sont de plus en plus difficilement acceptées par les travailleurs, d’autant plus qu’elles s’accompagnent de moins en moins des sécurités et garanties qui devaient les justifier à l’origine. C’est pourquoi on observe le développement de formes alternatives de travail dont certaines peuvent être émancipatrices (à l’image de certaines formes de travail coopératives par exemple) mais d’autres nettement moins (que l’on songe ici à tous les débats qui entourent le développement de « l’auto-entreprenariat » ou encore de « l’ubérisation » de l’économie). Plus que la question du seul revenu, c’est donc peut-être d’abord la question du travail qu’il faut poser : comment on l’organise et le valorise, à quelles fins et avec quelle maîtrise individuelle et collective sur son contenu et ses finalités ? Alors seulement on pourra être en mesure de se demander si et surtout à quelles conditions une forme de revenu inconditionnel pourrait être un pas en avant, et non un pas en arrière.

Cédric Leterme

Chercheur en sciences politiques et sociales (ULB)

]]>
Face au manque de sens et à la violence de la gestion, l’alternative du management humain https://www.causestoujours.be/face-manque-de-sens-a-violence-de-gestion-lalternative-management-humain/ Mon, 20 Nov 2017 18:23:09 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2619 Le constat est connu et largement partagé : le management de l’entreprise et, singulièrement, la gestion des ressources humaines (GRH) n’échappent pas à une logique financière. Le travailleur du public comme du privé est largement considéré comme une ressource dont il faut accroître la performance et réduire le coût. Sous prétexte de digitalisation aujourd’hui, d’informatisation, de mécanisation et d’industrialisation hier. Une telle vision instrumentale réduit l’Homme au travail à une ressource, un objet à saisir, à façonner, à utiliser.

Or, ni le travail, ni le travailleur ne peuvent se réduire à quelques chiffres dans une colonne. A fortiori si l’on cherche son « engagement », son « bien-être » ou à attirer et fidéliser ses « talents ». L’entreprise ne fonctionne pas sans le « don » quotidien des travailleurs. Les managers ne sont pas des comptables. Et le management n’a pas pour seul objet la recherche de l’efficacité économique dont la mesure obsessionnelle efface le travail réel, comme l’a brillamment démontré Pierre-Yves Gomez.

Ces constats ne sont qu’une partie de la face émergée de l’iceberg des défis auxquels le management est aujourd’hui confronté. En réalité, le « mal » est plus profond. Nous devons nous accorder sur un constat de base : les modes de gestion de l’entreprise et d’organisation du travail actuels sont, en grande partie, inefficaces. C’est-à-dire qu’ils détruisent plus de valeur qu’ils n’en créent. Je voudrais développer avec vous trois arguments qui fondent ce constat, avant d’envisager les alternatives que nous devons, nécessairement, investir.

Les faits. Une série de leaders d’opinion (intellectuels, Prix Nobel, associations de travailleurs, de managers et d’entrepreneurs) convergent aujourd’hui pour montrer les limites d’un management financiarisé et constater l’insoutenabilité des modes de travail, d’organisation et de gestion en cours. Les données statistiques mondiales (en ce compris européennes et belges) illustrent le fléau de l’intensification et de la dé-humanisation du travail et de sa gestion au regard des données sur le stress et les maladies du travail. Des alternatives existent et sont documentées : parmi elles, le management humain, mais aussi nombre de modes de gouvernance alternatifs des entreprise.

L’inadéquation des modèles économiques et de gestion. La plupart des modèles employés pour organiser et gérer le travail tirent leurs fondements des années 1950 à 80 (théories de la motivation, des coûts de transaction ou de l’agence). Or, ces modèles ont vu le jour, à un moment donné, pour répondre aux problèmes qui se posaient à cette époque. Lorsque l’organisation du travail est essentiellement taylorienne, il est cohérent de s’interroger sur ce qui motive les travailleurs. Or, en 2017, nos enjeux et nos questions sont très différents de ceux qui prévalaient après-guerre. La croissance économique, qui fonde également la vision de l’entreprise et les raisons de sa valorisation, n’est pas comparable entre ces périodes; il en va de même de la démographie, des technologies, de la place du travail dans nos vies, parmi tant d’autres transformations qui rendent l’utilisation des modèles de l’époque inappropriée.

La conception de l’humain sous-jacente aux modèles et pratiques de gestion. Contrairement à ce que la croyance commune prétend, le management n’est pas amoral. Ses théories, modèles et pratiques promeuvent une certaine vision de l’humain, celui d’un être rationnel, calculateur et opportuniste qui en fait une ressource pour la gestion, un agent pour l’économie. Quoi de plus « naturel », dès lors, que de monitorer, contrôler, mesurer, si l’on considère l’Homme au travail comme opportuniste ? Or, les recherches montrent aujourd’hui que nous sommes aussi altruistes, empathiques, réflexifs. Et que nombre de nos comportements sont désintéressés (au regard des normes précitées, mais intéressées au regard d’autres registres d’évaluation de l’action tels que l’entraide, le bien-être collectif, la communauté de valeurs, etc.).

Face à ces constats qui démontrent les limites des modèles actuels de gestion des organisations, nous avons urgemment besoin d’autres modèles de management, qui valorisent la singularité humaine de ce qui est encore considéré comme une « ressource », qui promeuvent des finalités multiples dont, en priorité, celles du sens et de la reconnaissance au travail. Paradoxalement, peut-être, dans un monde promouvant la digitalisation, y compris des rapports humains, nous avons besoin d’un management qui s’occupe de l’expertise, des métiers, bref, du travail que l’Homme exerce et vit au quotidien plutôt que de se perdre dans la promotion du bonheur ou du bien-être individuels dont la finalité souvent affichée reste l’efficacité productive. Nous avons besoin d’un « management humain ».

Le management humain repose sur trois principes clés.

Un objet : le travail. Loin de faire du bonheur, du bien-être ou de la performance l’objet de la GRH, le management humain suppose d’en faire pour objet exclusif le travail. Un travail réel, vivant. Un travail qui soit à la fois objectif (mesurable : les compétences, le temps, le lieu, les résultats), collectif (le rapport au groupe, à l’autre) et subjectif (les questions de reconnaissance, de sens, de résistance).

Une finalité : la reconnaissance. En se basant sur les travaux menés en philosophie du travail par Axel Honneth, le management humain affirme que ce qui fait notre humanité (par rapport à une ressource), c’est notre capacité à offrir et à attendre de la reconnaissance.

Une conception humaniste de l’Homme comme être réflexif (qui contribue à co-produire les normes par rapport auxquelles son travail est évalué).

Certes, les propositions de modèles et d’outils ne manquent pas sur le marché de la formation et du conseil en management. Il faut « libérer l’entreprise » du joug des « petits chefs », rénover le leadership pour encourager l’innovation, etc. Mais ces propositions restent souvent prisonnières d’une vision instrumentale de la gestion. Si elles visent à réduire la « souffrance au travail » dénoncée depuis les années 1990, elles ne prennent en compte ni le travail, dans ses conditions réelles d’exercice, ni l’Homme au travail, confronté à des injonctions managériales contradictoires et contraint d’agir à l’encontre de ce qui fait sens et valeur pour lui.

Dans les organisations qui adoptent les principes de ce management humain, l’expertise-métier (re)vient au cœur de la gestion du travail et de l’organisation. Et l’expertise managériale en est une à part entière. Les processus « RH » sont au service de la reconnaissance et des métiers de l’organisation. Avoir comme visée le développement de l’expertise professionnelle, c’est s’inscrire dans le moyen et le long terme. C’est être un « business partner » sans avoir à le dire. Concrètement, cela modifie les processus de recrutement, d’évaluation et de gestion des carrières en les passant au crible simple du management humain : « en quoi contribuent-ils à l’expertise métier ? », « en quoi contribuent-ils à produire de la reconnaissance ? », « en quoi impliquent-ils les travailleurs, en mobilisant leur réflexivité ? ».

Pour renouveler le management, il convient donc d’abord d’interroger la conception de l’Humain que nous partageons, et que nous souhaitons promouvoir. Si la personne humaine est considérée comme opportuniste et fainéante : contrôlons, contraignons, dictons les marches à suivre. Si la personne humaine est considérée comme ayant le souci du travail bien fait, comme étant réflexive, en recherche et en capacité de reconnaissance, alors, accompagnons, promouvons et gérons de manière digne. C’est notre devoir. C’est le projet du management humain.

Extrait :

« Le management humain confère d’autres finalités et modalités au management traditionnel, en étant davantage centré sur le travail et sa reconnaissance »

Laurent Taskin

Professeur, Louvain School of Management, Université catholique de Louvain. Auteur, avec Anne Dietrich, du livre  Management Humain  aux éditions De Boeck, coll. Manager RH, en 2016.

]]>