Filmer à tout prix 2017 – Causes Toujours https://www.causestoujours.be Blog du Trimestriel Causes Toujours Thu, 31 May 2018 14:55:21 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.4 « L’Usine de rien », du collectif dans l’usine et sur le plateau https://www.causestoujours.be/lusine-de-rien-collectif-lusine-plateau/ Fri, 22 Dec 2017 15:50:48 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2728 L’Usine de rien, du collectif dans l’usine et sur le plateau – Rencontre avec Fernando Lopes

Entre le récit d’une occupation, l’analyse politique et la comédie musicale, L’usine de rien est un OVNI cinématographique. Pour enrayer la délocalisation de la production, les ouvriers décident d’occuper les lieux et d’imaginer de nouveaux modes de gestion. Collectivement, ils transforment la façon de travailler de manière horizontale, en auto-gestion, source d’émancipation et de vrai pouvoir de résilience. Mais L’usine de rien transforme aussi la façon de faire du cinéma.
Rencontre avec Fernando Lopes, ouvrier-acteur et porte parole du film, à l’occasion de la 17ème édition du festival Filmer à tout prix.

Quel est votre rôle dans le film ?

J’incarne le chef de production. Je joue un rôle – assez ingrat – de médiateur entre les ouvriers et la direction. Mais au fur et à mesure de la lutte, je prends le parti des ouvriers, étant moi-même aussi concerné par la délocalisation et mis au chômage.

Il y avait 2 ou 3 acteurs professionnels, quelques ouvriers qui comme moi avaient une expérience en tant qu’amateur et tous les autres, c’est-à-dire la grande majorité, étaient des ouvriers. Des travailleurs de l’usine-même où a été tourné le film mais aussi issus d’autres usines qui ont fermé dans la région.

Nous ne sommes pas restés cantonnés à notre rôle d’acteur. Beaucoup de questions artistiques étaient collectivement discutées. Le fait par exemple que je vienne aujourd’hui présenter le film en est l’illustration.

Comment avez-vous vécu cette expérience de création collective ?

A vrai dire, c’était ma première expérience cinématographique. J’ai une expérience de plus 20 ans dans le théâtre amateur et professionnel mais ce fut la première expérience cinématographique. J’ai beaucoup aimé ça, de faire partie activement d’un film.

Ce film a connu des conditions de réalisation très particulières. C’est selon moi lié à cette nouvelle génération de réalisateurs. Il n’y avait aucune hiérarchie entre le réalisateur, l’équipe technique et les acteurs. Par exemple, au moment du casting, Pedro Pinho était présent pour accueillir tout le monde.

Je voudrais dire aussi que nous avons été tellement étonnés quand nous avons reçu nos fiches de salaires. Sachant les difficiles conditions de production cinématographique au Portugal, nous n’y avons pas cru sur le moment. Il y avait un réel souci de rémunérer correctement et dans les temps l’ensemble de l’équipe du film. Ce n’est pas courant et cela nous a tous énormément marqués.

Pedro Pinho a cherché à laisser beaucoup d’espace pour la spontanéité et l’improvisation des acteurs. Comment vous l’êtes-vous approprié ?

C’est exact. La direction d’acteurs nous mettait dans une situation dans laquelle nous devions réagir. Nous jouions à partir d’une provocation ou d’un thème. Pedro Pinho donnait ensuite une direction ou une orientation à ce jeu. Et là encore, il y avait une grande liberté. Nous nous sommes pleinement approprié et construit notre personnage. Il faut savoir que nous n’avons pas eu accès au préalable au scénario. Nous connaissions l’histoire générale mais c’est tout. C’est deux semaines après le tournage que nous avons reçu le scénario !

Le journal Libération qualifie l’Usine de rien comme « un film communiste et punk ». Êtes-vous d’accord avec ces qualificatifs ? Comment le qualiferiez-vous ?

Il y a des thèmes sociaux qui sont défendus par la gauche en général mais je ne qualifierais pas le film comme communiste ni comme punk. ll faut dire aussi que le mouvement punk n’a pas eu une grande influence au Portugal. Je dirais plutôt hardcore, ce mouvement musical dont les textes sont généralement politiques et subversifs. Ils en appellent à la rébellion contre les inégalités et l’injustice, contre la morale et les bonnes mœurs. Il y a aussi un rapprochement entre la musique hardcore et la culture ouvrière. Beaucoup de groupes hardcore sont nés dans la région de Lisbonne à l’époque où des tas d’usines ont fermé. Le hardcore, comme mouvement contestataire, agissait comme une décharge.

Il faut aussi savoir qu’au Portugal, la grande centrale syndicale est affiliée au parti communiste. Donc, dès qu’il y a une intervention syndicale, le film est étiqueté communiste.

Quelles sont les expériences d’auto-gestion au Portugal ?

Après la révolution des œillets, entre 1975 et 2016, il y a eu plusieurs expériences d’auto-gestion, celles-ci provoquées par l’abandon des administrateurs. Mais elles n’ont pas duré. Aujourd’hui il n’y en a plus à ma connaissance. Il y a des coopératives mais sans pour autant travailler en auto-gestion.

Vous voyez-vous les héritiers des groupes Medvedkine ?

Le film dénonce la faillite du système capitaliste. Un système qui a failli mais qui perdure malgré tout. Avec la chute du Mur, l’alternative aussi a failli. Les questions sous-jacentes au film sont « Qu’est-ce qu’on a commis comme erreur dans le passé ? Qu’aurions-nous dû changer ? Et quelle est notre marge de manœuvre aujourd’hui ? ». Par exemple, un moment dans le film, le responsable des ressources humaines dit « il faut voir cette situation de crise comme une opportunité ! ». C’est aussi les propos insupportables tenus par notre premier Ministre Pedro Manuel Mamede Passos Coelho- pendant les périodes de crise au Portugal.
Faut-il combattre le capitalisme ou s’accommoder de certaines de ses contradictions ? Les ouvriers ont des points de vue différents sur l’avenir de leur usine. Certains sont partisans de l’autogestion, d’autres ont besoin du concours des cadres, d’autres privilégient l’urgence de nourrir leur famille plutôt que de faire grève trop longtemps.

Au Portugal, il n’existait aucun film avant l’Usine de rien, qui traite de cette question sociale du travail et des conflits, de l’intérieur et avec autant de concrétude.

Mais prendre la caméra sera sans doute la prochaine étape !

Propos recueillis par Julie Van der Kar

Merci à Miguel António Domingues pour son rôle d’interprète

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Podcast – Ouvriers et cinéastes : résistance et création collective https://www.causestoujours.be/podcast-ouvriers-cineastes-resistance-creation-collective/ Fri, 22 Dec 2017 15:44:32 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2725 Dès sa naissance à la fin du 19e siècle, le cinéma de fiction comme documentaire a mis en scène le travail et la classe ouvrière naissante. Il s’agissait soit de dénoncer les abus de la société industrielle, soit de conserver des images de la civilisation paysanne en voie de disparition, soit encore de permettre l’accès de tous à la culture. S’est alors posée la question du recueil de la parole ouvrière, rendue possible dès les années 1960 par des progrès techniques tels le son synchrone, le développement de dispositifs participatifs (Groupes Medvedkine) ou la mobilisation de la boîte à outils des sciences sociales (Chronique d’un été). Cette question reste d’actualité et donne lieu à de nombreuses expérimentations visant à mieux capter la parole et les représentations des travailleurs et, en particulier, à impliquer les ouvriers dans la réalisation du film, y compris ses dimensions artistiques.

Rencontre animée par Jean-Paul Géhin (sociologue du travail, président du festival Festival Filmer le Travail, coordinateur de la revue « Images du travail, travail des images »).

Avec la présence de : Pascal Delaunois (fondateur de Le p’tit ciné), Sébastien Jousse (co-réalisateur de C’est quoi ce travail ?), Patrick Leboutte (critique de cinéma, enseignant), Fernando Lopes Moreira (protagoniste du film L’Usine de rien), Henri Traforetti (ancien ouvrier de Rhodiaceta : membre du groupe Medvedkine de Besançon).

Dans le cadre de la campagne de sensibilisation du GSARA « L’exploitation programmée du travail » et de la 17ème édition du Festival Filmer à tout prix.

Prise de son : Maxime Thomas
Montage son : Maureen Vandenberghe

 

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La Belgique et la prolifération nucléaire – Du rêve nucléaire belge au cauchemar de la prolifération https://www.causestoujours.be/belgique-proliferation-nucleaire-reve-nucleaire-belge-cauchemar-de-proliferation/ Fri, 22 Dec 2017 14:20:04 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2720 Le 28 novembre 2017, dans le cadre de la programmation (DO NOT) LOOK AT THE FLASH (Filmer à tout prix, 17ème édition) qui s’est tenue à la CINEMATEK de Bruxelles, le film Snake Dance de Manu Riche et Patrick Marnham (Belgique, 2012, 75 minutes) a été projeté. A la suite de ce film, Luc Barbé, spécialiste de questions nucléaires et auteur du livre La Belgique et la bombe, a fait un court exposé à propos de ce sujet – dont il est aussi question dans le film de Riche et Marnham. Pour clôturer la soirée, un certain nombre de questions, posées par la programmatrice Stefanie Bodien et le public, ont permis d’approfondir cette thématique trop souvent passée sous silence, que ce soit en Belgique ou ailleurs.

Voici un article de Barbé qui résume en quelques paragraphes son livre.

Que les premières bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki ont été produites grâce à de l’uranium du Congo belge est assez connu. Mais est-ce la seule contribution belge aux programmes nucléaires militaires ? Luc Barbé, formateur et consultant indépendant et chercheur associé d’Etopia, s’est posé la question et a fait une recherche innovatrice. Il a analysé les programmes d’armement nucléaire d’une quinzaine de pays et regardé chaque fois s’il y a eu une contribution belge, par exemple la fourniture de technologie nucléaire par une entreprise belge. Barbé a fouillé des dizaines de livres, des sites web et des archives et les résultats de ses travaux sont bouleversants. La Belgique n’a pas uniquement aidé les Etats-Unis et la Grande-Bretagne à se procurer la bombe atomique, mais a joué un rôle dans le programme nucléaire militaire d’une dizaine d’autres pays, en général avec l’approbation du gouvernement belge. Tout ceci en toute discrétion. Il s’agit de la France, de l’Allemagne nazi, l’Iraq, l’Iran, la Libye, Israël, la Corée du Sud, la Taiwan et le Pakistan. Barbé traite dans son livre pays par pays, raconte l’histoire de la prolifération nucléaire et fait une analyse des tensions au Moyen-Orient avec une attention particulière pour l’armement nucléaire. Il termine par des recommandations concrètes.

De l’uranium congolais pour les Américains et les Anglais

La mine de Shinkolobwe au Congo a été pendant des années la mine la plus importante d’uranium dans le monde entier. Union Minière a été pendant dix ans le fournisseur d’uranium le plus important des Etats-Unis qui ont donc construit des centaines d’armes nucléaires grâce à l’uranium congolais. Dès ce premier dossier, on trouve des procédures et mécanismes qu’on retrouvera à d’autres moments de l’histoire de la prolifération nucléaire. Une entreprise privée qui met le gouvernement (belge) devant des faits accomplis, un accord secret et le Premier ministre (Gaston Eyskens) qui ment aux parlementaires sur l’existence de cet accord.

Le Mossad à Olen

Le livre contient plusieurs pages de notre histoire qui ne sont que peu ou même pas connus. Par exemple l’opération Plumbat, une opération magistrale du Mossad, le service de renseignement israélien, pour se procurer 200 tonnes uranium d’Union Minière, en utilisant des entreprises écran allemandes et italiennes. Ce chapitre se lit comme un thriller. Une partie des bombes atomiques israéliennes a donc été produite grâce à de l’uranium congolais vendu par Union Minière.

Belgonucleaire et le Centre d’étude de l’énergie nucléaire

Ce sont deux « enfants » du rêve nucléaire belge. Dans les années ’50 et ’60 il y avait une euphorie sur le nucléaire dans notre pays qui était encore plus grande que par exemple l’euphorie « dot com » d’il y a quelques années. Le CEN devenait vite un centre de recherche de niveau mondial. Dès 1971, le CEN était actionnaire (50%) de Belgonucleaire. Le CEN et Belgonucleaire deviennent des experts dans la technologie du plutonium et l’utilisent pour produire du combustible nucléaire pour des centrales nucléaires (le MOX). Mais le plutonium est également utilisé pour la fabrication des bombes nucléaires. Luc Barbé a eu accès à une partie des archives de Belgonucleaire et y a passé des journées pour les éplucher. Pas un mot sur les risques de prolifération nucléaire. Pas un administrateur du CEN qui parle de la sécurité internationale. Interpellant.

Belgonucleaire a fourni de la technologie le know-how en matière de plutonium au Pakistan et deux autres pays qui ont eu pendant des années un programme nucléaire militaire caché, la Corée du Sud et Taiwan. Belgonucleaire a également été le « consultant nucléaire » de Mohammed Khaddafi, – qui essayait également de se doter de la bombe. Sous pression des États-Unis, Belgonucleaire a dû se retirer des projets libyens. Étonnant, non ? Une entreprise belge, propriétaire pour 50% d’un institut de recherche public, a donc diffusé pendant des années du know-how nucléaire sensible vers des pays ayant un programma nucléaire militaire.

Le CEN a mené une mission importante au Pakistan en 1986, mission dont Luc Barbé relève pour la première fois les détails. Le Pakistan n’a jamais signé le Traité de non prolifération et à cette époque il n’y avait pas le moindre doute que le Pakistan voulait coûte que coûte la bombe. Le CEN y a rencontré le top de l’establishment nucléaire, qui avait comme première mission de fabriquer une bombe atomique. Autre dossier énigmatique : le professeur Brabers du KULeuven, « mentor » d’A.Q. Khan, le père de la prolifération nucléaire, a entretenu des contacts avec Khan pendant des années : visites au Pakistan, premier recteur d’un institut de recherche de Khan, etc.

Le CEN et Belgonucleaire ont conclu en 2010 un accord de coopération avec la Chine portant notamment sur le transfert de know-how dans le domaine du plutonium. La Chine a dans le passé transféré en cachette de la technologie nucléaire à des pays comme l’Iran, le Pakistan et la Corée du Nord. On n’apprend apparemment jamais.

L’Iran

Plusieurs entreprises belges ont fourni les dernières années à l’Iran des biens et technologies « dual use » ou « double usage » (civil et militaire). Dans un des dossiers, la Sûreté de l’État a été tellement négligente que le patron a dû démissionner. Barbé raconte en détail ces dossiers et montre le manque de coopération entre les différentes administrations et le fait que trop souvent l’aspect commercial prime sur la sécurité internationale. La lutte contre la prolifération nucléaire n’est donc pas terminée et la tension entre les intérêts commerciaux et la sécurité internationale reste importante.

Israël et la bombe

Le livre donne un résumé de l’histoire de la bombe israélienne et décrit la stratégie d’ambiguïté du pays en la matière. Israël est la seule puissance nucléaire qui refuse de dire si elle dispose de la bombe ou pas. Une doctrine qui est jusqu’aujourd’hui payante. Mais l’Iran pourrait changer la donne. Barbé estime comme de nombreux experts que l’Iran essaie de se doter de la bombe atomique. Il craint une attaque israélienne sur l’Iran, attaque qui n’arrêterait pas le programme nucléaire iranien, au contraire. L’auteur fait le lien entre l’Holocauste et l’arme nucléaire israélien, une approche originale et – en même temps – interpellante.

Janus

Un des éléments les plus importants du livre est le constat que les tentatives de séparer le nucléaire civil et le nucléaire militaire ont été un échec total. Pays après pays, ils ont utilisé leur programme nucléaire civil comme paravent derrière lequel un programme nucléaire militaire – le véritable enjeu – était caché : la France, la Libye, Israël, Iraq, Iran, le Pakistan, la Corée du Sud, Taiwan, l’Afrique du Sud, le Brésil, l’Argentine.. . Il n’y pas d’ « uranium civil » et d’ « uranium militaire ». Les deux aspects sont liés. La technologie nucléaire est une technologie Janus. C’est même pire. La politique internationale est contradictoire, et cela depuis un demi-siècle. Le traité de non-prolifération et l’Agence Internationale d’Énergie Nucléaire sont des moteurs de diffusion de technologie nucléaire (civile), mais de cette manière ils augmentent donc le risque de prolifération nucléaire, tant que le même traité et l’Agence sont censés de limiter la prolifération nucléaire ! Cette contradiction intrinsèque a été source de problèmes pendant un demi-siècle.

L’armement nucléaire et la démocratie

Dans aucun pays le parlement n’a donné son feu vert pour un programme nucléaire militaire. Partout ce sont quelques hommes politiques (souvent en concertation avec des militaires) qui en ont décidé. Dans chaque programme nucléaire militaire, les principes élémentaires de la démocratie ont été bafoués. L’histoire de la prolifération nucléaire est parsemée de manipulations, intrigues et mensonges. Et cela au plus haut niveau, au niveau des présidents et premiers ministres. C’est comme si la course vers la bombe faisait évaporer le dernier brin d’éthique et de déontologie. Nous citoyens, ne devons-nous pas essayer d’y mettre fin afin de mettre la politique étrangère et de sécurité dans le périmètre de la démocratie ?

L’espoir

Le discours sur les armes nucléaires a beaucoup changé beaucoup ces vingt dernières années. De plus en plus d’hommes et de femmes politiques ainsi que des militaires ( !) disent ouvertement qu’il faut détruire toutes les armes nucléaires. Tant que les cinq membres du Conseil de sécurité ont des bombes atomiques, d’autres pays en voudront aussi. Dans le nouvel ordre international, la prolifération nucléaire est devenue immaîtrisable et très dangereuse.

Recommandations

Le livre en contient beaucoup. Limitons-nous aux plus importantes.

L’auteur plaide fermement pour des recherches historiques dans le domaine. Car il y a encore de nombreuses pages de l’histoire nucléaire belge qui ne sont pas connus. Le Centre d’Etude et de Documentation Guerre et Sociétés contemporaines (CEGES) pourrait jouer ici un rôle central. L’entreprise privée Union Minière – aujourd’hui Umicore – a demandé à des historiens indépendants d’écrire son histoire, tant qu’elle n’était pas obligée de le faire. Un exemple à suivre par le CEN et Belgonucleaire.

Quelle est la mission du CEN ? Pourquoi n’y a-t-il pas un contrat de gestion avec l’État fédéral ? Ne faut-il pas supprimer le projet « MOX » en Chine ? L’auteur plaide pour mettre fin à la diffusion de la technologie du plutonium.

La politique en matière de l’exportation de biens et technologies nucléaires doit être renforcée. Barbé fait plusieurs propositions concrètes innovantes.

La Belgique devrait faire tout pour enlever les armes nucléaires à Kleine Brogel. Question de montrer le bon exemple au reste du monde.

N’avons–nous pas une dette vis-à-vis du Congo ? Le site de Shinkolobwe est pollué et les habitants courent le risque de problèmes de santé. Assainissons ce site aussi vite que possible et prévoyons une indemnité pour les habitants.

Au niveau international, il y a un travail énorme qui nous attend : la réforme du traité de non-prolifération et de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique, la réduction du nombre d’armes nucléaires pour les éliminer définitivement. Un travail de Sisyphe ? Barbé n’est pas d’accord. Il estime que l’assise pour une telle politique – aussi dans les lieux de pouvoir – est plus grande que jamais. Un monde sans armes nucléaires n’est plus une utopie. C’est un objectif réalisable et sa réalisation dépendra de nous tous.

Luc Barbé

Informations pratiques : le livre est disponible dans des librairies ou peut être commandé chez Etopia (info@etopia.be). 

]]> Citoyens et Cinéma – Une ébauche de réflexion https://www.causestoujours.be/citoyens-cinema-ebauche-de-reflexion/ Fri, 22 Dec 2017 14:11:41 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2716 « Le Jury Citoyen est une initiative pour libérer la parole et susciter l’esprit critique », c’est souvent ainsi qu’on explique les initiatives d’Education Permanente ou Education non-formelle, dans nos rapports institutionnels tout comme dans nos communications officielles, mais que cela signifie-t-il concrètement ?

Cela signifie qu’on n’est pas là pour parler à la place de l’autre, ni pour enseigner le cinéma, ou une quelconque autre discipline.

On est là tout simplement pour écouter, accueillir … donner la place à la parole de l’autre, et dans une dynamique de groupe pouvoir faire en sorte que les opinions des uns et des autres circulent et se percutent entre elles, de façon à ce que la pensée puisse évoluer en fonction des interactions au sein d’un groupe.

Genèse d’une idée.

L’idée de la création d’un Jury Citoyen pour un Festival de Cinéma documentaire, c’est aussi une volonté de décloisonner les espaces de réflexion autour du cinéma, de casser la mécanique de ce secteur culturel qui oeuvre souvent en vase-clos, avec des experts et avec une parole trop souvent autoréférentielle.

Avec ce projet de Jury Citoyen, on cherche à ouvrir la réflexion sur le cinéma, ses moyens, ses codes, ses points de vue sur le réel, d’élargir l’ensemble de l’expérience cinématographique à un cercle de non-initiés, à un public qu’on pourrait labelliser de « tout-public ».

Des citoyens entre 25 et 85 ans … tous origines et genres confondus.

On est là pour prendre le temps de regarder et analyser un film, pour laisser les réflexions émerger, pour amener le cinéma documentaire à la rencontre de son public.

Quel est le public du cinéma documentaire ?

Le documentaire né d’une forme d’urgence : pour le cinéaste c’est l’urgence d’observer le réel non pas avec une prétendue objectivité, mais plutôt à partir d’un point de vue singulier, qu’il cherche à partager, à confronter avec les spectateurs. Mais qui sont aujourd’hui les spectateurs du cinéma documentaire ? Un cinéma fragile, qui fait souvent éclater les codes narratifs, qui épousent des formes d’expressions audacieuses, sur des sujets parfois en marges … ou qui dérangent … un cinéma qui refuse de pré-mâcher les concepts, qui refuse l’écriture prédigérée du langage télévisuel dominant … au profit d’une place pour le spectateur.

Ce cinéma a du mal à trouver les canaux de diffusion et entre ainsi dans une contradiction intrinsèque : ce même cinéma qui œuvre en dehors du « langage dominant » dans une envie de questionner le spectateur, est plus que jamais aujourd’hui coupé du lien avec le spectateur même. 

En dehors d’un public de niche, de cinéastes et cinéphiles pointus … qui regardent aujourd’hui le cinéma documentaire ? Qui le diffuse ?

Le projet du jury citoyen répond à cette urgence : remettre le spectateur au centre de ce processus de création et de partage du film.

A partir d’une image tirée du réel, et d’un point de vue singulier sur ce réel, quelles réflexions peuvent émerger sur le monde qui nous entoure ? Sur notre mode de vie ? Sur nos valeurs humaines et politiques ?

Sans cette forme d’ouverture, sans amener ces questionnements à un public plus large, en dehors des cercles fermés des professionnels du cinéma, le cinéma documentaire risque de passer à côté de sa vocation primaire qui est celle de donner une place au spectateur.

On pourrait croire alors que la présence d’un jury citoyen au sein d’un Festival de Cinéma Documentaire est une véritable bouffée d’air pour le cinéma et les cinéastes …

Eleonora Sambasile


Pour creuser plus loin dans ce processus, vous trouvez ici des podcasts concernant :

  1. Podcast Retour sur l’expérience, par les membres du jury citoyen

  1. Podcast Rencontre entre les membres du Jury et Leopold Legrand, Réalisateur primé

  1. Podcast Échange pédagogique entre animateurs d’Éducation permanente.

Fiche Info – Jury Citoyen Festival Filmer à tout prix (17ème Edition) :

Un Jury de Citoyens a été choisi pour décerner le “Prix du Regard Citoyen” à un film de la catégorie « courts-métrages belges ». Ce Jury populaire est composé de citoyens qui se sont formés pendant deux mois à l’analyse cinématographique lors d’ateliers d’initiation au cinéma documentaire, avec l’accompagnement des équipes d’Éducation permanente du GSARA asbl.

Le prix du Regard Citoyen consiste en une aide à la promotion et diffusion du film lauréat : le GSARA asbl prend en charge pendant deux ans la promotion de l’œuvre dans les réseaux associatifs et socio-culturels, ainsi que dans les festivals de cinéma nationaux et internationaux.

Le Lauréat du prix du Regard Citoyen est le film « Angelika », réalisé par Léopold Legrand.

Le projet du Jury Citoyen est le fruit d’un partenariat entre le GSARA asbl, Article27 (Bruxelles et Wallonie), les Comités Culturels des CPAS de Berchem Saint-Agathe et Forest, le Service d’Insertion Sociale du CPAS de Charleroi, le Centre Fedasil de Morlanwelz, le théâtre Riches Claires, le cinéma Stuart, le Centre Culturel de La Louvière. Avec le soutien de la Région Wallonne et de la Fédération Wallonie-Bruxelles – Service d’Éducation permanente.

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A.K.A. https://www.causestoujours.be/a-k-a-a-propos-dalso-known-as-jihadi-a-k-a-serial-killer/ Thu, 30 Nov 2017 11:31:02 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2701 (A propos d’Also known as Jihadi et A.K.A. Serial Killer)

A.K.A. pour « also known as », soit : « aussi connu sous le nom de », acronyme qui lie deux films présentés dans le cadre du 17ème festival Filmer à tout prix. À près de cinquante ans d’intervalle, Also known as Jihadi d’Eric Baudelaire (France – 2017), présenté en sélection internationale longs-métrages, puise son inspiration dans A.K.A. Serial Killer de Masao Adachi (Japon – 1969). Ce dernier film est quant à lui présenté dans la sélection « Cinéma à charge », corpus de films qui tentent, chacun à leur manière, de mettre en évidence une vérité divergente de celle instaurée par les médias, la justice ou l’État quant à une série d’évènements historiques. A.K.A. : en se présentant sous ces trois initiales, ces deux documentaires annoncent leur projet : la mise en évidence des êtres qui se cachent derrière deux effrayants termes génériques – jihadiste, tueur en série. Deux enquêtes, deux recherches, qui opèrent selon un processus similaire et particulier.

Masao Adachi

Dans le Japon troublé de la fin des années soixante (honte du passé fasciste, traumatisme atomique, domination américaine, corruption institutionnelle…) le peuple perd ses repères, les étudiants descendent dans la rue, et bientôt naîtra l’armée rouge japonaise. De ce malaise, un groupe de cinéastes témoigne. Parmi eux, Masao Adachi, collaborateur de Nagisa Oshima ou Koji Wakamatsu, signe quelques films empreints d’anti-impérialisme avant de faire le choix des armes et de rejoindre les rangs de l’armée rouge.

La « théorie du paysage »

A.K.A. Serial Killer est contemporain de cette période. Réalisé en 1969, le film est une application du « Fûkeiron », la « théorie du paysage », énoncée et rédigée par Masao Adachi lui-même. Selon celle-ci, la caméra sert d’outil pour scruter le paysage, y déceler les structures d’oppression qui le fondent et ainsi contextualiser des actes de violence spontanés difficilement compréhensibles en dehors de leur contexte politique, géographique et spatial. À titre d’exemple, le cinéaste choisit un fait divers survenu un an plus tôt : en 1968, Norio Nagayama, 19 ans, a commis quatre homicides dans quatre villes différentes avec le même pistolet, dérobé à un soldat américain. Dans son documentaire, Masao Adachi va donc tenter de déceler comment ce geste meurtrier a été induit par l’itinéraire et les lieux traversés par le jeune homme, des lieux majoritairement urbains, marqués par les pouvoirs et institutions successifs. Mais à l’écran, à quoi cela ressemble-t-il ?

A.K.A. Serial Killer

Le film recourt à très peu de mots. Il s’ouvre et se clôt sur le même carton, qui énonce froidement le quadruple homicide. Au cours du film, une voix-off distante donne à quelques moments de succinctes informations factuelles quant au parcours du protagoniste (une inscription à l’université, un emploi ponctuel, un trajet…). Dépourvu de son direct, le film recourt à une musique de manière quasi-ininterrompue, dont les dissonances entrent parfois en conflit avec les structures architecturales organisées qui sont filmées. Cette musique, couplée à l’emploi de la caméra portée, confère au spectateur une très forte subjectivité, le sentiment d’être à la place de quelqu’un, et parfois même, dans la tête du tueur lui-même. En reconstituant le parcours de Norio Nagayama, Masao Adachi traque un fantôme, et le spectateur fait parfois sortir cet être de son propre imaginaire, se le représentant écolier à vélo tel les anonymes qui traversent le cadre, ou l’imaginant arpenter les halls de gare et autres couloirs souterrains. Jeux sur le rythme, la vitesse de défilement, jump-cuts : c’est principalement grâce au montage que le cinéaste parvient à « matérialiser » son tueur personnage, à lui rendre une humanité au-delà du monstre. Par exemple, le retour régulier à un gros plan sur un tournesol (rare forme naturelle dans une série de paysages domestiqués) servant à incarner le seul moment supposé heureux de son existence.

À charge ?

Avec son personnage issu d’une famille nombreuse mais aux parents absents, A.K.A. Serial Killer s’inscrit dans une problématique récurrente du cinéma japonais (du Voyage à Tokyo de Yasujiro Ozu [1953] au Nobody knows d’Hirokazu Kore-Eda [2004]), celle de la fuite des valeurs familiales au prix de la croissance économique à tout prix. Un système capitaliste entraîné par la domination idéologique et culturelle américaine, dont la présence militaire est montrée du doigt à plusieurs reprises dans le film. Masao Adachi accuse aussi le fonctionnement compétitif et inhumain de la société japonaise, responsable selon lui de l’incapacité chronique de son personnage à trouver une place, à se fixer entre multiples boulots instables, habitats de fortune ou rejets des institutions. A.K.A Serial Killer enchaîne ad nauseam les moyens de transport (trains, avions, camions, voitures, bateaux, vélos…), allégorie d’une fuite perpétuelle, d’une agitation stérile.

Eric Baudelaire

Connu pour son travail de photographe et de plasticien, le réalisateur d’Also Known as Jihadi s’est déjà frotté à l’expérience du « Fûkeiron » dans L’Anabase de May et Fusako Shigenobu, Masao Adachi, et 27 années sans images son documentaire de 2011 consacré au leader de l’armée rouge japonaise, à sa fille, et au cinéaste qui les a rejoint. Aujourd’hui, le projet d’Also known as Jihadi est similaire à celui du film de Masao Adachi, mettre en évidence l’homme derrière le monstre. Eric Baudelaire ne fait pas le portrait-robot d’un djihadiste générique, mais plutôt l’histoire d’un être humain qui gardera sa singularité, sa part de mystère. Si les deux films présentent d’indéniables similarités, détailler leurs différences s’avère également révélateur.

Also known as Jihadi

Tristement ordinaire itinéraire d’Abdel Aziz Mekki, français d’origine algérienne, tenté comme d’autres par le conflit syrien et l’aventure d’une guerre sainte. Caméra portée, Eric Baudelaire filme les lieux arpentés par Abdel, de l’architecture dite criminogène des H.L.M. de Vitry à un bateau pour l’Algérie, en passant par la frontière turquo-syrienne. La musique fait place ici aux sons d’ambiance, et à la voix-off se substituent de nombreux cartons issus de documents officiels, rapports policiers ou documents du ministère de la justice, qui prolongent la froideur institutionnelle de la voix blanche d’A.K.A. Serial Killer. Mais là où le film de Masao Adachi véhiculait une grande part de son propos par son montage (soit l’essence du médium-cinéma), Eric Baudelaire s’interroge plus sur un mode narratif d’accumulation de ces documents écrits, faisant dériver son œuvre sur le terrain du film enquête, de la traque. Ainsi Also known as Jihadi gagne en suspense ce qu’il perd en suggestion, et n’incarne pas ce héros qui nous échappe jusqu’au dernier photogramme (sauf au détour d’une vague silhouette photographiée par une caméra de surveillance).

À charge ? (bis)

S’il a l’avantage d’apporter une dramaturgie, le recours permanent aux documents officiels cristallise aussi la difficulté pour Eric Baudelaire à incarner sa thèse par des moyens strictement cinématographiques. D’ailleurs, la plaidoirie déployée par le cinéaste français semble moins claire que celle de son exemple japonais. Pointe-t-il l’échec de l’intégration pour des familles immigrées face à la posture institutionnelle française (matérialisée par les cachets des documents officiels) ? En effet, après avoir claquemuré la famille Mekki dans un H.L.M., leur fils Abdel peine à s’accommoder à une autre case lors d’une entrée chaotique dans la vie active et finit par considérer l’Algérie (et non la France) comme son « chez lui ». Pour s’en tenir aux images, les structures géométriques et bétonnées de la banlieue parisienne contrastent avec l’ouverture des paysages du moyen orient. Mais la multiplication des témoignages écrits (amis d’Abdel, mère d’Abdel…) éparpille quelque peu le propos.

Norio & Abdel

Les contextes familiaux de Norio, le tueur japonais, et d’Abdel, le djihadiste français, divergent (dysfonctionnelle pour l’un, unie mais « repliée sur elle-même » pour l’autre) mais leurs trajectoires sont bien semblables. Difficultés à trouver leur place, à s’intégrer dans la vie active du système japonais ou français lient indéniablement leurs itinéraires. Toutefois, le parcours scolaire sans heurts d’Abdel vient briser le cliché du candidat au djihad qui aurait dû faire face à un rejet massif des institutions dès sa prime jeunesse. Encore une fois, c’est bien là le résultat à la fois précieux et paradoxal de ces deux exercices de « fukeiron » : remettre le doigt sur la singularité intrinsèque de chaque être, tout en filmant majoritairement des structures déshumanisées. Tous différents et fort heureusement, car tous les libres penseurs, les inadaptés, les iconoclastes, trouvent aussi d’autres chemins que ceux de la violence.

Olivier Grinnaert

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Sunnyside : avons-nous encore le temps de rêver ? https://www.causestoujours.be/sunnyside-avons-temps-de-rever/ Thu, 30 Nov 2017 11:13:11 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2697 Avons-nous encore le temps de rêver ?

Une question brulante que pose, en filigrane, Sunnyside, le film de Frederik Carbon.

Premier film du réalisateur belge Frederik Carbon, Sunnyside est à l’honneur dans la sélection Panorama Belge du Festival Filmer à tout Prix, 17ème édition.

Un film qui nous intéresse tout particulièrement car il nous permet de poser une question « brûlante » sur notre rapport au monde, à savoir « dans notre époque hautement connectée, pliée à un effort continu et exténuant de maitrise du temps et de la nature, rythmée par le tic-tac de nos claviers d’ordinateurs, et de plus en plus soumise au diktat des procédés technologiques dans tous les domaines quels qu’ils soient, quelle est la place que nous laissons au calme, au silence, au rien-faire ? »

À travers ses protagonistes hauts en couleurs, oisifs et quelque peu décalés, Sunnyside est une invitation à nous promener du côté ensoleillé de la vie. Le film questionne notre capacité « individuelle » et « collective » d’encore prendre le temps pour rêver, créer, imaginer.

Quel espace avons-nous laissé dans nos vies pour le silence, pour un moment d’introspection … de calme ? Pour la philosophie… Pour l’harmonie ? Se demande un des protagonistes du film, Daniel Liebermann, architecte americain, précurseur dans les années 50-60 du « green & organic design », penseur de l’architecture à l’échelle humaine, concepteur des maisons comme « cathédrales horizontales ».

À 85 ans, Liebermann habite une maison dans le bas d’une colline, située sur la crête brumeuse du Mount Vision, au Nord de San Francisco (Californie). Sur le haut de la même colline, à quelques dizaines de mètres, son voisin, Henri Sandy Jacobs, 90 ans, mène une vie paisible dans la maison construite par son ami l’architecte.

Malgré l’âge très avancé de ses protagonistes, Sunnyside est un film pleinement tourné vers la vie : ses personnages, bien que ridés et porteurs d’un regard parfois quelque peu nostalgique, restent avant tout des personnages profondément ancrés dans la jouissance, chacun à sa manière : Sandy dans le hic et nunc, l’instant présent, capable de savourer le moindre rayon de soleil, battement d’ailes d’oiseau, tressaillement d’une feuille dans le vent… Il restitue à cet instant, dont pourtant la nature semble être inévitablement vouée au passage volatile, une qualité de présence, presque palpable, une façon de suspendre le temps…en l’étirant…un instant de plus.

Daniel, quant à lui, le regard sans cesse tourné vers l’avenir, propulse son élan vital dans la multitude de projets inachevés, il parcourt les pièces de sa maison en regardant ce qu’il reste à faire… Ce qu’il est encore « possible » de faire.

Être dans le présent ou se projeter dans l’avenir ? Dichotomie ou complémentarité ?

En apparence dichotomiques, ces deux attitudes, sont, aux yeux du réalisateur Frederik Carbon, intimement liées : trouver la qualité de présence ici et maintenant, est étroitement en lien avec notre capacité à ouvrir l’espace à l’imaginaire et laisser la place à la création.

À l’image de l’architecture de Liebermann, la proposition formelle de la caméra trace des lignes sinueuses et lumineuses en suivant le dédale de différentes pièces, espaces, objets qui composent l’image. Objets dont la nature, la localisation ou la définition restent floues, mais dont on saisit une vue d’ensemble. C’est à travers le relief et les profondeurs que l’on retrouve une mise en perspective des éléments, très visuelle, comme autant de cadres dans le cadre, chacun portant une histoire différente, éphémère, sans importance si ce n’est que celle d’un équilibre global entre éléments.

En miroir de la philosophie architecturale de Liebermann, la multitude d’objets cumulés sans ordre apparent que nous regardons ne nous encombre pas, le montage cherchant plutôt à sublimer le lien d’hétérarchie entre les choses, favorisant les interrelations et les coopérations multiples entre éléments.

Il en est donc question de liens : le lien entre Sandy et Daniel, le lien entre les pièces de la maison que le film traverse, le lien entre le passé, le présent et l’avenir, le lien entre les objets que la caméra nous montre… Pourtant il me semble que tous ces liens ne sont que la manifestation visible de quelque chose de beaucoup plus souterrain : la relation « essentielle » entre les éléments qui composent la vie. Une façon de dire que tout ce qui est là, avec ou sans raison précise, est là dans un lien de corrélation avec autre chose.

À travers le portrait croisé de ces deux hommes, le film nous laisse présager qu’une autre manière de percevoir la vie est peut-être possible, et que c’est probablement à partir de cet endroit de réconciliation avec soi-même (auquel le film indirectement nous invite) qu’un changement de perspectives d’une portée collective, voire même politique, serait envisageable. Une invitation poétique, comique, à appréhender la vie telle qu’elle est, pour pouvoir ensuite la rêver encore plus belle.

Eleonora Sambasile

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L’arme nucléaire rend-elle le monde plus sûr ? https://www.causestoujours.be/2692-2/ Thu, 30 Nov 2017 10:59:37 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2692 « Le changement climatique est peut-être la question de politique mondiale qui a suscité le plus d’intérêt au cours de la dernière décennie, mais le problème des armes nucléaires est au moins aussi important en termes de gravité – et beaucoup plus immédiat dans son impact potentiel » affirmait la Commission internationale sur la non-prolifération nucléaire et le désarmement en 2009. En effet, les effets catastrophiques des armes nucléaires sur notre santé, nos sociétés et l’environnement doivent être au cœur du débat sur le désarmement nucléaire. Une centaine d’accidents dans le nucléaire militaire ont été enregistrés dans le monde.

Au vu de la programmation de Filmer à tout Prix « Do (Not) Look at the Flash », le Causes Toujours a souhaité donner la parole à Agir pour la Paix, qui mène notamment un travail de sensibilisation sur la question de la présence des armes nucléaires en Belgique, sur le rôle et les dérives de l’OTAN, sur les nouvelles technologie de l’armement, sur les dépenses militaires, sur le lobbying de l’armement, sur les mouvements activistes en Belgique, sur l’action directe non violente, la désobéissance civile, la démocratie directe,… Éclairage. 

Bien que la question mérite un exposé certainement plus long que celui-ci, essayons, brièvement, d’exposer certains faits majeurs, et ce, sans entrer dans des considérations philosophico-stratégiques. L’arsenal nucléaire mondial compte aujourd’hui plus de 17,000 têtes nucléaires1. Cela peut paraître bien peu au regard de ce qu’il a été au pire de son histoire. Néanmoins, regardons ce que représente potentiellement le pouvoir de destruction du seul arsenal nucléaire étasunien. Rappelons-le, celui-ci est aux mains de Donald Trump, qui d’un coup de tête, peut décider d’appuyer sur le « bouton rouge ». Heureusement, celui-ci est bien connu pour sa tempérance.
L’arsenal américain compte 4,000 têtes nucléaires dont 2,000 déployées c’est-à-dire prêtes à partir à tout instant. Selon les experts militaires, l’annihilation d’un quart d’une population nationale suffit à détruire une société entière et son pays. Avec leur arsenal2, les États-Unis pourraient en l’espace de quelques minutes détruire la Lybie avec 10 têtes nucléaires, la Syrie avec 11, l’Irak avec 24, la Corée du Nord avec 32, l’Iran avec 90, la Russie avec 147, la Chine avec 789 et après cela, il leur en resterait encore 2,897. Cela ne tient bien évidemment pas compte des personnes décédant par manque de soins, de la maladie des radiations, de manque d’approvisionnement, des cancers liés aux radiations sur long terme, etc

Cela ne tient pas plus compte de l’impact climatique mondial. En effet, les dernières études en date montrent qu’un conflit nucléaire régional entre l’Inde et le Pakistan, scénario plus que probable au vu du contexte géostratégique actuel, serait catastrophique pour l’humanité et par extension pour toute forme de vie sur terre. Ces deux pays possèdent moins de 0,5 %3 de l’arsenal mondial. Néanmoins un conflit nucléaire entre eux aurait des conséquences dramatiques, suite aux dégagements de différents types de poussières dans l’atmosphère. Premièrement, une diminution de la température moyenne de la terre de 1,25°C pendant des années et après 10 ans nous aurions toujours un déficit de 0,5°C. La température des océans serait impactée jusqu’à 100 mètres de profondeur et ce pour plus de 25 ans. Deuxièmement, le niveau de précipitation diminuerait de 30 à 40 % avec des conséquences désastreuses sur l’agriculture. Ce même niveau de précipitation pourrait même diminuer de 80 % sous les latitudes soumises à la mousson, et celle-ci est essentielle aux écosystèmes qui y sont soumis. De plus, la fumée présente dans la stratosphère provoquerait des réactions chimiques complexes qui conduiraient à une destruction massive de la couche d’ozone. Globalement, compte tenu uniquement des impacts environnementaux de cette guerre régionale, celle-ci mènerait à une famine mondiale avec pour conséquence de mettre, sur l’ensemble de la planète, plus de deux milliards d’êtres humains en danger de vie et de mort4

Voilà pourquoi il est plus urgent de s’atteler à construire un monde sans armes nucléaires, au-delà des déclarations vides de sens de nos responsables politiques. Voilà pourquoi il est essentiel que nous, citoyennes et citoyens, nous nous mobilisions sur cette question. Voilà pourquoi Agir pour la Paix a lancé sa campagne Nuke Free Zone5 dont les demandes sont simples mais certainement sans concession.

La Belgique doit exiger le retrait des armes nucléaires étasuniennes présentes sur son territoire ; la Belgique doit signer et ratifier le Traité d’interdiction des armes nucléaires. Oui, cela existe ; la Belgique doit prendre un rôle majeur dans la construction d’une Zone exempte d’armes nucléaires en Europe. Oui, cela existe et une grande partie du monde l’est déjà.

Jérôme Peraya

Agir pour la Paix

1https://fas.org/issues/nuclear-weapons/status-world-nuclear-forces/

2https://www.nytimes.com/interactive/2017/10/26/opinion/trump-nuclear-arsenal.html

3Helfand, I. (november 2013). Nuclear Famine: Two billion people at risk? Via https://www.ippnw.org/pdf/nuclear-famine-two-billion-at-risk-2013.pdf

4Quelques unes des études publiées sur le sujet :
Baum, S. (29 may, 2016). The risk of nuclear winter. Via https://fas.org/pir-pubs/risk-nuclear-winter/
International Bussines Times, (february 2013). Bengal Famine Of 1943: A Man-Made Holocaust. Via
https://www.ibtimes.com/bengal-famine-1943-man-made-holocaust-1100525
Mills, M. J., O. B. Toon, J. Lee-Taylor, and A. Robock (2014). Multidecadal global cooling and unprecedented ozone loss following a regional nuclear conflict. Earth’s Future, 2, 161–176, doi:10.1002/2013EF000205. Via https://climate.envsci.rutgers.edu/pdf/MillsNWeft224.pdf
Robock, A. & Toon, O. B. (2012) Self-assured destruction: the climate impacts of nuclear war. Via https://climate.envsci.rutgers.edu/pdf/RobockToonSAD.pdf
Toon, Owen B., Richard P. Turco, Alan Robock, Charles Bardeen, Luke Oman, and Georgiy L. Stenchikov, 2007: Atmospheric effects and societal consequences of regional scale nuclear conflicts and acts of individual nuclear terrorism. Atm. Chem. Phys., 7, 1973-2002.

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Rencontre avec Cinemaximiliaan https://www.causestoujours.be/rencontre-avec-cinemaximiliaan/ Wed, 29 Nov 2017 17:42:41 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2681 Cet article est publié dans la rubrique « Dialogue » de la revue Causes Toujours. Cette rubrique est l’occasion d’aller à la rencontre d’initiatives citoyennes, associatives, culturelles de toutes formes, pour donner la parole aux acteurs socio-culturels de notre époque.

Avec un nouveau projet qui mêle cinéma et musique, l’asbl Cinémaximiliaan continue à développer un espace commun de création, d’expérimentation et de rencontre entre gens d’ici et d’ailleurs. Lors de sa 17ème édition, le Festival Filmer à Tout Prix accueille le nouveau projet de Cinémaximiliaan : « Egged on by music », la sonorisation d’un film muet par un ensemble de musiciens issus des quatre coins du monde.

Mais faisons un pas un arrière, pour rencontrer tout d’abord l’asbl à l’origine de ce projet : qui est Cinemaximiliaan ?

L’histoire de Cinemaximiliaan commence en 2015, lorsqu’un accueil improvisé se met en place pour les réfugiés dans le périmètre du Parc Maximiliaan à Bruxelles, sous l’impulsion d’initiatives citoyennes spontanées. C’est alors que la cinéaste et artiste Gwendolyn Lootens et le programmateur de cinéma Gawan Fagard, se rendent au parc pour apporter leur « aide », comme beaucoup d’autres citoyens. Très vite, Gwen et Gawan se disent que les besoins de premières nécessités sont pris en charge par d’autres, et ont alors l’idée de partager avec les familles des refugiés ce qu’ils connaissent et les passionne : le cinéma.

Ainsi, vidéoprojecteur à la main, Gwen et Gawan commencent l’aventure de Cinemaximiliaan : un pop-cinéma qui démarre sous tente, et qui très vite, devient de plus en plus mobile. Assez rapidement les projections de films deviennent itinérantes, suivant les chemins des réfugiés d’un centre d’asile à l’autre, mais aussi d’une maison belgo-belge à l’autre.

La marque de Cinemaximiliaan devient rapidement la rencontre, le groupe restreint évolue très vite, et ainsi prend vie une véritable plateforme de gens venant de partout, avec toutes sortes de statuts et d’histoires personnelles (refugiés, sans papiers, belges, étudiants, bénévoles, travailleurs, artistes…). L’accueil des belges se fait de plus en plus chaleureux, l’envie de connaître ceux qui arrivent pour la première fois en Belgique prend le dessus, les pop-up cinémas dans les maisons s’enchaînent et des primo-arrivants rencontrent des citoyens belges chez eux, ainsi que d’autres étrangers dans une atmosphère détendue et familiale.

Gwen et Gawan confirment :

« Depuis deux ans, le Cinemaximiliaan a développé des liens très intimes et durables avec un grand nombre de primo-arrivants venant de pays divers (Syrie, Irak, Afghanistan, Somalie, Palestine, Venezuela, Djibouti, etc…) : hommes, femmes, couples, familles, enfants de tous âges. Ensemble avec eux en tant que bénévoles actifs, nous avons monté une plateforme dynamique, organisant des activités culturelles et artistiques qui ne travaillent pas pour, mais avec eux. Dans le groupe on rencontre beaucoup de personnes avec une sensibilité artistique, ce qui nous encourage à continuer sur ce chemin ».

Au départ, vous n’êtes que deux, comment faites-vous pour gérer l’organisation d’une telle plateforme ?

Très vite nous avons invité les gens de la plateforme, les participants à nos projections, à intervenir dans plusieurs tâches, il y a toujours beaucoup de choses à faire et chacun peut donner un coup de main s’il le désire : pour organiser les transports, cuisiner, appeler les gens… Il y a des millions de choses à faire, mais les gens sont très volontaires ! Il y a de la place pour tout le monde.

Souvent aussi des professionnels du monde de l’art, du cinéma et de la musique, de la culture en général, sont prêts à partager leur expérience et à s’ouvrir aux projets avec une dimension sociale, spécifiquement en rapport avec le défi de la vague migratoire actuelle. Nous avons donc aussi beaucoup de personnes venant du monde artistique qui sont bénévolement en soutien au projet.

Cela permet de tisser des liens, de mettre en résonnance les envies des uns et des autres… De s’ouvrir à l’autre ».

Un projet en constante évolution…

Cinémaximiliaan est un projet bouillonnant d’énergie, réunissant les bonnes volontés des uns et des autres, reposant essentiellement sur des dons, de l’entraide, du bénévolat… L’enthousiasme général qu’il suscite se répand très vite jusqu’aux institutions. Ainsi, certains pouvoirs publics ont apporté leur soutien… Mais ce bouillonnement général amène surtout de nouvelles idées, qui transforment le projet de départ en l’adaptant aux demandes des participants à la plateforme.

Tout en continuant les séances de projections itinérantes dans les centres d’asile, les appartements privés, les cinémas et les centres culturels, depuis avril 2017, les coordinateurs de Cinemaximiliaan, ont décidé d’occuper un nouveau lieu, qui servira de lieu d’ancrage pour les projets.

Dans cette maison située le long du Canal, à Molenbeek, quelques chambres d’amis et une spacieuse cuisine accueillent des gens venant de partout, pour manger un bout ensemble, retrouver un peu de chaleur, mais aussi se laisser embarquer par les projets foisonnants.

Dans ce lieu de workshops et de projections, un nouveau projet voit le jour : « Egged on by music ».

Il s’agit d’un ensemble de musiciens d’Afghanistan, d’Iran, d’Irak et de Syrie, et en partie des musiciens d’Europe occidentale, qui travaillent sur base d’improvisations pour la sonorisation du film « Egged on ».

Le groupe, sous la direction musicale du compositeur Simon Ho et la pianiste Emma Heijink, a mis au point une bande sonore expérimentale, dans laquelle les influences pop, jazz et rock se mélangent avec des ornements orientaux dans une aventure musicale révolutionnaire.

De quoi s’agit-il plus précisément? Emma et Hussein, deux musiciens du « Egged on by music » nous expliquent :

Emma : Je suis venue parce que j’ai vu sur facebook que Cinemaximiliaan invitait des musiciens pour un projet de musique live d’accompagnement d’un film muet. J’étais curieuse, je suis pianiste et chanteuse, je suis juste venue voir et j’ai été totalement séduite par l’ambiance, l’accueil, les rencontres !

Hussein : Je viens d’Irak, je connais Cinemaximiliaan depuis ses débuts au parc sous une tente. J’ai été refugié moi-même, depuis ma situation a beaucoup évolué et maintenant j’ai même des contrats avec des musiciens. Mais il est important pour moi de garder le lien avec les amis de Cinemaximiliaan. Ce qui m’a seduit dans ce projet, c’est l’idée du film : sonoriser un film en live, je ne l’avais jamais fait, alors que je suis musicien depuis très longtemps.

Emma : C’est aussi le défi de jouer à 30 avec des niveaux d’expérience très différents… Il y a des gens qui jouent depuis 30 ans et des gens qui sont au tout début… C’est un vrai challenge ! Mais on suit la même logique que pour tous les projets de Cinemaximiliaan : tout le monde peut contribuer !

Ceci n’est pas un projet de « refugiés », on veut casser l’étiquette qui est collée à la peau des gens, ici on veut sortir de la vision binaire des choses (noir/blanc, avec papiers/sans papiers, refugié/belge), on veut être dans un projet organique où le plus important est le lien entre les gens, l’écoute, la place qu’on laisse à l’autre pour exister dans toute sa complexité.

Que ce soit en parlant avec Hussein, Emma, Gwendolyn, Gawan ou les autres, une chose est claire : à Cinemaximiliaan et à « Egged on by music », le but premier n’est pas d’avoir un message politique, mais plutôt de favoriser les relations. Par contre on est tous d’accord pour dire que chaque initiative individuelle peut être vecteur de changement et, à terme, avoir même un impact politique. Du moins c’est ce qu’on souhaite à Cinemax !

Propos recueillis par Eleonora Sambasile

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