Migrations : Déconstruire les préjugés – Causes Toujours https://www.causestoujours.be Blog du Trimestriel Causes Toujours Tue, 10 Jul 2018 10:38:37 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.4 Cinema welc(h)ome https://www.causestoujours.be/cinemax/ Thu, 26 Apr 2018 13:50:15 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2825 Cinemaximiliaan amène depuis plusieurs années déjà films et débats dans les centres d’asile, les maisons et les cinémas pour faire se rencontrer nouveaux arrivants et locaux de manière conviviale. Et de la projection de films à la production, il n’y a qu’un pas. C’est à la demande des participants et de leur désir de raconter leur histoire à travers le cinéma qu’ils se lancent dans un nouveau projet : la création d’une série de courts métrages.

« Cette expérience est vraiment géniale et je trouve cela incroyable qu’ils parviennent à un niveau de production professionnel tout en gardant une approche si humaine. À Cinemaximiliaan on ne fait pas de différence entre les gens par rapport à leur pays d’origine, on accorde uniquement de l’importance à ce que tu veux donner, apprendre, partager. C’est vraiment du partage de connaissances ». Ces mots sont ceux de Rand Abou Fakher, jeune syrienne arrivée en Belgique en septembre 2015 qui croise rapidement le chemin de l’équipe de Cinemaximiliaan. « Je les ai rencontrés il y a deux ans lors d’un événement dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts (KFDA), car un ami artiste syrien était invité comme intervenant ». Depuis, elle ne manque pas une occasion de participer à leurs workshops.

Rand a récemment décidé d’accorder plus de temps à l’écriture, une envie qui tombe à pic au vus du nouveau projet de Cinemaximiliaan. Ils lui proposent d’ailleurs d’écrire et de réaliser un film pour le prochain KFDA, le tout assisté par Bela Tarr. « Étant quelqu’un qui n’a pas beaucoup d’expérience, mais qui croit en sa vision, j’ai trouvé cela super intéressant de prendre part à ce projet. J’ai pu ainsi développer mes connaissances et façonner ma manière de présenter des histoires, spécialement en ayant Bela Tarr pour me conseiller ».

« Les histoires sont plus pertinentes d’une certaine manière »

Et c’est bien là le but, que chacun puisse raconter l’histoire dont il a envie. Han van Nuffel participe également au projet. Il est, entre autres, réalisateur et donne cours dans une école de cinéma. Cet exercice d’encadrement est donc parfaitement dans ses cordes. « Ce qui pourrait être compliqué c’est qu’ils (les participants) ne viennent pas du milieu du cinéma, ils n’ont peut-être pas vu autant de films que mes étudiants, mais à l’inverse c’est aussi très rafraîchissant, car ils sont beaucoup plus libres. Ils ne réfléchissent pas en terme de genres avec tous les clichés que ça suppose. Leur approche est beaucoup plus fluide et ils sont ouverts aux suggestions, à la découverte ».

Avant l’arrivée du réalisateur hongrois, Rand travaille avec Hans sur son scénario. « Je ne sais pas ce qu’il adviendra de notre version » dit-il « mais au final ce qui importe c’est de lui permettre une totale liberté créative et qu’elle puisse exprimer ce qu’elle veut. Je suis là plus comme un conseiller, je ne veux prendre aucune décision, je suis simplement là pour offrir des options et des possibilités pour qu’elle atteigne son but ». En fin de compte, le film a vraiment pris sa forme lors du tournage sous l’impulsion de Bela Tarr qui a poussé Rand à se détacher du script et à composer avec l’énergie créative du moment.

C’est sans doute la plus grande force des projets portés par Cinemaximiliaan, cette capacité à faire converger les énergies positives de personnes venant de différents milieux et cultures, mais ayant la même envie de cinéma et de partage.

« Ça offre l’opportunité aux personnes sans voix de s’exprimer par eux-mêmes et aussi de remodeler leur identité, qu’ils aient la confiance suffisante d’agir indépendamment dans un monde dont ils ne connaissent pas forcément les règles. » explique Hans, et de continuer sur l’importance de permettre à tous les nouveaux arrivants de trouver une occupation qui a du sens durant les longues périodes d’attente. « C’est une excellente manière pour leur permettre de s’émanciper, se sentir les bienvenus et utiles. L’attente et l’inactivité, je pense que c’est un poison pour l’âme. Cinemaximiliaan leur donne un projet dans lequel s’impliquer, une responsabilité et je pense que c’est une des clés pour que les gens s’intègrent bien (…) Quand je parle d’intégration, je ne parle pas d’assimilation et c’est aussi ce que Cinemaximiliaan défend : ils nous montrent la richesse des autres cultures et l’idée n’est pas de laisser ça derrière soi, mais d’en faire profiter la société d’accueil tout en acceptant les coutumes locales. Je trouve cela très intéressant et enrichissant ». Ces différents rendez-vous permettent aussi ce changement de perception que les gens ont des immigrants et de leur apport à la société.

Apprendre et faire soi-même, partager

« Croire au potentiel de gens leur donne aussi l’envie de s’investir et travailler dur pour faire partie de ces projets collaboratifs. Quand on trouve un endroit comme celui-là, qui te donne l’opportunité de développer tes compétences ou même d’en acquérir de nouvelles, tu donnes le meilleur de toi-même » nous dit Rand. C’est évidemment son cas : « elle me demande de lui apprendre, de lui montrer pour qu’elle puisse après le faire elle-même » explique Hans. C’est aussi le cas de tous les autres participants, comme par exemple Bahzad Salhi et Mahmoud chargés de la prise de son sur le tournage de Rand. « Ils ont passé trois jours à apprendre juste avant le tournage » explique-t-elle « et ils ont fait un super boulot ». Anna Francisca Jager, Dahlia Pessemiers, Hans Bruch jr, Jeronimo Sermiento, Sean Luke, Kinshuk Surjan, pour ne citer qu’eux, tous ont participé au projet. Pour grossir les rangs, quelques élèves de Sint-Lukas Film School (Bruxelles) que Rand rencontre lors d’un précédent événement de Cinemaximiliaan ont également prêté main-forte sur ce premier court métrage.

Hans encadre un autre projet réalisé cette fois pas Fatma. S’il a pris un peu plus de place dans la rédaction du script, l’histoire originale vient néanmoins de la jeune fille qui tient à la défendre.
« Je voulais qu’on écrive ensemble une histoire sur comment elle est arrivée ici et pourquoi elle est partie. Mais j’ai rapidement compris qu’elle ne voulait pas réellement en parler ». Fatma voulait raconter quelque chose de plus léger, sur sa nouvelle vie plutôt que sur l’ancienne et parvient à convaincre Hans que c’est cette histoire-là qu’il faut raconter. « Ça te dit quelque chose de l’état d’esprit des réfugiés et que peu importe la case dans laquelle tu veux les faire rentrer, ils feront tout ce qu’ils peuvent pour tirer le maximum de chacune des situations. Je pense que c’est la nature humaine. Et je trouvais que c’était une histoire intéressante » admet-il « parce que ça montre l’humanité, mais aussi les capacités de survie qu’il te faut pour t’en sortir quand tu es réfugié ». L’histoire se passe dans un centre d’accueil où un demandeur d’asile somalien séduit plusieurs Somaliennes pour augmenter ses chances d’avoir ses papiers. « Dans une culture dominée par les hommes comme la Somalie, ça a du sens, mais c’est aussi amusant de voir qu’une fille qui a été au contact de cette culture et maintenant de la culture occidentale, belge est aussi devenue plus loquace sur le sujet. Les règles qui s’appliquaient avant ne sont plus valables ici. Je trouvais que c’était une histoire intéressante, car finalement assez inattendue ». Inattendue et enrichissante comme nous l’a répété de nombreuses fois Hans.

Quant à l’histoire de Rand, vous pourrez la découvrir les 11 et 12 mai à la Cinemaximiliaan project house ou le 13 au Palace, dans le cadre du KFDA2018. Et lorsqu’on lui demande si elle va prolonger l’expérience, voici sa réponse : « Le cinéma est le médium où je peux réunir la musique, l’image, le jeu et ma vision de la vie. La question de continuer le cinéma ne se pose même pas ». La jeune réalisatrice conclut : « C’est l’initiative créative la meilleure qu’il soit pour rendre intelligible l’incompréhensible ».

Maureen Vanden Berghe

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« DANS LA RENCONTRE, C’EST LÀ QU’IL Y A UN FILM » Filmer les migrations : entretien croisé Idriss Gabel et Mathieu Volpe https://www.causestoujours.be/idriss-gabel-mathieu-volpe/ Thu, 26 Apr 2018 13:48:30 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2765 Doublement primé au festival Filmer à tout prix de 2017, Kalès de Laurent Van Lancker, documentaire tourné au cœur de la jungle de Calais, essaie de « mettre à jour la vitalité résistante au milieu d’un enfer ». Débutant depuis quelques semaines une exploitation remarquée dans les salles belges, Je n’aime plus la mer d’Idriss Gabel a été tourné au centre d’accueil Croix-rouge de Natoye. Il y croque les portraits d’une dizaine d’enfants hébergés en attente d’une réponse à leur demande de statut de réfugiés (le GSARA de Liège a participé à la production). Dans leur sillage, plusieurs films retenus par l’atelier cinéma du GSARA pour 2018 traitent eux-aussi des vagues migratoires qui secouent ce début de siècle.

Mouvements citoyens, œuvres documentaires, fictionnelles ou encore l’atelier mis sur pieds par nos partenaires Cinemaximiliaan, les récits et témoignages de déracinements, de parcours migratoires ou d’accueil se multiplient. Comment et pourquoi se saisir de ce sujet ? Pour en parler, nous avons réuni deux documentaristes aux approches différentes.

Idriss Gabel a suivi la formation du centre d’insertion socio-professionnelle du GSARA de Liège et y donne désormais cours d’éducation aux médias. Monteur et assistant du réalisateur Thierry Michel, il réalise ensuite Snoezelen, un monde en quête de sens (2015), Kolwezi on air (2016) et aujourd’hui, Je n’aime plus la mer.

Mathieu Volpe s’est fait remarquer avec le court-métrage Le Secret du serpent (2014). Grâce à l’atelier cinéma du GSARA, il termine actuellement L’image noire, court-métrage documentaire tourné au Ghetto de Rignano, un bidonville situé dans les campagnes près de Foggia (dans le sud de l’Italie) où chaque été viennent s’installer environ 3000 saisonniers, pour la plupart d’origine africaine. Morceaux choisis.

La rencontre avec le sujet

Idriss : Moi j’étais fasciné, cinématographiquement parlant, par les bidonvilles et ce que je pouvais en apercevoir dans certains documentaires. C’était ma seule fenêtre sur cette réalité. (…) Et puis un ami m’a mis en contact avec le directeur accueil réfugiés de la Croix-rouge en Belgique (…) Je suis allé le rencontrer à Natoye, où il m’a parlé de ces enfants qu’on ne prévient pas du départ et dont le monde change en l’espace d’une nuit. Lors du voyage, les parents sont obligés de leur mentir pour qu’ils continuent à avancer : leur promettre une maison, une piscine… Ces enfants culpabilisent, prenant cet exil pour une punition divine, conséquence de l’une de leurs bêtises. Par la suite, il faudra les convaincre de leur innocence. Soudainement, j’ai pris conscience que j’étais dans l’image du réfugié et non pas au cœur du sujet. Peu importe l’emballage, fiction ou documentaire, ce que je voulais, c’était donner la parole aux enfants, proposer un film qui se mette à leur niveau, où l’on pourrait découvrir tout ce prisme dont je n’avais pas conscience jusque-là.

Mathieu : J’accompagnais une troupe de comédiens dans le sud de l’Italie. Un jour on a débarqué dans ce bidonville, le ghetto, et pour dire vrai, je n’ai pas été choqué par la misère. Ce qui m’a vraiment frappé, c’est le dépaysement. Moi qui ai grandi en Italie, d’un coup je me retrouvais dans un village africain perdu au milieu de nulle part. (…) Il existe peu d’images de cet endroit, les gens ne voulaient pas se faire filmer. J’ai utilisé l’image comme prétexte pour aller là-bas, dans le sens où je me demandais ce qu’allaient provoquer mon appareil photo et ma caméra Super 8. Ce que je trouve magnifique, c’est que finalement l’image est un moyen de rencontrer des gens et d’aller plus loin qu’un journaliste en reportage pendant deux heures.

Idriss : Une caméra, ce n’est pas quelquechose de neutre. Elle crée des relations, elle peut les fausser aussi, en inhibant les gens par exemple. Chaque fois, l’objet vient changer la relation et en tant que réalisateur, il faut l’assumer. Moi j’ai fait un travail avec les enfants pour qu’ils m’acceptent, qu’ils me fassent confiance et qu’au-delà du dispositif, un lien se crée…

Mathieu : Oui, c’est plus que de simplement recueillir leurs témoignages.

Idriss : D’ailleurs, j’ai fait trois centres pour trouver le groupe où il y a eu coup de foudre entre les personnages et moi. À Natoye, en une après-midi, je me suis pris une claque terrible. À chaque centre, je faisais faire un truc différent aux enfants, un exercice avec la caméra, ou avec le micro, et là j’avais choisi comme axe d’entrée de faire des dessins. Je leur ai demandé de me dessiner « un chouette souvenir ». (…) Puis je leur ai mis la caméra en mains, je voulais qu’ils s’interrogent réciproquement sur leurs œuvres, à leur façon. Et ce qu’ils se sont dit, d’enfant à enfant, ce qu’ils appelaient un souvenir qui valait la peine d’être partagé, étaient des choses si dures : la perte d’un proche, le voyage… C’est là qu’un enfant a dit « Je n’aime plus la mer ». Ce n’est pas normal qu’un enfant puisse dire ça. Ils ont dit ça si platement… Ça m’a choqué énormément.

Une approche immersive

Idriss : Il y a eu quatre mois entre cette rencontre et le début du tournage. La première fois dans ce centre, j’avais sorti un appareil photo, et il posait un problème. Autant les adultes ne voulaient pas être photographiés, autant les enfants voulaient absolument être dedans ! (…) Tout le travail a été de leur mettre la caméra en mains et de les amener à s’exprimer sans réveiller les traumatismes. Une psychologue était présente lors des moments clés des ateliers qu’on a mis en place, quand il s’agissait vraiment d’ouvrir la parole. Ensemble, ils ont parlé du mot « réfugiés », du mot « voyage », alimentant ainsi ma réflexion, mes écrits… Je voulais démythifier la caméra, le montage, qu’ils comprennent tout le processus. Des ateliers pratiques ont transformé cette caméra en un objet amical. (…) C’est un pacte que l’on fait ensemble à ce moment-là avec les enfants, les familles et toute l’institution. Un pacte qui dit :« cette caméra ne sera jamais intrusive, elle ne regardera jamais ce que vous n’avez pas envie de montrer ».

Mathieu : Oui, et une fois que tu as tiré ça au clair, il n’y a plus de problèmes. Même si ce pacte est parfois difficile à respecter, ces problèmes sont attractifs pour un réalisateur… Il faut trouver ses limites.

Idriss :  Oui il faut se trouver, en réalisation, sur chaque film. C’est vraiment important. (…) Quand le tournage a commencé, je me suis rendu compte qu’il ne fallait pas arrêter cette immersion, ces ateliers ont donc continué tout le long du tournage, devenant une forme d’exutoire. En effet, parfois, quand on tourne, on a quand même un peu oppressé la personne, il y a parfois des non-dits, besoin d’en parler, d’arrêter la caméra… Parler avant et après pour continuer ce lien.

Mathieu : En 2014, quand j’ai découvert le ghetto, ça a été un moment marquant mais aussi frustrant car je n’avais aucune image physique de ce que j’avais vécu. J’y ai repensé pendant un an puis j’y suis allé quasiment sur un coup de tête. (…) Je ne savais pas combien de temps j’allais y rester mais il fallait vraiment créer ce lien pour que les gens comprennent mon projet. Eux étaient terrorisés par les journalistes qui venaient prendre quelques clichés de tout ce qui n’allait pas, la boue, les conditions des baraques, qui essayaient d’avoir des images des mafieux qui emmenaient les gens au travail… Moi ce n’était pas ça qui m’intéressait. Ce que j’avais vu le jour de ma découverte c’était très beau. Il y avait eu de beaux échanges qui ont été beaucoup plus loin que juste : « On est dans la misère. » J’avais l’impression qu’en y restant plus que quelques jours, c’est ça qui allait se révéler. Finalement il y a eu un terrain commun, on partageait des choses, des playlists… C’est dans l’attente que les choses se sont nouées. Ils attendaient que le travail commence dans les champs de tomates, et moi j’attendais que quelque chose se passe qui me dise qu’ils étaient à l’aise pour qu’on fasse des images. (…) Quand ils ont vu ma persévérance à rester sur place malgré les difficultés, ils ont compris que je ne faisais pas un « safari dans la misère »…

Contre l’image attendue

Idriss : Pour les enfants, le centre d’accueil était très joyeux. Ils s’éclatent, c’est une plaine de jeux, les escaliers deviennent des toboggans… Tout est transformé en jeu si bien que quand j’ai remis les premiers rushes à la productrice elle m’a dit : « ben ça va ils n’ont pas l’air traumatisés ! » (…) Mais non, ils veulent vivre ! Ce que j’ai remarqué, en réponse à ce traumatisme du déracinement, c’est une envie effrénée de jouer à tout moment…

Mathieu : Peut-être pour un adulte ce quotidien est très trash. Mais pour l’enfant, même dans un bidonville, cela fait partie de la vie. (…) Tout comme eux, nous, réalisateurs, devons échapper au misérabilisme. Je me souviens, c’était à la fin de mon séjour, un travailleur est venu vers moi et m’a demandé de le photographier parce qu’il était couvert de boue, un bidon en mains. J’ai refusé parce que pour moi c’était l’image attendue. Quand on a une caméra, on laisse des traces. Il faut penser : est-ce que dans le futur, on sera fier de l’image qu’on a laissée ?

Idriss : Un film c’est une trace d’histoire. Que veut-on faire exactement quand on fait un film ? Moi dans mon travail, je lutte au quotidien contre les caricatures, et même contre mon propre regard caricatural. Tu parlais du cliché de l’africain sale avec son bidon etc. Dans 99 % des cas tout le monde tombe dans ce cliché. Ce qui est intéressant c’est d’aller chercher dans ce 1 %, là où il y a vraiment le fond des choses, l’humain.

Mathieu : Moi je trouve que c’est même plus que le 1 %… C’est le 1 % pour nous mais si tu creuses un peu plus tu te rends compte que c’est le 99 % !

Idriss : Tu as raison bien sûr ! Nous devons faire l’effort d’aller chercher le vrai. C’est ça qui influence mon travail. Ce travail de distance avec la caméra, ces choix. Filme-t-on la boue ou la personne qui nous parle ? C’est un travail permanent avec le chef opérateur, le preneur de son, il faut leur faire comprendre ce qu’on est venu chercher pour réfléchir ensemble, pour chaque situation, au bon axe, à la bonne distance et aller chercher ce que la personne a partager et les émotions vraies, pas fabriquées.

La forme adéquate

Idriss : J’ai choisi de filmer en 2.35. C’est là que ça prend tout l’écran, en salle, c’est un maximum d’impact émotionnel. Moi ça ravive des coups de foudre que j’ai eus avec des films durant l’enfance. Tous les films ne s’y prêtent pas, mais pour Je n’aime plus la mer, je trouve que cela représentait bien la claque que je me suis pris avec ces enfants lors de cette après-midi de dessin. Je voulais faire la même chose dans la salle. Je voulais immerger l’audience, qu’elle ne trouve pas d’échappatoire dans le cadre ou la distance… Pour que les spectateurs soient obligés de se poser la question : « Et si ça m’arrivait à moi ?

Mathieu : Dans mon film de fin d’études, sur des souvenirs personnels, il y avait beaucoup de Super 8 et de photos argentiques. Pour moi c’était naturel de continuer comme ça parce qu’au bidonville il s’agissait aussi des souvenirs personnels : des liens qui se créent. C’était MON expérience, avec une petite caméra et le personnage. De plus, le Super 8 rassurait tous les gens que je rencontrais parce qu’ils étaient terrifiés à l’idée que mes images se retrouvent instantanément sur internet. Donc quand ils voyaient mon matériel, ça allait…

Passer le miroir

Idriss : La politique européenne fait tout pour que l’accueil soit difficile. Vraiment, après avoir rencontré ces enfants et leurs parents, ça a terminé d’enlever mes dernières caricatures. Au bout du compte, ce papa et cette maman on leur a dit: « Tout ce qui a toujours eu un sens pour toi va t’être enlevé, ou alors il faut que tu partes ». C’est un des pires choix à faire. Pour le moment, nos démocraties nous préservent de devoir faire de tels choix mais par exemple, ici en Belgique, mon arrière grand-mère a fait le choix de fuir devant les allemands. La guerre, la précarité, rien n’est jamais très loin… C’est humain. Se poser la question citoyenne, politique de l’accueil, c’est se projeter très loin dans l’avenir de l’Europe pour savoir ce qu’on veut vraiment.

Mathieu : Le changement peut se faire dans les gens qui regardent le film mais tu ne peux pas l’imposer. J’ai l’impression qu’on ne peut pas faire un film pour dire: « Regardez ! Il faut vraiment s’intéresser à eux ! ». J’utilise la réalisation pour créer du lien, le fait d’avoir une caméra me motive à aller vers l’inconnu, vers l’autre, c’est vraiment un moteur. Et quand on s’intéresse à ces réalités, on a l’impression parfois d’aller de l’autre côté du miroir, de franchir une frontière et de s’apercevoir que la vie est plus complexe. On est toujours surpris.

Idriss : « Ça rejoint le travail que j’expliquais plus tôt sur les caricatures. Ce rapport entre nos a priori face à la réalité. Moi je trouve ça merveilleux de pouvoir passer le miroir comme tu dis, et donc que ce film serve de passerelle. On ne peut pas tous aller dans un centre d’accueil à la rencontre d’êtres humains. C’est ça que je propose à travers ce film. »

Mathieu : Avec la rencontre, on n’est pas dans un discours. Quand on est dans un discours, tu prêches les convaincus. Alors que si tu arrives à montrer qu’il y a un humain derrière cette rencontre… Voilà, un moment, c’est un père, c’est une mère. Il est réfugié certes mais c’est secondaire. Dans la rencontre, c’est là qu’il y a un film, pas dans un discours.

Propos recueillis et mis en forme par Olivier Grinnaert.

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De l’autre côté des barbelés https://www.causestoujours.be/odezenne-m-i-a/ Thu, 26 Apr 2018 13:30:44 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2745 Ami·e mélomane amoureux·se de cinéma, bonsoir.
Il y a un type de courts métrages que j’affectionne particulièrement, connus autrefois sous le doux nom de scopitone, ils portent aujourd’hui le blaz bien plus épuré de clip ; mais n’ont cessé de gagner en qualité, créativité et revendications. Quand la thématique de ce dossier est tombée, j’ai immédiatement pensé à l’incroyable vidéo faisant office de second volet de la série de clips-documentaires lancée par Odezenne à l’été 2016. Si leurs mélodies ont le don d’imprégner sur le long terme mon cerveau, les images tournées par Arthur Muller, n’ont pas quitté mes tripes depuis la première vision. Au point même d’éclipser de ma mémoire la réalisation de la chanteuse M.I.A. sur le même thème qui m’avait pourtant retourné la tête quelques mois plus tôt. Chronique d’un match qui n’en est pas un.

Premier round : la démarche

C’est avec Novembre réalisé par Jérôme Clément-Wilz et portant sur les manifs en marge de Nuit Debout que le groupe Odezenne donne le coup d’envoi d’un triptyque engagé. S’ils ne sont pas les inventeurs du clip-documentaire, c’est avec énormément de singularité qu’ils appréhendent le genre. Et le deuxième épisode pourrait même surpasser le premier tant il est percutant car il donne à voir autrement. Arthur Muller qui réalise les images, ne s’est pas intéressé au sujet uniquement pour 03:27 de vidéos et une place au soleil. C’est à la base pour un documentaire qu’il suit des familles en exil de l’île de Lesbos à la frontière serbo-hongroise où se dressent ces infâmes murs « anti-migrants » édifiés à la bordure de l’Union Européenne (Enfant Nafarat). C’est en voyant le premier volet de la série, Novembre donc, qu’Arthur Muller décide de présenter ses images au groupe persuadé qu’elles colleront parfaitement à une autre piste de l’EP Rien. Les Bordelais saluent la démarche et acceptent de collaborer avec lui sur le titre Chimpanzé dans le but de « réhumaniser » les migrants dans l’inconscient collectif. « C’est bien vu » me suis-je immédiatement dit car ils vont pouvoir porter leur message jusqu’aux personnes qui ont délaissé les JT.

Habituée aux productions très léchées, notamment dans des collaborations avec Romain Gavra, M.I.A. continue elle sur cette lancée en prenant en charge la réalisation de Borders. Un clip dans la lignée de son cheval de bataille : honorer les gens et les pratiques que le « monde développé » marginalise. Si la thématique n’est pas neuve pour M.I.A. elle prend du galon et use cette fois plus que jamais de sa place dans la lumière pour interpeller sur la crise de l’accueil. Une place dans la lumière et en quelque sorte un statut de porte parole, ayant elle-même fui un pays en guerre à un très jeune âge pour demander l’asile en Grande-Bretagne. « I was a refugee because of war and now I have a voice in a time when war is the most invested thing on the planet ». La force de frappe de la chanteuse est sans conteste astronomique (ou du moins internationale) : plus de 14 000 000 de vues pour Borders rien que sur YouTube. Et parmi tous ces gens, M.I.A. ne s’y trompe pas, il s’agit majoritairement d’une jeune population engraissée à la pop culture. C’est donc consciemment qu’elle s’adresse à son audience en adoptant ses codes (dans le choix des images et la construction de sa chanson). Pour dépasser ce public déjà acquis, rien ne vaut une petite dose de provoc (chacun jugera). En se mettant à dos le PSG avec son maillot Fly Pirates, on parle de son clip (et donc de sa thématique) de la toile aux journaux à grands tirages.

Deuxième round : les images

Dans une pure démarche documentaire, Arthur Muller est dans l’action, marche le long des lignes de chemin de fer, se pose dans un camp, court pour éviter les canons à eau. La caméra est à l’épaule et l’image bouge énormément. Il est dans l’action et, surtout, avec les migrants. On nous présente le plus souvent les migrants comme une menace, une masse, des chiffres, des quotas et des foules presque exclusivement masculines. On n’a donc pas l’habitude de voir ces images, ces portraits de familles filmées au plus près, à hauteur d’enfants. Le réalisateur et le groupe veulent distinguer la pluralité des visages. Et lorsqu’ils se rencontrent, le premier montage portait déjà le cœur d’une proposition qui s’impose d’elle-même : être avec.

La chanteuse britannique elle aussi critique le traitement de « masse » infligée aux migrants en prenant l’autre option qui est de nous renvoyer en pleine figure cette dérive. Le tout avec un traitement beaucoup plus « arty » (bien que les cadres et l’étalonnage de Chimpanzé sont dignes de grands films de cinéma). Les images ont été tournées dans le sud de l’Inde près d’un camp de réfugiés Tamouls (communauté dont est issue la chanteuse). Ici aussi on retrouve les patterns récurrents à ce thème : les barrières (celle de la frontière à Melilla), les barbelés et les embarcations de fortune. D’autres gimmicks du sujet, les gilets de sauvetages oranges et couvertures de secours dorées, se retrouvent également aujourd’hui dans la mode et l’art contemporain. La sensation de guerre est également présente à certains moments. Enfin, le maillot de foot tant décrié – sorte « d’uniforme international porté par nombreux réfugiés » comme l’explique M.I.A. – accentue ce qu’on savait déjà : même si l’attention est portée sur elle, M.I.A. se positionne comme une réfugiée parmi les autres.

Dernier round : les paroles

Puisqu’il s’agit tout de même de vidéos censées accompagner une chanson, il serait ballot qu’un message vide tente de se sauver par l’entourloupe de belles images (les générations nourries aux tubes cathodiques estampillés MTV qui se replient aujourd’hui dans les pixels de YouTube savent de quoi je parle).

Des deux côtés, l’engagement est présent; frontalement pour M.I.A. qui, à force de poser la même question (What’s up with that?), insiste sur le fait qu’il est urgent d’apporter des réponses. En intro, elle oppose la notion de liberté individuelle (‘I’dom, ‘me’dom) qui a complètement supplanté l’unité et la cohésion (Where’s your ‘We’dom?) et nous invite en une seule phrase (Let’s be’dem) à se mettre à la place des personnes en exil, être ceux qui défendent les libertés universelles et combattre ceux qui entravent d’une manière ou d’une autre ces libertés. Efficace ! Le premier couplet questionne des problématiques mondiales, le second s’adresse plus directement à son premier public (de jeunes occidentaux) notamment en appuyant là où ça fait mal : (Love wins. What’s up with that?) cette exclamation prônant l’amour du prochain et devenue slogan dans la défense des droits des homosexuels, où est-elle maintenant quand il s’agit de soutenir les réfugiés ? Enfin, dans le dernier couplet, elle s’adresse à chaque individu personnellement. Vous trouverez plus de détails ici car même si la chanson aurait été écrite en seulement deux heures, aucun choix grammatical ni consonance ne sont laissés au hasard.

Pour déchiffrer Chimpanzé, il faut peut-être faire partie de ces gens qui adoraient les analyses de textes au cours de français (mais finalement le mec a peut-être juste écrit que le ciel était bleu parce que le ciel était bleu et puis c’est tout, va savoir). C’est parti, plongée dans le sous-texte, morceaux choisis. Dans les premières lignes, on peut comprendre que l’avenir est flou et incertain du fait des guerres (auxquelles on participe directement ou indirectement par la vente d’armes par exemple) et l’ambivalence entre le côté belliqueux des grandes nations et l’inertie des populations occidentales qui préfèrent oublier leurs petits soucis (en fumant des joints) parcourent toute la chanson. On préfère fermer les yeux alors que le problème nous concerne aussi (épée de Damocles) et qu’il n’est pas si lointain qu’on aimerait le prétendre : Comme Stalingrad qui crame sous 34 degrés centigrades, il s’agit du quartier Stalingrad à Paris, connu pour être un quartier où vivent de nombreux migrants. Le groupe critique également le fait que, dans ce débat tout est rationalisé, chiffré et surtout orienté vers toujours plus de résultats positifs, donc rentables, et veut ainsi montrer qu’on se trompe de discours (Une question à résultats pour être positif). Comme on peut également le voir dans les images, les réponses que nous apportons au problème ne sont pas les bonnes. La suite du poème musical qui parle même de girafes naines, c’est ici.

L’envie était grande de mettre les deux vidéos face à face mais avec une question migratoire dont la résolution ne semble pas suffisamment proche, il est plus intelligent de les mettre côte à côte pour continuer à susciter l’indignation. C’est le premier pas vers la résolution. Quant à ceux qui se trompent de cible et préfèrent confortablement s’indigner contre des artistes qui soi-disant utiliseraient la misère du monde pour faire des clics et des dollars, n’oubliez pas que tout est une question de point de vue puisqu’on croit toujours que le chimpanzé est de l’autre côté des barbelés.

Maureen Vanden Berghe

 

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