Sur la prison : pensée critique, travail social et représentations – Causes Toujours https://www.causestoujours.be Blog du Trimestriel Causes Toujours Mon, 08 Apr 2019 13:39:38 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.4 La prison et son monde https://www.causestoujours.be/la-prison-et-son-monde/ Wed, 27 Mar 2019 15:00:41 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=3195 Les droits en prison, encore et toujours une illusion

Présence de rats, files d’attente de plusieurs mois pour consulter un.e psychologue, un.e médecin ou un.e dentiste, visites, appels et correspondances gérés de manière arbitraire, espaces exigus et surpeuplés, absence d’hygiène et d’intimité, nourriture « assaisonnée avec toute la haine de gens qui pensent que le meilleur repas pour un prisonnier est de lui faire manger une balle de 762 tirée depuis le mirador »1, tel est le quotidien d’un.e détenu.e dans nos prisons en 2019.

Après 200 ans de pratiques pénitentiaires, c’est le 12 janvier 2005 que la Loi de principes (appelée aussi loi Dupont) veille à établir « les principes relatifs à l’administration pénitentiaire et à l’exécution de sanctions privatives de liberté »2, en d’autres mots : aucun article de loi ne s’est occupé, jusque-là, à élaborer un statut juridique du détenu en tant que sujet de droits. Malgré le fait que cette loi représente une avancée dans la défense de certaines conditions de détention absolument nécessaire, elle n’est toujours que partiellement appliquée. Seule une partie de la loi adoptée en 2005 est entrée en vigueur dans les années qui ont suivi. Seule une partie des passages entrés en vigueur dans les années qui ont suivi sont d’application aujourd’hui.

Il est toujours délicat d’aborder la question des droits des détenu.e.s sans risquer que notre discours ne soit récupéré ou aliéné. En effet, les conditions de détention en Belgique sont déplorables et furent à maintes et maintes reprises l’objet d’avertissements, de plaintes et de condamnations tant au niveau national qu’international3. Cependant, en rester à ce niveau de constatation, même s’il est un moyen de sensibiliser et de travailler à l’amélioration et à la défense des droits des prisonnier.e.s, reviendrait à légitimer une prison dans laquelle ces droits seraient respectés. Il est donc nécessaire d’être clair pour éviter cette interprétation : la peine de privation de liberté est une atteinte à un droit fondamental et, en cela, franchit déjà une limite inacceptable.

L’emprisonnement pour plus de sécurité

Selon les périodes de l’histoire de la détention en Belgique, certains objectifs lui ont été octroyés. Tantôt l’on pouvait observer des peines dont le but était de se repentir. Le seul moyen pour y parvenir était d’être en cellule individuelle 22 heures sur 24, isolé.e dans le préau, cagoulé.e lors des visites et autres rares moments de rencontres. Tantôt l’on pouvait assister à un regain de pédagogie, avec une politique carcérale qui soulignait l’importance de la réparation, de la formation, de la préparation à la réinsertion. Quelles que soient les modalités et visées avouées ou non-avouées de la détention, l’histoire se met d’accord sur un élément : la prison assure la sécurité. Et c’est elle qui primera sur toute autre fonction.

La sécurité de la victime, d’abord. Celle de l’auteur de l’acte posé ensuite. Puis celle de la société.

Paradoxalement, aujourd’hui, en Belgique, nous avons atteint un taux de récidive supérieur à 50%4. Cela signifie que plus de la moitié des personnes libérées commettent à nouveau un acte considéré comme « à criminaliser » dans les années qui suivent leur sortie de prison. Et vu l’escalade existant entre le système pénal et la personne qui y est tombée un jour, on peut partir du principe que les actes commis au cours de la vie sont de plus en plus violents, reflétant la violence croissante dont tout.e détenu.e est victime, avant, pendant et après la détention.

Cette sécurité que veulent nous garantir les murs de prison est un leurre. La prison est criminogène. Elle brise le lien déjà fragile avec une personne bien souvent en détresse, elle légitime le développement de la souffrance, elle creuse le fossé de l’indifférence, elle nourrit la haine.

Le but inavoué de ces murs érigés partout dans le Royaume ne serait-il pas, au fond, de rendre invisibles celles et ceux que R. Castel appelle « les surnuméraires » (Les Métamorphoses de la question sociale), ces personnes à qui l’on n’est pas capable de trouver une utilité, qu’il s’agit donc de gérer en les excluant par la neutralisation dans un système infantilisant.

Beaucoup d’argent pour peu de sens

La détention a un coût et pas des moindres. En Belgique, actuellement, un.e prisonnier.e coûte 145 euros par jour. Cet argent ne sert que partiellement à couvrir les interventions qui accompagneraient le.la détenu.e dans sa préparation à la sortie et, de ce fait, diminueraient les chances de récidive. Cet argent alimente en grande partie la structure-même du parc pénitentiaire. Depuis bon nombre d’années, la compétence du système carcéral n’est plus de s’occuper des personnes à l’intérieur des murs, mais bien de gérer ces murs. Nous faisons face à un « management de crise » qui a pour priorité de canaliser la surpopulation, de créer des résultats, de réduire les coûts, de multiplier et de moderniser les infrastructures, d’assurer le bien-être des travailleurs. Les détenu.e.s ne sont qu’objets de surveillance.

Ces 145 euros par jour, au lieu d’être jetés à travers les barreaux, pourraient être réinsufflés dans l’éducation permanente, dans des organismes créant du lien, dans des aides de première ligne, dans des processus de médiation, dans des accompagnements quotidiens avec des intervenants spécialisés tels que des psychologues, des travailleurs sociaux, des médecins.

Serait-ce déplacé de demander que notre argent cesse de soutenir les rouages d’un système inefficace et néfaste et soit placé plutôt dans des projets constructifs et humains ?

Le caractère arbitraire de la criminalisation

Tandis que les chiffres recensant la criminalité (fait « criminel ») en Belgique stagnent, voire diminuent, la criminalisation (consistant à établir un fait comme « à criminaliser »), elle, ne cesse d’augmenter. On peut donc se poser la question du caractère arbitraire de la criminalisation. Actuellement, dans nos murs, nous trouvons 30% des détenus qui n’ont pas de diplôme (du tout), 45% ayant obtenu le CEB (6ème primaire) et 20% en possession du CESI (3ème secondaire), c’est-à-dire que 95% de la population carcérale n’a pas atteint les secondaires supérieures. Par ailleurs, 40% des détenus sont toxicomanes (dont 27% d’héroïnomanes)5. On y trouve également souvent des personnes d’origine étrangère, analphabètes ou illettrées. Ces données ne sont naturellement pas explicitées ici afin de faire le lien réducteur entre « origine étrangère » et « criminalité » mais bien entre « origine étrangère » et « criminalisation », entre « faible niveau d’accès à l’éducation » et « criminalisation », entre « personnes souffrant de dépendances » et « criminalisation ».

Ces personnes représentent la grande majorité des personnes incarcérées, contrairement à ce que l’on peut véhiculer comme croyances sur la dangerosité et le caractère inhumain et criminel de ceux et celles qui se trouvent enfermé.e.s. Ces personnes auraient sans doute besoin de traitement, d’écoute, de suivi, de formation. Ces personnes, déjà isolées et marginalisées dans le monde extérieur, ne trouvent sans doute pas de réponse à leur souffrance préexistante dans un système carcéral qui dépersonnalise, aliène et exclut une seconde fois.

Aujourd’hui, comme personnes privilégiées et éduquées (et pas pour autant innocentes), nous sommes sans doute à l’abri de ces murs. Et si les choix des politiques évoluaient ? Si la résistance ou la militance étaient réprimées, comme on peut le voir pas si loin de chez nous ? Si les arrangements fiscaux étaient punis par une peine d’emprisonnement ? Qui retrouverait-on en prison ?

Un Code pénal dépassé

Nous sommes les héritiers d’un Code pénal vieux de 200 ans. Ce dernier date d’une époque révolue aux préoccupations et aux pratiques qui ne font plus sens aujourd’hui. Dans une société aux inégalités et aux injustices fiscales croissantes, le vol simple, par exemple, fait courir plus de risques d’enfermement qu’un crime fiscal. Le premier de ces crimes, s’il est commis durant la nuit avec escalade ou fausse clef peut conduire à une peine allant jusqu’à 15 ans de prison6. Le second, quant à lui, n’a jamais eu pour conséquence, dans la jurisprudence belge, que le remboursement du tiers du bénéfice engrangé par le crime. Il est probablement temps de se demander aux yeux de qui ces législations ont encore du sens et à qui profitent ces inégalités de traitement.

Depuis plusieurs décennies, des commissions se succèdent pour revoir et réformer les procédures et le code pénal. Rien n’en est jamais ressorti. Tous les projets ont été avortés avant même de pouvoir être débattus. Dernièrement, une commission a abandonné sa mission de réforme, découragée par les refus systématiques du gouvernement en place. Le gros de son contenu n’était pourtant pas révolutionnaire. Elle proposait simplement de ne plus maintenir cette course à la construction. Il a été en effet prouvé à maintes reprises que l’augmentation de la capacité pénitentiaire ne résolvait en rien les problèmes de surpopulation : plus on construit de prisons, plus on les remplit. C’est systématique, généralisé, attesté. Par tou.te.s7. C’en était déjà trop : la politique actuelle allant dans le sens opposé (trois projets de construction de nouvelles prisons sont en cours sur le territoire), ces propositions ont toutes été rejetées. Nous en sommes toujours donc à ce fameux Code pénal datant de Napoléon.

Parlons alternatives…

Au vu de la surpopulation carcérale grimpante, les différents gouvernements ont dû se rendre à l’évidence : il fallait parler alternatives. Derrière ce terme rêveur qui nous laisse imaginer un monde un peu plus juste, des réalités très diverses trouvent leur place. Le bracelet électronique, la libération conditionnelle, le travail d’intérêt général ainsi que la médiation en représentent les plus courantes. Au cours des années, toutefois, des études ont montré que ces alternatives, qui sont par essence censées changer la logique de détention et donc diminuer la population carcérale, n’ont fait qu’étendre le filet pénal, ce qui signifie que l’on pénalise tout simplement plus de gens. Sont soumises à certaines de ces peines alternatives des personnes qui n’auraient pas été en prison, de toute façon. La surpopulation ne s’en porte donc pas mieux, les prisonnier.e.s, les agents, les proches et les citoyen.ne.s non plus.

Une opinion sur les alternatives est aussi délicate à défendre. Toutes ne sont pas à exclure, certaines ramènent du sens, tente de placer l’humain au centre des préoccupations, veulent rétablir le lien brisé entre la communauté et la personne en question. Cependant, toute alternative voyant le jour dans un contexte d’intensification du recours à la peine de prison n’est pas une alternative. Si elles ne font qu’augmenter le nombre d’individus victimes de la justice pénale, elles représentent un outil supplémentaire aux mains de l’état pour réprimer des populations qu’il voudrait exclure. Si elles n’arrivent qu’en second plan, laissant la peine de détention à la plus haute place de podium, à laquelle on a recours en premier lieu et de manière systématique, l’alternative n’en n’est pas une.

La prison détruit, génère de la souffrance, exclut, marginalise, isole. La prison rend fou.folle, nourrit le sentiment de révolte, alimente la colère et la violence, ne fait qu’augmenter le fossé entre auteur.e du fait et communauté. La seule alternative à la prison doit résider dans la suppression de celle-ci.

Réinsérer dans une société qui exclut

Dans la même logique, la réinsertion a son lot d’acceptions. Louables pour la plupart, les intentions des organismes défendant « la réinsertion » veulent retrouver une place pour la personne qui l’a perdue, suite à un séjour en prison, suite à une longue période sans emploi, etc. Cependant, dans une société où le marché du travail n’évolue pas en même temps que les profils présents dans la population active, dans une société où la prison n’est que la case finale dans un processus d’exclusion bien souvent présent depuis l’enfance, le mot « réinsertion » fait sourire. Non seulement parce que tout le monde n’a pas pour idéal d’être inséré dans cette société-là, mais encore parce que d’aucuns savent pertinemment bien qu’il n’y a pas de place pour tout le monde. Notre société est basée sur un modèle qui exclut, qui stigmatise, qui privilégie, qui capitalise. Notre société est basée sur un modèle qui intègre la prison comme lieu de réinsertion. Elle dés-insère pour ré-insérer. Elle éloigne pour intégrer.

Toute comme la sécurité, la réinsertion, mission défendue par les défenseurs du système carcéral, est un leurre. Personne ne ressort de prison avec plus de chances d’insertion, ni dans la vie sociale, ni dans la vie familiale, ni dans la vie professionnelle. Ce n’était pas le cas avant l’incarcération, ce le sera encore moins après.

Le sens de la peine

Après des siècles d’application d’une justice pénale et de répression par la peine d’enfermement, il semble opportun de se poser la question de son succès, de sa réussite. Nombre d’études ont pu mettre en lumière l’échec du recours à la peine de prison comme réponse à apporter à la victime, à l’auteur et à la communauté.

La victime, quand victime il y a, n’est qu’exceptionnellement impliquée dans le processus de pénalisation. Elle se voit éloignée du conflit qui la concerne et vit seule avec sa souffrance, ses ressentiments, son envie de vengeance à laquelle l’emprisonnement n’apporte rien. Si le principe de réparation existe, il est bien souvent concrétisé par une somme d’argent qui ne répare finalement pas grand-chose.

L’auteur.e, à qui la peine ne devrait pas impliquer plus de souffrances que la privation de liberté elle-même, se retrouve plus isolé.e et plus révolté.e encore. Il.elle perd les liens qui lui restaient avec le monde extérieur (familiaux, sociaux, professionnels) et il.elle subit une souffrance bien supérieure à la seule souffrance de perdre sa liberté, comme nous avons pu en faire le constat plus haut.

La société, quant à elle, finance ce non-sens. La détention représente de nombreux coûts. Construction de nouvelles prisons, entretien de ces infrastructures et gestion quotidienne de la vie des personnes concernées. Ni dialogue, ni restauration mais récidive, accélération de la spirale de la violence, vengeance qui ne fait place à rien d’autre qu’à de la haine, d’un côté comme de l’autre.

Il y a peu, l’un des prisonniers qualifiés « des plus dangereux du Royaume » est décédé. Après une vie de misère, rythmée par des violences institutionnelles à répétition, caractérisée par un rejet constant de la société et une souffrance croissante due à l’isolement et l’indifférence qui lui ont été imposées durant toute son existence, il a passé ses derniers jours sur terre à faire la grève de la faim pour hâter son départ. Quelques années plus tôt, l’euthanasie lui a été refusée, comme toute demande qui émanait de lui depuis très longtemps : « J’ai passé tout ce temps dans les ténèbres, dans l’enfer, ça veut dire en prison. Ce qu’on a fait à moi, on ne l’a jamais fait à personne. Je préfère mourir. C’est contradictoire par rapport à ma maman, c’est contradictoire par rapport à l’amour que je voue à ma fille. C’est contradictoire par rapport à la vie que j’ai envie de mener. (…) S’ils veulent me tuer, en réalité, qu’ils le fassent une fois pour toute, pourquoi pas ? Je vais être honnête avec vous. Pourquoi ils ne le font pas carrément ? Ils ont déjà essayé. Alors, allez-y ! Puisque maintenant je vais vous le demander. Et bien allez-y tuez-moi ! »8. A-t-on oublié l’humain, dans l’histoire, et la détresse d’un enfant, derrière elle ? S’est-on rassuré en qualifiant cet homme de « fou » afin de légitimer son éloignement ? Si cet homme est le criminel le plus dangereux de mon pays, qui sont tou.te.s ces autres détenu.e.s qui me ressemblent ?

Dans une société qui crée des surnuméraires et des incompris.e.s, le crime existera toujours. La seule marge de manœuvre que l’on possède face à cette constatation est la réponse que l’on veut y apporter. Souhaite-t-on apporter du soutien à des personnes en détresse, en rupture(s), assurer une éducation juste et équitable, (re)créer du lien avec les plus isolé.e.s ? Ou veut-on jeter aux oubliettes un pan entier de la population, augmentant ainsi les discriminations, les exclusions et la haine ?

La peine est indubitablement à questionner et, avec elle, tout le système qui en découle.

Vers une Maxi-prison

En ce mois de mars 2019, les constructeurs de la Maxi-prison de Haren, craignant de perdre leurs permis d’urbanisme et d’environnement, contestés par un collectif de militant.e.s, se hâtent. Ce projet allant à l’encontre de tout bon sens, mais aussi du Masterplan de 20089 qui prônait des petites structures d’incarcération, de l’urgence environnementale, des principes de consultations citoyennes et de démocratie, d’un rapport critique de la Cour des comptes quant aux Partenariats Publics-Privés, tente encore et toujours de s’imposer par la force.

Il s’agit de 19 hectares d’espaces naturels et de terres arables qui se voient bétonnés à l’heure où débats écologiques et préoccupations climatiques sont sans cesse amenés sur le devant de la scène médiatique et politique.

Il s’agit d’un plan d’enfermement de 1190 détenu.e.s (femmes, hommes, jeunes et sans-papiers), à l’heure où bon nombre d’experts préconisent les structures avec prises en charge personnalisée et à taille plus humaine, si cela se peut.

Il s’agit d’une prison qui se trouverait à 12,5 km du centre de Bruxelles, rendant les visites des proches, les consultations d’avocats, les interventions d’associations extérieures, les déplacements de détenu.e.s encore plus laborieux qu’ils ne le sont déjà.

Il s’agit d’un Partenariat Public-Privé rassemblant autour de la table des entreprises aux pratiques plus que douteuses. Laissant les états endettés et pris au piège par un accord qui les lient pour des décennies, ces PPP sont écartés dans nos pays voisins.

Il s’agit d’un établissement pénitentiaire dit « moderne », où tout y est robotisé. Les détenu.e.s n’ont plus vue sur l’extérieur, n’ont plus de contacts d’humain à humain, même avec les agents dont le nombre se voit drastiquement diminué dans ces structures. Des prisons totalement déshumanisées dans lesquelles le froid et la distance ont pris toute la place.

Il s’agit d’un contrat négocié de façon tout à fait opaque, dans un contexte qui n’a jamais été éclairci, malgré les demandes incessantes de voir l’accord liant les différents partis, c’est-à-dire la Régie des Bâtiments et le consortium Cafasso. Ni études d’alternatives, ni prévisions d’un budget précis (plusieurs milliards sont incontestablement en jeu), tout reste obscur.

Il s’agit d’un projet contre lequel magistrats, associations, riverain.e.s, proches et détenu.e.s se lèvent depuis près de dix ans sans être entendus.

Il serait décidément temps de construire tout autre chose…

Julie Debucquois
Membre du Collectif de militant.e.s anti-carcéraux.ales et du Genepi Belgique

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’autrice.

1 Paroles d’un ancien détenu sur https://www.prison-insider.com/ressources/analyses/tribunes-libres/reinsertion-prisonniers-ne-mangez-pas-de-ce-pain-la

2 https://www.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-2012-12-page-5.htm

3 Parmi eux, le Comité européen de prévention de la torture et des traitements inhumains et dégradants, le Comité des droits de l’homme de l’ONU, l’Observatoire international des prisons, la Ligue des droits humains

4 https://www.justice-en-ligne.be/rubrique194.html

5 Exposé de l’OIP sur https://bxl2.attac.be/event/le-modele-carceral-en-question/

6 Idem

7 Notamment par le Conseil de l’Europe à la suite de chaque visite du Comité européen de prévention de la torture et des traitements inhumains et dégradants (CPT) dans les établissements pénitentiaires belges.

8 https://www.rtbf.be/info/societe/detail_farid-bamouhammad-est-decede-cette-nuit-a-bruxelles?id=10166047

9 https://www.prison-insider.com/ressources/analyses/rapports/mega-prison-de-bruxelles-genese-d-un-crime

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Centres fermés : derrière les grilles https://www.causestoujours.be/centre-fermes/ Wed, 27 Mar 2019 14:50:40 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=3189 Difficile de parler d’enfermement sans aborder la question délicate des centres fermés. Les centres fermés jouent un rôle central dans cette politique menée par la Belgique et posent de nombreuses questions en matière de respect des droits fondamentaux.

Apparus officiellement en 1993 avec la loi Tobback, les centres fermés sont des centres où sont détenues des personnes en situation irrégulière, bien souvent en vue de les renvoyer dans leur pays d’origine ou dans un pays par lequel ils ont transité avant d’arriver en Belgique. L’Office des étrangers1 estime à 6000 le nombre annuel de personnes qui y sont enfermées.

Bien qu’ils soient ouverts depuis plus de 25 ans, peu d’informations sont disponibles sur le sujet. Il existe très peu d’images d’archive et assez peu d’informations dans les médias ou de la part de l’Office des étrangers, ce qui crée une certaine opacité sur le quotidien des personnes qui y sont retenues.

Alors pourquoi si peu de matière ? Que cachent réellement ces centres ? Selon les différentes associations qui luttent contre ceux-ci2 et les détenus3 eux-mêmes, les conditions de détention des centres fermés ne respectent pas les droits humains, principe pourtant fondateur de notre société occidentale (dans les textes, tout du moins). Cette invisibilité et l’inaccessibilité de ces lieux empêchent d’instaurer un véritable contrôle sur le respect des droits des personnes qui y sont détenues et posent de nombreuses questions sur la politique migratoire menée en Belgique.

Le collectif Point Barre4 a décidé de se pencher sur ces questions et de mettre en lumière la réalité des centres fermés en Belgique tout en dénonçant le non-respect des droits humains des personnes détenues.

La Belgique condamnée en justice

Faits marquants de la politique pratiquée par la Belgique, celle-ci a été, à plusieurs reprises, condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme en raison de l’enfermement et des conditions de vie à l’intérieur des centres fermés, notamment pour non-respect de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme (qui traite de l’interdiction de recourir à la torture et à tout traitement inhumain ou dégradant) et pour non-respect de l’article 8 de la même Convention, relatif au respect de la vie privée et familiale (entre autre lorsque maris, femmes et enfants sont séparés dans les centres ou que les détenus n’ont pas le droit de voir leurs proches ou de communiquer avec eux).

La Cour européenne des droits de l’homme estime donc que le traitement appliqué dans les centres fermés en Belgique relève d’un traitement inhumain et dégradant et que cette privation de liberté est en contradiction avec les droits humains fondamentaux.

En 2008, après plusieurs condamnations de la Cour pour avoir détenu des enfants dans les centres fermés, la Belgique a cessé d’enfermer des mineurs. Mais 10 ans plus tard, en juillet 2018, le pays a décidé de remettre ça en réouvrant des ailes pour familles avec enfants au centre 127bis, en bordure de piste de l’aéroport de Zaventem.

Vous avez dit prison ?

Outre le fait que l’arrêté royal qui fixe les règles de fonctionnement des centres fermés se réfère explicitement à l’arrêté royal portant sur les établissements pénitentiaires, d’autres éléments permettent d’affirmer le caractère carcéral de ces endroits. Hauts grillages ou grands murs surmontés de barbelés, barreaux aux fenêtres, caméras de surveillance, restrictions et contrôles des visites ou encore matricules attribués aux détenus, toutes ces privations sont difficiles à supporter pour les détenus et ont des conséquences psychologiques notoires, telles que des troubles anxio-dépressifs, du stress post-traumatique et de l’anxiété.

Mais la souffrance est aussi et surtout morale : les personnes enfermées dans ces centres y sont détenues sans durée précise et ne reçoivent aucune information à ce sujet. Or, ces personnes sont détenues non pas parce qu’elles ont commis un crime mais bien parce qu’elles n’ont pas de titre de séjour légalement requis par la Belgique. Elles ne savent donc pas quelle peine leur sera infligée, combien de temps elles passeront dans le centre sans compter que certains d’entre eux ne comprennent pas leur situation, en raison de la barrière de la langue. Cette période d’enfermement et d’incertitude est très stressante pour les détenus à laquelle s’ajoute un sentiment d’impuissance car ils ont le sentiment de ne rien pouvoir y changer.

Hervé, étudiant à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), a passé un mois au centre fermé 127bis. Il témoignage de son expérience et de son vécu dans le centre.

Bien que condamnée à plusieurs reprises et interpellée par les collectifs et instances officielles, la Belgique ne semble pas apprendre de ses erreurs. Le gouvernement prévoit d’ouvrir trois nouveaux centres d’ici 2021, doublant ainsi la capacité de détention de notre pays. Et s’il était possible de penser une migration sans porter atteinte aux droits humains et au respect des personnes migrantes ?

Et si on commençait à ouvrir les yeux sur les centres fermés ?

Emilie Jacquemart

1 L’Office des étrangers est l’un des services du Service Public Intérieur qui est l’instance compétente pour l’accès au territoire, le séjour, l’établissement et l’éloignement des étrangers. Elle est notamment responsable de la gestion des centres fermés.

2 Notamment le CRER  (Collectif contre les Rafles, les Expulsions et pour la Régularisation), Getting the Voice Out, la Ligue des Droits Humains ou encore, Le CIRE (Coordination et Initiatives pour Réfugiés et Étrangers).

3 Le choix du mot « détenu » est ici délibéré même si les textes de loi utilisent le terme d’ «occupants » . Ces personnes sont privées de liberté et sont enfermées, au même titre que les prisonniers dans un établissement pénitentiaire « classique ».

4 Point Barre est un collectif créé en septembre 2018 qui vise à sensibiliser, informer et dénoncer les conditions à l’intérieur des centres fermés.

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Bienfaits et paradoxes de l’intervention culturelle en milieu carcéral. Rencontre avec Simon Fiasse, de la compagnie Buissonnière. https://www.causestoujours.be/intervention-culturelle/ Wed, 27 Mar 2019 14:45:41 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=3183 Surpopulation, insalubrité, atteintes à la dignité humaine, l’État belge est régulièrement attaqué quant aux conditions d’incarcération dans plusieurs de ses établissements pénitentiaires. Depuis 1996, la fameuse Loi Dupont rétablit les personnes incarcérées comme des citoyens et donc des sujets de droits à part entière: les détenus sont privés de leur liberté de mouvement, mais pas de leurs droits sociaux ou culturels. Décidés à faire valoir ces droits, une série d’acteurs (formateurs ou animateurs en éducation permanente) continuent à intervenir auprès des personnes incarcérées, malgré des conditions alarmantes et souvent hostiles.

Ombre et Lumières
Un film d’Antonio Gomez Garcia et Charline Caron
Production: Leïla Films

Atelier vidéo à la prison de Tournai ou photo à la prison de Lantin, le GSARA est l’un de ces acteurs. Dans le cadre du dernier festival Coupe Circuit, nos équipes ont mis sur pied plusieurs jurys de détenus, et nous avons proposé plusieurs moments de réflexion autour de l’enfermement en Belgique, notamment une table ronde autour des bienfaits, des limites et des paradoxes de l’action culturelle en milieu carcéral.

Intervenante à cette table, la criminologue Chloé Branders a signé une thèse titrée Le Théâtre action dans les lieux d’enfermement. À cette fin, elle a notamment assisté aux ateliers menés en milieu carcéral par la compagnie Buissonnière, compagnie namuroise de théâtre action. Fait exceptionnel, la compagnie Buissonnière et son animateur Simon Fiasse sont parvenus à pérenniser un atelier de théâtre dans la prison d’Andenne pendant plus de dix ans. Afin de prolonger notre réflexion, nous avons souhaité rencontrer Simon Fiasse, personnalité fameuse au sein des acteurs culturels intervenants dans les prisons belges.

Le choix du Théâtre action

Selon la définition du Centre du Théâtre Action, cette forme théâtrale apparue en Belgique à la fin des années soixante « s’attache aux luttes qui rendent aux êtres humains leur part d’humanité ». Pratiquant le théâtre action depuis près de quinze ans, Simon Fiasse l’amène dans le monde pénitentiaire, où cette forme particulière prend tout son sens : «Le système carcéral tel qu’il existe est une entreprise de déshumanisation: uniformes, numéros… Nos actions amènent de l’humain, de la création, de l’imaginaire. Par conséquent, nous sommes une force d’opposition.»

Écrites collectivement, les créations de la compagnie Buissonnière visent à l’analyse sociale, politique et à la transformation des rapports sociaux: « Mon travail est politique, militant. On crée un groupe qui va ensemble, en discutant, par le théâtre, porter une parole avec humour, avec émotion, dans la sphère publique. Par exemple, quand les Pays-Bas vidaient ses prisons, et que la Belgique se donnait un peu d’air en envoyant des détenus dans la prison de Tilburg, nous avons créé un spectacle intitulé « Tous à Tilburg ! » Dans ces spectacles, la thématique de l’enfermement et du monde carcéral est récurrente, même sans être imposée: « Le théâtre fait sortir de prison, mais la prison revient sans cesse dans le théâtre. En pleine impro, même si la scène jouée est à la plage, très vite les participants vont se comporter comme au préau ».

En milieu carcéral, le travail consiste donc à porter la parole et les messages des citoyens privés de liberté, mais aussi de les questionner et de les mettre en perspective : « Avec le groupe, grâce à un processus d’improvisations, nous allons décortiquer une problématique ou une injustice, avec des personnages qui permettent d’apporter le plus de nuances possibles. Si dans l’un de mes ateliers, un participant cautionne les attentats contre Charlie Hebdo, je vais confronter son discours. Par exemple en improvisant une rencontre avec un proche d’une victime, ou en l’opposant à un autre musulman choqué par les événements. Dans un dispositif de jeu, le participant gardera-t-il le même discours ? Le conflit est à la base de la dramaturgie mais il y a mille manières de le résoudre : en déconstruisant, en discutant, en évoluant. Ma responsabilité de metteur en scène c’est de faire passer un message multiple ».

Via les spectacles montés par la compagnie Buissonnière, un propos social et politique est donc formulé, mis en scène et porté par les détenus. Dès lors se pose la question du public, devant qui ces spectacles sont-ils représentés ? Dans la majeure partie des cas, un choix se présente aux détenus : interpréter leur spectacle devant un public de co-détenus, ou de personnes extérieures. Cette dernière option est souvent privilégiée tant par les participants à l’atelier que par l’animateur, qui voit là une plus-value essentielle à son travail: « Pour assister à nos spectacles, de plus en plus, j’invite des extérieurs, qui ne connaissent pas la réalité carcérale. C’est ce qu’il faut selon moi. En termes de « réinsertion », ce mot tant galvaudé, je pense qu’il faut créer de la porosité, du lien avec l’extérieur. C’est pourquoi aujourd’hui je crée davantage de collaborations, on mélange sur scène. Par exemple, à Bruxelles on a mélangé étudiants en criminologie et personnes incarcérées. Là on le fait actuellement avec des étudiants de l’HELMo1 qui créent un spectacle avec des détenus. Ça va dans le sens de cette fameuse porosité. C’est ainsi que les mentalités peuvent évoluer sur les prisons. Moi je travaille vers l’extérieur pour faire prendre conscience qu’en prison les gens sont en souffrance, travailleurs comme détenus, que ça ne marche pas, que c’est une aberration.»

Ainsi, Simon Fiasse relève naturellement les divergences entre les objectifs qu’il poursuit en tant que prestataire culturel en milieu carcéral et les objectifs qui sont poursuivis par les participants à ses ateliers : « Mon enjeu à moi c’est de faire bouger un peu les choses sur la question carcérale, mais les personnes incarcérées, ce n’est pas leur enjeu. La fonction première de l’action culturelle en milieu carcéral, pour les détenus, c’est de sortir de cellule et de voir d’autres gens. Pendant deux heures d’activités, on recrée une sphère humaine où ils oublient qu’ils sont incarcérés : on peut parler de tout et de rien, se disputer, ne pas être d’accord ».

Le rouage d’un système ?

Si les objectifs poursuivis par les deux parties principales peuvent diverger, elles partagent néanmoins un but commun : lutter contre le système prison et l’incarcération, contre cette fameuse «déshumanisation». Mais un paradoxe se retrouve au cœur de la question des interventions culturelles en prison. En effet, Simon Fiasse, comme tout autre prestataire culturel en milieu carcéral, travaille au cœur d’un système qu’il dénonce : « Les acteurs culturels sont la soupape d’une cocotte-minute. Comme les drogues d’ailleurs ! Certains directeurs ne s’en cachent pas, les détenus rentrent avec une assuétude et en sortent avec quatre. Tout le monde joue un jeu,moi mon rôle c’est celui de l’animateur. Mon opinion, c’est que je rentre dans un système inhumain pour faire bouger les choses, petit à petit. À Andenne, sur dix ans, mon action est entrée dans les mœurs, les agents comprennent la plus value. Je fais un travail social, je parle avec les détenus, avec les agents. Souvent la frontière sociologique entre les deux est très mince. Là où ça devient dangereux, c’est lorsque l’on perd le recul sur le système carcéral, qu’on laisse passer cette déshumanisation.Il arrive que des actions révoltantes se déroulent derrière les murs de mon petit local de répétition, et c’est triste à dire mais je m’y habitue, je perds ma vigilance. Je n’ai pas à m’habituer à ça ».

Revenant sur les problèmes majeurs de la Belgique et de son système carcéral, Simon Fiasse constate une légère baisse de la surpopulation ces dernières années, grâce à des solutions alternatives telles que les bracelets électroniques ou autres peines d’intérêt général. Au sujet de la vétusté, de nouveaux établissements pénitentiaires flambants neufs ne sont qu’un pansement sur une plaie béante, le système carcéral est un problème structurel et sociétal à régler en profondeur, par d’autres moyens, à d’autres niveaux : « Avant de travailler sur les prisons telles quelles, il faut travailler sur le système pénal. On met trop de gens en prison, trop vite. La prison n’aide pas, ceux qui tiennent le coup sont ceux qui ont un peu d’argent et le soutien de leur famille. La grande majorité des personnes incarcérées sont démunies, culturellement, socialement, économiquement… Dans mes groupes, plein de participants ne savent pas lire et écrire. Moi, si je suis incarcéré, au moins je peux comprendre les documents. Eux, en prison, ils se font aspirer, enfoncer. La prison c’est un piège à mouche, quand tu rentres dedans, c’est très difficile d’en sortir. Les prisons empirent les êtres humains qui y croupissent. Un jour, un directeur m’a dit : en prison, il y a 99% de gens qui ne devraient plus y être et 1% qui ne devrait jamais en sortir. »

Olivier Grinnaert1

1Haute-école Libre Mosane

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Prison côté pop https://www.causestoujours.be/prison-cote-pop/ Wed, 27 Mar 2019 14:35:17 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=3174 Pour la majorité d’entre nous, les seules choses que nous croyons connaître du milieu carcéral nous parviennent par écrans interposés et bien souvent sous forme de fiction. Il y a les films bien sûr (je ne saurais que trop vous conseiller le florilège de l’émission Blow Up sur le sujet). Néanmoins depuis bientôt 20 ans, les séries s’intéressent également de près à la vie des détenu-e-s. Alors, on ne va pas s’attarder sur tous ceux qui passent par la case prison – Junior Soprano (The Sopranos), Pablo Escobar (Narcos), George Bluth (Arrested Development)… ne sont que la pointe de l’iceberg – mais pour cette plongée en prison côté pop, nous allons revenir sur les trois séries marquantes qui ont la prison comme (l’un des) sujet principal et qui placent les personnes incarcérées au centre de l’intrigue, plutôt qu’en marge comme dans les séries policières ou judiciaires. Evidemment que vous me voyez venir avec mes gros sabots, il s’agit bien de The Wire, Prison Break et Orange is the New Black.

THE WIRE 2002-2008

Il faut d’abord rendre à César ce qui est à César : sans Oz (1997-2003), première série dramatique diffusée sur chaîne câblée (HBO), on attendrait peut-être toujours The Wire et d’autres programmes du genre. Sans compter que son descendant direct est diffusé sur le même network. Mais The Wire a eu un plus grand impact international puisqu’elle se retrouve régulièrement en tête des classements des meilleures séries télévisées. Elle trône également en bonne place dans les cursus universitaires. Et pour cause : les co-auteurs (David Simon et Ed Burns) se sont entourés de sociologues et d’anthropologues urbains ayant vécu dans les quartiers de Baltimore pour être le plus proche possible de la réalité. Ce qui leur a permis, d’une part, d’éviter de tomber dans le piège du manichéisme – on peut ainsi, tour à tour s’identifier ou du moins entrer en empathie avec chacun des personnages, même s’ils ont le rôle des criminels – mais également de replacer se système carcéral au sein d’une analyse plus globale des institutions. “Le tour de force de la série est de s’engager, sur le plan social, en montrant sans détour les coins les plus sombres du décor américain, son revers le plus inavouable, tout en mettant en scène une foule de points de vue réalistes qui multiplient les questions dérangeantes sans jamais proposer de solution miracle. Il n’y a pas de fausse objectivité rassurante et pas de subjectivité accusatrice sous-jacente, l’épisode ne fait que montrer les situations le plus fidèlement possible.” (on dit merci qui ? merci Wikipedia) Voilà de quoi passer plusieurs heures de cours (et pas seulement dans les classes de cinéma) à (re)visionner les épisodes et à animer des conférences dans des colloques en tout genre.

Pour ne pas tomber entièrement dans le fanatisme et apporter un peu de nuances, rappelons tout de même que The Wire est une série sur des personnages essentiellement noirs et dans la précarité écrite par des hommes blancs pour être diffusée sur une chaîne premium (payante donc) avec un certain type d’audience (à satisfaire) en tête. Mais ce n’est qu’une fausse critique car, comme expliqué, c’est peut-être le moyen le plus direct pour ce public d’entrer en contact avec le milieu carcéral et cette série documentaire fait vraiment le job !

PRISON BREAK 2005-2009 (2017)

Si ce n’était pas encore clair, il y a très peu d’objectivité dans ce que j’écris ici alors je vous le dis : Prison Break… franchement ?! Je ne comprends toujours pas pourquoi cette série a tant animé les discussions de la pause-déjeuner quand j’étais au collège. J’ai toujours trouvé cette série consternante de nullité (le doublage n’a sûrement pas aidé mais ce n’est pas le sujet) donc on ne va pas passer des heures dessus. Ok, pour une série conservatrice diffusée sur la Fox (tiens tiens), elle montre quand même une population carcérale un peu diversifiée. Mais bon, le héros c’est quand même le white guy de la bande.

La prison est représentée comme un lieu de violence (physique) permanente. A peine notre protagoniste passe la porte d’entrée qu’il voit un autre détenu boxer dans le vide comme si les bagarres étaient constantes. Alors, je n’ai pas dit que la prison c’était le Club Med, mais là quand même, on se fout un peu de nous. On nous montre que la majorité des morts qui surviennent en milieu carcéral sont dues à des meurtres (des crimes entre gangs) alors que dans la réalité, les causes principales de décès en prison sont dues aux suicides, maladies et à l’âge. L’aspect le plus intéressant selon moi est le fait que Lincoln – le personnage central de la série – ait été condamné et emprisonné par erreur (et ça arrive). Bref, j’imagine que certains ont apprécié le show pour le suspense et la dose d’adrénaline mais je vous propose de passer à autre chose.

ORANGE IS THE NEW BLACK 2013 – ….

Vous entendez Patrick Juvet crier “Où sont les femmes?” (ouais on a les refs qu’on mérite) ? Eh bien Patrick, figure-toi que depuis 2013, on ne les voit plus seulement verser des larmes au parloir, elle sont aussi dans les cellules. Bien que Orange is the New Black n’ait pas les prétentions documentaires de The Wire, elle réalise une prouesse semblable à Oz 10 ans plus tôt. Des femmes noires, latinas, grosses, butches1, lesbiennes ou bi, à peine maquillées, qui parlent de violence, d’argent, de sexe, d’identité de genre, de règles, de maternité… pendant 52 minutes (pour les premiers épisodes), certains ont senti la Terre trembler. Prise de risque donc pour Netflix qui n’en était alors qu’à sa troisième série auto-produite, comme pour HBO à l’époque. Rien que pour le rôle de Sophia, interprété par Laverne Cox, cette série mérite toute mon admiration. Un avis partagé puisqu’elle sera la première actrice trans noire à avoir été nommée aux Emmy Awards.

Le décor de la prison a cet avantage de jouer le rôle de métaphore où tout est amplifié. Cela permet de mettre en exergue certaines questions de société qui n’auraient peut-être pas été soulevées dans d’autres cadres. De plus, les prisons sont – par définition – des lieux où la société cache celles et ceux qui semblent trop marginaux pour être montrés ailleurs. Elles offrent donc aux showrunners une richesse narrative incomparable. Et elles ont cet avantage sur les films de pouvoir dérouler leurs intrigues sur plusieurs épisodes voire plusieurs saisons, permettant ainsi à des personnages complexes d’exister et, à l’image de la vie en prison que l’on se fait de retrouver quelques nuances (quand ils s’appliquent un peu). Plus qu’une représentation exacte du milieu carcéral fait essentiellement d’ennui (pas ce qu’il y a de plus vendeur pour une série), c’est une plus grande représentation des minorités qui en ressort et c’est déjà plus qu’appréciable.

Maureen Vanden Berghe

1 Terme argotique anglophone désignant les lesbiennes adoptant des codes vestimentaires masculins.

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Journal pas si INTIME d’une intervenante culturelle en prison https://www.causestoujours.be/intervenante-culturelle-en-prison/ Wed, 27 Mar 2019 14:30:53 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=3167 Lorsque l’opportunité s’est offerte à moi d’accompagner un atelier d’éducation à l’image en milieu carcéral, j’ai tout de suite dit que je voulais bien essayer (histoire de se mesurer à la tâche d’envergure) … que je trouvais cela intéressant … stimulant … même nécessaire d’aller là où personne n’a envie d’être.

Fort intérieur
Un film de Chris Pellerin
Les Productions de l’Œil Sauvage

Ainsi, le travail préparatoire en amont s’enclenche en équipe : on prépare les ateliers, on choisit les films qu’on regardera plus tard avec les participants, on définit pourquoi nous sommes là et où nous voulons en venir.

Puis, le jour J approche et par conséquent, les a priori et les images préconçues approchent elles aussi à grands pas dans ma tête … je perds en clarté : j’imagine que les détenus sont des énergumènes tatoués … qu’ils vont se moquer de moi … moi, du haut de mon mètre-soixante, je ne vais pas m’en sortir… sans doute que mon français et leur français « ça n’a rien à voir » … je ne vais pas pouvoir suivre le jargon … je vais avoir l’air ridicule … et mon air ridicule va tous les énerver … ça va chauffer … et puis … et puis rien, je serai coupée en morceaux et engloutie par le plus gros de tous qui sera en plus carnivore, sous les yeux incrédules d’un gardien, lui immobilisé et contraint de regarder impuissant la scène du crime …

Je suis sidérée face à mon propre imaginaire … je suis moi-même pétrie de représentations sociales stigmatisantes !

Le jour J arrive et avec lui la confrontation à la réalité : un par un les clichés tombent … à partir du tout premier « ils seront tous GROS ». J’étais là devant le premier participant, un gars à peine majeur, un tout petit et maigrichon, il passe la porte d’un air timide, il hésite à me serrer la main, le regard bas, les cheveux froissés tous en bataille … il fait lui aussi un mètre-soixante comme moi… et n’a pas du tout l’air menaçant. Il s’appelle Momo.

La réalité me rattrape, l’un après l’autre les participants arrivent peupler ce qui sera ma toute première image « réelle » du paysage carcéral. (Afin de dissiper tout cliché qui serait encore en train de polluer l’imaginaire du cyber-espace, il me semble important de préciser qu’il y avait : des grands, des petits, des gros, des minces, des blancs et des noirs, des tatoués et des non-tatoués … comme quoi mon cliché Lombrosien daté de 1860 et fortement appuyé par des références cinématographiques plus contemporaines n’ont aucune raison d’être … si ce n’est celle de permettre à notre société de se réconforter d’un récit conventionnel qui permet d’identifier « le mal » en le stigmatisant, pour ensuite l’isoler, et ainsi le vaincre …).

Les corps malades, les corps souffrants en prison.

De ma première image « réelle » des personnes incarcérées, je retiendrai : les regards bas et effacés, la discrétion dans la rencontre, comme une forme de politesse inavouée, la gène et la timidité, l’absence de connexion, les yeux cernés … les corps transportés là avec une sorte d’inertie … sans trop savoir ni pourquoi faire, ni comment, ni rien du tout.

Le fait d’occuper l’espace, de se déplacer mollement … comme une manière de faire avancer le temps devant soi … malgré soi. La nervosité. L’impatience. Les questions répétées et répétées sans cesse comme un disque qui saute. Les grilles aux fenêtres et le bruit des portes. Le nombre infini des portes. Et encore le bruit. Les vêtements gris … tous pareils … comme autant de fantômes éclairés au néon … comme autant de malades déambulant en pyjama …

Dans ce paysage désolant, il a fallu pouvoir regarder en face cette détresse, la reconnaître, ne pas la juger, l’accepter telle quelle …

Les jours passent. Les ateliers s’enchaînent.

D’une rencontre à l’autre, rapidement se tissent les récits croisés, décousus, partagés par bribes, de ces vies rompues et arrachées à elles-mêmes, qu’on a enfermées en attente de jugement … ou en expiation de peine … Mais quelle est le sens de la peine ? A quoi est-elle censée servir … à quoi sert-elle réellement ?

Question glissante, gluante … question annexe … ai-je le droit de la poser ?

Je retrouve cette phrase de Michel Foucault dans Surveiller et punir :

« … Un châtiment comme la prison – pure privation de liberté – n’a jamais fonctionné sans un certain supplément punitif qui concerne bien le corps lui-même (…). Conséquence non voulue mais inévitable de l’enfermement ? En fait, la prison dans ses dispositifs les plus explicites, a toujours ménagé une certaine mesure de souffrance corporelle (…) [cela] indique un postulat qui jamais n’a franchement été levé : il est juste qu’un condamné souffre plus que les autres hommes »1.

Même lorsque nos systèmes punitifs ne font pas recours à la punition, à des châtiments sanglants, même s’ils utilisent les méthodes douces qui enferment ou corrigent, c’est bien toujours du corps qu’il s’agit.

« C’est dur d’avoir l’air frais en prison. Vous savez, ici il y en a qui se couchent très tard, car il n’y a pas beaucoup de différence entre le jour et la nuit, dormir de jour ça fait passer les jours plus vite …  »

« On est tous un peu toqués en prison. Comment ne pas devenir fou ici ? »

Enfermé entre quatre murs … de quoi devenir fou !

Par cette cohabitation étrange entre prison, souffrance corporelle, souffrance mentale, maladie psychique, dépression, folie, addictions … je me demande si la prison peut être lieu de soin … si le statut de détenu est conciliable avec celui de patient ?

Stigmatisés, isolés, suicidaires. Les souffrances des détenus sont aggravées par des conditions de détentions inadaptées à la situation des détenus en détresse psychologique :

Près de 40% des détenus « ordinaires » souffrent de troubles psychiatriques mais la Justice les considère comme responsables de leurs actes. « Par décision médicale, on peut décider de les transférer en annexe psychiatrique lorsqu’on estime qu’ils méritent des soins appropriés« , explique le Dr Kalonji 2

On peut lire chez l’Observatoire International des Prisons – section Belgique : « Malheureusement, le caractère sécuritaire de l’internement prend bien souvent toute la place, pour ne laisser qu’une part minuscule aux soins.3 »

À l’heure actuelle, les annexes psychiatriques des prisons sont au nombre de douze, réparties sur tout le territoire. En pratique, elles accueillent non seulement les internés en attente d’une place dans un établissement adapté à leur pathologie, mais également des détenus présentant des fragilités psychiques (toxicomanie, décompensation durant l’incarcération, …) ou, parfois encore, des détenus ayant commis des faits de mœurs.

Il semble que ce lieu reste imprégné d’une conception asilaire de la prison, perçue comme une solution de facilité où l’on parque les personnes « indésirables ». Comme si l’annexe était un lieu créé pour pallier à l’absence de réponse à cette question qui ne cesse de se répéter : que fait la société de ses fous-dangereux ?4

Poser la question des soins psychiatriques en prison et l’importance de la population pénale concernée par ces soins constitue en soi un débat de société. Derrière ces simples thèmes, se profile la question du fonctionnement de la psychiatrie publique dans son ensemble de la façon dont notre société considère et soigne ses malades mentaux, de la façon dont on « isole les individus » ou au contraire « on décide de les inclure », de la façon dont on différencie les normaux des anormaux.

Eleonora Sambasile

1 Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison – Paris, Gallimard, 1975, p. 21

2 https://www.lejournaldumedecin.com/actualite/les-annexes-psychiatriques-des-prisons-meritent-une-analyse-nuancee/article-longread-27529.html?cookie_check=1551881499

3 https://oipbelgique.be/fr/?p=763

4 https://www.cbcs.be/L-internement-un-circuit-de-non-soin?var_mode=calcul

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