Filmer le paysage et composer avec les vivant·es – Causes Toujours https://www.causestoujours.be Blog du Trimestriel Causes Toujours Fri, 17 Dec 2021 16:47:31 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.4 Conférence de Teresa Castro : « Réanimer la nature » https://www.causestoujours.be/conference-de-teresa-castro-reanimer-la-nature/ Wed, 15 Dec 2021 16:49:26 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4073

Le point de départ de cette intervention est l’idée que la crise écologique que nous traversons aujourd’hui est indissociable d’une crise de la sensibilité et des formes de l’attention. Face à la perspective de plus en plus réelle d’une planète inhabitable, il est urgent d’imaginer une éthique du soin : une relation plus attentive, inclusive et généreuse avec la nature et l’autre qu’humain. C’est dans ce contexte que les formes sensibles ont un rôle politique à jouer. Inspirée par les travaux de Val Plumwood, et prenant le cas du cinéma comme exemple, Teresa Castro suggère que les images filmiques peuvent, potentiellement, nous aider à réanimer la nature. Il ne s’agit pas de défendre que le cinéma doit être mis au service des discours écologiques, mais de proposer qu’il a la capacité de restaurer l’émerveillement devant le monde dont nous avons plus que jamais besoin.

Teresa Castro est maîtresse de conférences en études cinématographiques et audiovisuelles à l’Université Sorbonne Nouvelle. Une partie de ses recherches récentes porte sur les liens entre cinéma et animisme, l’éco-criticisme et les formes de vie végétales dans la culture visuelle. Elle a coédité l’ouvrage collectif Puissance du végétal et cinéma animiste. La vitalité révélée par la technique (Presses du réel, 2020).

Enregistrée au Cinéma NOVA à Bruxelles le 21 octobre 2021.

Image d’illustration (c) Photo issue du film Conversation with a Cactus d’Elise Florenty & Marcel Türkowsky

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Conférence d’Alexis Zimmer : « Brouillards Toxiques » https://www.causestoujours.be/conference-dalexis-zimmer-brouillards-toxiques/ Wed, 15 Dec 2021 16:48:03 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4069

Le biologiste et philosophe des sciences, Alexis Zimmer, s’intéresse aux processus de contamination des corps et des paysages dans le contexte de l’Europe industrialisée. À la frontière entre histoire environnementale et de la santé, il met en scène, comme c’est le cas dans son ouvrage Brouillards toxiques. Vallée de la Meuse, 1930. Contre-enquête (Zones sensibles, 2016), des acteurs aussi divers que le charbon, des « experts », des nuages toxiques, ainsi que les humains et les bêtes qui en sont les victimes. Cette approche narrative de l’essai rend sensible au surgissement d’images, de discours instrumentalisés, de résistances et de savoirs populaires.

Alexis Zimmer est maître de conférences en Histoire et politique de la santé et de l’environnement aux 19e et 20e siècles à la faculté de médecine de Strasbourg. Son travail étudie l’anthropologie et l’histoire des relations santé/environnement, l’anthropologie des microbes, la santé et la pollution, ainsi que les enseignements des sciences humaines et sociales en études médicales.

Enregistrée au Cinéma NOVA à Bruxelles le 22 octobre 2021.

Image d’illustration (c) Photo issue de la conférence « Brouillards toxiques » d’Alexis Zimmer

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Conférence d’Alexandre Galand : « Pour une polyphonie rythmique des échanges » https://www.causestoujours.be/conference-dalexandre-galand-pour-une-polyphonie-rythmique-des-echanges/ Wed, 15 Dec 2021 16:47:26 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4066

Notre époque serait confrontée à une « catastrophe de la résonance », où les choses, êtres et paysages seraient rendus muets suite à l’atrophie de nos attentions, imaginaires et dispositions à considérer l’altérité. Des pratiques aident à revivifier ce rapport au monde. Par l’entraînement de l’écoute qu’il suppose, l’enregistrement de terrain rend en effet sensible à toute une série de présences, mais aussi à des relations, des échanges et des conflits. Depuis la publication d’un ouvrage de synthèse à propos de la pratique du field recording, Alexandre Galand s’interroge sur l’apport de l’écoute et de l’enregistrement dans les « ruines du capitalisme ». Son exposé est émaillé de diffusions d’extraits sonores.

Docteur en histoire, art et archéologie, Alexandre Galand se passionne pour les arts se donnant le monde pour objet : le cinéma documentaire, le récit de voyages et le nature writing, la peinture de paysage, le field recording. Il a publié Field recording : l’usage sonore du monde en 100 albums aux éditions Le Mot et le Reste (2012).

Enregistrée au Cinéma NOVA à Bruxelles le 24 octobre 2021.

Image d’illustration (c) photo issue du film Curupira, bête des bois de Félix Blume

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Paysage féral et anti-paysage, entretien avec Matthieu Duperrex https://www.causestoujours.be/paysage-feral-et-anti-paysage-entretien-avec-matthieu-duperrex/ Wed, 15 Dec 2021 16:30:51 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4059 Matthieu Duperrex est maître de conférence en sciences humaines à l’École nationale supérieure d’architecture de Marseille. Artiste et théoricien directeur artistique du collectif Urbain, trop urbain (www.urbain-trop-urbain.fr), ses travaux procèdent d’enquêtes de terrain sur des milieux anthropisés et croisent littérature, sciences-humaines et arts visuels. Nous nous entretenons ici avec lui suite à sa conférence-performance du 23 octobre 2021 au Cinéma Nova, qui s’inspirait de son récit publié chez Wildproject, Voyages en sol incertain, enquête dans les deltas du Rhône et du Mississippi.

Causes toujours (CT). À l’occasion du cycle « Filmer le paysage, composer avec les vivant·es », vous avez présenté une performance en immersion vidéo au sein de territoires du delta du Mississippi, en Louisiane. Pouvez-vous nous expliciter le titre proposé pour cette intervention, à savoir « Quelques images du paysage féral » ?

Matthieu Duperrex (MD). Le devenir féral est pour moi l’un des éléments dialectiques du paysage. Il y a évidemment plusieurs ententes de la féralité, littéralement la condition d’animaux domestiques qui « retournent » à l’état sauvage. La révolution du tiers-paysage qu’appelle le paysagiste Gilles Clément (Manifeste du Tiers Paysage, 2004) place par exemple une certaine confiance dans la féralité et le réensauvagement1. Pour le journaliste George Monbiot, la féralité est une expression positive d’éveil écologique qui manifeste le besoin d’une vie plus sauvage. De façon plus conséquente, le philosophe Baptiste Morizot propose d’élire le processus féral comme terrain possible d’une « diplomatie » qui desserrerait la partition naturaliste sauvage/domestique au profit d’une « interdépendance équilibrée » à l’intérieur des communautés biotiques2.

Pour ma part, je me range plutôt dans le prolongement de l’anthropologue Anna Tsing. Anna Tsing s’est en effet intéressée aux enchevêtrements entre humains et non-humains propres à l’Holocène, ces écologies que l’exploitation industrielle et l’impérialisme économique détruisent. Face à cette emprise, en étudiant un tout petit objet, le champignon matsutake, elle a montré la survivance de patchs qui rendent favorable une vie au-delà de l’humain3. Les « écologies férales » ne procèdent pas d’un réensauvagement a priori positif de l’Anthropocène, ce sont des paysages ruinés par des agents pathogènes non-humains, qui produisent de l’inhabitable ou de l’invivable pour un fort contingent des espèces liées à l’écologie antérieure. Parmi ces agents pathogènes et proliférants, il y a des bactéries, des virus, des champignons.

De là mon intention en proposant ces images de Louisiane au public, dans la continuité de mon livre : la traque des fantômes et des monstres de l’Anthropocène ou bien des écologies férales passe par des exercices d’admiration et par une sollicitude constante pour l’habitabilité du sol ou encore ce que celui-ci comporte de traces passées d’un enchevêtrement inter-espèces avec lesquelles se raccorder.

CT. Dans votre livre, Voyages en sol incertain (2019), vous avez choisi de décrire les paysages de delta, un espace entre terre et mer, pourquoi cela avait particulièrement son importance ?

MD. Les littoraux, comme le cercle arctique, sont aux avant-postes de ce qui nous arrive, ils encaissent un certain nombre de heurts climatiques et chimiques. Les deltas se trouvent ainsi être des territoires « sentinelles », annonciateurs de la catastrophe, en même temps qu’ils sont déjà dans la catastrophe. Un paysage peut être avant-coureur d’une époque, l’espace et le temps sont convoqués de façon troublante pour celui qui parcourt ces paysages. Il éprouve de la mélancolie, de l’inquiétude, vis-à-vis de ces paysages affectés par un certain déroulement du temps.

Un delta est un panache mouvant, avec une reméandrisation constante qui charrie du limon. C’est l’histoire d’un sol né par l’agrégat de tout ce qui s’érode dans le bassin versant, ce ne sont pas seulement les nutriments mais aussi toutes les pollutions. Ces sédiments ont une fonction nourricière, mais ces limons se dérobent, à partir du moment où tout un ensemble de modifications paysagères a eu lieu du fait de l’activité humaine, avec les digues, les barrages, les chenalisations, qui rendent les territoires certes plus habitables (assèchements de marais par exemple) mais qui entraînent un mouvement d’érosion et d’affaissement des sols.

L’aller-retour entre le Rhône et le Mississippi – tel que je l’ai pratiqué pour les Voyages en sol incertain – me permettait d’instruire cela, avec là aussi des fantômes. On y rencontre des résidents, des spectres, des médiateurs pour parler de ces paysages, comme des essences végétales ou animales qui me sont l’occasion d’embrayer le récit d’un sol qui se dérobe. Il n’est pas seulement le récit des humains, c’est aussi un récit où il y a plusieurs voix. Non pas qu’on usurpe la voix de l’autre, qu’on soit l’instance de parole des non-humains, mais avec l’idée que par le paysage et ses assemblages ils entrent en composition avec les humains. On peut être alors le porte-parole de ces compositions qui façonnent le paysage.

Ces exercices de parallélisme – dont vous voyez qu’ils sont aussi une question d’instance, de savoir qui prend la parole – nous servent à décaler le regard, à nous déporter. Ils sont ce que le paysage produit concrètement, en tant que toutes les spatialisations sont porteuses d’histoires. Ces parallélismes ne sont pas pour moi un artifice littéraire, ce sont des histoires vraies qui arrivent au paysage, et dont les paysages expriment la narration, la résolution, l’intrigue… Tout cela est présent au cœur de ce qui arrive au paysage et au sol qui le supporte. Tous les paysages ont plus ou moins de potentiel à basculer dans autre chose qu’eux, un potentiel de métamorphose pour ainsi dire. Pour le paysage à l’ère de l’Anthropocène, cette capacité de bascule, comme dit Anna Tsing, a pour alternative soit la diversité contaminée (c’est-à-dire l’hybridation symbiotique), soit la destruction et l’appauvrissement total, par l’émergence de féralités dangereuses.

CT. Dans votre performance, il a été question des industries du pétrole et des pipelines qui lacèrent le sol de Louisiane et creusent des chenaux dans les marais, fragilisant le delta. Vous faites souvent écho dans votre travail à ce qui est sous nos pieds ou à ce que l’on ne perçoit pas. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

MD. Nos paysages sont en effet aussi dépositaires de tout un ensemble de forces invisibles, des forces qui appartiennent à des cycles biogéochimiques, la façon dont circulent des nutriments dans un sol, dont les arbres communiquent, tout ça relève d’un ensemble de fonctions qui appartiennent au sol et que l’on imaginait tout juste il y a à peine un siècle. Aujourd’hui, on va sur ce sujet d’étonnement en étonnement, on sait que les pierres sont vivantes, que la lithosphère abrite une vie microbienne d’une extraordinaire diversité, et qu’il y aurait même plus de formes de vie dans le sous-sol qu’il n’y en aurait dans les mers, c’est inouï ! On avait l’habitude de penser que lorsqu’on atteignait la roche mère, il n’y avait plus rien, mais ce n’est pas vrai.

Il y a donc ces agentivités-là, et puis il y aussi tout ce que l’habitat humain, tout ce que la transformation des territoires a produit. Parmi ces transformations de nos territoires, un certain nombre relèvent selon moi d’un processus d’invisibilisation. C’est-à-dire que l’Anthropocène, cette modernité occidentale et libérale dans laquelle nous habitons, qui nous fait vivre dans sa technosphère, génère des processus d’invisibilisation, des « anti-paysages ». Le géographe David Nye utilise cette expression pour désigner des espaces qui au lieu de servir d’infrastructure et d’arrière-plan à notre existence collective (la définition du paysage chez John B. Jackson) sont des espaces rendus inhabitables ou nuisibles au développement de la vie. L’art et la littérature peuvent rematérialiser ce qui relève de l’anti-paysage, au sens du miroir que l’on promène le long du chemin selon Stendhal, ou du miroir que l’on traverse, comme dans Alice aux pays des Merveilles.

Pour ma part, je me suis intéressé à la question pétrochimique, parce que le pétrole est devenu la ressource fossile la plus métamorphique, ce qui a donné lieu à la plus grande accélération possible qu’a connu l’occupation humaine de la terre. Or, cette forme-pétrole a engagé un certain nombre de processus d’invisibilisation au fur et à mesure de son exploitation. Les paysages de l’énergie sont pour beaucoup des anti-paysages, avec un ensemble de processus invisibilisés. Si on les voyait, on se dirait « mais qu’est-ce qu’on a fait ? Pourquoi a-t-on produit un tel délire infrastructurel ? » Ces spatialisations n’ont été a aucun moment politisées ou débattues. Elles n’ont fait l’objet d’aucune discussion quant à l’habitabilité des territoires qui seraient affectés. Parfois, bien sûr, on discute de l’implantation d’une usine, d’une raffinerie, mais pour l’essentiel du maillage de ces infrastructures du pétrole, tout cela arrive sans discussion, presque en silence.

Investiguer sur les paysages, c’est donc pour moi débusquer ces parallélismes noirs, ces anti-paysages. Ils façonnent sans que nous le sachions notre expérience sensible. Comparé au 18e siècle, nous respirons un air qui est 40 % plus chargé en CO2 ; nous avons dans nos muscles de l’azote qui provient pour moitié des fertilisants chimiques des sols répandus à partir de 1910. Nos corps relèvent déjà d’une « pétroculture ». Cette appréhension-là, cette révélation, est complexe à faire survenir. Et c’est encore une question de paysage que d’arriver à savoir où ça passe, où sont les pipelines, quel est le circuit de la logistique, quels sont les lieux de stockages. Nos ports commerciaux sont aujourd’hui ceinturés par des barrières et des barbelés, ces circuits de la logistique sont invisibilisés. 90 % des marchandises circulent par container, et ces containers invisibilisent également la chaîne de production manufacturière (car ce ne sont pas des marchandises qui circulent surtout mais des objets semi-finis et des pièces détachées). Les porte-containers aujourd’hui seraient le sixième pays pollueur de la planète. Donc tout cela produit du paysage, des interfaces logistiques, ce que nous pouvons aussi appeler la technosphère dans laquelle nous vivons.

Image d’illustration (c) Photo issue de la conférence de Matthieu Duperrex

1 Cf. Julien Delord, « Pour une esthétique écologique du paysage », Nouvelle revue d’esthétique, vol. 17, n°1, 2016, p. 55.

2 Cf. Baptiste Morizot, « Le devenir du sauvage à l’Anthropocène », in Rémi Beau et Catherine Larrère (éd.), Penser l’Anthropocène, Les Presses SciencesPo, coll. « Développement durable », Paris:, 2018, p. 249‑264.

3 Cf. Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, traduit par Philippe Pignarre, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », Paris, 2017.

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Dossier « Filmer le paysage et composer avec les vivant·es » https://www.causestoujours.be/dossier-filmer-le-paysage-et-composer-avec-les-vivant%c2%b7es/ Wed, 15 Dec 2021 16:23:56 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4056 À la fin de ce mois d’octobre, le GSARA et le CVB ont proposé d’envisager le cinéma documentaire comme le vecteur d’ « un rapport renouvelé à la nature et au non-humain, où une certaine conception du paysage est remplacée par celle d’un milieu vivant et relationnel » (Teresa Castro). Des rencontres, conférences et projections ont alterné afin de cerner au mieux ce que c’est de « composer avec les vivant·es ». Toute la programmation, qui s’inscrivit dans le cadre du festival « En ville ! », a eu lieu au NOVA et a suscité un vif intérêt auprès du public.

Ainsi, nous avons présenté des films d’Elise Florenty & Marcel Turkowsky (Back to 2069 + Conversation with a Cactus), de Chloé Malcotti (Medusa), de Lois Patino (Red Moon Tide) et de Félix Blume (Curupira, bête des bois + Luces del Desierto). Chaque film faisait écho à une conférence ce qui permettait de prolonger la réflexion sur un plan cinématographique. Les réalisateurs étaient présents pour en parler. Le film Medusa de Chloé Malcotti, une coproduction du CBA et du GSARA, était projeté en première belge, en présence de la réalisatrice et de l’équipe.

Les conférences de Teresa Castro (« Réanimer la nature »), d’Alexis Zimmer (« Brouillards Toxiques ») et d’Alexandre Galand (« Pour une polyphonie rythmique des échanges ») ont été enregistrées par nos soins et se trouvent dans ce dossier. Quant au quatrième conférencier, Matthieu Duperrex, nous nous sommes entretenus avec lui à propos de la « féralité ». Vous pourrez en découvrir la retranscription ci-dessous.

Ce cycle a constitué le cinquième opus de la résidence « Conversation » mise en place par les Ateliers de production du GSARA et du CVB.

Image d’illustration (c) Photo issue de Medusa de Chloe Malcotti

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