Mémoire(s) – Causes Toujours https://www.causestoujours.be Blog du Trimestriel Causes Toujours Thu, 26 Apr 2018 15:49:05 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.4 Le R.G.P.D., les « données personnelles », la « « vie privée » », la cITé https://www.causestoujours.be/r-g-p-d-donnees-personnelles-vie-privee-cite/ Wed, 25 Apr 2018 15:46:52 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2777 Depuis l’avènement du smartphone, un constat s’impose au sein du GSARA et de ses animateurs de terrain : une majorité de nos concitoyens sont ignorants de la collecte et du traitement de leurs « données personnelles » par une multiplicité de sociétés et autres intermédiaires actifs dans la filière des datas.

La collecte commence par votre système d’exploitation et finit sur les affiches des abribus, dans notre espace public. Entre les deux, la multiplicité des acteurs et de leurs rôles contribue à une certaine ignorance du marché. Un marché de la data en pleine expansion, qui brasse des données de plus en plus diverses, de plus en plus « raffinées ». Un marché dont Facebook n’est que la partie la plus visible et appréhensible.

De par sa position de super-géant dans ce marché des datas, Facebook est –presque- à tous les étages : il est un système en soi, avec ses applications, ses fonctionnalités plus ou moins sociales, ludiques et commerciales. Il collecte d’innombrables données jusqu’aux plus intimes, les raffine, les agrège, les revend aux régies publicitaires. Il entraîne ses algorithmes sur ces jeux de données et propose à d’autres sociétés qui ont besoin d’intelligence artificielle d’en faire autant. Bref, Facebook fait un peu tout et constitue le « modèle de référence » quand le citoyen tente d’imaginer l’exploitation commerciale des « données personnelles ».

Lorsqu’on élargit le spectre aux autres géants du numérique américain, lorsque que l’on tente d’imaginer le nombre de données reçues par Google, ce qu’il en fait et pourrait en faire dans les multiples champs d’activités qu’il investit (militaire, santé, domotique, industrie…), le vertige est saisissant. Cette prise de conscience a sans doute poussé la commission européenne à réformer intensément le régime mis en place par la directive 95/46/CE de 1995 et à imposer à tous ceux qui traitent des données de citoyens européens un nouveau règlement: le R.G.P.D. (Règlement général sur la protection des données). Ce nouveau texte vise à établir un régime unifié pour les données à caractère personnel dans l’Union Européenne.

Malice du calendrier, la mise en application de ce règlement –arrêtée au 25 mai 2018- se réalisera alors que résonnera encore le scandale du « siphonnage » de données personnelles via Facebook par Cambridge Analytica… À point nommé pour éclairer les enjeux politiques de ce nouveau règlement qui pourrait faire tâche d’huile sur d’autres continents et changer radicalement le business-model numérique actuellement à l’œuvre.

RGPD en quelques mots

Quel est son objectif?
Le RGPD vise à renforcer le droit des Européens sur internet en les informant de l’usage qui est fait de leurs données. Chacun pourra dès lors demander à une entreprise qui enregistre ses informations personnelles de les récupérer et, dans certains cas, de les supprimer. Enfin, les données des mineurs de moins de 16 ans ne pourront être acquises sans le consentement des parents.

Que nécessite-t-il pour les entreprises ?
Toutes les entreprises qui recueillent des données personnelles devront mettre en place un certain nombre de mesures. Voici les plus importantes:
Tenir un registre des activités de traitement des données;
Prouver que de bonnes méthodes de gouvernance interne pour le respect du RGPD ont été mises en place, notamment en termes de cybersécurité;
Nommer un délégué à la protection des données;
S’assurer de la conformité des éventuels sous-traitants choisis en matière de gestion ou de stockage des données numériques;
Notifier tout incident de sécurité aux autorités dans un délai de 72 heures.

Que fournit-il aux citoyens ?
Un droit d’accès facilité pour tous les utilisateurs. Si la collecte s’opère sur le site internet par exemple, une solution électronique devra être prévue, si possible avec un accès à distance sécurisé. En cas de demande d’accès de la part d’un utilisateur, l’entreprise disposera d’un délai d’un mois maximum pour la satisfaire.
Un droit à l’oubli pour tous les utilisateurs. Les entreprises disposeront d’un délai réduit d’un mois, et non plus de deux mois, pour supprimer les données à la suite d’une demande. Toutes les copies et toutes les reproductions des données devront aussi être effacées.
Un droit à la limitation du traitement, applicable dans quelques cas précis.
Un droit à la portabilité des données. Il s’agit d’un nouveau droit qui permet à une personne de récupérer les données qu’elle a fournies, sous une forme aisément réutilisable et, le cas échéant, de les transférer à un tiers (en cas de changement de fournisseur de services par exemple).

1. Le RGPD, bouclier pour la vie privée ?

Le RGPD poursuit plusieurs objectifs ambitieux :
– Uniformiser au niveau européen la réglementation sur la protection des données.
– Responsabiliser davantage les entreprises en développant l’auto-contrôle.

C’est tout de même une première mondiale et ce n’est pas une petite réforme ! Dans ce nouveau texte le traitement est défini de façon très large et recouvre quasiment toute opération relative aux données personnelles, de la collecte jusqu’à la destruction. Nombre d’internautes dans le monde ont salué cette nouvelle réglementation proposée, imposée par la commission comme la conquête d’un nouveau droit civique. Et beaucoup nous envient le nouveau pouvoir que reçoit le citoyen via cette nouvelle réglementation.

Le texte met en place un cadre pour responsabiliser les entreprises et impose plusieurs principes vertueux comme l’obligation d’avoir un « délégué à la protection données » qui répondra du bon usage des « données personnelles ». Désormais, il faudra déclarer une finalité claire pour chaque collecte. Les opérations seront définies dans le temps. Les citoyens pourront demander à consulter, recevoir ou faire disparaître les données qui les concernent. Et les amendes prévues sont très salées.

On ne peut nier que la nouvelle donne se fera principalement au bénéfice des personnes, nous plaçant devant l’implacable réalité: gère tes données toi-même!
Désormais, chacun se retrouvera mieux armé en théorie (reste à voir en pratique) face aux entreprises et entités qui traitent les données. Mais cette nouvelle position de «trader de mes données» dans laquelle nous place la commission peut également laisser perplexe.
Le règlement a été rédigé en anglais et comme d’habitude, le diable pourrait bien se cacher dans les détails…

1.2 LE RGPD aura-t-il raison de Facebook ? Jusqu’où pourrait-il assainir le web ?

Offrir un produit adapté à nos besoins en fonction de la surveillance qui a été faite de nos comportements en ligne. C’est ce que l’on désigne désormais sous le terme «capitalisme de surveillance (source : framablog.org)

Le « capitalisme de surveillance », c’est peu ou prou le seul régime qui règne sur le web depuis l’arrivée de l’internet mobile. Nous payons les services gratuits de Google, de Facebook, de n’importe quel contenu accessible «gratuitement» avec des données liées à nos activités en ligne.

Traquer les visiteurs, recueillir leur IP sans leur consentement spécifique, savoir de quel site ils viennent et celui vers lequel ils s’en vont, sont des pratiques courantes sur Internet. Dès qu’un blogueur tente de rentabiliser son trafic en affichant une publicité, il introduit un mécanisme de traçage de ses visiteurs. Un simple bouton «J’aime» intégré au bas d’un article vous force impitoyablement à livrer des infos sur vous (et sur vos contacts si vous êtes sur Facebook) au géant bleu. Par la suite, ces données sont «anonymisées» (on retire le nom, le n° de téléphone, l’adresse), rassemblées dans des listes ciblant des profils de consommateurs et revendues aux régies publicitaires ou à leurs nombreux intermédiaires.

On peut dire que la majorité des sites que nous visitons nous tracent. Les jeux en ligne loguent chaque connexion, nos emails sont dans le nuage, les applications de nos smartphones ont accès à nos calendriers, nos contacts, nos micros, nos caméras… Sans parler des opérations bancaires en ligne.

Depuis la naissance du web, la publicité est omniprésente. Favorisant le modèle de services monnayés en datas; elle a été, est et restera le «moteur» du web.

Néanmoins, le nouveau RGPD a l’ambition de remodeler ce principe en action, ceci en imposant à chaque acteur de la chaîne des principes vertueux à appliquer à toute «donnée personnelle» «appartenant» à un citoyen européen.

1.2.1 Privacy by design & minimisation de la collecte

[…] seules les données à caractère personnel qui sont nécessaires au regard de chaque finalité spécifique du traitement sont traitées. Cela s’applique à la quantité de données à caractère personnel collectées, à l’étendue de leur traitement, à leur durée de conservation et à leur accessibilité. En particulier, ces mesures garantissent que, par défaut, les données à caractère personnel ne sont pas rendues accessibles à un nombre indéterminé de personnes physiques sans l’intervention de la personne physique concernée. (source : privacy-regulation.eu)

Les premières lignes du passage reproduit ci-dessus doivent forcer les développeurs à intégrer le principe de «privacy by design». Plutôt conceptuelle, l’expression s’adresse aux développeurs de programmes: ce que vous codez doit tenir compte de la protection de la vie privée des utilisateurs et collecter un minimum d’informations personnelles, le strict nécessaire au fonctionnement de l’ensemble.

Exactement le contraire de ce que Facebook à fait jusqu’en 2015: inviter les développeurs à utiliser les données personnelles de l’utilisateur et avoir accès à celles de tous leurs contacts. Soit ce qui permit à Cambridge Analytica de se procurer les données relatives à des dizaines de millions de comptes pour ensuite les utiliser dans une campagne d’influence.

La dernière phrase de l’extrait susmentionné vise spécifiquement les réseaux sociaux qui doivent permettre le partage volontaire de données. Mais, sans consentement, le robinet doit être fermé.

Les données à caractère personnel doivent être :
[…] adéquates, pertinentes et limitées à ce qui est nécessaire au regard des finalités pour lesquelles elles sont traitées (minimisation des données).

1.2.2 Un véritable consentement

Le consentement doit être donné par un acte positif clair par lequel la personne concernée manifeste de façon libre, spécifique, éclairée et univoque son accord au traitement des données à caractère personnel la concernant, par exemple au moyen d’une déclaration écrite, y compris par voie électronique, ou d’une déclaration orale (source : privacy-regulation.eu)

Ici, tous les termes sont pesés et qualifient la relation entre l’utilisateur et celui qui manipule ses données. Voici le changement immédiat qui en découlera: lors de l’utilisation d’un service X, fini les cases pré-cochées ou les demandes de consentement noyées dans un flot indigeste de conditions générales illisibles.

Mais la recommandation devrait aussi s’étendre à tous les éléments présents dans une page web ou une application, y compris les éléments cachés: scripts, publicités, bouton Like, cookies…

Si le RGPD est appliqué avec intransigeance, il obligera chaque annonceur à recueillir un consentement «spécifique» de l’internaute pour un traçage. Le modèle économique de certains acteurs passés maîtres dans l’art de vous pister s’en trouvera fortement handicapé. Et c’est bien vers ce plein consentement que le texte tente de nous diriger (cf. la formule « accord manifesté de façon éclairée et univoque »). Évidemment, l’interprétation de ces notions dans la jurisprudence sera décisive.

Pour le citoyen éclairé, il sera à-priori profitable de bénéficier de ces protections. Par contre, cette obligation de proposer un choix clair et d’expliquer la finalité de chaque collecte n’enchante guère les entreprises et les états.

À ce stade, on pourrait penser que l’Union Européenne frappe d’un coup décisif dans le business des Gafa (géants du web). Mais paradoxalement, la mise en application du RGPD devrait plutôt les renforcer. Expliquons-nous. D’abord, il sera beaucoup plus facile de mettre en place le recueil d’un consentement de l’internaute «conforme» pour des géants comme Google ou Facebook que pour les petits acteurs. Ensuite, ces plateformes échangent la collecte contre un service gratuit, avec une vraie plus-value pour l’utilisateur. Franchement, au boulot ou à la maison, qui pense pouvoir faire l’impasse sur les services Google ? (Google d’ailleurs se montre assez serein).

Dernier aspect qui renforcera la domination de ces placeurs d’annonces sur le marché: la triche! Le phénomène de triche-aux-clics est bien connu entre concurrents. La rumeur indique qu’environ 30% des clics sur Adwords sont frauduleux. En effet, en tant que client, vous payez à Google pour un certain nombre d’«affichages». Votre concurrent, caché derrière un VPN, a tout intérêt à cliquer et cliquer encore sur votre pub pour la faire disparaître au plus vite. Jusqu’à présent, Google annonçait lutter au mieux contre le problème. Ce qui veut dire faire la liste des IP des multi-cliqueurs et de les bannir. Demain, conformément au RGPD, Google cessera de recueillir ces IPs. Résultat: davantage de clics frauduleux, augmentation du prix des affichages publicitaires et hausse des revenus pour Google.

Ainsi donc, le RGPD, pensé par l’Europe comme une réponse aux pratiques hégémoniques des géants du digital, risque dans un premier temps de les renforcer. Il n’en reste pas moins qu’il aura des effets vertueux sur cette notion toute personnelle qu’est «la vie privée» sur Internet. Chacun, en tant que personne et en tant qu’entreprise, étant sommé de prendre ses responsabilités et de se positionner sur le marché des «données personnelles».

Ce gain de transparence devrait être bénéfique à chacun. Aux citoyens, aux états, et finalement aux entreprises. La commission européenne a raison d’en faire une priorité : dans les sphères privées ou publiques, les enjeux du RGPD touchent à l’essence de notre « démocratie libérale de la surveillance ».

Car hors de la toile, dans notre monde bien réel d’hommes et de machines travaillant de concert, les données générées par les appareils connectés façonnent le monde selon des algorithmes….

2. Le RGPD, une passoire pour la vie publique ?

Personal data is any information that relates to an identified or identifiable living individual. Different pieces of information, which collected together can lead to the identification of a particular person, also constitute personal data. (source EU)

2.1 Vendre ses données ?

Les données seraient « le nouvel or noir »: nous voici devenus des petits puits de pétrole convoités par les groupes technologiques. Les données seraient un moyen de nous connaître le mieux possible et de nous fournir les meilleurs services du monde.

Emboîtant le pas à l’impulsion européenne, certains entendent déjà les espèces sonnantes et trébuchantes tinter à leurs oreilles. Les journaux Les echos.fr, capital.fr ou le think-thank Generation plaident déjà l’instauration d’une « patrimonialité des données personnelles », considérant la donnée comme un « objet » relevant du droit commun des biens, soit une unité appropriable. L’objectif serait que les utilisateurs et producteurs puissent ainsi monétiser leurs données personnelles s’ils le souhaitent.

Ce raisonnement qui place chacun en vendeur des données de sa vie est-il réaliste ?

Tout d’abord, les données de VOTRE vie, cher lecteur, ne valent pas grand-chose. Elles ne sont intéressantes que corrélées à celles des autres. Qui sera intéressé d’acheter des profils à l’unité ? Les mêmes qu’aujourd’hui : Google, Facebook et consorts, les raffineries de données. Plus les profils sont accompagnés d’autres données (GPS, téléphone, ordinateur de bord…), plus le ciblage est précis et donc plus ils sont précieux.

Ensuite, les «données personnelles» sont définies dans un sens assez large. Toutes données qui pourraient conduire à vous identifier sont considérées comme des « personnelles ». Visés ici : les metadatas (heure d’envoi d’un SMS, fréquence de contact avec une personne, temps des appels, données de navigation, etc.), autant d’éléments permettant une identification indirecte. Ces metadatas proviennent parfois d’autres appareils que votre propre ordinateur: un routeur, une antenne GSM, un service de transport, votre commune, une compagnie aérienne… Ces données dites « personnelles » revêtent donc bien souvent un aspect commun. Ce sont des données reliées à d’autres personnes que vous. Dès lors, qui pourrait décider individuellement des les céder à qui que ce soit ?

Dernier gros point pour réaliser ce mirage du trading de ses propres données: la contractualisation de la vente. Sera-t-il possible de modifier un contrat proposé par «l’acheteur» de données ? Pourra-t-on revenir en arrière et faire valoir le «droit à l’oubli» ? Pourra-t-on réserver l’exclusivité de nos profils à une compagnie ? Comment le vérifierait-elle ? Quelle validité aura l’arrangement lorsque l’acheteur voudra réutiliser les données pour un autre usage ? Facebook pourrait-il les transférer à WhatsApp ou Instagram – deux services qui lui appartiennent mais en sont néanmoins distincts ?

L’idée que chacun va monétiser les données de sa vie est difficile à mettre en place. Imaginons que cela advienne. Facebook ou Google vous achètent vos «données personnelles». D’autres seront intéressés par ce genre d’achat. Au hasard: les assurances. S’il est permis aux assureurs d’avoir accès aux données de votre montre et de votre voiture, il est probable que le sportif sera avantagé par rapport au bon vivant, que le chauffard paiera sa prime plus chère que le conducteur du dimanche. Des notions aussi subjectives que «bonne santé» ou « prudence » ne se mesurent que sur des  modèles comportementaux standards ». Quels seront demain les recours des consommateurs face à des décisions motivées par de telles hypothèses génériques? Là où toute action est considérée comme une prise de risque, comment ne pas voir une incitation à l’autocensure ? (Voir le récent cas de la compagnie britannique Admiral).

Cette idée de « patrimonialisation des données » laisse entendre que l’exploitation des données personnelles ne serait qu’une question d’argent. Soyons clairs, il s’agit d’une question sociale et politique.
Au-delà de l’éthique et du respect de la vie privée, évoluer vers un régime étendu de monétisation de données individuelles semble une très mauvaise idée. En tous les cas, elle semble compliquée à mettre en place de manière satisfaisante pour chacun des acteurs.

2.2 Des données personnelles pour alimenter la cITé

Dans les textes bientôt en vigueur, le terme de « vie privée » est évincé au profit de celui de « protection des données personnelles ». Ce faisant, le RGPD tente de nous catapulter dans cette « nouvelle ère des datas » en laissant non résolue une bonne partie du problème.
En envisageant cet enjeu comme exclusivement commercial, les institutions européennes oublient l’aspect collectif qui se développe à mesure de l’usage des données. Cet enjeu majeur de « ce qui est fait » avec nos informations n’est pas limité à la simple relation utilisateur-service tel que l’envisage le RGPD.

2.3 Allez plus loin que le personnel

Le scandale Facebook-Analytica déjà évoqué plus haut vient à point nommé pour lever un coin du voile sur les questions cachées derrière le terme « personnelles ».

Olivier Ertzscheid (chercheur en sciences de l’information à l’Université de La Roche-sur-Yon) tente de cerner cet enjeu en résumant les possibles en deux modèles commerciaux en vigueur dans le monde informatique, le bunker (Apple) et la passoire (Les Logiciels Libres).

(…) l’approche « data-only » achève d’essentialiser un débat qui n’aurait pourtant de sens qu’à la condition que l’on accepte de penser l’articulation entre l’architecture technique et les services produits comme autre chose qu’un simple problème individuel de régulation de bits. C’est un enjeu collectif et la question est moins celle des « données »que celle de l’intentionnalité de la collecte et de l’architecture technique de recueil. (source : affordance.info)

Il rappelle plus loin que la vie privée est avant tout une affaire de négociation collective, et qu’il ne faut pas oublier que les intérêts privés demeurent le cœur du modèle d’affaire de ces firmes. Il y a là un paradoxe et une tension non résolue. La négociation avec Facebook s’est toujours faite à la suite de scandales pour lesquels les états ont dû faire des remontrances. Chaque fois, Mark Zuckerberg formule de plates excuses et de pieux vœux d’amélioration. Mais il n’est jamais question de négocier collectivement la taille des trous de sa passoire.

Signalons que des approches médianes et plus réalistes se développent timidement. Customer Commons par exemple, qui invite les éditeurs à accepter les conditions d’utilisation des données de leurs utilisateurs plutôt que l’inverse, sur la base de la licence Creative Commons en matière de droit d’auteur.

2.4 Travail d’équipe

2.4.1 Portabilité 

1. Les personnes concernées ont le droit de recevoir les données à caractère personnel les concernant qu’elles ont fournies à un responsable du traitement, dans un format structuré, couramment utilisé et lisible par machine, et ont le droit de transmettre ces données à un autre (…)
2. Lorsque la personne concernée exerce son droit à la portabilité des données en application du paragraphe 1, elle a le droit d’obtenir que les données à caractère personnel soient transmises directement d’un responsable du traitement à un autre, lorsque cela est techniquement possible.
3. L’exercice du droit, visé au paragraphe 1 du présent article s’entend sans préjudice de l’article 17. Ce droit ne s’applique pas au traitement nécessaire à l’exécution d’une mission d’intérêt public ou relevant de l’exercice de l’autorité publique dont est investi le responsable du traitement.
4. Le droit visé au paragraphe 1 ne porte pas atteinte aux droits et libertés de tiers.
(source : privacy-regulation.eu)

Le RGPD redéfinit les droits des utilisateurs quant aux plateformes qui recueillent leurs données. Il sera désormais possible de demander à consulter, télécharger, transférer, les données que vous aurez confiées à une plateforme. C’est une avancée par rapport à la situation actuelle, un confort pour l’utilisateur et cela améliore la transparence globale de ces plateformes-services.
Mais allons plus loin. Encore une fois, nos données personnelles ne prennent leur valeur que corrélées avec des masses d’autres. L’intérêt pour les utilisateurs d’exercer ce droit est donc limité. Il faudrait qu’ils choisissent de faire massivement usage de cette « portabilité » pour provoquer une réelle « hémorragie de données » sur les grandes plateformes. Une hémorragie susceptible de vider ces géants de leur substance au profit d’alternatives.

Imaginons maintenant que ce droit puisse être exercé par un collectif (une association, un syndicat…), ceci au nom d’individus. Ces groupes pourraient demander la portabilité COLLECTIVE d’un groupe entier d’utilisateurs, comme c’est le cas quand ils opèrent dans le cadre du « monde du travail » ou de la « défense des libertés fondamentales ». On changerait alors d’échelle et d’effet. Des champs entiers du « graphique social » élaboré par la plateforme pourraient être récupérés collectivement. Les données conservant leurs valeurs « sociétales », leurs corrélations. L’effet vertueux sur les pratiques de collectes et de traitement serait bien plus fort, en accord avec les équilibres et luttes en action dans « le monde physique ».

Si l’on reconnait aux données personnelles une valeur d' »intérêt public » (paragraphe 4), le principe de portabilité devrait lui aussi pouvoir être collectif. C’est l’une des propositions très intéressantes de plusieurs observateurs du monde numérique: la Fing et le projet « Mesinfos.org« , la CNIL (et ici aussi) et même le rapporteur sur le monde digital de Mr Macron: Cedric Vilani (évoqué rapidement par le journal La Libre Belgique dans son article du 28 mars dernier) .

Comme le précise Lionel Maurel sur son blog dédié aux questions collectives à l’ère numérique :

Nos données personnelles sont produites dans le cadre de comportements qui, par ailleurs, sont identifiés du point de vue du droit comme appartenant à des espaces de la vie civile, là où nous exprimons notre citoyenneté et où nous vivons ensemble. On pourrait donc considérer que les traces numériques relèvent de l’intérêt général en tant que données « citoyennes ». Il y a bien lieu de parler à leur sujet d’intérêt général, parce que les plateformes ne devraient pas avoir le droit d’utiliser ces données sans nous demander un consentement individuellement, mais aussi et surtout, collectivement. (source : S.I.Lex)

À la fin de son article, Lionel Maurel précise que le plus difficile sera de faire émerger ce « droit social des données », de donner à ce pouvoir collectif une forme institutionnelle. Face à des algorithmes aveugles qui brassent des masses de données pour des décisions potentiellement lourdes de conséquences, l’émergence d’un contre-pouvoir agissant au nom des utilisateurs agrégés semble plus que souhaitable..

2.4.2 Usages de nos données et renforcement des Intelligences Artificielles

Les données à caractère personnel doivent être :
a) traitées de manière licite, loyale et transparente au regard de la personne concernée (licéité, loyauté, transparence);
b) collectées pour des finalités déterminées, explicites et légitimes, et ne pas être traitées ultérieurement d’une manière incompatible avec ces finalités; (…) (source : privacy-regulation.eu)

Si le citoyen bénéficiera dorénavant d’un plus grand contrôle de son image, de son profil, ce n’est pas le RGPD qui encadrera les usages de nos données. Cette récupération de plus en plus vaste, de plus en plus croisée, est destinée à être exploitée non pas par des êtres humains, mais par des machines évidemment.

Elles entraînent notamment les IA des plus gros acteurs du numérique: Google, Facebook Apple, Amazon, plus celles des quelques états qui se sont lancés dans cette course. En ce sens, les IA ont «besoin» de nous pour les « nourrir ». Poursuivant les buts définis par leurs concepteurs, elles sont (encore) de simples outils conçus pour exécuter des tâches que nous jugeons « utiles », à « finalités déterminées, explicites et légitimes ».

Légitimement, on peut s’interroger sur cette relation de dépendance qu’entretiennent actuellement nos « données personnelles » et les AIs des Gafas… (Cfr la description faite par Laurent Alexandre de cette situation).

On peut redouter, de concert avec certains grands acteurs du numérique (voir E.Musk Vs Facebook, etc), de voir les IA générer leurs propres jeux de données pour se «nourrir» et se passer de nos «données personnelles», poursuivant alors peut-être des objectifs autres que ceux jugés « explicites et légitimes »… Le fameux moment M de la Singularité ?

Au regard du développement de l’intelligence artificielle, on peut même se demander si la notion de données à caractère personnel peut tout simplement conserver un sens.

Les travaux pionniers d’Helen Nissenbaum nous enseignent par exemple que les données sont des objets contextuels, qui peuvent renseigner simultanément sur plusieurs individus ou questions. Cela d’autant plus que, dans le cadre du deep learning, les données sont exploitées à grande échelle pour produire des corrélations qui peuvent concerner des groupes d’individus. (source : S.I.Lex)

2.4.3 Usage de nos données bis : you’re in the army now!

Le RGDP précise qu’avant chaque collecte de données personnelles, la finalité de celle-ci doit-être connue et définie. D’autre part, l’utilisateur doit y consentir de manière « spécifique » et « éclairée ». Pourtant, lorsqu’il s’agit de données que nous produisons mais dénuées de caractère personnel, nous ne pouvons plus, en tant qu’utilisateur, choisir l’usage qui sera fait de ces informations.

Prenons lexemple récemment soulevé par les journalistes du site Guizmodo :

En certifiant à Google que nous ne sommes pas un robot via son interface Captcha-reCaptcha, nous entraînons une IA de Google à mieux reconnaître les voitures, les panneaux, les couteaux, les animaux… Les journalistes du site Guizmodo ont pu prouver que cette IA était engagée dans l’amélioration des drones de combat américains. Sans le savoir (et sans possibilité de refus), nous entraînons donc les drones américains à frapper mieux qu’hier et moins bien que demain. (Suite à ces révélations, des centaines d’employés de Google signent une pétition pour l’arrêt de ce programme baptisé Project Maven).

Alors oui une nouvelle fois, la question de la traçabilité, mais surtout celle de l’intentionnalité des régimes de collecte est essentielle. Si nous ne voulons pas sombrer dans un monde où tout le monde pourrait être reconnu comme co-responsable ou coupable de frappes militaires en ayant contribué à améliorer la technologie qui les a rendues possibles. Ou pire encore : un monde où tout le monde se foutrait complètement de savoir si ses données et les algorithmes que nous entraînons chaque jour peuvent être utilisés pour nous vendre des crèmes hydratantes, pour visionner des vidéos, ou pour faire la guerre. (source : affordance.info)

Dans l’ancien règlement comme dans le nouveau RGPD, on accorde aux individus (informés correctement et donc libres de choisir de façon « éclairée ») le droit de refuser de collaborer à une collecte d’informations ou au traitement de données personnelles. Mais quand les données ne permettent pas l’identification, ce consentement n’est plus nécessaire.

Le pouvoir de décision et de contrôle est intrinsèquement rattaché au caractère personnel des données et les individus le perdent dès lors que les informations ne permettent plus l’identification d’une personne donnée. 

Un « droit social des données »devrait permettre de travailler la question de l’intentionnalité des régimes de captation, de collecte et de réutilisation desdites données. Or, cette notion est tout à fait absente du RGPD.

En revenant un instant sur le scandale Facebook-Cambridge-Analytica, on comprend la nécessité de recours collectif sur les entreprises du Big Datas. À titre d’exemple, les propos de Mark Zuckerberg sont vertigineux :

With important elections coming up in the US, Mexico, Brazil, India, Pakistan and more countries in the next year, one of my top priorities for 2018 is making sure we support positive discourse and prevent interference in these elections.

Si le RGPD avait été d’application en 2015, on peut supposer que le « syphonage » des données personnelles de 87 millions de comptes n’aurait pu s’opérer. Néanmoins, le vrai scandale n’est ni celui de la captation de nos données personnelles ni le fait qu’on influence l’opinion. Le vrai scandale est celui de l’intentionnalité cachée et perverse qui fait de ces plateformes d’authentiques menaces pour les démocraties.

François Chollet, l’un des ingénieurs en intelligence artificielle chez Google, a déclaré sur son compte Twitter :

Le problème avec Facebook n’est pas « uniquement » la question de la privacy et le fait qu’il puisse être utilisé comme un panoptique totalitaire. L’aspect le plus inquiétant à mon avis est son utilisation de notre consommation d’information comme un outil de contrôle psychologique (The more worrying issue, in my opinion, is its use of digital information consumption as a psychological control vector). […]

En bref, Facebook est en capacité de simultanément prendre la mesure de tout ce qui nous touche et nous concerne, et de contrôler l’information que nous consommons. Quand vous avez à la fois accès à ces dimensions de perception et d’action, vous faites face à une situation classique en Intelligence Artificielle. Vous pouvez établir une boucle logique optimisée pour le comportement humain. […] Une boucle dans laquelle vous observez l’état actuel de vos cibles et déterminez l’information avec laquelle il est nécessaire de les alimenter, jusqu’à ce que vous observiez les opinions et les comportements que vous voulez obtenir. Une bonne partie du champ de recherche en Intelligence Artificielle (particulièrement celle dans laquelle Facebook investit massivement) concerne le développement d’algorithmes capables de résoudre de tels problèmes d’optimisation, de la manière la plus efficace possible, pour pouvoir clore la boucle et disposer d’un niveau de contrôle total sur le phénomène (source : liberation.fr)

3. Le long chemin vers des droits collectifs des données ?

Au-delà du caractère personnel, la finalité de nos données nous échappe et des tensions restent irrésolues pour la définition et l’application d’un «droit collectif» pour les données.

Parmi les acteurs qui œuvrent activement et sans conteste au débat démocratique, relayons les voix de Richard Stallman et du conseil des archivistes du CNRS . Tous deux ont émis des demandes complètement opposées en réaction au RGPD.

Stallman : Forbidden by design 

 Il y a tellement de façons d’utiliser les données d’une manière préjudiciable pour les individus que la seule base de données sûre est celle qui n’en aura jamais collecté. (…)

C’est pourquoi, au lieu de l’approche européenne qui consiste seulement à réguler comment les données personnelles peuvent être utilisées (avec le Règlement Général de Protection des Données), je propose une loi qui interdirait aux systèmes de collecter les données personnelles.

La manière la plus efficace d’arriver à ce résultat, sans que cela puisse être contourné par un gouvernement, est de poser en principe qu’un système doit être construit de manière à ne pas collecter de données sur une personne. Le principe fondamental est qu’un système doit être conçu pour ne pas collecter les données s’il peut remplir ses fonctions principales sans recourir à celles-ci. (source : theguardian.com)

Archives :Tension entre droit à l’oubli et devoir de mémoire

Les archivistes ont dû batailler ferme au niveau européen durant tout le processus d’adoption du RGPD afin que certains de ses principes ne s’appliquent pas aux archives publiques, une fois qu’elles sont devenues définitives.

Denis Peschanski, historien et directeur de recherche au CNRS :

Je ne peux pas dire aujourd’hui quelles archives vont être utiles aux historiens dans trente ans ! Je ne sais pas quelles questions ils vont poser, avec quels outils. Tout ça implique des capacités de calcul inconnues aujourd’hui. Pour analyser la blogosphère, l’INA développe actuellement des outils destinés à balayer le Web. Et pour comprendre la jeunesse de 2012, il faudra bien que l’historien des mentalités de demain analyse l’usage massif des réseaux sociaux. (source : lemonde.fr)

4. Conclusions provisoires

Quelle que soit l’attention que l’on y porte individuellement, les grandes entreprises du digital sont très habiles pour décontextualiser le processus du résultat, le chemin de la destination…. Face à l’utilisation massive de données tant personnelles que contextuelles, il est impossible de contrôler l’usage que font les géants du net de nos données.

Malgré la mise en application du RGPD, de grandes zones d’ombre règnent dans le paysage des Big Datas. Une asymétrie persiste notamment entre d’un côté de grosses entreprises qui modèlent notre quotidien en utilisant les données et l’intelligence artificielle (les Gafa’s mais aussi les administrations ou les journalistes…), et de l’autre le citoyen, défini dans l’équation comme souverain mais intrinsèquement seul face aux géants.

En laissant les individus seuls face à leurs responsabilités digitales et citoyennes, le RGPD passe à côté d’une dimension collective essentielle dans le nouveau monde dématérialisé des data’s.

Le « droit social des données », qui reste pour l’essentiel à penser, est pour l’instant phagocyté par les appétits suscités par la définition d’un droit commercial de ces mêmes données.

Au quotidien, les citoyens devraient peu à peu prendre conscience de la valeur de leurs données. Dans nos ateliers d’éducation aux médias, les notions de « droit à l’oubli », «droit de portabilité», « droit à l’information », « droit de rectification » devraient s’imposer peu à peu.
Malheureusement, la finalité de ces droits et la valeur collective de ces données risquent bien de rester l’apanage des sociétés les plus fortes. Aucune dimension citoyenne ou collective n’est pour l’instant reconnue dans le nouveau régime qui entre en vigueur.

L’histoire risque donc de se répéter pour nos participants, souvent exclus symboliquement du jeu économique parce que sans emploi, ils seront exclus (techno)logiquement de la prochaine « lutte des classe algorithmique  » qui aujourd’hui fait rage dans le milieu de la pub mais qui sera dès demain un instrument politique d’une efficacité redoutable (voir Les algorithmes menacent-ils la démocratie ?)

Malgré des avancées en matière de transparence, le RGPD ne sera pas, à lui seul, l’instrument de régulation idéal concernant la collecte et le traitement de données dans le champ de la société. Néanmoins, il permet de placer chacun devant ses responsabilités, que l’on soit utilisateur « spécifique et éclairé » ou service « spécifique et identifié ». Que l’on soit employé chez Facebook ou assistant social au CPAS…

Bernard Fostier
Articles supplémentaires ayant servi à la rédaction de cette analyse.

*voir aussi nos archives : Les Assises du Big Data : Souriez vous êtes fichés ! (2013) , We believe, ils assistent (2015)Mesures liberticides pour lutter contre le terrorisme? 2015 , Big Data ou la tyrannie du réel – Entretien avec Antoinette Rouvroy 2015 , Surveillance Self-Defense 2015, Moteurs de recherche : le règne des Cyclopes à œillères 2015 , Blockchain 2016, … )

 

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We believe, ils assistent https://www.causestoujours.be/linternet-change-facon-dont-decidons/ Mon, 23 Feb 2015 15:09:20 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=806 Internet change la façon dont nous décidons

Pour le physicien Daniel Hillis, le réel impact d’Internet a été de changer la façon dont nous prenons des décisions. En permettant à des systèmes complexes de s’interopérer, de plus en plus, ce ne sont pas des êtres humains qui décident, mais un réseau adaptatif d’humains et de machines enchevêtrées. “Désormais, la programmation consiste à relier ensemble des systèmes complexes, sans comprendre exactement comment ils fonctionnent”, précise-t-il en montrant comment nos systèmes désormais se branchent sur d’autres données que les concepteurs du système ne maîtrisent pas. “Si nous l’avons créé, nous ne l’avons pas vraiment conçu. L’internet évolue. Notre relation au réseau est similaire à notre relation à notre écosystème biologique. Nous en sommes codépendants, et pas entièrement maîtres.

Nous avons incarné notre rationalité dans nos machines et leur avons délégué nombre de nos choix et de ce fait nous avons créé un monde au-delà de notre propre compréhension. Ce siècle commence avec une note d’incertitude. Nous nous apprêtons à vivre une crise financière causée par la mauvaise conception informatique des risques de notre système bancaire, nous débattons du changement climatique autour de ce que les ordinateurs prédisent des données. Nous avons lié nos destinées, pas seulement entre nous tout autour du monde, mais à nos technologies. Si le thème des Lumières était l’indépendance, notre propre thème est l’interdépendance. Nous sommes maintenant tous reliés, les humains et les machines. Bienvenue à l’aube de l’intrication1 » .

We believe, ils assistent

De la même manière qu’on a cru aux esprits, aux dieux, à Dieu, en la science expérimentale, l’homme du XXIème siècle croit dans les algorithmes. On croit aujourd’hui en l’algorithmie. On croit en la science du calcul et de la sélection par critères prédéfinis, à la modélisation informatique, aux mathématiques et à leurs rigides et incorruptibles lois  ….

Les algorithmes nous aident et nous assistent dans une multitude de tâches quotidiennes :
Ils nous disent ce qu’il faut lire (moteurs de recherches), regarder, acheter ….Ils nous disent le film qui va nous plaire, la musique qui nous fait danser, le porno qui nous excite. Ils sélectionnent notre partenaire sur les sites de rencontres, ils évaluent nos chances de succès conjugal. Ils nous orientent vers une formation qualifiante. … Ils m’indiquent quel chemin emprunter quand je suis en voiture,  ils conduisent même ma voiture et me mènent à bon port.

 

À Chicago, les programmes informatiques brassant des masses de données externes prévoient l’heure et l’endroit où les crimes ont le plus de chance de se produire, ils profilent et repèrent les individus dangereux sur les réseaux sociaux et transmettent aussi leurs données bancaires aux autorités : ils garantissent notre sécurité. Sécurité sanitaire également puisqu’ils seraient à même d’alerter sur les épidémies avant même l’OMS …. Ils annoncent votre grossesse avant que vous ne fassiez le test. Ce qu’il faut manger, boire, le nombre de calories ingérées, le nombre de pas à faire pour les éliminer. Ils m’aident à me maintenir en bonne santé, à me sentir bien…

Ce sont les algorithmes qui sélectionnent le bon candidat pour le bon boulot. Ils trouvent l’offre qui correspond le mieux à la demande. Ils garantissent la majorité des échanges monétaires quotidiens. Ils organisent de manière optimale note travail, notre chômage, notre insertion.

Depuis une dizaine d’années nous déléguons une part croissante de nos décisions personnelles à ces programmes qui brassent des multitudes de données (data). Ainsi, au niveau microscopique de ma vie personnelle et quotidienne, je pourrais encore m’étonner que Facebook manipule l’ordre de présentation des contenus de mes amis selon ce que le site pense savoir de moi. Et pourtant, si j’aime le foot, Facebook le sait et met les infos concernant les matchs en haut de ma timeline, même s’il ne s’agit pas de l’info la plus fraîche. Les algorithmes du réseau social brassent des données, repèrent des « schémas » comportementaux ou statistiques et vous soumettent, vous conseillent, vous suggèrent, vous proposent.

Libre à vous de cliquer ou pas. Mais l’influence et la puissance de l’algorithme façonne déjà notre monde, notre actualité, notre façon de voir tout cela et de l’interpréter. Ces programmes changent déjà profondément la vie personnelle (pour les personnes qui ne voient pas exactement ce qu’est Facebook aujourd’hui, ne vous sentez pas sauvés pour autant, pensez à Google qui vous soumet des résultats, pensez à votre GPS qui vous propose une route, pensez aux publicités sur votre téléphone portable, …).

Au point de vue macro, c’est-à-dire au niveau d’une population, les algorithmes peuvent se nourrir de millions de données personnelles anonymisées et des bases de données structurelles telles que les horaires de bus, les chiffres de fréquentation d’une autoroute, les résultats de la collecte de déchets de votre commune, etc. (ce que l’on appelle les données brutes).

Fort de ces millions de données insignifiantes seules mais significatives lorsqu’elles sont mises en relation, les algorithmes deviennent prédictifs. (par exemple, la SNCF développe une application pour prédire quels trains ont le plus de chances d’être bondés et vous suggère donc de prendre le suivant. Ce type d’application tient compte de votre âge, de votre situation géographique, des horaires de bus, du nombre de bureaux ou d’écoles dans votre quartier, etc.). Plus trivial aujourd’hui mais peut-être plus politique demain, trois système de prédictions s’affrontaient l’an dernier à coup de pronostics sur les prochains gagnants à la cérémonies des Oscars ( cliquez ici, c’est très bien fait). Lors de l’élection d’Obama en 2012, la prédiction s’était révélée remarquablement précise. Le choix avait été anticipé … De là à penser – « suggérer » – le président à l’avance … C’est vrai, pourquoi se déplacer le jour du vote si on connaît déjà l’avis de la majorité ?

L’évolution de l’intelligence artificielle inquiète

Au loup, au loup ! Alors, brûlons ces puces électroniques qui nous grattent et crackons ces programmes !! Pas si vite. Ces programmes nous assistent dans nos tâches quotidiennes et nous libèrent ainsi du temps pour faire autre chose. C’est aussi du confort….. En véritable devins informatiques, ces programmes nous promettent un doux futur où l’on serait débarrassé des contingences futiles et rébarbatives de nos choix d’actions. Ça pourrait se révéler très agréable…. D’ailleurs, ce futur, ils pourraient le composer à votre goût…

Au rythme soutenu de l’innovation informatique, on peut facilement imaginer pour demain un ordinateur personnel qui mêlerait des bouts de films, histoires, mythes, récits et actualités afin de vous composer selon un storytelling que vous appréciez, un film inédit et unique, un reportage incroyable, un monde imaginaire taillé pour vous…. La machine serait alors également celle qui nourrirait votre imaginaire, notre imaginaire… Douceur tranquille du paradis promis par l’assistance numérique….

Un cerveau collectif décentré sur le réseau ? Là, ça devient franchement effrayant ! Serons-nous totalement colonisés par nos propres assistants ? Les « machines qui pensent et apprennent » pourraient-elles dépasser en influence (et en détermination ?) la somme de nos pensées et actions humaines devenant ainsi en quelque sorte notre nouveau « maître » ? Ces machines mettent-elles en danger l’humanité ?

C’est en tout cas la question que se posent en ce début d’année 2015, les plus éminents spécialistes de l’ingénierie informatique (Que pensez-vous des machines qui pensent ?) qui dans leur inquiétude traduisent tout de même une grande foi dans le potentiel de ces technologies. Dans une lettre ouverte récente, un collectif de savants s’interroge et s’inquiète :

« Il existe désormais un large consensus selon lequel les recherches dans l’intelligence artificielle continuent à progresser et que l’impact sur la société va probablement s’accroître», estiment-ils, citant la possibilité « d’éradiquer des maladies et la pauvreté ».
«Étant donné le grand potentiel de l’intelligence artificielle il est important d’étudier comment la société peut profiter de ses bienfaits, mais aussi comment éviter ses pièges», insistent-ils« .

La question de la singularité est posée depuis quelques années avec de plus en plus d’insistance. Mais il faut garder la raison : tout comme les précédents modèles de représentation du monde (le système héliocentrique, la relativité restreinte, la physique quantique, …) ou d’analyse de celui-ci (analyses économiques, projections statistiques, météorologiques, philosophiques, …), la science algorithmique se base sur l’analyse et l’anticipation de sujets humains. Elle tente à l’imitation de nos comportements et raisonnements humains. Et nous, humains, nous sommes tous différents et faillibles. Le risque de voir une intelligence parfaite à nos yeux se trouve donc logiquement évacué. Pour être précis, précisons que les éminents tireurs d’alarme évoqués plus haut parlent également d’une IA (Intelligence Artificielle) qui nous serait inconnue, que l’on ne reconnaitrait pas.

Ensuite, le réel est intrinsèquement chaotique, imprévisible, trop complexe que pour éviter les erreurs et particularités de l’univers…. La promesse ne pourra donc pas être tenue et notre béatification/anéantissement ne se produira sans doute jamais dans ce monde, fut-il décrit et décortiqué par une armée de calculateurs. Et enfin, dans le cas où une ou des machines poseraient de réels problèmes, il suffirait de les débrancher  : off.

Il n’empêche qu’aujourd’hui, la question d’une relation personnelle et collective (donc sociale, sociétale) aux algorithmes (écrits dans un code ouvert ou propriétaire) est posée.
Dans ce redéploiement digital du champ des possibles, chacun (les états, les entreprises, les associations et les individus) a une responsabilité : la vigilance. Tout particulièrement sur le plan des droits humains. Il semble paradoxal que nos droits se voient globalement rognés ou mis en danger par l’existence d’un « monde numérique » que nous co-créons un peu plus chaque jour de manière immatérielle et décentralisée. Mais finalement, le droit, comme à peu près tous les aspects de notre vie, se trouve impacté par la vie des réseaux.

Cette inquiétude qui nous étreint aujourd’hui face aux technologies développées doit nous rappeler qu’il existe des enjeux bien présents dans ce champ : l’ouverture et la diffusion des données publiques, la nature ouverte ou fermée des programmes qui interagissent dans la sphère sociale-sociétale, la nature et le destinataire des données que NOUS publions actuellement, la forme que prend la notion de « vie privée » et la législation renouvelée qui l’accompagne.

Quant à la possibilité de voir émerger de nos machines une « singularité » destructrice, elle nous apparaît aujourd’hui comme un mythe en pleine construction. Et l’on sait qu’il y a des mythes qui peuvent être fondateurs.

Bernard Fostier

1. [https://www.internetactu.net/2010/02/09/comment-linternet-transforme-t-il-la-facon-dont-on-pense-15-un-reseau-dhumains-et-de-machines-enchevetrees]↩

Quelques lectures technico-paranoïaques :

Extra

DESTINÉE de G.Marchand remplace le mot par CALCULÉE.

« Elle s’en va et elle revient, elle est comme une chanson populaire » ainsi commence l’article d’Internet Actu cité plus haut et qui aborde la question de la singularité comme un risque existentiel – ou pas. Inspiré par cette petite phrase et mon amour pour la chanson française, je vous propose donc la redécouverte de ce TUBE des années 1980, un grand classique :  Destinée de Guy Marchand. (là je sens que je vais prendre des sarcasmes bien sentis au bureau …).  Redécouverte et relecture via le prisme de cette problématique algorithmique discutée ci-dessus. Just for lulz

Destinée XXIe par G.E-marchand(.com)

Destinée Calculés
On était tous les deux destinés évalués
A voir nos chemins se rencontrer
A s´aimer sans demander pourquoi
Toi et moi

Destinée Followé
Inutile de fuir ou de lutter
C´est écrit dans notre Destinée jeux de données
Tu ne pourras pas y échapper
C´est gravé

{Refrain}
L´avenir,
Malgré nous doit toujours devenir
Tous nos désirs d´amour inespérés, imaginés, inavoués
Dans la vie
Aucun jour n´est pareil tu t´ennuies
Tu attends le soleil serveur impatiemment, éperdument, passionnément

Destinée Reliké
Depuis longtemps j´avais deviné contextualisé
Qu´à toi l´amour allait m´enchaîner
Quand je rencontrerais ton regard
Quelque part

Destinée Envoyée
Où es-tu toi qui m´es Destinée Conseillée ?
Si jamais vous vous reconnaissez
Je voudrais vous entendre crier
M´appeler

{Au refrain}

Destinée, Profilé
Encore une fois le cœur déchiré
Je suis un clown démaquillé
Le grand rideau réseau vient de se baisser
Sur l´été

Destinée Appairés
On était tous les deux destinés agrégés
A voir nos chemins se rencontrer
A s´aimer sans demander pourquoi
Toi et moi

{Au refrain}

Destinée profilés
On était tous les deux destinés évalués
A voir nos chemins se rencontrer
A s´aimer sans demander pourquoi
Toi et moi

Destinée Déchiffrés
Inutile de fuir ou de lutter
C´est écrit dans notre destinée jeu de données
Tu ne pourras pas y échapper
C´est gravé

Destinée profilé
Encore une fois le cœur déchiré
Je suis un clown démaquillé
Le grand rideau réseau vient de se baisser planter
Sur l´été
#FIN#

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Réalité virtuelle, Oculus, Morpheus, cardboard, etc. Quelles implications dans le champ audiovisuel ? https://www.causestoujours.be/realite-virtuelle-oculus-morpheus-cardboard-etc-quelles-implications-champ-audiovisuel/ Fri, 19 Sep 2014 14:08:21 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=411 Depuis quelques mois, une nouveauté technologique fait bruisser de plaisir de nombreux chroniqueurs, testeurs et développeurs. Une espèce de gros masque de ski muni de deux surfaces de projection : l’Oculus Rift.

Pourquoi vous en parler aujourd’hui alors que depuis déjà une vingtaine d’années, on nous promet une réalité virtuelle immersive et que les différents appareils censés nous y plonger sont aussi chers qu’inaboutis et donc inefficaces ?
Et bien parce qu’aujourd’hui, ce masque soulève l’enthousiasme et nous promet que « enfin, ça y est », la réalité virtuelle est réellement à notre porte.

Pour voir à quoi ressemble le prototype, vous pouvez googler « oculus rift » ou découvrir un test video du kit en français. À noter que Sony développe aussi un casque nommé Morpheus.

Outre la prouesse technique, notre intérêt aujourd’hui est de réfléchir à l’impact d’un tel gadget sur l’audiovisuel, ainsi que sur nos expériences personnelles et collectives dans ce nouveau monde que l’on appelle encore « réalité virtuelle ». Précisons qu’il ne faut pas confondre « réalité virtuelle » (tout est faux) avec « réalité augmentée » (une couche d’informations superposée à la réalité), une expérience qui nous est déjà accessible via nos smartphones et qui peine quelque peu à nous apporter une plus value significative au sein de nos interactions humaines.

À en croire ceux qui l’ont testé, il en est tout à fait autrement avec l’Oculus Rift : au premier abord la sensation de plonger ainsi avec nos sens (la vue, l’ouïe ) dans un nouveau monde totalement désincarné est forte, voire dérangeante.

Ainsi, si un tel gadget se retrouve sous notre sapin de Noël dès 2015 ou 2016, que peut-on attendre comme évolution dans la sphère de l’audiovisuel ?

Certains comparent déjà cette situation à celle de la fin du XIXe siècle, lorsque le premier film des frères Lumière  L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat  a été projeté pour le grand public. Cet événement marqua le basculement dans l’ère de la narration cinématographique.

Actuellement, lorsque l’on regarde un spectacle ou un film, on reçoit les images, le son et le récit de manière collective. Même si l’on est seul face à l’écran, on peut dire qu’on regarde un programme qui a été conçu pour être montré dans un seul sens : de la source vers le spectateur. Avec la réalité virtuelle, le « spectateur » est « dans » le film, c’est-à-dire que l’on a la sensation d’être véritablement dans la scène. Le spectacle aura toujours une source (l’équipe de réalisation) mais devra tenir compte de votre « présence » en tant que spectateur dans le décor et la narration envisagée. Sans doute, dans un second temps pourra-t-on envisager la présence d’un groupe de spectateurs également et, selon les mondes immersifs mis à disposition, de scénarii décrivant des interactions entre spectateurs comme cela se fait déjà dans les jeux vidéos.

Si l’on remonte à Aristote, on peut reprendre son analyse toujours valable qui dit que l’on se raconte des histoires pour donner un sens au monde, pour contrôler nos pulsions.

Prenons le récit chrétien contenu dans la Bible, un grand classique. Il contient des personnages auxquels on peut s’identifier (Jésus, Judas, Cain, Abel, etc..). On pratique donc via cette identification ce qu’ Aristote nommait la mimesis. Traditionnellement, lorsqu’on raconte une histoire, on y met des personnages qui doivent résoudre des dilemmes moraux et on y insère des images fortes pour marquer notre imaginaire (typiquement l’image de Jésus, nu sur la croix en bois avec du sang et des épines). C’est une image qui a supporté de nombreuses interprétations depuis sa création et si répugnante qu’elle puisse être de prime abord, on l’accepte pour ce qu’elle est : une représentation servant à alimenter notre réflexion. La doxa catholique nous poussant via la répétition de crucifix, à accepter et dépasser (la catharsis) notre violence « naturelle » : tuer Jésus, Dieu nous pardonne et Jésus renaît.

Cette histoire et toutes les autres d’ailleurs se basent sur le pari que les histoires et les images contées nous libèrent de leur objet ; qu’une image violente peut nous libérer de la violence, que l’histoire du loup peut nous aider à surmonter nos peurs, …. C’est la catharsis.

Malheureusement on s’habitue à ces représentations et à ces histoires. Leur efficacité s’amenuise au fil du temps. Plus il y a d’innovations technologiques, plus on se désensibilise et moins la catharsis est efficiente. Par contre, on veut toujours des histoires. Actuellement, via les réseaux sociaux, on pourrait dire qu’une étape a été franchie et que l’on se met NOUS, directement en scène, en image dans les histoires que l’on se raconte.

Avec la réalité augmentée et les écrans-lentilles collés sur les yeux, il n’y a plus d’éléments contextuels perturbateurs entre nous et le récit : les images nous sont projetées de l’intérieur, on fait réellement partie de l’image, du récit. Et ce récit est en nous tout comme, sans appareil, l’image de la « réalité » est en nous, dans notre cerveau qui la construit continuellement. Le rapport à l’espace sera modifié et la perception du temps en sera également changée. Se « faire un film » ou un jeu vidéo devrait être une expérience plus physique, il y aura peut-être des épisodes déconseillés aux personnes asthmatiques ou diabétiques…

Une expérience récente interrogeait 158 spectateurs curieux (« early adopters ») et les plaçait dans le rôle du producteur des histoires de demain. Le but était de faire ressortir leurs envies par rapport à leur expérience de spectateur.

L’étude résume les réponses des participants à 4 « I » :

. Immersion
. Interaction
. Intégration
. Impact

Les implications personnelles

Les possibilités des stimuli physiques au sein de l’histoire s’en trouvent décuplées (par exemple, quand l’acteur allumera une cigarette dans l’ascenseur où l’on se trouve également, en ressentirons-nous le picotement ?). Comment vont suivre nos sens et notre cerveau ? ( Retour au test vidéo du kit en français : allez voir vers la onzième minute à quel point les testeurs sont déstabilisés dans leurs sensations physiques).

Cette catharsis, cette interprétation personnelle qui est en jeu dans les histoires, comment va-t-elle se mettre en place dans le nouveau récit immersif ? Et comment construirons-nous ce dernier ? Le « dosage » actuellement expérimenté dans notre société de l’image entre la catharsis morale (les principes qui agitent le héros) et la catharsis physique (les images qui représentent l’expérience à dépasser) seront-elles encore présentes dans les mêmes proportions ? Ne verra-t-on pas l’expérience physique poussée plus loin ? On peut imaginer que les acteurs devront jouer en tenant compte de notre « présence » dans la scène, que les grands et longs mouvements de caméra fixée sur une grue nous donneront mal au cœur, que les plans-séquences seront rallongés pour permettre au spectateur de faire le tour de la scène, etc.

Ciné, jeux, apprentissage : interactions et sensations collectives en perspectives

Avec un pas de plus vers l’incarnation d’un personnage dans le cinéma, on se rapproche de la sphère du jeu vidéo au sein duquel on incarne souvent un héros-acteur-avatar. L’Oculus Rift a d’abord été pensé comme une interface pour le jeu vidéo. C’est bien sûr dans ce domaine que l’expérience immersive sera la plus vite ressentie. De nombreuses entreprises y croient et se sont d’ores et déjà consacrées principalement au développement de jeu et d’application pour l’Oculus.
D’autres domaines emboîtent le pas : les musées (ici une modeste galerie d’art), les historiens (la démo Battle of Zarnowitz), les enseignants (la démo Riftbench vous permet de travailler sur des circuits imprimés), les agents immobiliers (archvirtual) et même les sites Internet en html (the world of reddit) que l’on visitera dorénavant d’une toute autre manière.

Mais revenons au cinéma et aux possibilités qu’offre la promesse d’une réalité virtuelle efficace.

Tout d’abord, voir un simple film sur l’appareil procure l’effet d’un écran vraiment géant (des applications telle que VR player le permettent déjà).Afin de ne pas rester seul spectateur, joignez-vous à d’autres visionneurs, rendez-vous dans une salle virtuelle telle que RiftMaxTheater ou YouTubePlaza.

Enfin, la nature même de la réalité virtuelle (être directement à l’intérieur de l’environnement virtuel, ici le film), ouvre de nombreuses possibilités cinématographiques inadaptées à un écran plat. Par exemple, la possibilité de pouvoir regarder le film sous n’importe quel angle de vue intéresse beaucoup de monde à en juger par le nombre de projets en rapport : Making Viewer VR: Formula 1, Zero Point ou encore la Panocam. Pour aller plus loin, imaginez qu’il soit un jour possible de s’éloigner de l’action principale, pour aller voir ce qu’il se passe ailleurs (par exemple dans le camp adverse), au même moment. Ça serait très sympa, mais ça demanderait beaucoup d’écriture de scénario supplémentaire !

On pourrait également penser à tous les incroyables décors qui sont créés pour réaliser des blockbusters tels que Pirates des Caraïbes. L’utilisation de dispositifs immersifs tels que le masque Oculus Rift pourrait nous en rendre la visite et même l’usage accessible après le tournage. Que diriez-vous de vous promener sur le pont du navire de Jack Sparrow ? Vous pourriez vous balancer d’une corde à l’autre au rythme des caméras installées dessus. Ainsi, les plateaux de tournage de films déjà réalisés pourraient être recyclés, ré-équipés en capteurs et caméras et mis à la disposition des fans pour visiter, rejouer les scènes du film… Une idée parmi tant d’autres, inspirée par la vision de ce reportage où l’on voit une journaliste de la BBC commander une grue à distance.

Si l’on contrôle une grue, on peut contrôler une caméra à distance. En poussant le concept plus loin, on pourrait encore imaginer créer un studio automatisé à la disposition de candidats-réalisateurs qui souhaiteraient filmer une scène à distance. Imaginez que vous ayez la possibilité d’être derrière la caméra de Georges Lucas lorsque l’on rejoue la scène du combat entre Dark Vador et son fils. La filmeriez-vous de la même manière ? Tenteriez-vous un autre mouvement de caméra, un gros plan évocateur ? Pourra-t-on prendre la place du réalisateur ?

Tout comme l’illustre la BBC dans un récent article, les possibilités sont encore innombrables et un véritable démarrage de la réalité virtuelle pourrait changer beaucoup de choses dans le monde ; en particulier parce que cela changera la façon dont nous créons et recevons les histoires et les récits et parce que cela ouvre de larges perspectives sur l’interaction entre ces derniers et nous, citoyens connectés.

Et si l’appareil Oculus Rift (qui a été récemment acheté par Facebook) n’atterrit pas tout de suite sous votre sapin, la réflexion quant à votre réalité virtuelle ne souffre pas d’excuse pécuniaire. Pour y faire une entrée en douceur à l’aide de votre smartphone, Google a pensé à vous avec un dispositif des plus abordables : cardboard.

Un nouveau monde entièrement virtuel s’offre à nous. Qu’y verrons-nous ? Qu’en ferons-nous ?

Bernard Fostier

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Parlons Mémoire(s) https://www.causestoujours.be/parlons-memoire/ https://www.causestoujours.be/parlons-memoire/#respond Thu, 05 Jun 2014 15:28:27 +0000 https://gsara.tv/~causes/?p=79 Chers lecteurs et chères lectrices, voici une nouvelle rubrique qui se veut désormais récurrente. Une rubrique qui parle de MÉMOIRE(S). Rappelons qu’une structure comme le GSARA, crée dans les années 1970, avait reçu comme principale mission celle d’un travail sur la mémoire. De par son positionnement politique à gauche, ses missions d’éducation permanente et surtout la passion et les regards de ses travailleurs et travailleuses, cette « mission de mémoire » s’est penchée en priorité sur ce que nous avions appelé les « mémoires ouvrières », « mémoires de l’immigration » et« mémoires des luttes sociales ». Cette sensibilité thématique est plus présente que jamais et les missions d’éducation permanente dans lesquelles s’inscrit notre travail n’ont pas beaucoup changé.

Par contre, le contexte de l’audiovisuel a considérablement évolué : dans les années 1970, produire du son et de l’image était très onéreux. Un des aspects principaux de la démarche était donc de rendre cet exercice abordable au plus grand nombre et spécialement aux catégories les plus modestes : ouvrières et immigrées. Aujourd’hui, presque tout le monde est équipé d’un dispositif de prise de vue et, pour peu que l’on possède un ordinateur,onpeut se saisir d’outils performants pour réaliser un travail de qualité autrefois accessible seulement aux professionnels de l’audiovisuel.

Dans ce nouveau contexte, quel rôle peut encore jouer une association comme la nôtre dans le champ de la mémoire ?

Il reste tout d’abord les autres aspects du travail audiovisuel : la diffusion et l’archivage à destination des générations futures. Là encore, l’arrivée et l’utilisation massive d’Internet et des nouveaux outils de la communication ont largement fait bouger les lignes : la télévision n’est plus le seul point d’accès à la vidéo. Diffuser est devenu un acte terriblement banal, faire en sorte que son film soit vu est une tâche qui, à l’inverse, s’est considérablement compliquée. L’archivage également se numérise irrémédiablement. Néanmoins, la question des supports et de la longévité de ces archives restent des questions brûlantes.

Au GSARA, nous sommes en première ligne pour constater et réagir à ces changements. Pour qui et pourquoi continuer à filmer ouvriers, immigrés ou toute autre personne alors que chacun publie sa vie sur les réseaux sociaux ? À l’heure où une information est « périmée » quelques heures après sa diffusion, quel type de mémoire et de lecture gardeun sens pour la consultation des fonds par les générations futures ?

Comment réagissons-nous, comment traitons-nous nos informations, pris dans ce flux de plus en plus rapide ? Comment allons-nous construire notre Histoire commune ? Dans quel document piocher et qui le fera alors que l’accès aux savoirs se démocratise à grande échelle ? Confierons-nous encore cette tâche à des personnes spécialisées? Préférerons-nous l’objectivité des machines pour faire le tri ? Avons-nous vraiment les capacités de comprendre clairement cette nouvelle démarche alors que les algorithmes de recherche, de classement des données nous restent, avouons-le, largement opaques.

Et comment se comporte notre cerveau dans ce nouveau contexte ? Que retient-il et que laisse-t-il à la machine ? Connaissez-vous encore cinq numéros de téléphone par cœur ? Moi non, je m’abandonne totalement à mon téléphone pour cet exercice…

Les questions en rapport avec la ou les mémoire(s) pleuvent et rebondissent les unes sur les autres. C’est pour y faire un peu de tri que nous inaugurons aujourd’hui cette rubrique MÉMOIRE(S).

Bernard Fostier

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https://www.causestoujours.be/parlons-memoire/feed/ 0
Le rapport au(x) temps https://www.causestoujours.be/rapport-aux-temps/ https://www.causestoujours.be/rapport-aux-temps/#respond Wed, 04 Jun 2014 11:39:50 +0000 https://gsara.tv/~causes/?p=104 « Lorsqu’on parle du temps, on l’aborde intuitivement en termes quantitatifs, héritiers que nous sommes du “temps de l’horloge” amorcé au début de la période moderne et progressivement intériorisé tout au long de l’époque industrielle1».

Les innovations technologiques qui sont apparues avec la modernité ont eu pour effet de pouvoir “faire les choses plus vite” – que ce soit dans la production industrielle, dans les tâches ménagères ou dans les déplacements. Les premières technologies de l’information et de la communication – telles que l’imprimerie, le télégraphe ou le téléphone – ont ainsi accéléré la production et la dissémination de l’information.

« L’accélération du temps, tant décriée aujourd’hui, est donc un processus lent qui trouve son origine dans une époque qui a mis en avant les valeurs de la raison et du progrès, diffusant une vision instrumentale du temps. Dans la continuité de ce processus, on peut entrevoir que les TIC (Internet, ordinateur, téléphone portable et autres) ne font qu’exacerber ce phénomène en réduisant drastiquement ce temps de diffusion de l’information et de la communication, tout en augmentant de manière exponentielle la quantité de connaissance produite2 ».

Comment utilisons-nous ces technologies et quel usage faisons-nous de notre temps ? (notons que « NOTRE temps » devient une notion beaucoup moins personnelle lorsque nous nous interconnectons). Certains utilisent le terme de « temps réseau » pour désigner un nouvel engagement avec le temps qui semble se dessiner via l’expansion des TIC et qui vient se mettre en tension avec le temps de l’horloge, plus linéaire. Ainsi l’accélération ne serait pas le résultat d’une course vers un gain de temps rendu possible grâce à Internet mais serait le résultat du réseau lui-même. « C’est bien l’inter-connectivité qui donne alors au temps réseau son pouvoir »3. Ce n’est pas individuellement que l’on gagne du temps, mais c’est la manière dont un réseau va s’organiser autour d’Internet qui va avoir pour effet une accélération généralisée. « Le temps réseau constitue une temporalité nouvelle et puissante qui commence à déplacer, neutraliser, sublimer et bouleverser d’autres relations temporelles dans notre travail, dans nos foyers et dans la sphère des loisirs4». Le temps réseau ne supplante pas les autres formes de temporalités ou de rapport au temps mais crée une tension avec les autres formes de rapport au temps. Les TIC sont ainsi les supports de la diffusion du temps réseau.

Comment le rapport au temps se vit-il alors que nous nous auto-numérisons à coup de tweets, de hashtags, de partages, de photos ? Quels sont nos repères temporels alors que la toile ne connaît ni soleil, ni de saisons ? Comment envisageons-nous le monde et notre Histoire lorsque la parole d’hier peut être vue aujourd’hui, demain et potentiellement après-demain ? Les paroles, les images, les instants qui normalement s’envolent rejoignent-ils l’écrit qui, lui, reste ? Ces serveurs qui remplacent nos bibliothèques remplacent-ils aussi notre mémoire personnelle ? Ces services « gratuits » que nous utilisons pour nos interactions immédiates et différées poussent-ils à une construction commercialement rentable des mémoires et donc de l’Histoire ? Dans une telle perspective, le temps réseau s’opposerait alors au temps de l’horloge, plus rigide, et plus hiérarchisant dans les rapports sociaux qu’il sous-tend ? « Les temps asynchrones du réseau paraissent offrir, à première vue, plus de possibilités que le temps rigide de l’horloge: fournissant un potentiel de diversité, de création d’espaces originaux contextualisés dans lesquels la différence peut s’épanouir, et où des idées nouvelles et des nouveaux savoirs peuvent être produits5 ».

Gardons à l’esprit que cette réflexion date de 2003, avant l’arrivée de Facebook et l’affaire Snowden. Aujourd’hui, en 2014, une certaine désillusion s’est opérée vis-à-vis des « médias sociaux », on se demande si ces outils peuvent encore libérer car ils sont avant tout essentiellement des produits commerciaux et ce « temps réseau » reflète donc avant tout les forces économiques et sociales qui l’ont construit et qui sont essentiellement instrumentales et orientées vers le marché. Le besoin de flexibilité, supporté par les TIC, sert avant tout les logiques émanant du monde économique. Les exigences de disponibilité des travailleurs, le brouillage des frontières entre les temps de travail, de famille et de sociabilité, sont quelques expressions des changements temporels. Deux lignes d’inégalités se dessinent alors face à ces changements. D’une part, il y a le risque pour les personnes non connectées de diminuer les opportunités de vie, puisque n’étant pas “dans le réseau”, mais également pour les connectées de vivre de plus en plus dans cette accélération et de ne pas pouvoir y participer avec les mêmes ressources.

Pour la construction collective de notre temps, de nos mémoires, le risque d’une instrumentalisation trop commerciale de nos sources et de nos démarches fait peser une inconnue encore inédite dans l’Histoire.

Bernard Fostier

1. [Elias N. (1996), Du temps, Paris, Fayard]↩
2. [« La lettre Emerit n°58 », 2009 : https://www.ftu-namur.org/fichiers/Emerit58.pdf]↩
3. [Hassan R. (2003), “Network time and the new knowledge epoch”, in Time and society, vol 12(2/3), 225-241.]↩
4. [Ibidem, p.235.]↩
5. [Ibidem.]↩

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