Dialogue – Causes Toujours https://www.causestoujours.be Blog du Trimestriel Causes Toujours Sat, 01 May 2021 09:50:59 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.4 Comités et jurys citoyens – Retour sur une expérience émancipatrice dans le cadre d’un festival https://www.causestoujours.be/jurys-citoyens/ Sun, 15 Nov 2020 11:04:14 +0000 https://www.gsara.be/causestoujours/?p=3583 Le 29 octobre dernier (dans des conditions particulières dues à la crise sanitaire), s’est clôturée la quatrième édition du festival online COUPE CIRCUIT, qui proposait sur son site web, en accès libre pendant un mois, 27 créations audiovisuelles portant un regard singulier sur les réalités sociales contemporaines.

Voilà pour les faits et la ligne éditoriale, mais au-delà de son statut « en ligne » et des divers rendez-vous virtuels & présentiels que le festival propose, COUPE CIRCUIT est un événement à dimension sociale, pédagogique et de médiation. En effet, son ADN est intrinsèquement lié à un ambitieux programme d’éducation permanente : les comités de sélection et les jurys citoyens.

Élaboré et perfectionné depuis plusieurs années par le GSARA, ce programme d’activités propose à des personnes adultes souvent précarisées de devenir les acteurs d’un événement qui touche l’ensemble de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ainsi, ces groupes de citoyens répartis sur une partie significative de la Belgique francophone choisissent les œuvres en compétition et la thématique transversale du festival, avant que d’autres groupes n’attribuent les prix, le tout au terme d’un processus d’ateliers participatifs mêlant éducation aux médias, réflexion et rencontres.

Pour cette 4ème édition, quatre comités citoyens (à Bruxelles, Tournai, Flémalle et La Louvière) ont choisi les œuvres en compétition, avant que trois jurys citoyens (à Bruxelles, Charleroi et Marche-en-Famenne) n’attribuent les prix. Derrière deux termes différents, les programmes comportent des activités similaires (initiation au langage filmique et documentaire, débats, échanges avec les réalisateurs) et partagent des objectifs communs (renforcement de l’esprit critique, déconstruction des préjugés, médiation culturelle…).

Déconstruire les préjugés

Auteur, réalisateur, professeur d’écriture filmique, Patrick Tass a pour la première fois animé les ateliers d’un jury citoyen, prenant ainsi connaissance du projet et de l’ensemble du programme élaboré par les équipes du GSARA. Il s’exprime sur sa découverte de la sélection officielle du festival, fruit du travail des comités : Ce qui était intéressant c’était tout d’abord les choix de sujets que les citoyens ont eu envie d’évoquer. Ils sont allés vers des sujets souvent politiques et sociaux, qui montrent une envie de questionnement et de changement. Quand on m’a d’abord parlé de jurys citoyens, je m’attendais à trouver des œuvres beaucoup plus connectées aux problèmes quotidiens. Selon moi, les comités ont pour la plupart choisi des œuvres « en dehors d’eux-mêmes ». Ainsi, d’une certaine manière, l’animateur lui-même a mis à l’épreuve ses préjugés avant même que son travail commence !

L’essentiel de la mission de Patrick a ensuite été de confronter ces seize œuvres « politiques et sociales » au regard du jury-citoyen de Marche-en-Famenne, constitué de personnes bénéficiaires du C.P.A.S.. L’animateur observe : Pas mal de ces sujets ont finalement eu un écho chez le public. Il y a eu de l’introspection, une forme d’ouverture et de transparence de la part de ces personnes qui vivent dans des conditions assez précaires. C’était un partage de moments de vie qui a créé des liens humains. C’est ça aussi un film, on sort de la salle et on commence à faire des projections sur notre propre vie. Plusieurs débats m’ont vraiment fort touché, notamment sur Safe, Drugs & Métropole (une production Télévision Du Monde asbl – NdA). Là, certains participants ont vraiment été au-delà de leurs jugements personnels afin de recevoir une œuvre, comprendre l’existence de cet espace (une salle de consommation à moindres risques – NDLR), pousser la réflexion pour ne pas en rester à « la drogue c’est mal ». Oui ok et après ? Pourquoi est-ce qu’on fait ça ? Comment on traite ce problème ? Essayer de changer les points de vue, c’était un exercice intéressant et ce fut un débat très chargé.

Patrick Tass (en gris, au centre) au travail avec une partie de l’ensemble du jury citoyen, lors d’une journée commune pour le lancement du festival.

Témoin privilégié de ces échanges, Monique de Cnop, habitante de La-Roche-en-Ardenne, a fait partie de ce jury constitué avec l’aide de notre partenaire Article 27 asbl : Certaines œuvres nous ont bien marqués, chacune avait son petit atout. Je connaissais l’existence de certaines réalités, sur lesquelles je n’avais qu’une vision très limitée. Il y a eu 2 ou 3 réalisations sur la migration, une autre sur la drogue… Ça m’a ouvert les yeux, m’a permis de voir autrement, de mieux comprendre. Cette expérience a cassé des idées toutes faites chez moi, sur les migrants ou sur les toxicomanes. Je les vois d’une autre manière et je comprends qu’il y ait nécessité de faire des choses pour eux ou avec eux.

Eduquer aux médias

Pour le grand public, COUPE CIRCUIT est un festival d’œuvres audiovisuelles, avec des réalisations à évaluer pour leurs idées certes, mais surtout pour la manière dont celles-ci sont exprimées en images et en sons. Au GSARA, « L’utilisation des médias pour éduquer aux médias » est notre première thématique d’action. Pour ce faire, chaque groupe de participants a reçu une initiation au langage filmique, sonore et documentaire, afin d’acquérir un langage commun, une boîte à outils qui leur permette de s’exprimer quant aux productions soumises à leur jugement. Monique, notre participante de la régionale du Luxembourg, témoigne : Au départ on nous a expliqué comment cela fonctionnait pour la fabrication d’un film : les personnages, la lumière, le son… Comprendre aussi pourquoi faire un film cela prend autant de temps ! Là, quand je regarde maintenant la TV, je vois les choses différemment, je regarde le film plus loin que l’intrigue, je prête plus attention au cadre par exemple, et j’essaie de voir ce qu’on veut me dire et comment on essaie de me le dire. Guide de cet apprentissage, Patrick complète : C’est très important de transformer le regard des gens pour qu’ils ne regardent plus jamais un film de la même façon. Les participants aujourd’hui comprennent les choses différemment et leur regard a changé. De plus, on leur offre un accès à certaines œuvres desquelles ils sont d’ordinaire éloignés, ils entrevoient une multiplicité de formes différentes. De fait, le web offrant une fenêtre de diffusion protéiforme, le festival a programmé encore cette année courts et longs formats, documentaires, reportages, fictions, animations, un documentaire sonore et même un webdoc ! Une diversité appréciée à sa juste valeur, comme l’atteste un palmarès 2020 reflet de l’hétérogénéité de l’offre proposée par COUPE CIRCUIT.

Epanouissement personnel

Il y a eu tout cet apprentissage de l’esprit critique, ils ont découvert un monde, échangé leurs avis, parfois changé leur regard, osé ressentir quelque chose et l’exprimer. Faire partie d’un comité de sélection ce n’est pas courant, cela fait écho chez eux, leur avis sera écouté. Cette transformation du regard, à travers un processus de réflexion et de décryptage des médias, est confirmée par Colette Schouters, employée au Service d’Insertion Sociale du CPAS de Chaudfontaine, dont plusieurs membres se sont greffés au comité de sélection réuni à Flémalle. Travailleuse sociale, Colette observe les bienfaits de telles activités sur son public : Il y a eu vraiment du dépassement de soi à chaque moment. Très naturellement, les animateurs ont su donner les ressources aux participants d’être capables de se surpasser, qu’ils se disent : « je l’ai osé une fois, je le pourrai encore face à quelqu’un d’autre, un futur employeur, dans une famille, dans un groupe de copains…. » À chaque étape du parcours on les amène à se dépasser sans qu’ils ne s’en rendent compte. Au cours de l’atelier, nous avons perdu un participant. Pour une bonne raison, il a obtenu un emploi. Selon moi, il y a un lien. Il s’est lancé dans l’aventure de ce comité, et je pense que cela l’a incité à persévérer en audace, c’était le bon moment pour lui pour se présenter et obtenir un poste. Ce genre de projets ponctuels éclaircit des choix de vie, c’était d’une certaine façon pour aller plus loin dans son parcours personnel.

Ce type de trajet, cette possibilité pour des citoyens laissés pour compte, fragilisés ou marginalisés de se remettre en projet et en action, constitue la sève, le but premier de toute structure d’éducation permanente. Un dépassement de soi aussi vécu dans le groupe de Marche-en-Famenne, comme l’explique Monique De Cnop : Au début, j’avais du mal à parler devant les autres puis l’organisateur nous a bien expliqué qu’on pouvait dire tout ce qui nous passe par la tête par nos mots à nous et ça a été beaucoup plus facile, on a vraiment pu débattre de chaque œuvre sans entrave. On a aussi rencontré deux ou trois réalisatrices et c’était vraiment formidable. On a pu discuter, comment on a reçu leur travail, on a pu débattre, et c’était vraiment génial.

Médiation culturelle

Tout au long du processus, les comités puis les jurys citoyens sont en effet amenés à rencontrer et à questionner les réalisateurs des œuvres en compétition. Ceci par le biais d’entretiens filmés, à distance ou en présence, qui sont ensuite diffusés sur le site du festival ou encore sur les réseaux sociaux. Ce procédé fait de COUPE CIRCUIT un événement à la saveur toute particulière également pour les réalisateurs, qui se retrouvent confrontés à des publics d’ordinaire à mille lieues des festivals de cinéma « traditionnels ». Réalisateur également, Patrick confirme : J’aime vraiment beaucoup la manière dont on peut transformer quelque chose qui peut être très élitiste, comme un festival, vers quelque chose de terre à terre, vers un processus d’intégration. Ce côté moins « intouchable » d’une œuvre me plaît beaucoup, ce festival rend le cinéma plus accessible, je trouve ça assez fort de rendre au cinéma cette connexion populaire au sens noble. Dans le même ordre d’idée, les participant-e-s ont beaucoup apprécié de rencontrer les réalisateurs-trices, de discuter avec eux-elles. Cela rend les choses beaucoup plus concrètes, on désacralise les œuvres, on les rend accessibles. Idem avec les réalisateurs, on provoque la rencontre et tout le monde est fait de chair et de sang.

Le comité citoyen de La Louvière interviewe les réalisateurs de EUX, VUS D’ICI (Prix du public). L’entretien est disponible sur le site du festival.

Outre la rencontre entre les œuvres et les publics, une action de médiation culturelle se donne aussi pour objectif que le public cible devienne lui-même acteur et producteur de contenu. COUPE CIRCUIT, le festival citoyen par et pour chacun-e, leur en offre la possibilité. En lien avec « son » comité citoyen jusqu’à la fin du festival, Colette Schouters souligne (CPAS de Chaudfontaine) : Mon public et moi, nous avons suivi aussi les récompenses (chacun chez soi bien sûr à cause de la COVID) et on était hyper contents de savoir qu’un des films qu’on a mis en avant a été récompensé. Ca a donné à ce public le sentiment encore plus fort d’avoir joué un rôle, d’avoir amené à applaudir un réalisateur encore dix fois plus fort qu’ils n’auraient pu le faire avec leurs petites mains à eux. (…) Dans la crise que nous traversons actuellement, on parle beaucoup de bore-out, de l’ennui, du sentiment d’inutilité… Moi je pense que vraiment, COUPE CIRCUIT a apporté un petit plus pour contrebalancer ce risque de tomber dans une dépression qui se généralise. En pleine crise, le fait que le festival continue, ça a apporté à ces personnes assez fragiles un certain espoir, de continuer à se sentir utiles à ce festival qui ne s’est pas arrêté.

La suite

Des propos encourageants pour la poursuite de l’aventure des jurys-citoyens ! En 2021, le GSARA va s’évertuer à « exporter » son programme d’activités en implantant les jurys citoyens au sein d’autres festivals de fiction ou de documentaires. Si vous désirez vous aussi participer à ce programme d’activités, que vous faites partie d’une structure qui souhaiterait mettre sur pieds un tel jury, ou encore si vous êtes organisateur d’un festival intéressé par cette action, n’hésitez pas à contacter le GSARA, secteur éducation permanente.

Merci à nos partenaires, Infor-Femmes Anderlecht, Le Bric à Brac à Tournai, les Services d’Insertion Sociale des C.P.A.S. de Chaudfontaine et Flémalle, la Radio Sans Nom à La Louvière, le Centre de Formation des Animateurs (C.F.A.), Article 27 Nord-Luxembourg et Avanti (Action Vivre Ensemble) à Marchienne-au-pont.

L’ensemble du programme comités de sélection et jurys citoyens est subventionné par la cellule P.C.I. (Promotion de la Citoyenneté et de l’Interculturalité) de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Olivier Grinnaert

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Se défendre. Une philosophie de la violence – Entretien avec Elsa Dorlin https://www.causestoujours.be/se-defendre-philosophie-de-violence-entretien-elsa-dorlin/ Fri, 13 Jul 2018 13:30:06 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2891 Rencontre avec la philosophe Elsa Dorlin à partir de son livre Se défendre : une philosophie de la violence (La Découverte, 2017) et dans le cadre de la conférence organisée par le CFS, en partenariat avec Le Monde selon les Femmes, la SCAM et la SACD, qui avait eue lieu le 13 juin 2018. 

Votre livre, Se défendre. Une philosophie de la violence, propose une réhabilitation de l’auto-défense et surtout de celle des dominés à qui on interdit de défendre leur existence. Vous vous penchez sur plusieurs de ces groupes dans l’histoire. Votre propos est aussi très contemporain. Est-ce qu’il était important pour vous de parler de cela aujourd’hui ? Vivons-nous une époque dans laquelle il devient primordial de se défendre notamment face à la violence d’État qui s’incarne dans une violence policière généralisée ?

Il est difficile de dire s’il est plus nécessaire aujourd’hui de se défendre qu’auparavant. Dans l’histoire moderne, la question de la nécessité de l’auto-défense s’est posée pour des groupes et des mouvements sociaux de façon vitale. Probablement qu’actuellement, cette question de l’auto-défense se pose parce qu’il semble nécessaire, selon moi, de soulever à nouveaux frais la question de l’usage de la violence dans les mobilisations sociales et les luttes. En effet, nous constatons une forme de radicalisation inédite des modalités de répression de ces mouvements. Les mouvements sociaux ont toujours subi des répressions mais l’ampleur des mobilisations qui les subissent et l’intensité de cette répression semblent aujourd’hui décuplée. Se pose à présent la question de devoir se défendre pour ne pas perdre un œil ou une main lors d’une manifestation ou d’être tué lors d’une interpellation policière. Néanmoins, le livre prend à dessein cette distance avec l’actualité. Le seul point qui rend le livre tendu vers le présent est le meurtre de Trayvon Martin aux États-Unis qui a été pour moi un événement. Évidemment, il ne s’agissait pas du premier jeune africain-américain tué par la police ou par des citoyens vigilants. Par contre, le cas de Trayvon Martin est pour moi représentatif de la politique d’un État raciste et qui nous interpelle aussi sur les territoires impériaux de cette Europe anciennement coloniale. On a souvent eu tendance à dire que cela concernait uniquement les États-Unis et pas nos polices démocratiques et nos territoires. Au contraire, on voit depuis quelques années la façon dont les régimes qui se prétendent être des États de droit ou des démocraties libérales sont plongés dans un type de gouvernement qui relève véritablement de l’État sécuritaire exposant au risque de mort des populations entières et aussi des populations mobilisées précisément pour contester cette dérive.

Vous écrivez qu’il s’agit de l’autodéfense politique. Pourquoi est-il important d’insister sur l’aspect politique ? Est-ce par réaction à l’autodéfense prônée notamment par des groupes de citoyens armés ?

La distinction que je fais concerne l’autodéfense et la légitime défense. Pour moi, il y a les citoyens vigilants ou les milices citoyennes qui prétendent défendre les frontières aux États-Unis sur la zone frontalière avec le Mexique. Ou encore ceux qui, en France, tentent d’arrêter les migrants et les exilés dans les Alpes ou même l’ensemble des citoyens lambda qui mettent des panneaux « voisins vigilants » dans leur village pour observer les potentiels délits et alerter la police. L’idée est de suppléer l’État précisément parce que celui-ci encourage les citoyens à le remplacer dans un rôle de surveillance et de contrôle. Cela relève du droit à la légitime défense qui, historiquement, a toujours été un droit octroyé à ceux qui étaient déjà reconnus comme dignes de se défendre. Il s’agissait de ceux reconnus comme des citoyens à part entière et qui correspondaient historiquement et socialement à une classe en position de privilège, majoritairement blanche, masculine et bourgeoise. Cette classe sociale intervenait dans la défense de la personne et de la propriété privée. Des appels à l’auto-défense du côté de l’histoire et des milices citoyennes ou des milices fascistes s’est produite dans la continuité de cette histoire du droit à la légitime défense. Un certain nombre de membres de la classe politique en Europe utilise et déploie des moyens d’une violence crasse au nom de l’État de droit pour défendre la nation, les frontières, l’Europe, les valeurs, la laïcité, etc. Ce type de gouvernement défensif a précisément poussé à l’auto-défense des individus et des groupes qui eux sont historiquement reconnus comme illégitimes à se défendre et qui ont été non défendus et exposés à des risques de mort. Il s’agit de celles et ceux désarmés, exposés à des blessures, à des exécutions sommaires et non-légitimes à obtenir une justice digne de ce nom. C’est la distinction que je fais entre légitime défense et auto-défense. Pour moi, l’auto-défense est une tactique politique de toute nécessité parce que la vie des personnes qui recourent à l’auto-défense est immédiatement menacée par un système. Cette auto-défense peut être considérée comme politique parce que ce n’est pas seulement la question de la défense physique dans l’immédiateté d’un lynchage, d’une exaction policière ou d’une agression, d’un viol mais la question des corps considérés comme violentables et non défendus. L’auto-défense politique est l’idée que ce corps peut se déployer en une politique plus globale d’une forme d’éthique de soi et d’éthique collective qui relève d’un souci de prendre soin de soi et de nous. Des pratiques qui assurent nos conditions de vie dont l’exemple de l’autodéfense politique a été particulièrement incarné par le Black Panther Party for Self-Defense avec l’idée qu’à travers la défense physique, on défend un groupe, on crée des écoles, des cours du soir, des transports en commun pour organiser les conditions de vie d’une communauté qui était clairement abandonnée.

Vous écrivez beaucoup sur le féminisme notamment à travers l’histoire du ju-jitsu et des suffragistes. Quel est votre position sur ce qu’on nomme aujourd’hui le “féminisme carcéral”. En quoi est-il primordial pour les femmes et d’autres groupes dominés de ne pas s’en remettre à l’État à l’instar des suffragistes ?

Les suffragistes anglaises que j’ai étudiées dans l’Union social et politique des femmes au début du 20ème siècle en Angleterre était clairement un mouvement marqué par l’anarchisme et le socialisme de la Seconde et de la Troisième Internationale. Dans ce cadre-là, l’agenda politique du féminisme ne pouvait pas demander des droits à l’État alors que celui-ci organisait le maintien dans la minorité civile et civique des femmes. L’État participait et initiait pleinement l’idée que les femmes étaient dans une position de totale vulnérabilité et donnait un blanc-seing à la violence de la part des maris et des patrons. Dans cette trame-là, la critique que j’adresse à une partie du mouvement féministe est le fait qu’elles formulent leurs revendications comme une demande de protection envers l’État. Cela veut dire plus de lois, plus de répression et aussi l’idée sous-jacente que seul l’État peut résoudre les situations d’hétéronomie et de domination dans lesquelles est tenu un groupe social. Cela ne peut pas être la réponse puisque, d’une part, cet État est aussi le même État qui produit et génère l’inégalité et les conditions matérielles dans lesquelles l’inégalité peut être reconduite. D’autre part, c’est ce même État qui par ailleurs instrumentalise la cause des femmes pour se targuer d’être un État égalitaire et pour violenter des populations au nom de leur misogynie ou de leur homophobie supposées. Aujourd’hui, le droit des femmes est totalement instrumentalisé dans des campagnes nationalistes et racistes en Europe. À partir de là, on ne peut pas recourir à la criminalisation des comportements sexistes parce que cela veut dire accepter d’être une sorte de suppléant à cette politique sexiste et raciste et qui entérine un rapport de classe. À mon avis, la critique de la pénalisation et la critique de l’État sécuritaire passe aussi par la critique du système prison. Aujourd’hui en France, on va pénaliser le harcèlement de rue alors que c’est un blanc seing donné à la police pour commettre du délit de faciès. La critique authentiquement féministe ne peut pas être nationaliste. Le féminisme est un mouvement intellectuel, politique, révolutionnaire et internationaliste. Les moyens de la lutte relèvent de l’auto-détermination des mouvements et les moyens d’émancipation des femmes relèvent du choix des femmes elles-mêmes.

Il y aussi l’instrumentalisation de la défense des femmes. Au nom du droit des femmes on a pu exercer une violence totale sur les populations noires aux États-Unis. Plus récemment, on a pu aller faire des guerres dans le monde. S’agit-il d’une excuse récurrente ?

Il ne s’agit même pas d’une excuse récurrente. En fait, vous disposez éternellement d’un motif impérial constitutif de la modernité. On a expérimenté des périodes de l’impérialisme durant lesquelles la question de la défense des femmes était au cœur de la rhétorique coloniale. Lorsqu’il s’agissait par exemple de coloniser les territoires du continent africain. En Algérie, en Tunisie, au Maroc, cette colonisation s’est opérée au nom de la libération des femmes marocaines ou tunisiennes de l’oppression qu’elles subissaient de la part des hommes. Cette politique a été démontré par les chercheuses féministes et par les mouvements anti-coloniaux. Au moment-même où on allait “libérer” les femmes algériennes, on interdisait aux femmes françaises le droit de vote. C’est une sorte de double standard. Dans une période plus récente, allant des années 1970 aux années 1990, on va observer un discours qui n’est pas tant d’aller libérer les femmes de là-bas de leurs hommes mais d’aller libérer les femmes issues de l’immigration post-coloniale de leurs hommes au nom de l’intégration. Durant la période antérieure, les femmes blanches étaient envoyées dans les colonies pour se marier avec les militaires, les colons et construire une société coloniale. Ces femmes blanches étaient l’alibi pour aller saccager la vie des hommes noirs dans l’idée de “protéger” les femmes de colons. Dans la période post-coloniale, les femmes d’ici sont à protéger de leurs hommes. Les femmes, quant à elles, sont considérées comme intégrables donc violables. Les hommes, eux, sont considérés comme la source de la violence faite aux femmes. Sur cette base, on a construit toute une campagne de représentation des violences faites aux femmes comme si le risque principal était essentiellement celui de la rue et des groupes de jeunes issus de l’immigration. On sait pourtant très bien que la plupart des agressions se passent au travail ou dans la sphère domestique. À partir des années 2000, il y a eu un renouvellement de cette rhétorique avec l’exemple de la prison d’Abou Ghraib. Aujourd’hui, les femmes blanches issues des pays les plus riches du monde incarnent une féminité à la fois blanche, capitaliste, néo-libérale, libérée et réputée féministe. Ce féminisme de L’Oréal – « Parce que je le vaux bien » sert à prêcher une sorte d’idéologie de la libération occidentale. Il s’agit d’une forme de racialisation de la notion de liberté, d’égalité qui est faite sous le drapeau de femmes blanches parties torturer des hommes musulmans dans les prisons. Tous les oripeaux de cette féminité néo-libérale sont utilisés comme arme idéologique pour abattre l’ennemi. Une position politique radicale ne peut passer que par un féminisme révolutionnaire afin de renverser complètement cette idéologie. avec le refus absolu de cette instrumentalisation.

Quel est votre point de vue sur les mouvements qui prônent la non-violence ? N’y a-t-il pas eu aussi une réécriture de l’histoire en opposant mouvements violents et non-violents ? De plus, vous écrivez « les sujets se réclamant de la non-violence ne sont pas passifs, ils engagent leur corps dans l’action et la confrontation pour la défense d’eux-mêmes et de leurs droits, ce qui suppose une force considérable ».

Pour faire de l’action directe non violente, il faut engager son corps avec une intensité comparable à l’engagement d’un corps pour porter un coup. Je ne fais pas de distinction mais il est vrai que dans l’histoire, on a opposé les deux avec l’idée que les mouvements non-violents avaient plus de légitimité à être entendus. Il s’agit là d’une façon de désarmer certaines populations en portant un interdit sur la violence, en stigmatisant certains recours à la violence comme toujours illégitimes et d’autoriser la répression de la violence en tant que réaction légitime. La seule bonne façon de se soulever serait de le faire gentiment, poliment et de demander s’il te plaît au maître. Cela ne se passe jamais comme ça dans l’histoire. Il est très important pour les dominants qu’il y ait une sorte d’intériorisation de l’interdit du recours à une forme beaucoup plus explosive de la défense laissant moins de concessions à la façon dont on veut être entendu. Il va falloir prendre conscience de ce piège que décrivait déjà Frantz Fanon dans Les damnés de la terre à savoir que l’une des modalités les plus efficaces de la domination est de dire aux dominés la bonne façon de s’émanciper. L’idée est que seules des revendications non violentes, pacifistes, par voie de pétitions seraient prises en compte. Ce n’est pas vrai. Les manifestations avec des milliers de personnes dans la rue ne sont pas plus entendues. En revanche, on va stigmatiser la vitrine fissurée d’un McDonald car elle constitue une atteinte à des biens. On va considérer cela comme de l’ultra violence alors que les polices européennes traquent des migrants et assassinent des personnes sur un simple contrôle de police. Il faut impérativement déconstruire cette rhétorique de la violence et ne plus se calquer sur cette idée selon laquelle « pour être entendu, il faut ». Non. Il faut juste apparaître dans l’histoire. Faire histoire. Ce n’est pas la question que tel geste ou telle revendication soit reconnu par l’État. Il faut se départir de la problématique de la reconnaissance. On veut être reconnu, donc on s’adresse à l’instance qui a le pouvoir de nous reconnaître. Mais ce pouvoir a toujours toute latitude pour décider que, quoi qu’on fasse, on ne sera jamais reconnu.

Vous posez aussi un regard critique sur l’empowerment notamment dans votre chapitre intitulé « De la vengeance à l’empowerment ». Est-il un piège récurrent dans lequel peuvent tomber les groupes qui se battent pour l’émancipation ? S’agit-il d’un concept intrinsèquement néo-libéral ?

L’empowerment qui pourrait être une traduction de l’éthique de Spinoza à savoir augmenter sa puissance d’agir : Oui ! Mais l’empowerment tel qu’il a été défini ou re-défini par toutes les idéologies du management de ces 40 dernières années est une définition néo-libérale de l’individu. C’est une forme d’interpellation des individus comme sujet dans le cadre du néolibéralisme. C’est l’idée que « si je veux, je peux ». Cela dépend de moi d’acquérir les ressources pour m’en sortir et c’est de ma responsabilité de l’entretenir et de l’augmenter. Il s’agit là d’entretenir un capital humain. Les individus sont devenus une sorte de valeur qu’ils doivent faire fructifier.

Il constitue un piège et est très culpabilisant pour celles et ceux qui n’ont pas les conditions matérielles d’existence pour être dans l’empowerment malgré leur bon vouloir. Il y a une sorte de principe de réalité à prendre en compte qui sont les conditions matérielles d’existence et les antagonismes en terme de classe et d’accès aux ressources. Qui peut vivre dignement ? Qui peut se battre ? Qui peut relever la tête ? Lorsque des femmes revendiquent que #metoo ne les concerne pas et apprécient les compliments des hommes, il faut avoir à l’esprit que c’est la grande bourgeoisie qui s’exprime. C’est ça l’empowerment aujourd’hui ! C’est L’Oréal. Lorsque je critique la notion d’empowerment, je critique l’idée que des individus aient une valeur capitalisable.

Quel est votre regard sur les luttes féministes contemporaines ? Y a-t-il un nouveau souffle ? Notamment avec l’émergence d’un féminisme décolonial qui prone l’antiracisme politique ?

Ce qui est fondamental, selon moi, c’est de porter une position qui mette au cœur du féminisme la question de l’usage de la violence comme forme d’émancipation et l’analyse d’un certain nombre de situations qui réactivent la question des corps et l’idée de désapprendre à ne pas se battre. Se battre signifie aussi casser des genoux et pas seulement demander des lois.

Propos recueillis par Aurélie Ghalim 

 

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Documentaire – Rien ne nous est donné – « J’ai voulu faire un film qui ne présente pas les ouvriers comme des victimes » https://www.causestoujours.be/documentaire-rien-ne-donne-jai-voulu-faire-film-ne-presente-ouvriers-victimes/ Thu, 26 Apr 2018 12:51:22 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2837 Rares sont les films belges qui traitent de la grève ouvrière. Encore plus rares sont ceux où les ouvriers prennent la parole et livrent leur vécu de l’action collective. Au centre du documentaire Rien ne nous est donné se trouve la grève,  “seule arme dont nous disposons” comme l’indique Sergio, un ouvrier témoignant dans le film. Pas une seule grève mais cinq grèves, qui se déroulent toutes à Bruxelles. On y découvrira celle chez Citroën en 1969 et la dure répression qui l’a accompagnée, la lutte de l’usine de chocolats Côte d’Or en 1988, la grève de Volkswagen en 1994, les occupations de Godiva à Koekelberg en 2009 et de IAC Fiat, place Meiser à Schaarbeek, en 2010. Loin d’un documentaire historique, c’est un véritable outil qui nous est livré, comme le met en évidence la structure du film.

Organisé en trois parties – l’organisation des travailleurs, le rapport de force et la réaction patronale -, ce film nous raconte la dynamique de la grève et de la prise de conscience des travailleurs. Bien que la grève constitue le fil rouge, le réalisateur Benjamin Durand souligne : « ces cinq conflits ont tous leurs particularités. Il n’y a pas une grève, mais des grèves. Chacune avec sa spécificité, chacune est unique et on a essayé de les penser ensemble ».

D’origine française, Benjamin Durand est arrivé à Bruxelles il y a à peine 4 ans. Il explique avoir découvert « une ville industrielle, une ville ouvrière, et pas seulement la capitale de l’Europe ou une ville de bureaux. À Bruxelles, on ne voit pas les ouvriers ou plutôt on ne veut pas les voir. Alors qu’il n’y pas très longtemps, Bruxelles était la première ville industrielle du pays ». Il nous parle avec enthousiasme de son film et de la vision des luttes ouvrières qu’il véhicule.

Révolution : Pourquoi avoir réalisé ce film, « Rien ne nous est donné » ?

Benjamin Durand : En général, on entend parler des causes de la grève – les licenciements, une restructuration, des coupes dans les services publics – ou de ses conséquences. Il n’existe pas beaucoup d’exemples de films qui présentent la grève de l’intérieur, qui montrent comment elle est pensée. Mais c’est aussi un travail de mémoire populaire, de mémoire ouvrière dans le conflit, et qui ne part pas des conditions de travail. Il s’agit d’un passé qui n’était pas écrit. Faire un film sur ce sujet, c’est aussi une volonté de laisser une trace qui nous permette de réfléchir à la stratégie d’action.

R. : En visionnant le film, on est frappé par le visage des ouvriers qui s’illumine et le sourire qui se dessine lorsqu’ils parlent de la grève, même si elle a eu lieu il y a plus de 40 ans.

B.D : C’est incroyable en effet. C’était le cas de tout le monde. La grève, qu’elle soit victorieuse ou non, constituait un moment vécu en commun. C’est aussi le fil conducteur du film : l’idée de l’action collective. Durant une grève on crée une force. Lisette, cantinière chez Godiva,  le constate vers la fin du film : la grève est une force incroyable qui permet de sentir qu’on n’est pas tout seul. C’est le contraire de l’atomisation induite par le travail en usine. Mon papa était ouvrier à la chaîne chez Renault toute sa vie. Mais il ne m’a jamais parlé de la chaîne ; on n’en parlait pas à la maison. Par contre, la grève, oui. Quand il y avait grève, on sentait qu’il revivait, qu’il était content. Quand toute ta vie tu es un numéro ou que tu n’as que 3 minutes pour aller pisser, la grève redonne de la dignité. A un moment Noureddine raconte dans le film que la grève a permis aux travailleurs de se rendre compte de leur pouvoir.  Ils pouvaient décider si oui ou non ils allaient produire. La grève change le rapport de force. La peur n’est plus du même côté, elle n’est plus du côté de l’ouvrier. S’ils ont le sourire en y repensant, c’est parce qu’ils ont vécu une expérience incroyable.

R. : Tu viens d’utiliser le mot « pouvoir ». Ce terme est très juste. Dans une grève le pouvoir ouvrier augmente dans la mesure où le pouvoir de l’entreprise diminue.

B.D : Si on se rend compte de cela après avoir vu le film, tant mieux.  Il y a une force ouvrière qui est latente. On a eu beaucoup de discussions avec les gens sur cette question, même si on ne l’aborde pas directement dans le film. Mais pendant la grève, les travailleurs en prennent conscience. Ils prennent conscience de leur force, de leur pouvoir. Ils se rendent compte qu’ils sont plus nombreux que les patrons. Ce sont les travailleurs qui font tout tourner, ce sont eux qui font fonctionner l’usine. Sans eux, elle n’existe pas.

Ils le disent aussi dans le film : ils ont fait des choses qu’ils n’auraient jamais osé faire, comme se mettre en face du patron, le prendre par la cravate, jeter une lettre au directeur pendant que la direction financière des Etats-Unis est présente dans le bureau…

Les gens ont tellement été habitué à être écrasés… Ils pensent:  « Nous sommes des petits, des petits ouvriers, des petits salariés. » Mais pendant la grève ce carcan explose. L’ouvrier se dit : « Je ne suis pas une merde, je ne suis pas un numéro. » Il prend conscience de cela. Tous se rendent compte qu’ils ont fait des choses qu’ils n’auraient jamais pensé oser faire, ni être capables de faire. L’action collective le permet. Tous seuls, ils n’y seraient pas arrivés mais le groupe donne une sécurité, une plus forte confiance en soi.

R. : Tu as choisi délibérément de ne pas présenter la figure de l’ouvrier comme une victime. Le cinéma « social » belge montre souvent les pauvres, les exploités, les opprimés…  en dehors des luttes collectives et les présente essentiellement comme des victimes, des personnes qui doivent être aidées de l’extérieur.  Ce n’est pas le cas avec ton film.

B.D : Ah non. Si un jour je fais cela, j’espère qu’on me le dira pour que j’arrête tout de suite ce boulot-là ! C’est mon choix de ne pas entrer dans la victimisation et le misérabilisme. Les gens qui font du « cinéma social » le font au départ d’une classe sociale, pour aider les pauvres, avec de la compassion et de la charité chrétienne. Non, ce n’est pas du tout ce film-là. Ce n’est pas un film où l’on s’apitoie sur son sort, mais un film qui finit par un « tous ensemble » ! Une partie du cinéma social belge ou français doit se remettre un peu en question. Même dans  certains films de Ken Loach, on se dit surtout : « Que c’est grave que ce que vivent ces gens ! », mais pas : « On va se mettre tous ensemble pour changer les choses ». J’espère que ce film pourra servir d’outil pour changer les choses ou penser la transformation de la société.

R. : L’action collective transforme aussi les ouvriers…

B.D : Oui c’était aussi notre point de départ… Nous ne « donnons » pas  la parole aux ouvriers, mais nous faisons en sorte que les ouvriers la prennent pour parler de la grève et de la façon dont elle est vécue de l’intérieur. Ils n’avaient jamais fait de retour sur leur grève auparavant. Ce n’est que dans les discussions durant la construction du film qu’ils se rendent compte de cette transformation. Oui, la grève les a transformés. Quand on se met ensemble et qu’on décide de réagir, on se transforme. Je ne suis pas sûr que tous en aient eu conscience. C’est  aussi pour cela qu’on a voulu faire ce film, car ce discours est très peu présent.

En France – mais moins en Belgique-, il y a des films qui ont suivi des luttes ouvrières, comme Les Conti ou Comme des Lions, et qui montrent la transformation des gens. On peut penser alors que ce n’est le cas que dans le cadre de ces grèves-là. J’ai voulu mettre ensemble, en les confrontant, plusieurs conflits à des époques différentes. La transformation est en fin de compte l’essence même de l’action collective et du conflit.

Ce film n’est pas « un bon moment de cinéma » mais un moment de réflexion sur les différents aspects de la grève. Il s’adresse aussi à ceux qui ne savent pas ce qu’est une grève et qui ne connaissent pas le monde ouvrier. Le film ne montre pas la grève comme les médias dominants le font : BBQ et bière autour d’un brasero. Non, ici la grève est plus proche du réel. Comme le dit un ouvrier : « la grève vous êtes dedans 24h sur 24h, et vous tombez à genoux au bout de quelques jours. Et puis hop, il faut se relever et se dire : « Allez, on va encore se battre ! » ».

Rien ne nous est donné, sera projeté en avant-première  en présence de l’équipe du film et des grévistes , vendredi 4 mai à 19h au Nova, rue d’Arenberg 3 à 1000 Bruxelles.

Erik Demeester

Entretien publié dans la revue marxiste Révolution (22 avril 2018). 

RIEN NE NOUS EST DONNÉ
Belgique – 2018 – 58’

RÉALISATION : Benjamin Durand IMAGE : Maxime Kouvaras SON & CRÉATION SONORE : Maxime Thomas & Jean-Noël Boissé MONTAGE IMAGE : Roberto Ayllon MONTAGE SON & MIXAGE : Maxime Thomas ÉTALLONAGE : Maxime Tellier GRAPHISME : Clément Hostein RESPONSABLE DE PRODUCTION : Maureen Vanden Berghe RESPONSABLE DE PROJET : Eleonora Sambasile RESPONSABLE TECHNIQUE : Sahbi Kraiem
UNE PRODUCTION GSARA asbl en coproduction avec ZIN TV

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Boulots de merde – Rencontre avec Julien Brygo https://www.causestoujours.be/boulots-de-merde-rencontre-julien-brygo/ Fri, 22 Dec 2017 14:07:38 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2711 Boulots de merde ! Du cireur au trader. Enquête sur l'utilité et la nuisance sociales des métiers. ]]> Rencontre avec Julien Brygo, co-auteur avec Olivier Cyran du livre Boulots de merde ! Du cireur au trader. Enquête sur l’utilité et la nuisance sociales des métiers. 

Pouvez-vous nous raconter l’origine du livre qui mène une enquête sur les boulots de merde en France et sur la violence sociale qui s’y déploie ?

Cela fait 10-15 ans qu’Olivier et moi menons des enquêtes avec comme grand leitmotiv de montrer la violence sociale tout en allant questionner les responsables. On a très vite articulé la question de l’exploration sociale de cette violence du monde du travail aux discours médiatiques qui occultent voire qui transforment le monde. Les médias ne font pas qu’observer, ils ont une véritable capacité de transformation. On peut dire qu’ils sont devenus le pouvoir plutôt que le contre-pouvoir. On a toujours travaillé autour de ces thématiques.

Le livre est parti plus particulièrement de l’accumulation de nos nombreuses enquêtes réalisées ces dernières années comme, par exemple, celle sur les chasseurs de clandestins à Dunkerque. Elle représente quasiment 8 ans de travail et est la plus longue du livre. On a eu envie de rassembler quelques-unes de ces enquêtes et en réaliser de nouvelles pour consolider un livre autour de la question de l’utilité sociale des métiers. Nous avions découvert une autre enquête, celle de la New Economic Foundation, qui explique que l’utilité sociale des métiers est indexée inversement à la reconnaissance sociale et au salaire. Il y a également eu l’essai à succès de David Graeber sur les bullshit jobs mais qui, dans son esprit, concernait plutôt les boulots factices. Bien que stimulant, cet ouvrage nous a tout de même semblé un peu faible d’un point de vue méthodologique et de la population observée. On ne peut pas dire que la souffrance au travail et le caractère “merdique” d’un métier soient spécifiques aux cadres qui s’ennuient dans leur bureau avec leur bon salaire et leur scrupules. Graeber considère qu’il faut partir d’un ressenti : “on a un boulot de merde quand on se sent pas bien dans son boulot”. Si on pose la question à un manager de transition ou a un défiscaliseur, il répondra qu’il s’éclate dans son boulot. Selon nous, la question du ressenti n’est pas un bon critère. Il est bien sûr à prendre en compte car il est important de comprendre ce que ressentent les gens au travail mais ne peut être compris comme un critère d’utilité sociale.

Quelle a été votre démarche pour constituer ce panel ? Dans l’introduction, vous écrivez que les boulots de merde constituent une catégorie objectivable et répondent à des critères qu’il serait utile d’identifier.

Oui et il y a aussi d’autres critères objectivables qui sont ce que l’on a appelé “le degré de merditude du contrat”. Depuis plusieurs années, il y a eu une explosion de contrats précaires comme, par exemple, les contrats courts et les contrats “zéro heure”. Cette mode a été lancée depuis la Grande-Bretagne et, en France, ce “contrat “zéro heure” s’incarne dans le CDD d’usage. L’une des grandes caractéristiques d’un boulot de merde est de bosser sans filet, sans aucune protection sociale ni cotisation sociale et d’être pris uniquement pour sa force de travail. Avec Uber et la soit disant économie collaborative qui n’a rien de collaboratif, on retrouve une forme d’exploitation à l’ancienne. On embauche des gens qu’on paye à la tâche et qui sont virés aussi facilement qu’on allume un téléphone. Ces nouveaux contrats sont symptomatiques et sont brandis au nom de la lutte contre le chômage et pour le plein emploi. C’est quand même deux notions qui sont assez capitales dans nos sociétés alors même que le taux de chômage a tendance à s’accroître. La solution des politiques est de trouver du boulot à tout prix. Il nous semble que cette politique du plein emploi mérite d’être placée au crible afin de montrer son vrai visage. Par exemple, “chasseur de clandestin” est un métier qui est conseillé par Pôle emploi…Pôle emploi redirige des gens vers des métiers qui, en plus d’être mal payés, sont profondément destructeurs et inhumains sans même parler de leur inutilité sociale. Pour résumer, ces boulots de merde font l’objet d’un chantage permanent avec une mise en concurrence des travailleurs et un coût du travail toujours revu à la baisse.

A vous lire, on comprend que votre ambition est plus politique que celle de Graeber. Au-delà du développement d’un énième concept à la mode, l’intérêt de votre livre est de décrire avant tout la violence sociale au sein de l’environnement du travail. On comprend votre volonté de réactiver la notion de classe qui est souvent considérée comme obsolète. Vous vous inscrivez à l’opposé des grands médias qui raffolent de toutes ces nouvelles catégories centrées autour de l’épanouissement des individus. Individus qui sont d’ailleurs souvent issus d’une classe supérieure. Il y a, par exemple, ce tout nouveau livre relayé par la presse et qui s’intitule La révolte des premiers de la classe.

Oui, effectivement. Ces petits poupins qui ont été bien nourris au capitalisme, élevés dans les valeurs de l’accumulation du capital, de l’exploitation d’autrui à des fins personnelles, font de grandes études. Beaucoup d’entre-eux se retrouvent à rédiger des mails, faire de la logistique dans des boulots pas hyper épanouissants où, comme l’expliquent Graeber, ils finissent par s’ennuyer profondément et culpabiliser. Ils ont non seulement des scrupules mais aussi le sentiment d’avoir fait de grandes études pour finir par utiliser seulement 10% de leurs connaissances. Ils se sentent arnaqués et la presse est pleine de sollicitude envers ces catégories sociales qui leur ressemblent.

Sociologiquement, les journalistes sont plutôt issus des classes privilégiées que des classes populaires. C’est ce qui explique entre autre l’absence totale de la parole ouvrière dans les médias sauf quand elle est folklorisée. Les mêmes médias qui passent leur temps à décrire la déprime des cadres en passent beaucoup moins à décrire les troubles musculo-squelettiques des travailleurs d’Amazon qui font un demi-marathon chaque nuit dans les hangars en marchant frénétiquement et dont les statistiques de productivité sont envoyées en temps réel au siège aux Etats-Unis. Il y a beaucoup moins de sollicitude pour les femmes de ménage qui travaillent dans l’ombre. Il y a une violence particulière exercée autour de ces métiers dévolus aux femmes en raison de cette longue histoire de séparation des genres qui assigne les femmes à s’occuper du care alors que les hommes sont médecins, chirurgiens ou anesthésistes.

Il y a un grand découpage de genre dans les boulots de merde et les femmes sont les premières à en souffrir avec des contrats courts, des horaires décalés, des faibles paies et un mépris digne de l’entreprise privée.

Il semble qu’on assiste à une désagrégation de la société salariale avec l’atomisation du travail et la prolifération de ces nouveaux boulots qui rappellent les journaliers du XIXe siècle qui avaient uniquement leur force de travail à louer. Aujourd’hui, la différence est qu’on est auto-exploitant grâce à une plateforme en ligne. Il n’y a pas grand chose mis en place au niveau de l’Etat pour lutter contre la prolifération de ces nouveaux métiers caractérisés par l’auto-entrepreneuriat et l’auto-exploitation.

C’est de nouveau dans cette logique de la lutte à tout prix contre le chômage et pour le plein emploi. Tout est bon à prendre et, pour les politiques, il n’y a pas de sot métier. Un boulot c’est un boulot ! C’est leur idéologie et ils ne la cachent même pas. J’ai été interviewé sur France Info par Philippe Duport qui a cette chronique “C’est mon boulot”. Sa première question était “mais quand même, comment osez-vous dire que auto-entrepreneur, livreur, VTC ou Uber c’est un boulot de merde !” et ajouter : “pour les jeunes de banlieues, c’est mieux que rien”.

Macron a tenu exactement les mêmes propos…

Oui, il est animé par la même idéologie qui laisse entendre que les contrats pourris, les boulots où tu te fais complètement piller, voler et où tu dépenses 70 heures pour gagner des clopinettes, c’est toujours pour les mêmes à savoir les pauvres, les immigrés, les racisés, les gens des banlieues et les femmes. Les politiques clament leur satisfaction devant une société de classe avec des gens qui ont un bon boulot avec des bonnes compétences, une bonne reconnaissance sociale et puis, de l’autre côté, des tâcherons qui se tuent à la tâche. Mais c’est bien normal parce que c’est leur place. Effectivement, on avait envie de montrer cette vision de classe car on est bel et bien dans une société de classes sociales même si on nous raconte l’inverse depuis longtemps.

Et donc il y a ce retour grandissant de métier à la tâche …

Oui et je pense que cela va prendre de l’ampleur avec les années qui viennent. C’est le boulot à la carte : vite embauché, vite débauché. De nouveau, les gouvernants sont obsédés par la flexi-sécurité, c’est-à-dire la possibilité de virer quiconque du jour au lendemain. On entend toujours le patronat dire que les règles de licenciement sont terribles et qu’on ne peut plus embaucher ni licencier. C’est faux ! Il existe déjà mille dispositifs pour permettre de baisser le coût du travail et le travail gratuit est en explosion. Le smic n’existe même plus dans bon nombre de secteur d’activité et le travail dissimulé est devenu un sport national. Toutes ces formes de nouveaux contrats comme le service civique assurent des tâches utiles à la société. Malheureusement, ce qui est utile est dévalué et ne mérite pas plus d’un demi-smic. Les jeunes exercent des tâches comme, par exemple, celles de s’occuper des personnes âgées dans les maisons de retraites. Il ne faut pas oublier que nous sommes dans une société où un tiers de la population va être âgée et en besoin de soin. Il n’est donc pas totalement absurde d’avoir des gens bien formés et bien payés pour faire un travail d’utilité publique. Néanmoins, on préfère remettre ce secteur d’activité au marché et faire porter ces métiers sur des jeunes ou des femmes souvent mal payés, méprisés et obligés d’exercer 3 ou 4 jobs en même temps.

Le service civique est aussi bien encouragé à droite comme à gauche. Au cours de sa campagne, Mélenchon avait appelé à encore plus l’étendre.

Les jeunes, comme les femmes, sont en première ligne pour éponger tous ces nouveaux types de contrats et la liste est digne d’un inventaire à la Prévert ! Ces contrats qui ont été imaginés pour embaucher des jeunes sont appelés les emplois jeunes, le service civique, le contrat en alternance, les stages. Celles et ceux qui sont en alternance sont en même temps à l’école et en entreprise. L’entreprise ne paye rien du tout alors que ces jeunes vont bosser à Carrefour ou à Auchan. C’est du vrai boulot, ils sont manutentionnaires, ils vont chercher les courses pour ceux qui passent dans les drive. Carrefour touche 2000 euros par salarié formé pendant 3 mois. Ce sont de super formations pour devenir un super manutentionnaire ! En 5 minutes, t’as compris la tâche. Le travailleur ne coûte rien et un système de turn-over permet de les jeter car ils finissent épuisés. Ils comptent sur l’épuisement des gens pour faire tourner leur boutique. La grande distribution fonctionne essentiellement de cette manière surtout depuis l’explosion des drive et des livraisons à domicile avec des auto-entrepreneurs qui travaillent pour un prix minable en prenant un maximum de risque et qui finissent pénalisés s’ils arrivent en retard ! Le champ de l’oppression patronale a tendance à s’élargir à l’auto-oppresion patronale.

Quel est votre regard porté sur la robotisation du travail et l’idée qu’une série de métiers vont être amenés à disparaître ?

Evidemment, la robotisation détruit des emplois mais elle en crée aussi. Par exemple, à Lyon, ils ont inauguré une ligne de bus sans chauffeur. A la place du chauffeur, il y a un assistant du robot assis dans le bus avec un i-pad et qui vérifie l’itinéraire. Certes, la robotisation détruit des métiers mais en crée de nouveaux qui sont de bien moindre qualité que les anciens.

Est-ce que par ailleurs les nouvelles technologies ne permettent-elles pas de rendre les travailleurs dociles?

Le meilleur moyen de fliquer les travailleurs, c’est le smartphone. De plus en plus de personnes dans leur métier sont suivis à la trace par leur employeur. Qu’il s’agisse  des camionneurs incapables de pouvoir prendre une pause, des distributeurs d’Adrexo qui sont maintenant suivis par GPS, des éducateur spécialisés également suivis par GPS par une direction qui n’a aucune confiance en eux.

Les travailleurs, plutôt que de développer des stratégies de mobilisation collective, développent des micro stratégies individuelles de résistance comme le sabotage, le fait de lambiner, de refuser de bosser, de poser des arrêts de travail. Cela constituent les signaux d’un grand malaise au travail. Le travail est tout de même la valeur cardinale de nos sociétés, d’avantage que les valeurs comme la démocratie ou la croyance en la République. Ce qui soude un peuple, c’est le boulot. Les gens rencontrent leur conjoint ou leurs amis au travail. Par contre, ces socles sont attaqués car toutes les résistances possibles qui peuvent se créer au travail représentent un danger pour le patronat. J’ai mené une enquête sur les travailleuses domestiques aux Philippines. Dans les écoles où elles apprennent à devenir des bonnes à tout faire, l’un des premier commandement est : “Ne parler pas à vos collègues, ne comparez pas vos salaires, ne discutez pas”.

Dans le livre, vous évoquez les techniques managériales comme celle du lean management. Pouvez-vous expliquer cette nouvelle manière de gouverner en entreprise ?

Le lean management fait croire au salariés qu’ils ont des marges de manoeuvre pour améliorer leur travail. Mais, en réalité, on change les conditions de travail surtout pour améliorer la productivité et augmenter les profits qui sont de toute façon privatisés. La richesse créée bénéficie uniquement à quelque-uns en haut de la pyramide. On va laisser les travailleurs donner leur avis, être impliqués dans la vie de l’entreprise alors même qu’ils devraient être impliqués sur toutes les décisions de l’entreprise ! Qu’il s’agisse des décisions stratégiques, des investissements, des salaires, des conditions de travail. Ce sont eux qui créent la richesse. Il est absolument illégitime que quelque-uns, sous prétexte d’être bien nés, avec la science infuse et de bons diplômes décident pour une masse de gens qu’ils considèrent être des moutons. Le lean management envahit les services publics dans toute l’Europe et le monde entier. Les services sociaux, les services de traitement des humains comme les hôpitaux deviennent toyotisés avec pour slogan “déployez les pratiques industrielles à l’hôpital pour le bien être de tous”…

Vous avez justement pu dire : “L’entreprise, c’est l’inverse de la démocratie”.

C’est d’ailleurs le patron des salades en sachet “Florette” qui a eu cette phrase : “la démocratie ne peut pas s’appliquer en entreprise”. On le remercie car elle a le mérite d’être assez claire. Cela revient à dire que l’entreprise n’est pas le lieu de la discussion collective et de l’élaboration commune d’intérêts. L’entreprise, c’est le lieu de la subordination ou encore de la production des richesses par les travailleurs et de la privatisation des profits.

Ce qui est également digne d’intérêt, c’est la partie du livre qui s’attache à montrer la connivence entre l’Etat et le monde des entreprises (notamment le passage sur Combrexelle).  En plus, le nouveau président français a vraiment tous les attributs du PDG adepte du lean management.

Pompidou était banquier d’affaire, Sarkozy a fait ses mannes dans le privé…

Effectivement, mais Macron représente particulièrement cette philosophie du lean management : annoncer qu’on va délocaliser avec le sourire.

Oui. Il représente l’injonction au bonheur au travail alors que tout indique l’inverse. Il est vrai qu’on pourrait revenir sur quelques-unes des déclarations de Macron qui sont hallucinantes : “Les entrepreneurs souffrent plus que les salariés”. Hier, il a déclaré que l’hôpital souffrait avant tout du temps que passait les gens à l’hôpital. Le principal problème pour lui, c’est que les gens soient dans des lits d’hôpitaux ! Il veut développer l’ambulatoire pour que les malades arrivent à l’hôpital le matin, se fassent opérer et puis rentrent chez eux le soir même. C’est à la famille de prendre en charge le temps de récupération.

Comme avec Trump aux Etats-Unis, les médias se sont échinés à montrer que l’alpha et l’omega de la société c’était de devenir riche et de réussir en écrasant la gueule du voisin, de son collègue. Au final, beaucoup de gens se reconnaissent dans ce cannibalisme libéral et votent pour des millionnaires, des milliardaires, des banquiers, des patrons car ce sont les winners. On a rendu les services publics haïssables pour rendre le privé désirable. On le voit partout : à la poste, dans les hôpitaux et même dans les traitements de la pauvreté avec les Pôles emplois qui sont sous-traités à des officines privées pour la formation des chômeurs.

On est dans ce monde où le capital ne cesse de progresser. Il y a encore quelques gardes fous, quelques contre-pouvoirs mais ils sont également méthodiquement démolis. Une des premières mesures que s’apprête à prendre Macron et qui est un truc crapuleux, c’est de plafonner les indemnités prud’homales. Quelqu’un qui a bossé 30 ans dans une entreprise et qui se fait virer du jour au lendemain a normalement 30 années multipliées par son salaire d’indemnités pour licenciement abusif. On a aussi bien vu ces trois dernières décennies que les salariés ne se battent plus pour garder leur outil de travail ou leur travail mais plutôt pour avoir les plus grosses primes. Il y a quand même un fait de société majeur ici. Il y a un tel fatalisme que les ouvriers ne se battent plus pour garder les usines. En plus, ils savent très bien que les entreprises privées sont de mèche avec les politiques et les autorités. Tout cela pour dire que prendre des mesures comme celles sur le plafonnement des indemnités revient non seulement à augmenter les marges de ces grosses entreprises mais surtout à empêcher des travailleurs à bénéficier d’indemnités qui leur permettraient de voir venir.

La catégorie des chasseurs de migrants (peut-être aussi avec celle des défiscaliseurs) est sans doute la seule pour laquelle il est tout de même difficile d’éprouver de l’empathie ?

Oui, c’est le boulot de merde fait pour des raisons de merde qui existe pour des sales raisons. Le sale boulot. Sale boulot qui existe que par l’inflation des mesures sécuritaires, la peur de l’étranger, la stigmatisation du musulman, la violence à l’égard des pauvres qui n’ont pas la bonne couleur de peau. Nos frontières sont devenues militarisées. Ceux qui font ces métiers sont affectés profondément même s’il y a aussi des anciens militaires qui y trouvent leur compte. Agent de sécurité est quand même un des métiers les plus en vogue et est dévolu aux catégories les plus pauvres. Maintenant, on les assigne même à la chasse de migrants qui ne leur ont rien fait et qui ne présentent aucune menace par ailleurs.

Est-ce qu’il y a d’autres boulots que vous auriez souhaité ajouter à ce panel ?

Un sacré boulot de merde c’est tous ces gens à côté de Macron, ces statues immobiles devant l’Elysée. Des personnes qui sont obligées de rester statiques toute la journée pour représenter la République.

Il y a aussi les agriculteurs qu’on aurait bien aimé traiter car, chaque année, il y a plusieurs centaines de suicides chez eux. Ils sont aussi confrontés à ces même logiques de rentabilité, de robotisation et de dépossession des savoir. Les agriculteurs et les éleveurs qui sont passés sous le régime productiviste de l’Union européenne ne savent même plus comment l’herbe pousse. Ils nourrissent le bétail avec des granulés qu’ils importent et appuient sur un bouton pour déverser les aliments dans des grands mangeoires. La bouffe est mauvaise, les conditions de travaillent sont mauvaises, les salaires sont minables pour les agriculteurs productivistes sauf ceux qui ont d’énormes exploitation. Il y avait une sacrée matière pour montrer la réalité de ces boulots là.

On pourrait aussi enquêter sur les AVS (auxiliaire de vie sociale) qui est le métier le moins bien payé de France selon l’INSEE ou encore les téléopérateur mais qu’on connaît déjà un peu plus notamment grâce à des documentaires qui traitent du sujet.

Est-ce que vous diriez que c’est au sein de ces types de métiers où la perte de sens est souvent décrite que l’on retrouve le plus haut taux de burn-out ? Les enseignants mais aussi les travailleurs du monde associatif seraient les plus touchés ?

Il y a un gouffre entre l’idée qui est faite et la réalité qui génère un profond malaise. Dans nos enquêtes, on a assez peu abordé le monde de l’enseignement alors qu’il y aurait énormément à dire sur la précarisation des contrats et l’explosion des vacataires. En plus, il s’agit d’un métier extrêmement mal payé et mal considéré. Les enseignants sont dans des souffrances assez fortes, liées à la haute idée, comme chez les infirmières, qu’ils se font de leur métier. Enseigner, c’est la passion de transmettre mais quand on est transformé en évaluateur avec l’obligation de justifier son travail toutes les semaines, alors il n’y a plus aucune autonomie.

Un des derniers critères des boulots de merde que nous pourrions aborder ici est celui de l’invisibilité. Il suffit de penser à toutes ces travailleuses d’origine étrangères qui nettoient les bureaux soit très tôt dans la journée, soit très tard le soir et qu’on ne voit jamais. Cela revient à parler de la dimension de genre et de celle des racisés.

Il y a des tâches qui sont pénibles et dont la société a besoin comme, par exemple, le ramassage les poubelles. C’est un boulot qui aux yeux de beaucoup semble très peu reluisant et pourtant lorsqu’il y a grève des éboueurs, ça se voit et ça se sent. On constate que c’est utile sauf que, comme je disais précédemment, c’est toujours dévolus aux mêmes.

Il y a des vraies délibérations collectives à avoir sur la possibilité de redistribuer différemment ces métiers-là car cela enferme des individus dans des destinées sociales sur plusieurs générations. Ce sont souvent des populations issues des anciens territoires coloniaux français qui sont mis tout en bas de l’échelle et qu’il faudrait défendre en premier. Ils subissent des managements raciaux qui mettent des Maliens contre des Sénégalais, contre des Sri Lankais. La SNCF sous-traitent à des sociétés qui pratiquent un management colonial.

Propos recueillis par Aurélie Ghalim. 

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Rencontre avec Cinemaximiliaan https://www.causestoujours.be/rencontre-avec-cinemaximiliaan/ Wed, 29 Nov 2017 17:42:41 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2681 Cet article est publié dans la rubrique « Dialogue » de la revue Causes Toujours. Cette rubrique est l’occasion d’aller à la rencontre d’initiatives citoyennes, associatives, culturelles de toutes formes, pour donner la parole aux acteurs socio-culturels de notre époque.

Avec un nouveau projet qui mêle cinéma et musique, l’asbl Cinémaximiliaan continue à développer un espace commun de création, d’expérimentation et de rencontre entre gens d’ici et d’ailleurs. Lors de sa 17ème édition, le Festival Filmer à Tout Prix accueille le nouveau projet de Cinémaximiliaan : « Egged on by music », la sonorisation d’un film muet par un ensemble de musiciens issus des quatre coins du monde.

Mais faisons un pas un arrière, pour rencontrer tout d’abord l’asbl à l’origine de ce projet : qui est Cinemaximiliaan ?

L’histoire de Cinemaximiliaan commence en 2015, lorsqu’un accueil improvisé se met en place pour les réfugiés dans le périmètre du Parc Maximiliaan à Bruxelles, sous l’impulsion d’initiatives citoyennes spontanées. C’est alors que la cinéaste et artiste Gwendolyn Lootens et le programmateur de cinéma Gawan Fagard, se rendent au parc pour apporter leur « aide », comme beaucoup d’autres citoyens. Très vite, Gwen et Gawan se disent que les besoins de premières nécessités sont pris en charge par d’autres, et ont alors l’idée de partager avec les familles des refugiés ce qu’ils connaissent et les passionne : le cinéma.

Ainsi, vidéoprojecteur à la main, Gwen et Gawan commencent l’aventure de Cinemaximiliaan : un pop-cinéma qui démarre sous tente, et qui très vite, devient de plus en plus mobile. Assez rapidement les projections de films deviennent itinérantes, suivant les chemins des réfugiés d’un centre d’asile à l’autre, mais aussi d’une maison belgo-belge à l’autre.

La marque de Cinemaximiliaan devient rapidement la rencontre, le groupe restreint évolue très vite, et ainsi prend vie une véritable plateforme de gens venant de partout, avec toutes sortes de statuts et d’histoires personnelles (refugiés, sans papiers, belges, étudiants, bénévoles, travailleurs, artistes…). L’accueil des belges se fait de plus en plus chaleureux, l’envie de connaître ceux qui arrivent pour la première fois en Belgique prend le dessus, les pop-up cinémas dans les maisons s’enchaînent et des primo-arrivants rencontrent des citoyens belges chez eux, ainsi que d’autres étrangers dans une atmosphère détendue et familiale.

Gwen et Gawan confirment :

« Depuis deux ans, le Cinemaximiliaan a développé des liens très intimes et durables avec un grand nombre de primo-arrivants venant de pays divers (Syrie, Irak, Afghanistan, Somalie, Palestine, Venezuela, Djibouti, etc…) : hommes, femmes, couples, familles, enfants de tous âges. Ensemble avec eux en tant que bénévoles actifs, nous avons monté une plateforme dynamique, organisant des activités culturelles et artistiques qui ne travaillent pas pour, mais avec eux. Dans le groupe on rencontre beaucoup de personnes avec une sensibilité artistique, ce qui nous encourage à continuer sur ce chemin ».

Au départ, vous n’êtes que deux, comment faites-vous pour gérer l’organisation d’une telle plateforme ?

Très vite nous avons invité les gens de la plateforme, les participants à nos projections, à intervenir dans plusieurs tâches, il y a toujours beaucoup de choses à faire et chacun peut donner un coup de main s’il le désire : pour organiser les transports, cuisiner, appeler les gens… Il y a des millions de choses à faire, mais les gens sont très volontaires ! Il y a de la place pour tout le monde.

Souvent aussi des professionnels du monde de l’art, du cinéma et de la musique, de la culture en général, sont prêts à partager leur expérience et à s’ouvrir aux projets avec une dimension sociale, spécifiquement en rapport avec le défi de la vague migratoire actuelle. Nous avons donc aussi beaucoup de personnes venant du monde artistique qui sont bénévolement en soutien au projet.

Cela permet de tisser des liens, de mettre en résonnance les envies des uns et des autres… De s’ouvrir à l’autre ».

Un projet en constante évolution…

Cinémaximiliaan est un projet bouillonnant d’énergie, réunissant les bonnes volontés des uns et des autres, reposant essentiellement sur des dons, de l’entraide, du bénévolat… L’enthousiasme général qu’il suscite se répand très vite jusqu’aux institutions. Ainsi, certains pouvoirs publics ont apporté leur soutien… Mais ce bouillonnement général amène surtout de nouvelles idées, qui transforment le projet de départ en l’adaptant aux demandes des participants à la plateforme.

Tout en continuant les séances de projections itinérantes dans les centres d’asile, les appartements privés, les cinémas et les centres culturels, depuis avril 2017, les coordinateurs de Cinemaximiliaan, ont décidé d’occuper un nouveau lieu, qui servira de lieu d’ancrage pour les projets.

Dans cette maison située le long du Canal, à Molenbeek, quelques chambres d’amis et une spacieuse cuisine accueillent des gens venant de partout, pour manger un bout ensemble, retrouver un peu de chaleur, mais aussi se laisser embarquer par les projets foisonnants.

Dans ce lieu de workshops et de projections, un nouveau projet voit le jour : « Egged on by music ».

Il s’agit d’un ensemble de musiciens d’Afghanistan, d’Iran, d’Irak et de Syrie, et en partie des musiciens d’Europe occidentale, qui travaillent sur base d’improvisations pour la sonorisation du film « Egged on ».

Le groupe, sous la direction musicale du compositeur Simon Ho et la pianiste Emma Heijink, a mis au point une bande sonore expérimentale, dans laquelle les influences pop, jazz et rock se mélangent avec des ornements orientaux dans une aventure musicale révolutionnaire.

De quoi s’agit-il plus précisément? Emma et Hussein, deux musiciens du « Egged on by music » nous expliquent :

Emma : Je suis venue parce que j’ai vu sur facebook que Cinemaximiliaan invitait des musiciens pour un projet de musique live d’accompagnement d’un film muet. J’étais curieuse, je suis pianiste et chanteuse, je suis juste venue voir et j’ai été totalement séduite par l’ambiance, l’accueil, les rencontres !

Hussein : Je viens d’Irak, je connais Cinemaximiliaan depuis ses débuts au parc sous une tente. J’ai été refugié moi-même, depuis ma situation a beaucoup évolué et maintenant j’ai même des contrats avec des musiciens. Mais il est important pour moi de garder le lien avec les amis de Cinemaximiliaan. Ce qui m’a seduit dans ce projet, c’est l’idée du film : sonoriser un film en live, je ne l’avais jamais fait, alors que je suis musicien depuis très longtemps.

Emma : C’est aussi le défi de jouer à 30 avec des niveaux d’expérience très différents… Il y a des gens qui jouent depuis 30 ans et des gens qui sont au tout début… C’est un vrai challenge ! Mais on suit la même logique que pour tous les projets de Cinemaximiliaan : tout le monde peut contribuer !

Ceci n’est pas un projet de « refugiés », on veut casser l’étiquette qui est collée à la peau des gens, ici on veut sortir de la vision binaire des choses (noir/blanc, avec papiers/sans papiers, refugié/belge), on veut être dans un projet organique où le plus important est le lien entre les gens, l’écoute, la place qu’on laisse à l’autre pour exister dans toute sa complexité.

Que ce soit en parlant avec Hussein, Emma, Gwendolyn, Gawan ou les autres, une chose est claire : à Cinemaximiliaan et à « Egged on by music », le but premier n’est pas d’avoir un message politique, mais plutôt de favoriser les relations. Par contre on est tous d’accord pour dire que chaque initiative individuelle peut être vecteur de changement et, à terme, avoir même un impact politique. Du moins c’est ce qu’on souhaite à Cinemax !

Propos recueillis par Eleonora Sambasile

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La métallurgie au coeur d’un festival citoyen https://www.causestoujours.be/metallurgie-coeur-dun-festival-citoyen/ Thu, 14 Jul 2016 16:00:13 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=2050 « On pourrait croire que la culture populaire a été réduite à néant par l’envahissement des industries du divertissement… Pourtant des citoyens de toutes origines, issus de toutes classes sociales ont envie de dire, de faire partager leurs joies, leurs peines, leurs visions du monde, de parler de leurs passés, présents et   futurs. Et quand ils font appel à des artistes pour les aider à mettre en forme leurs idées, le monde culturel a le devoir de leur répondre, d’être à leur service, pour aller plus loin grâce à l’apprentissage de formes nouvelles pour eux ».

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Une semaine d’événements sociaux et culturels, mais une année de préparation pour construire, créer, s’exprimer et partager… La cinquième édition du festival MAI’tallurgie s’est déroulée à Marchienne, dans la région carolorégienne, du 20 au 29 mai 2016. Dany Baudoux et Anne-Marie Faticati, deux des organisatrices de l’événement, nous parlent de ce projet qui réussit à rassembler les citoyens et l’art.

Naissance du festival

En 2001, dans le cadre de la Politique des Grandes Villes, de nombreux projets intégrant le domaine public dans les quartiers se sont développés dans la région carolorégienne, et le CPAS de Charleroi a ouvert son premier Espace citoyen à Marchienne, l’Espace citoyen Porte Ouest. Divers groupes de concertation thématiques ont rapidement été créés au sein de cet espace public, des groupes relatifs à l’éducation, à la culture, à l’emploi et au logement. Le groupe « culture » était composé de tous les opérateurs culturels de la Porte Ouest : le Théâtre de la Guimbarde, le Centre d’expression et de créativité Couleur Quartier, l’asbl Avanti, l’atelier théâtre d’action citoyenne Créa d’Ames, le Rockerill, etc. Est née une effervescence entre tous ces acteurs culturels et a été créée en 2005, par des citoyens de l’Espace public Porte Ouest, une pièce de théâtre, « Pâtes, rata, etc. » racontant l’histoire de l’immigration italienne et, plus particulièrement, des épouses qui venaient retrouver leur mari travaillant dans les mines de Marchienne.

Les différents établissements scolaires de Marchienne, qui participaient au groupe de concertation relatif à l’éducation, ont emmené leurs élèves voir la pièce de théâtre. Suite à cet événement, de nombreuses questions et réflexions ont été initiées par les jeunes : finalement, qu’est-ce qui nous rassemble, ici, à la Porte Ouest ? La métallurgie ! Les usines, les péniches, les voies d’eau, la multiculturalité des personnes venues de l’étranger pour travailler dans les mines, etc. Cette réflexion s’est répandue dans les autres groupes de concertation de l’Espace citoyen de Marchienne et a provoqué au sein du groupe « culture » l’envie de réaliser un projet commun autour de la métallurgie.

C’est ainsi qu’est né, en mai 2008, le premier festival MAI’tallurgie, permettant à chaque acteur culturel de Marchienne de créer quelque chose avec son public – des pièces de théâtre, des sculptures, des photographies, des costumes, des peintures, etc. – en lien avec la métallurgie, au sens large.

La particularité du projet MAI’tallurgie est qu’il se passe en deux temps : un temps de création et un temps de monstration. Ainsi, pendant un an, les citoyens, encadrés par les acteurs culturels de la Porte Ouest et des artistes professionnels, imaginent, créent, produisent lors d’ateliers réguliers ouverts à tous. Ensuite, pendant une semaine, c’est la conclusion des projets, c’est l’apothéose. On arrête, on fige, on rassemble tout ce qui a été créé dans un lieu précis : les réalisations sont exposées, les spectacles sont joués, etc. Dans cette longue aventure, la phase de création est essentielle car elle implique les gens et leur donne la parole.

Enjeux du festival à travers l’histoire de Marchienne

Il est ici intéressant de revenir sur l’histoire de Marchienne et le contexte dans lequel prend place et prend sens le festival MAI’tallurgie.

D’après Dany Baudoux, « quand on traverse Marchienne, on est au milieu des usines. Une personne extérieure pourrait penser être dans la banlieue de Charleroi. En levant les yeux, elle s’apercevrait qu’elle n’est qu’à 300 mètres à vol d’oiseau, de la Place Charles II qui est le lieu des affaires de Charleroi. Les gens sont toujours abasourdis, choqués. C’est vraiment l’industrie lourde qui est jusqu’au cœur de la ville ».

Il a été une période lors de laquelle Charleroi était la banlieue de Marchienne. Marchienne était alors une des communes les plus riches d’Europe. Avec ses nombreuses voies d’eau et son réseau ferroviaire développé, elle était le lien entre toutes les industries : l’industrie du charbon, l’industrie du métal, l’industrie du verre, etc. Toutes les industries métallurgiques venaient s’y installer parce que ça coûtait moins cher de faire tourner les usines avec du charbon qu’avec du bois. Petit à petit, Marchienne est devenue une commune très polluée mais une commune très riche et connue. Les habitants, pour la plupart des personnes d’origine étrangère venues travailler dans les mines et les usines, ne voyaient pas la pollution, les nuages, la fumée, parce qu’ils avaient de l’argent. Cette ascension a continué jusque dans les années 70’. Puis, sont arrivées les fermetures des mines et des usines, les grèves des travailleurs, etc. Les habitants ont perdu leur emploi et sont devenus de plus en plus précarisés. Progressivement, entre les différentes origines, les personnes plus âgées qui ont beaucoup perdu et les plus jeunes qui sont venus s’installer à Marchienne parce que les loyers y étaient peu chers, tout s’est fort communautarisé. Les différentes communautés et nationalités se sont recentrées sur elles-mêmes.

« Au temps des mines, il y avait une grande solidarité entre les gens. Les mineurs étaient tous noirs. On ne voyait pas s’ils étaient d’une autre couleur. Cette solidarité du travail dans les mines, dans les usines, s’est perdue. Aujourd’hui, les gens sont pauvres et vivent dans la misère. Ils s’enferment dans leur rancœur »,  précise Anne Marie Faticati.

Dans ce contexte, MAI’tallurgie prend tout son sens. Il vise à donner une nouvelle forme de vie plus culturelle à la commune, à lutter contre les ghettos et à (re)développer le vivre ensemble et la solidarité entre les habitants.

Évolution et philosophie socioculturelle du festival

Au programme de la première édition du festival, en mai 2008 : des expositions, des tours en péniche, des gens qui font des photos de nuit, des promenades le long du chemin du Halage, un spectacle cabaret, un son et lumière avec les usines en fond, etc. Si le festival a rencontré un certain succès, force a été de constater que la population d’origine étrangère, majoritaire à la Porte Ouest, n’a pas été impliquée dans le projet.

Afin de toucher cette population, la seconde édition du festival, qui s’est déroulée en 2010 puisque MAI’tallurgie est un événement biennal, avait pour objectif principal de faire des ponts entre les cultures. Ainsi, la thématique plus spécifique de l’eau – les ponts mais aussi la Sambre, l’Eau d’Heure, les écluses, etc. – a été mise à l’honneur et un Village du monde a vu le jour. Chaque partenaire, chaque acteur culturel, chaque citoyen a travaillé la thématique à sa façon : balades en péniche, promenades contées et spectacles le long de la Sambre, création de trimarans, etc. Le Village du monde était, quant à lui, composé de représentants de différentes ethnies qui montraient la manière dont ils s’étaient appropriés cette idée de ponts, de passerelles. En termes de participation multiculturelle, le résultat de cette édition fut mitigé. La population d’origine étrangère n’est pas forcément venue au Village du monde et les associations culturelles de Marchienne, n’étant pas rassemblées dans un même lieu, ne se sont pas rencontrées.

Une solution est alors apparue. Pour impliquer les gens, il faut aller vers eux, il faut aller à leur rencontre dans les quartiers. C’est ainsi que, lors des éditions suivantes, l’atelier de théâtre citoyen Créa d’Ames s’est rendu dans les quartiers, au contact direct des citoyens, pour les inviter à participer aux pièces de théâtre et aux ateliers de création culturelle en amont du festival.

Anne Marie Faticati explique : « Quand on va dans un quartier faire une animation, on prévient à l’avance, on fait un démarchage. On va voir les gens, on sonne aux portes, on leur explique que le samedi suivant on va faire une petite fête là, devant chez eux. Ils répondent que c’est chouette et qu’ils seront là. On arrive, on monte notre petite scène, notre petit chapiteau, on s’installe. Trois ou quatre personnes viennent mais tous les autres sont derrière leur rideau. Quelle que soit leur origine, ils n’osent pas venir, ils regardent de chez eux. Ils sont tous enfermés dans leur maison et ils surveillent par la fenêtre. Puis, un enfant est envoyé pour voir ce qu’il se passe. Puis, la maman va sur le pas de sa porte. Et au final, après quelques heures, ils sont tous sortis et on est tous ensemble. C’est vraiment un travail de terrain ».

Dany Baudoux continue : « Les mentalités évoluent. Moi, je vois les enfants de l’école des devoirs de maintenant, ça n’a plus rien à voir avec ceux d’il y a 10 ans. Il y a 10 ans, c’était fort communautarisé. Les enfants d’origines différentes ne parlaient pas ensemble, ne se mélangeaient pas. Aujourd’hui, il y a plus de 20 nationalités différentes et ils restent ensemble, sans préjugés. C’est le résultat d’un travail de tous les jours ».

Ces expériences permettent de développer une participation collective à la vie sociale, étape importante vers la solidarité et la connaissance de l’autre. Créa d’Ames n’est pas la seule association qui vise la cohésion sociale, chaque acteur culturel qui participe à MAI’tallurgie organise des ateliers réguliers qui développent le vivre ensemble. Par exemple, l’Espace citoyen de la Porte Ouest travaille de manière récurrente le devoir de mémoire afin de lutter contre l’extrême droite, et met en place des cafés citoyens pour débattre de la citoyenneté. L’asbl Avanti travaille, quant à elle, différentes thématiques liées à l’insertion socioprofessionnelle. Elle essaie de dépasser l’aspect purement pédagogique de ses formations afin d’apprendre aux stagiaires à aller vers les autres, à vivre avec eux, à les découvrir.

Tous ces ateliers en amont du festival sont donc l’essence même du projet et permettent l’implication et l’échange entre les populations. Anne-Marie et Dany tiennent à préciser que, si la démarche est sociale, elle est aussi artistique. Des artistes professionnels encadrent les citoyens lors des ateliers. Il s’agit là d’un élément essentiel afin de renforcer l’estime de soi chez les participants. Le professionnel arrive à mettre en valeur des ressources insoupçonnées chez chacun. Ça permet à chaque individu de créer des choses de qualité dont il est fier et pour lesquelles il est reconnu. L’artiste est là pour outiller les personnes en demande de création, pour relayer et mettre en évidence la parole des gens.

En 2016, la cinquième édition du festival a fait un focus sur les friches en mettant en place de nombreux ateliers autour de la thématique “On ne s’en friche pas!”. Avec un concert “Nous défrichons au fil de l’art”, un cabaret “Noces de friches”, une croisière sur les friches, une exposition citoyenne collective, des moments de réflexions, une radio citoyenne éphémère et un spectacle son et lumière… MAI’tallurgie montre que tout le monde peut créer.

Plus d’informations sur www.maitallurgie.be

Mélodie Bodson

 

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Les Comités Culturels, lieux de participation citoyenne https://www.causestoujours.be/comites-culturels-lieux-de-participation-citoyenne/ Thu, 17 Dec 2015 17:17:42 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=1703 Lors du festival Filmer à tout prix, le GSARA a initié, en collaboration avec les Comités Culturels, le projet de créer, former et encadrer un Jury citoyen. Ce dernier a décerné le Prix du “Regard bruxellois” au premier long métrage belge de son choix : Zone Zéro de Farzad Mouloudi.

Encourager la participation culturelle de tous passe par la mise à disposition de lieux permettant à chacun de créer, de partager et de confronter sa vision de la culture. Différents lieux existent à Bruxelles dont les Comités Culturels des CPAS. Penchons-nous sur celui de la commune d’Uccle avec son groupe de citoyens se réunissant tous les deux mois. Entretien avec Iris Marano, médiatrice culturelle et Etienne Jacquemin, coordinateur au CPAS d’Uccle.

Qu’est-ce qu’un Comité Culturel?

Iris : Lors de leur création, les Comités apparaissaient sous le nom de Comité de spectateurs. Les membres se réunissaient une fois par mois pour proposer et voter des activités culturelles à réaliser en groupe. Par la suite, une remise en question s’est faite autour de l’essence même des Comités : existent-ils en tant que spectateurs ou agissent-ils comme des activateurs culturels? Se limitent-ils à proposer des sorties ou peuvent-ils inviter au débat?

Il est important de signaler que les Comités Culturels dépendent des CPAS et qu’ils s’adressent aux personnes bénéficiaires du revenu d’intégration sociale. Chaque commune bruxelloise dispose d’un CPAS avec notamment une Cellule culture, qui est chargée de la promotion culturelle. Toutefois, seuls trois CPAS -Saint-Gilles, Ixelles et Uccle- ont formé au sein de leur cellule, un Comité Culturel. Ce projet a été mis sur pied avec le soutien de l’asbl Article 27, qui “se donne pour mission de sensibiliser, de faciliter la participation culturelle pour toute personne vivant une situation sociale et/ou économique difficile”.

Etienne : Le questionnement portait sur la nature même des Comités : encouragent-ils uniquement la démocratisation de la culture, à savoir son accès pour tous, ou également la démocratie culturelle, c’est-à-dire favoriser sa participation active? Les Comités Culturels se sont, dès lors, formés à partir du constat que les Comités de spectateurs ne se limitaient pas à la proposition d’un agenda culturel, ils portent également une réflexion critique sur la vie culturelle. Le Comité représente une porte d’entrée pour contribuer à la culture bruxelloise, ainsi qu’à la participation culturelle et citoyenne.

Yvan Leiva

Yvan Leiva

Comment fonctionne un Comité?

Iris : Je vais uniquement parler du Comité Culturel d’Uccle, car chaque Comité fonctionne à sa manière. Comme à l’époque des Comités de spectateurs, nous nous rejoignons pour proposer et discuter des activités culturelles auxquelles chacun souhaite participer. Nous essayons désormais de nous réunir dans un lieu culturel afin de finir la rencontre par une visite amenant au débat. Une fois l’agenda voté, il est envoyé à toute personne inscrite au CPAS de la commune concernée. Il informe des prochaines sorties ainsi que du lieu et de la date de la prochaine réunion du comité.

Un de nos souhaits principaux est d’offrir une mixité maximale au sein des Comités. Nous avons l’opportunité au CPAS d’avoir une grande diversité dans notre public, vu que les services proposés sont nombreux et variés. De plus, même si nous nous adressons principalement à nos membres, nous ne refusons personne sous prétexte qu’il n’est plus inscrit chez nous. Parce qu’il faut le rappeler, les CPAS sont un lieu de passage où les personnes n’y restent que pendant une période limitée, comme c’est par exemple le cas des étudiants.

La participation à un Comité est donc libre et volontaire, et chacun décide de la manière dont il souhaite exercer ses droits culturels. Un Comité ne pourrait d’ailleurs exister sans l’implication de ses membres. Un autre avantage des Comités tient également au fait que les participants décident eux-mêmes de l’utilisation des subsides, ce qui est assez rare dans notre système.

Le fonctionnement des Comités Culturels apporte donc une sorte de reconnaissance aux participants?

Etienne : Non, mais ils jouent ce rôle. Un des gros problèmes aujourd’hui est que la citoyenneté ne se manifeste plus que par son existence professionnelle, c’est-à-dire à travers les études ou le travail.

Iris : Or, les personnes au CPAS sont souvent des personnes qui pour différentes raisons ne peuvent travailler. Elles sont exclues du marché de l’emploi et parallèlement du meilleur endroit de socialisation. Des accidents de parcours peuvent pourtant arriver à chacun de nous avec des conséquences plus ou moins graves sur notre situation socioprofessionnelle. L’essentiel reste de rebondir. C’est là que se situent les Comités, en agissant comme un booster, nous allons aider des personnes qui n’arrivent pas à rebondir, à puiser en elles-mêmes les ressources nécessaires. Simplement en leur permettant de se confronter aux autres, d’exprimer leurs opinions ou leurs revendications, les Comités Culturels permettent une reprise de confiance en soi. Ils constituent finalement un des seuls endroits où nos bénéficiaires peuvent se sentir valorisés et s’épanouir. Ils ne devraient pas être un lieu de reconnaissance, mais le fonctionnement de notre société entraîne cet effet.

Quel serait l’objectif des Comités?

Etienne : L’objectif est d’encourager le développement d’un esprit critique, de permettre à chacun d’être acteur et porteur de culture. Ils sont une manière de se réunir pour produire de la culture. Le propre d’un Comité Culturel, c’est qu’il constitue un lieu de production culturelle où chacun décide de la manière dont il veut exercer ses droits culturels.

Propos recueillis par Roxanne De Smet

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Une résidence documentaire louviéroise https://www.causestoujours.be/documentaire-louvierois/ Wed, 28 Oct 2015 10:35:07 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=1345 « 12 ans et plus de 60 documentaires. Ça fait un fameux paquet d’images sur le réel et sur les imaginaires d’une ville et de ses habitants, une mémoire incroyable sur les choses de la vie. » Ces mots de Rosanna Cappetta et Nohora Florian illustrent bien la philosophie sociale du Festival 5 sur 5 dont la douzième édition s’est déroulée du 4 septembre au 3 octobre 2015 à La Louvière. Organisatrices et coordinatrices de l’événement, nous les avons rencontrées afin de découvrir les ficelles et enjeux de ce festival du cinéma documentaire louviérois.

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En quoi consiste le Festival 5 sur 5 ? Que pensez-vous du rapport entre création artistique et diffusion ?

Le cœur du projet est une résidence de création documentaire qui existe déjà depuis 12 ans. Ainsi, le concept de base du Festival 5 sur 5 est qu’on invite 5 réalisateurs qui viennent d’Europe – dont deux belges – pendant 5 semaines à La Louvière. Ils doivent relever le défi de trouver un sujet en lien avec la ville, tourner, monter et présenter devant un public un documentaire de 10 à 15 minutes.

Ce travail de création et de production qu’est la résidence s’accompagne d’un travail de diffusion de documentaires, notamment via la projection de 5 documentaires internationaux et une compétition de courts-métrages belges. Le Festival 5 sur 5 se veut donc hybride, comme en témoigne un des slogans de l’événement : « Le monde nous regarde. Nous regardons le monde. ».

La création artistique et la diffusion sont deux approches différentes mais toutes deux passionnantes et intéressantes. Provenant de l’Espace Dragone, qui est une asbl centrée sur la production et  la création, le festival se devait d’être avant tout créatif. La résidence a vu le jour afin de répondre à cette mission. Le pan diffusion est, quant à lui, une manière de proposer une ouverture vers le regard des autres et de créer l’événement en attirant le grand public à découvrir le genre du documentaire.

Depuis 12 ans que la résidence existe, remarquez-vous un changement dans la manière dont les personnes intra et extra muros envisagent La Louvière ?

L’objectif de départ de la résidence est de parler de La Louvière d’une autre façon, à travers le regard de gens qui ne la connaissent pas et qui n’ont pas de préjugés en tête afin d’offrir aux habitants une approche plus positive de leur lieu de vie. C’est difficile de mesurer l’impact que le festival peut avoir sur l’image que se font les louviérois de leur propre ville et ça semble prétentieux de croire qu’avec nos armes qui sont les images et le cinéma, on peut changer et révolutionner les mentalités. Néanmoins, les 700 personnes qui viennent chaque année à la cérémonie de clôture témoignent de l’intérêt des louviérois pour le festival et de leur tendresse à l’égard de leur ville. Maintenant, je ne pense pas que le festival change la manière dont des personnes extérieures considèrent La Louvière. C’est très difficile de faire bouger les gens dans leur tête. Le Festival 5 sur 5 n’apporte qu’un mini grain à cet édifice. Par contre, il construit toute une mémoire de La Louvière depuis 12 ans. C’est un travail important. Il s’agit d’une mémoire des choses de la vie parce que ce sont des films de proximité qui parlent des gens d’ici.

Pourquoi réaliser la résidence avec des réalisateurs étrangers ?

Faire la résidence avec des réalisateurs étrangers reflète notre volonté initiale d’impliquer des gens qui n’ont aucun à priori sur La Louvière. Au départ, les 5 réalisateurs venaient de 5 continents différents. Ils n’avaient jamais entendu parler de La Louvière. A leur arrivée, nous nous demandions comment ils allaient vivre le choc culturel et percevoir un endroit que la majorité des gens de proximité trouve moche et fainéant. En fait, ces personnes venues de l’étranger ont un regard beaucoup plus tendre et pertinent sur la ville qu’un bruxellois ou un montois par exemple. Depuis quelques années, pour des questions de financement, nous nous limitons à des réalisateurs européens, dont deux belges. Nos nouveaux sponsors demandent en effet une valorisation de l’Europe. Par exemple, dans le cadre d’un partenariat avec Mons 2015, deux réalisateurs de cette année proviennent de futures capitales européennes de la culture. C’est différent parce qu’il y a une unité européenne. Les gens sont plus vite familiarisés, ils trouvent plus rapidement des ressemblances avec leur pays.

L’angle choisit par les réalisateurs pour aborder la ville nous étonne souvent. En général, soit ils recherchent des contradictions, soit des similitudes entre les manières de faire, les habitudes, etc. Ils nous font redécouvrir la ville d’une autre façon, à chaque fois, en mettant en avant des activités ou des gens que nous ne connaissons pas.

Différents genres cinématographiques existent, pourquoi avoir choisi la forme du documentaire ?

La résidence a d’abord été pensée autour de la création d’une fiction de 2 minutes mais l’équipe s’est vite aperçue que les aspects fictionnels – comme le scénario, les acteurs, le décor, etc. – étaient vraiment lourds à gérer. Le projet a donc été repensé et le documentaire nous est apparu comme une évidence. Pratiquement parlant, c’est un peu plus facile. Et puis, c’est un genre cinématographique très riche, plein d’histoires de vie, qui n’est pas assez mis à l’honneur. Le documentaire nous parle beaucoup plus par la force qu’il peut apporter vis-à-vis du réel. Finalement, une fiction, ça peut se passer n’importe où, ça ne fait pas un focus sur La Louvière. Alors que le documentaire va chercher les sens des gens de la ville, ce qu’ils sont, comment ils vivent, comment ils pleurent, comment ils rêvent.

Il n’y a pas de compétition organisée entre les 5 documentaires réalisés en résidence. D’où vient cette volonté ?

Le fait qu’il n’y ait pas de compétition est un choix existentiel. Les compétitions mettent des pressions là où il ne doit pas y en avoir, établissent des relations de vigilance et de classement des uns et des autres. La résidence du Festival 5 sur 5 permet aux réalisateurs de vivre ensemble pendant 5 semaines. Elle a été pensée dans une logique d’échanges, échanges entre les réalisateurs et les louviérois, échanges au sein du groupe de réalisation, etc. Nous souhaitons que les gens s’entraident dans une ambiance agréable et motivante. C’est donc le contact qui est privilégié. En n’intégrant pas cet enjeu de compétition et du meilleur, les choses se passent dans une fraternité certaine. Nous n’avons d’ailleurs jamais eu de conflit entre les réalisateurs.

Afin de promouvoir les échanges, les réalisateurs se retrouvent tous dans un lieu central et rassembleur – la Maison des associations. C’est là que tout se passe : les réunions, les repas, les montages, etc. La soirée, ils vivent chez les louviérois. Ils sont logés dans des familles d’accueil à La Louvière. En pleine immersion, ils établissent des relations de proximité avec les habitants. Parfois, les réalisateurs sont très entreprenants, ils vont vers les gens et des mélanges se font. Parfois, ils restent confinés entre eux. Mais le contact est là, ils ne créent pas un film virtuel construit depuis leur chambre ou la Maison des associations, ils sortent dans les rues. Il y a des passages, des rencontres, des mélanges, c’est inévitable et magique.

Lors de l’édition précédente (en 2014), un partenariat a été mis en place avec le GSARA La Louvière. En quoi consiste-t-il ?

Ça faisait longtemps qu’on réfléchissait à apporter un œil local au festival. Mais on se disait que c’était quelque chose qu’on ne pouvait pas porter. Il fallait qu’une structure vienne s’annexer. Quand Marc (ndlr : Marc Cerfontaine, animateur au GSARA La Louvière) a débarqué avec tout son savoir-faire et sa proposition pertinente de prendre en charge un groupe local de gens qui n’ont jamais fait de cinéma afin de créer un documentaire dans les mêmes conditions que les 5 réalisateurs professionnels, on a sauté sur l’occasion : une sixième équipe, un sixième film. Nous avions quelques craintes au départ parce que 5 semaines, ça file et des réalisateurs professionnels ont déjà du mal à s’adapter à ces conditions. Finalement, l’expérience s’est très bien passée et a enrichi les rencontres. En plus du regard extérieur, un regard local et collectif apporte une dimension supplémentaire.

Quelles relations se sont établies entre le groupe du GSARA et les 5 autres réalisateurs ?

Les 5 réalisateurs européens qui participent au Festival 5 sur 5 ne connaissent pas les producteurs, ni les équipes qui vont les entourer pendant 5 semaines. La relation qu’ils établissent avec toutes ces personnes est similaire à celle établie avec l’équipe de réalisateurs non professionnels du GSARA qui débarque pour faire un sixième film en même temps qu’eux. Comme il n’y a pas de compétition, il n’y a pas de surveillance des uns et des autres. Il y a une ambiance directement collégiale après un premier moment de rencontre et de découverte de l’autre. Le fait qu’ils soient tous basés dans un même lieu, la Maison des associations, fait qu’ils discutent souvent ensemble. De nombreux contacts s’établissent, même s’ils ne parlent pas tous très bien anglais. C’est dans les relations humaines qu’on s’enrichit, qu’on remet en cause ses valeurs, qu’on réfléchit sur sa manière de vivre.

Marc, peux-tu nous faire part de l’expérience vécue avec ton groupe l’année passée ?

Étant impliqués dans un projet intensif de cinq semaines aux côtés de réalisateurs professionnels étrangers et dans les mêmes conditions qu’eux, les cinq participants louviérois ont pris conscience de la multiplicité des regards sur l’entité de La Louvière. Ils ont été confrontés à d’autres points de vue, d’autres nationalités et d’autres manières de travailler. Ils ont fonctionné en groupe durant tout le projet, ce qui a permis l’aboutissement du film. Un véritable esprit de camaraderie et d’entraide a régné et l’accueil de tous les acteurs du festival a été très constructif. Le fait de chercher à réaliser un court-métrage qui aborde la ville de La Louvière sous un angle neuf et original leur a permis de découvrir certains aspects de leur lieu de vie, et les a encouragés à participer à des projets alors inconnus.

L’expérience, favorisant les rencontres et ouvrant les possibles, a d’ailleurs eu un impact positif sur les personnes du groupe de l’année passée. L’une d’entre elles a commencé à suivre une formation qualifiante en photographie. Une autre a décroché un emploi Article 60 suite aux connaissances développées dans le cadre du festival. Les deux principaux protagonistes du film réalisé par l’équipe du GSARA ont pu s’appuyer sur un visuel, un focus de 12 minutes vu par plein d’instances locales, afin de faire aboutir leur projet autour des arts urbains. Le film a permis de confirmer et d’amplifier la confiance que les pouvoirs publics mettaient dans le projet. Parfois, trois images valent mieux qu’un long discours.

Le film Urban Louve a été réalisé par l’équipe du GSARA en 2014

 

Propos recueillis par Mélodie Bodson

Les 6 documentaires réalisés lors de cette douzième édition du Festival 5 sur 5

Pour information, les films sont visibles avec le mot de passe : 5sur52015.

Je veux être une ballerine
Daan Brandinga (Leeuwarden, Hollande)
Mathilda, une petite fille a un grand rêve dans sa vie, devenir une ballerine. Chaque semaine, elle va à son école de danse où son professeur Francis l’aide à réaliser son souhait.

La Louvière sud
Antonio Frascella (Matera, Italie )
Un jour à La Louvière Sud, une petite gare dans une petite ville. Certains attendent leur trains, d’autres courent pour le rattraper, les gens se croisent mais personne n’a envie d’être là. Sauf Roland, un passionné de l’univers des trains qui passe ses journées dans la gare.

En attendant, je continue de rêver
Alfonso Caci  and Flavio Schillaci (Mons, Belgique)
Quand la jeunesse pense à son futur, à sa position dans la société… Comment les jeunes d’aujourd’hui se sentent-ils et que veulent-ils ?

La fille et le chien
Oksana Kasmina (Kiev, Ukraine)
Un voyage onirique à travers les yeux d’une fille ukrainienne. Un étrange conte de fées où l’on rencontre des gens passionnés, des grandes marionnettes, une petite fille, sa grand-mère et un chien.

A la recherche du clocher perdu
Joachim Kamoen (Gand , Belgique)
Le 13 août 1968, le toit de l’église de La Louvière a disparu suite à un tremblement de terre. Le réalisateur nous emmène dans une enquête pour découvrir la vérité sur ce mystérieux événement.

Itinéraire d’un VoEUX
Atelier du GSARA
Phil Rouge nous emmène à la rencontre de trois projets citoyens qui ont pris forme à La Louvière. Leurs volontés au service de leurs envies, de leurs idéaux.

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Quand se loger devient un privilège https://www.causestoujours.be/se-loger-devient-privilege/ Tue, 16 Jun 2015 10:51:47 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=965 Nous sommes tous au fait de l’augmentation considérable des prix de l’immobilier. À l’heure actuelle, il est très difficile pour une famille à faibles revenus de pouvoir se payer un logement décent en ville sans y consacrer la majeure partie de son salaire. Pour en savoir plus sur la crise du logement à Bruxelles, nous avons rencontré Thomas Dawance, chargé de projet au sein de l’asbl Community Land Trust Bruxelles (CLTB) depuis sa création en décembre 2012. Cette association donne la possibilité aux personnes avec peu de moyens de devenir propriétaires en séparant la valeur foncière de la valeur du bâti d’un bien. Thomas Dawance s’occupe plus particulièrement de la coordination du premier projet du CLT : “Le Nid” qui concerne la rénovation de 7 logements basse énergie d’un immeuble situé à Anderlecht.

Le GSARA a suivi de près l’évolution du projet CLTB avec notamment la réalisation de deux films : Terrain à NE PAS vendre et Comme un escargot…L’interview de Thomas Dawance sur la crise du logement est complétée par une partie dédiée au travail filmique autour du Community Land Trust de Bruxelles.

Pourquoi est-il plus difficile aujourd’hui de devenir propriétaire à Bruxelles ?

La crise du logement est principalement due à l’augmentation des prix de l’immobilier. Ces derniers ont pratiquement quadruplé entre 1994 et 2014, même si la tendance s’est un tout petit peu affaiblie depuis le début de la crise en 2008. Parallèlement à cela, on assiste à une stagnation et même parfois à une diminution des revenus des ménages. Il y a un fossé de plus en plus grand qui se creuse entre ces deux paramètres. On constate que la part du revenu des ménages utilisée pour se loger (en prenant en compte le loyer, la garantie locative, l’assurance, les petits frais d’entretien et surtout les charges énergétiques) peut atteindre 60% à 70% chez les plus pauvres. Le Rassemblement Bruxellois pour le Droit à l’Habitat (RBDH) estime que près de 30% de la population bruxelloise se retrouve dans cette situation. La crise du logement se traduit par l’impossibilité d’accéder à des prix corrects. Il est également très difficile pour une personne à faibles revenus de convaincre une banque de lui prêter de l’argent. On ne prête qu’aux riches en temps de crise…

Quelles sont les initiatives, selon vous, qui pourraient mener à une disparition de la crise du logement ou en tout cas à une amélioration de la situation ?

Selon les tendances politiques, le type de réponse diffère. En général, il y a deux grandes visions. La gauche a plutôt tendance à dire qu’il faut produire plus de logements sociaux et les encadrer. Selon elle, si l’on construit un plus grand nombre de logements publics, cela entraînera, par contagion, une diminution des prix du marché. Cette solution a été adoptée, par exemple, aux Pays-Bas. Une proposition qui se heurte cependant à plusieurs problèmes: le manque de ressources foncières à Bruxelles, le coût de réhabilitation, le peu de terrains à bâtir qu’il reste dans notre capitale et le refus des habitants des communes aisées de voir des logements sociaux se construire à côté de chez eux. Les politiques de droite, de leur côté, ne sont pas favorables à la régulation du marché du logement. Pour elles, il s’agit d’un problème de revenus et d’accessibilité et déclarent qu’il ne faut pas pour autant stigmatiser les propriétaires. Leur solution est de donner individuellement des moyens supplémentaires aux ménages en octroyant aux plus pauvres un chèque logement ou une allocation de loyer qui permettrait de faire diminuer le montant de leur loyer.

Quel est votre avis personnel sur la question ?

Pour moi, la solution idéale serait d’arriver à un encadrement des loyers et à une régulation du marché. Il faut à la fois exiger des propriétaires, des standards de qualité et des critères de prix. Pour y arriver, soit on bloque les loyers et on empêche l’augmentation des prix, soit on donne des incitants fiscaux aux propriétaires qui mettent leurs biens en location à bas prix. L’encadrement des loyers est une mesure régulièrement évoquée en politique mais elle n’a jamais vraiment été mise en œuvre. Des blocages de loyers ont cependant déjà été organisés mais n’ont pas vraiment empêcher l’augmentation des prix. De plus, cela permettait aux propriétaires qui pratiquaient déjà des prix bien trop élevés de continuer dans cette direction et les bailleurs qui louaient leur bien à très bas prix se retrouvaient en difficulté. Fondamentalement, encadrer les loyers et produire plus de logements constitue les deux pistes les plus souhaitables.

Est-il indispensable de devenir propriétaire aujourd’hui ?

C’est un grand débat culturel. On dit souvent que le belge a une brique dans le ventre. Ce proverbe ne s’applique peut-être pas tellement à Bruxelles mais plutôt à la Wallonie et à la Flandre où pratiquement 80% à 90% des ménages sont propriétaires. A Bruxelles, on recense entre 50% et 55% de propriétaires. Il est important dans une ville de pouvoir se loger dignement et avec une certaine flexibilité. Or, pour beaucoup de ménages et plus particulièrement pour des ménages immigrés ou d’origine immigrée, la situation est différente. Ils sont d’ailleurs les premières victimes du marché locatif en louant les logements de moins bonne qualité à des prix plus élevés. Le marché locatif est devenu tellement dur que beaucoup de ces familles ont cherché à pouvoir accéder à la propriété. Depuis les années 1980, les principaux ménages à acquérir un bien sont soit belges d’origine marocaine soit turque (ce qui représente les deux communautés extra-européennes les plus représentées à Bruxelles). Malheureusement, il devient quasi impossible aujourd’hui pour ces ménages d’accéder à la propriété puisque les prix ont augmenté de manière exponentielle. Cependant, si certaines personnes décident d’acquérir un bien tellement cher en étant obligés d’y habiter dans de mauvaises conditions et sans pouvoir le rénover, on pourrait à ce moment penser qu’il est préférable de mettre l’accent sur du locatif de bonne qualité.

Quels sont les avantages à devenir propriétaire ?

Premièrement, la propriété nous permet d’épargner. Le CLT milite pour que les personnes les plus pauvres aient également le droit de constituer une épargne. Cependant, on voit que dans l’accès à la propriété, il y a des tas de difficultés. Actuellement, les ménages sont beaucoup plus mouvants : il y a plus de séparations et de ménages recomposés. Des personnes se retrouvent dans le locatif parce que leur situation sociale et familiale est instable. Il faudrait trouver des solutions pour que la notion de propriété s’adapte à ces réalités. Aussi, l’idée de pouvoir devenir propriétaire, d’avoir la capacité d’épargner, de pouvoir s’impliquer dans un projet de vie sont des choses très positives et très structurantes pour l’individu. On s’approprie beaucoup plus facilement un logement en propriété. On le choisit, l’achète, le rénove, alors que dans le logement social, après une longue attente, on nous attribue un logement et c’est à prendre ou à laisser.

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Comment se positionne le CLT par rapport aux logements sociaux ?

Entre les années 1910 et les années 1970, on a construit un très grand nombre de logements sociaux. À partir des années 1980-1990, la tendance a fortement diminué. Entre 2000 et 2009, on a construit 338 nouveaux logements sociaux dans toute la région. Le privé en produit 2500 par an ! En Europe, la tendance libérale ou néo-libérale des marchés  cherche à tout privatiser y compris le logement social. On souhaite attirer la classe moyenne et déporter le problème de la pauvreté sans le traiter réellement. Le CLT milite pour que dans un marché libéralisé, nous essayions de conserver une maîtrise foncière.

Cependant, le CLT questionne le logement social sur principalement deux points. Premièrement, dans le social, on offre l’accès à un logement à prix modéré à des ménages qui se retrouvent dans le besoin. Néanmoins, ils payent un loyer dont ils ne récupéreront jamais un centime et ne peuvent pas constituer une véritable épargne. Bien qu’ils n’allouent plus 70% de leurs revenus dans leur loyer, la mobilité résidentielle reste très compliquée. Quand on vit dans un logement social, on y reste. Cependant, le précédent Ministre du logement a imposé que l’on vérifie tous les 9 ans les conditions d’attribution du logement social. Le CLT s’assure que l’hypothèque à rembourser corresponde plus ou moins à un loyer social. Il permet aux acheteurs de réaliser la même économie au quotidien que s’ils occupaient un logement public. Lors de la vente, ces ménages ne recouvreront pas entièrement la plus-value mais ils récupéreront au moins leur investissement. Il ne s’agit plus d’un loyer perdu.  De plus, le principe du CLT permet aux héritiers de récupérer un bien ce qui n’est pas le cas dans le logement social.

Deuxièmement, dans le logement social, ce sont des sociétés qui construisent les logements et qui les mettent à disposition du public selon une liste anonyme. Il y a 44 000 personnes sur la liste d’attente et 39 000 logements sociaux. Ces anonymes ne participent pas du tout à l’élaboration de l’habitat dans lequel ils vont vivre. Au CLT, une fois qu’on a identifié un endroit à rénover ou un terrain, on élabore un programme de base. Toutes les personnes inscrites sur notre liste d’attente ont participé aux assemblées annuelles, ont déjà épargné et se sont vus offrir des formations pour se préparer à l’esprit de conception et d’application collective dans leur habitat. Elles vont ensuite participer au choix de l’architecte, de celui de l’entreprise, aux décisions et au suivi de chantier. Au final, lorsqu’elles arrivent réellement dans le projet, elles se connaissent déjà, des amitiés se sont formées. Ces personnes ont atteint une maturité collective et peuvent prendre des décisions ensemble. Le CLT propose une espèce de partenariat public/privé un peu original où les propriétaires viennent avec une partie de l’investissement et où le pouvoir public finance seulement une partie du projet qui correspond à l’achat du sol.

Avec la naissance d’initiatives comme le CLTB, n’assiste-t-on pas à une déresponsabilisation de l’État et à une diminution du nombre de logements sociaux construits ?

Je pense qu’il est important de pouvoir s’investir pleinement dans un projet d’habitat mais une initiative comme le CLT ne fonctionnerait de toute façon pas sans le Fonds du Logement. L’État est encore très présent puisqu’il permet, via cette société subsidiée, à des personnes à faibles revenus d’emprunter alors que les banques privées, dans 95% des cas, ne leur prêteraient pas d’argent. On reste dans une politique très encadrée. Certains diront même que le CLT coûte cher. Forcément, on a laissé les prix flamber et si le CLT veut acheter des terrains pour construire, il doit s’adapter au prix du foncier et de la construction actuelle. Le but est de pouvoir sortir des pièges du logement social qui est peut-être, à certains moments, un peu trop paternaliste à savoir qu’il constitue une réponse pour le pauvre, jusqu’à la fin de ses jours, et recommence le travail avec les suivants sans qu’il y ait une réelle possibilité d’émancipation. Lorsque le CLT achète des terrains, il se compromet à ne jamais les remettre aux logiques du marché. Il s’agit d’une politique de maîtrise foncière au même titre que celle du logement social qui est un logement détenu et maîtrisé par les pouvoirs publics. Néanmoins, les autorités revendent certains de ces logements sociaux et déconstruisent complètement leur politique. Le CLT constitue une meilleure garantie afin d’obtenir l’implication du pouvoir politique sans pour autant qu’elle soit totale : le conseil d’administration du CLT est en effet composé des bénéficiaires du projet, de personnes du quartier et des autorités publiques (chaque acteur détient un tiers du pouvoir de décision). De plus, le CLT est censé coûter moins cher puisque les propriétaires amènent eux-mêmes directement une partie de l’investissement et peuvent continuer à investir s’ils en ont les moyens. Dans le logement social, tout restera toujours à charge de la société. Les sociétés de logement social ont d’ailleurs, dans les 30 dernières années, perdu leur capacité à rénover et à construire.

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Pensez-vous que le projet du CLT pourra continuer à s’étendre et devenir de plus en plus répandu dans le secteur de l’immobilier ?

C’est ce que l’on espère. La crise du logement s’accroît tellement qu’on a des chances de s’étendre. Il y a 5 ou 6 ans quand on a développé l’idée, on nous prenait pour des fous en nous disant que ce modèle anglo-saxon ne pouvait pas s’appliquer à notre réalité. Aujourd’hui, tous les secteurs qui touchent à l’immobilier commencent à comprendre l’intérêt de la maîtrise foncière à long terme, l’intérêt d’impliquer les habitants et l’intérêt d’avoir des outils anti-spéculatifs à la revente. Si on arrive à mener nos premiers projets à terme, nous serons sans doute davantage soutenus. Cependant, nous avons tout de même développé un modèle qui est fort dépendant des pouvoirs publics : nos subsides sont publics et c’est ce qui nous fragilise. Si, à un moment donné, un parti politique au pouvoir nous dit d’arrêter, nous aurons de gros problèmes de financement. Cela dépendra des objectifs politiques de notre gouvernement et pas uniquement de la pertinence de notre projet.  Aujourd’hui, je  suis à moité rassuré lorsque le gouvernement dans sa déclaration de l’an dernier souhaitait réévaluer le Community Land Trust et éventuellement transférer le dispositif au Fond du Logement ou à Citydev. Le CLT apparaît comme une vraie alternative possible et d’ailleurs, il est rare que des alternatives soient autant soutenues publiquement. J’espère que la confiance du gouvernement va être maintenue car c’est grâce aux moyens publics qu’on peut réinvestir les politiques.

Propos recueillis par Ophélie Marcil. 

Le Community Land Trust de Bruxelles à l’image

Le premier film, Terrain à NE PAS vendre (réalisé et produit par le GSARA en 2013), diffusé lors des journées portes ouvertes du projet en 2013, reprend les premières étapes du projet du Community Land Trust, inédit à Bruxelles. Offrant un aperçu de la réalisation de cette initiative participative dans laquelle collaborent activement les associations et les familles qui deviendront propriétaires, le film permet de faire découvrir une alternative prometteuse pour la problématique du logement à Bruxelles. Il nous montre qu’un logement accessible à tous, avec une gestion participative, adaptée aux enjeux urbains et économiquement viable est possible.

Terrain à NE PAS vendre – Community Land Trust à Bruxelles from GSARA asbl on Vimeo.

Le deuxième film, Comme un escargot (réalisé et produit par le GSARA en 2014), présente la suite du projet et suit les familles qui participent à cette merveilleuse aventure, fruit de la persévérance et de la motivation de chacun des intervenants. Le film accompagne ces futurs habitants dans leur chemin pour accéder à un logement. Des paroles qui naissent du vécu, de la précarité et de l’isolement à l’espoir et l’envie de construire un avenir commun. Un film pensé comme un outil pour les mal-logés, le monde politique et associatif. Un message pour tous les habitants placé dans un bouteille jetée dans ce désert de béton qu’est la ville où les oasis ne sont pas toujours des mirages. A l’occasion du passage en Belgique de John Davis, expert des Community Land Trusts aux États-Unis, ce film a été diffusé lors d’une soirée dédiée à ce modèle de logement innovant, ouverte au grand public, et organisée par le CLTB en collaboration avec Brussels International.

Comme un escargot… from GSARA asbl on Vimeo.

Du point de vue de la réalisation, le premier film, Terrain à NE PAS vendre, a pour vocation d’expliquer le fonctionnement du CLTB et son organisation. Par la suite, il était important de récolter le point de vue des personnes qui subissent la crise du logement et qui décident de choisir l’alternative du CLT. Elles allaient devenir les personnages principaux du deuxième film, Comme un escargot. Un travail d’immersion a été pensé et mis en place : le réalisateur, Benjamin Durand, s’est rendu sans la caméra pour participer aux réunions hebdomadaires du CLT dans le but d’observer les relations qu’entretiennent les familles entre elles, faire accepter la caméra et repérer les futurs personnages.

Il a été décidé de ne pas utiliser de voix off car l’idée était de plonger le spectateur dans les réunions. Il est plus facile de provoquer un effet d’immersion sans le off. L’essentiel du film est rythmé par les réunions qui ont l’avantage d’expliquer le projet sans qu’une voix ne soit nécessaire.

L’équipe du GSARA a suivi tout le processus afin de présenter un point de départ et un point final. La tâche pouvait s’avérer compliquée car les temps sont très longs, notamment celui de la construction. Le film explore à la fois le moment symbolique de la réunion juste avant la signature du compromis de vente et le choix de l’architecte. Il était important de montrer le processus et le temps cinématographique pendant ces temps réels. Le tournage s’est déroulé pendant près de cinq mois.

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Union Européenne : Vers la neutralité du Net ou un Internet à plusieurs vitesses ? https://www.causestoujours.be/union-europeenne-vers-neutralite-du-net-internet-plusieurs-vitesses/ https://www.causestoujours.be/union-europeenne-vers-neutralite-du-net-internet-plusieurs-vitesses/#respond Tue, 03 Jun 2014 14:31:11 +0000 https://gsara.tv/~causes/?p=59 Le 3 Avril, le Parlement européen a pris une décision majeure afin de protéger l’Internet ouvert en établissant une norme mondiale pour les droits et libertés en ligne. Ce vote sur la neutralité du Net était le point culminant de plusieurs mois de batailles dans les coulisses des institutions européennes entre les défenseurs d’un Internet ouvert et libre et le lobbying intense des opérateurs télécom. Le parcours fut en effet tortueux et semé d’embûches.

L’importance de la neutralité du Net

Pour la première fois, Internet nous a permis de communiquer à l’échelle mondiale. Le principe de la neutralité du Net garantit depuis sa création que tous les points du réseau peuvent se connecter à tous les autres, que chaque donnée est traitée de la même manière sans considération de son origine, destinataire, expéditeur, type de contenu ou des moyens financiers. Chacun a donc la possibilité d’utiliser et d’offrir des services en ligne. Chacun peut atteindre un nombre indéfini de lecteurs, d’auditeurs et d’utilisateurs – que ce soit des écoles, des activistes, des hommes et femmes politiques ou des petites entreprises. La neutralité du Net nous a apporté non seulement une diversité énorme en termes de contenus et de services mais a également facilité la participation au processus démocratique.

Neutralité du Net, adieu Internet ? (Spot) from GSARA asbl on Vimeo.

Une longue route

Cependant, la route vers une garantie légale de la neutralité du Net est longue. Il y a quatre ans déjà, la commissaire européenne en charge de la politique numérique Neelie Kroes avait déclaré vouloir protéger la neutralité du Net. Malheureusement, six consultations publiques sur ce sujet ont été nécessaires avant qu’une proposition concrète soit publiée.

Pendant ce temps, les opérateurs télécom bloquaient et ralentissaient l’accès aux services tels que Skype ou WhatsApp. Les ex-monopoles d’Etat ont en effet compris que fournir du contenu et des services – comme les réseaux sociaux, les services audiovisuels ou encore les moteurs de recherche – était très rentable et essayent donc de se faire une place sur ce marché. Leur position avantageuse leur permet de contrôler les communications sur leurs réseaux pour donner la priorité à leurs propres produits ou aux produits de leurs partenaires.

En Septembre 2013, la commissaire publiait enfin sa proposition pour un « Marché unique des télécommunications » – huit mois seulement avant les élections européennes. Son intention officielle: inscrire la neutralité du Net dans une loi s’appliquant à l’ensemble de l’Union européenne.

Une action de communication plutôt qu’une réelle ambition

Beaucoup de défenseurs d’un Internet libre pensaient que leur demande avait enfin été entendue. Mais comme dans tout texte juridique, tout est dans le détail. Le texte proposé par la Commission prévoyait la possibilité pour les opérateurs de créer des « services spécialisés » bénéficiant d’une qualité de service supérieure. Bref, elle proposait la fin de la neutralité pour faire place à un Internet à plusieurs vitesses.

Pire encore, le projet de loi de la Commission prévoyait que les opérateurs puissent décider de bloquer ou ralentir les communications s’ils estimaient prévenir des « infractions graves » – sans qu’une définition de ce terme ne soit donnée par la commission. Ceci aurait permis aux opérateurs d’interférer avec la liberté de communication, sans aucun cadre juridique ni contrôle judiciaire.

Le texte de la Commission faisait objet de nombreuses critiques, non seulement dans le monde académique et la société civile, mais aussi au sein de la commission même. En collaboration avec d’autres organisations, European Digital Rights a lancé la plate-forme SaveTheInternet.eu afin d’informer sur la proposition de loi et de mobiliser les citoyens afin qu’ils contactent leurs députés européens.

Finalement, le 3 Avril, le Parlement européen a adopté les amendements déposés par les groupes sociaux-démocrates (S&D), libéraux (ADLE), verts (Verts/ALE) et de la gauche unitaire (GUE/NGL) pour combler les lacunes de cette proposition et pour protéger de manière effective un Internet libre et ouvert.

Et maintenant ?

La bataille pour la neutralité du net n’est pas terminée. Suite au vote au Parlement européen, c’est maintenant au Conseil de l’Union européenne de se mettre d’accord sur le texte de loi. Le rôle de la Belgique, au même titre que les autres états membres, sera de contribuer à l’élaboration d’un texte le plus solide possible.

Il est fort probable que la proposition revienne au nouveau Parlement européen en deuxième lecture. Il est donc crucial de rester mobilisé pour que le nouveau Parlement défende les droits et libertés sur le Net et ré-affirme sa volonté de garantir la neutralité du Net comme principe fondateur d’Internet.

Kirsten Fiedler
@Kirst3nF
Managing director at EDRI | blogger | civil rights activist | @digiges | @nurpa |

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