Causes Toujours https://www.causestoujours.be Blog du Trimestriel Causes Toujours Fri, 21 Jul 2023 05:52:09 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.4 « Vivre pour des idées », objet audio-visuel transversal et militant https://www.causestoujours.be/vivre-pour-des-idees-objet-audio-visuel-transversal-et-militant/ Thu, 06 Jul 2023 07:08:35 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4370 Entretien avec Eric D’Agostino à l’occasion de la sortie de son dernier documentaire adapté en podcast.

Regard vif, chevelure singulière et clope roulée sur un coin de table. Eric D’Agostino ne passe pas inaperçu, et sa conséquente filmographie non plus d’ailleurs. Scénariste, réalisateur, journaliste, ingénieur du son, musicien. Ce créateur touche-à-tout aux projets multi-facettes a toujours vécu pour des idées. Ça tombe bien, vu l’intitulé du dernier projet de cet ancien de l’IAD (Institut des Arts de Diffusion, section « Écriture de scénario ») qui a signé de nombreuses productions radiophoniques et s’est également illustré par ses documentaires, dont « La nef des fous » (2015), couronné de nombreux prix.

Avec «Vivre pour des idées, vers une nouvelle démocratie ? » (Belgique, 57’ – 2023, produit par Less is More Studio, avec le GSARA asbl et la RTBF (Unité Documentaire)), Eric D’Agostino et Jérôme Van Grunderbeeck s’immergent au sein d’un projet de société inédit: la première commission délibérative de Belgique, en suivant pas à pas les parcours de Fadhela, l’aide-cuisinière, Jean-François, l’ébéniste, ou encore Éloïse, l’étudiante. Ces citoyens qui ont été tirés au sort pour participer à une expérience unique au monde.

Ce documentaire diffusé sur La Trois (RTBF) à la fin mai (et disponible sur Auvio jusqu’au 20 août) présente une particularité : son adaptation au format radiophonique dans l’émission hebdomadaire Transversales (La Première). Confidences, anecdotes et secrets de fabrication d’un documentaire radio et TV, original et engagé.

« Vivre pour des idées,vers une nouvelle démocratie ? » – Teaser.

Eric D’Agostino, racontez-nous la genèse de votre dernier projet « Vivre pour des idées ».

Le projet de base de « Vivre pour des idées », c’est un documentaire TV. Au départ, c’était un projet sans voix off. J’ai toujours fait des films où c’est l’image qui parle, il n’y a pas d’accompagnement par une voix off. On a tourné pendant près d’un an et demi. Au bout d’une année, on avait les trois quarts de la matière, mais pas encore la conclusion qui s’est déroulée 9 mois plus tard. On a alors monté cette matière brute. Grand partisan de visions tests, j’en ai organisé plusieurs chez moi avec des amis réalisateurs, des quidams, des gens de la profession ou pas. Pour sentir si le film prenait, parce que le défi était complexe : rendre une thématique complexe, à savoir « la démocratie délibérative » qui rebute tout le monde au départ, et parvenir à raconter une histoire et à poser un regard cinématographique et narratif.

Quelles étaient vos impressions à l’issue de cette première étape ?

Je dois bien avouer qu’en montant bout à bout les séquences, j’étais désespéré. Le résultat de l’ours, comme on l’appelle dans notre jargon, rendait une vision totalement négative du sujet. Après réflexion avec Jérôme Van Grunderbeeck, il a été convenu qu’il fallait accompagner le processus, pour l’expliquer, le contextualiser. Étant donné qu’il s’agissait d’une première expérience de démocratie participative, les protagonistes et les organisateurs ont essuyé les plâtres, il fallait redonner de la distance avec les situations, montrer que cette immersion n’était pas une finalité en soi. Nous avons dès lors fait le choix d’introduire une voix-off. Mais même avec la voix-off je n’étais pas encore satisfait du résultat, car elle ne suffisait pas à donner de la légitimité à ce projet de « démocratie délibérative ». J’avais besoin qu’on prenne encore plus de hauteur par rapport au sujet.

« Le déclencheur de l’idée de la version radio, c’est ma femme. »

Comment avez-vous rebondi face à cet écueil ?

Avec l’arrivée de David Van Reybrouck1 comme interlocuteur au sein du film. Pour résumer, c’est un film en trois couches. Primo, il y a le suivi du processus technique délibératif. Deuzio, il y a le regard des citoyens, c’est ce qui m’intéressait principalement. J’étais convaincu que via cette approche j’allais faire un film qui se regarde, et non pas un film institutionnel. J’avais très peur de ça, de faire un film poussiéreux, ennuyeux. Mais même avec ces éléments accompagnés de la voix-off, le résultat n’était pas là. On en arrive donc au Tertio, où on a pris de la hauteur par le regard et les analyses pertinentes de David Van Reybrouck. David, est un personnage fabuleux, à la fois brillant et populaire, véritable père de la démocratie délibérative en Belgique. Je l’ai invité chez moi tout simplement, on a installé un peu de lumière, j’ai sorti mon meilleur micro et voilà. Tout à coup, il a donné du relief au film, il y a un récit qui se crée.

David Van Reybrouck, le père de la démocratie délibérative en Belgique, a donné un nouvel élan au film.

Cette idée d’adapter votre documentaire en version audio, d’où provient-elle ?

C’est vrai qu’en tournant les images, je pensais déjà à la radio. Pendant 10 ans, j’ai réalisé des séries, des reportages, des documentaires radiophoniques et j’ai également une longue expérience comme ingénieur du son. Sur le film, c’est moi qui ait pris le son, toute cette expérience m’a servi pour décliner le projet en version audio.

Mais le déclencheur de l’idée de la version radio, c’est ma femme. Lors d’une des premières visions de l’ours, j’avais convié deux personnes ce jour-là. Ma femme était dans une autre pièce de la maison, elle travaillait sur son ordinateur pendant la vision. Elle ne connaissait quasi rien du projet, et alors qu’on mange un bout ensemble après la vision, elle me dit : « c’est vachement intéressant, la thématique, le sujet ». Je lui réponds: «tu n’as rien vu, tu étais à 15 mètres avec un mauvais son, pas mixé, raconte moi le film, je n’y crois pas». Elle me raconte tout. Là, je tombe de ma chaise et ça fait tilt.

Et le projet prend forme très rapidement après cette prise de conscience…

Oui, je voulais être efficace. Dans la foulée, j’en ai parlé à Olivier Nederlandt, journaliste radio à la RTBF, qui s’occupe du magazine grand format « Transversales ». J’avais besoin d’être fixé rapidement pour ne pas qu’on se lance dans un énorme montage radio et qu’il ne soit, en fin de compte, pas diffusé. J’ai donc demandé à Olivier d’écouter le documentaire dans sa version TV sans l’image et de me donner son avis sur une possible déclinaison en radio. Olivier a joué le jeu. Quelques jours plus tard il me rappelle et me dit : « je partage ton avis, il faut qu’on retravaille certaines parties bien entendu, mais c’est exploitable ».

Vous vous lancez alors dans un travail de réécriture radiophonique.

On est parti d’une évidence : toutes les parties du film qui se révélaient incompréhensibles sans l’image, on les a accompagnées en voix-off et biensûr enregistrer en son les sous-titres écrits. En radio, cela signifie introduire l’interlocuteur, toujours en voix-off, pour le présenter au moment de son intervention. Ce qui fonctionne vraiment bien avec ce documentaire, c’est qu’on reconnaît immédiatement les citoyens lorsqu’ils parlent, on comprend directement de qui il s’agit. Pareil quand c’est un expert qui s’exprime. Je dois donc avouer que je suis assez épaté et surpris du résultat radio parce qu’avec peu de recontextualisation, le résultat est fluide, ça passe tout seul à l’oreille. C’est même bluffant ! D’ailleurs, on a reçu beaucoup de retours enthousiastes. Le montage TV est souvent plus cut qu’on radio, et là ça passe. Ces coupures sèches, ces changements d’ambiance fort marqués d’une séquence à l’autre, on ne faisait pas ça en radio il y a 10 ans. Je pense que le public s’est habitué aux jump-cuts qu’ils soient utilisés en radio ou en TV.

Eric D’Agostino en pleine séance d’écriture.

Tout ce processus d’adaptation, vous ne l’avez donc réalisé qu’à deux, avec Olivier Nederlandt ?

Oui, on s’est fait beaucoup de propositions, et on a modifié au minimum. Tout a ensuite été remonté à la RTBF. Il était de toute façon hors de question de réécrire le film spécifiquement pour la radio. Et cela a fonctionné, parce que le matériau de base s’y prêtait très bien et permet de raconter cette histoire simplement à l’oral. Ce n’était pas couru d’avance pourtant puisqu’il y a quand même cinq personnages principaux qu’il fallait faire exister également en radio. Reconnaître les voix, se les représenter d’une manière ou d’une autre et avancer avec chacun des protagonistes dans leur intrigue. La belle surprise, c’est que les voix se reconnaissent. Il n’y a donc pas eu beaucoup de retouches à introduire, les personnages roulaient tous seuls.

« J’aime beaucoup cette idée de la petite histoire qui rejoint la grande. »

La musique joue également un rôle conséquent dans ce film, ce qui donne du relief au format audio.

Et c’est assez inédit d’ailleurs pour moi. Habituellement, je travaille toujours sans musique, mais ici je tenais à collaborer avec un compositeur qui a écrit pour l’occasion, avec des musiques très justes qui collent vraiment bien aux séquences. Étant moi-même musicien, j’ai joué de la contre-basse sur certains passages. Le style musical, on l’a vraiment cherché pour atteindre un style pur, réaliste qui fasse écho à ce que traversent ces citoyens. On a évité d’utiliser des réverbérations ou des effets spéciaux pour privilégier des instruments naturels. On a pris un long moment de réflexion. Quelle musique, quoi, comment ? Quelle ambiance ? On a d’abord observé que les musiques qui fonctionnaient sur le film étaient en majeur, celles en mineur ne convenaient pas parce qu’elles donnaient un côté nostalgique ou mélancolique. Or, le but du film c’est d’aller de l’avant, donner de l’espoir. Amine, le compositeur, a tout d’abord proposé des tempos autour de 100 à la noire. On a remarqué que le film demandait des musiques à tempo rapide à plus de 120 à la noire. Même si les musiques paraissent lentes, elles ont des tempos élevés. On ne s’en rend pas du tout compte. Ce n’était d’ailleurs pas du tout ce que j’aurais imaginé a priori : des compositions en majeur à tempo rapide pour appuyer le film.

Jérôme Van Grunderbeeck (avec la caméra) et Eric D’Agostino (avec le micro) durant le tournage.

Que retenez-vous de cette longue aventure au cœur du système institutionnel et démocratique ?

Ce qui m’anime c’est la création, et surtout, proposer un film qui va amener du débat. « Vivre pour des idées » est un véritable projet militant mais tout en restant critique et en préservant une certaine neutralité. Ce projet de « démocratie délibérative », c’est un bébé qui vient de naître, il doit apprendre à grandir, à marcher et c’est super d’être à la base de cette initiative, d’y avoir cru. Parce qu’au départ, personne n’en voulait de ce projet. Ni les producteurs, ni la RTBF. On est parti Jérôme et moi, caméra à l’épaule et micro en bandoulière, et on s’est dit « on va voir si on peut suivre ces citoyens chez eux ». Ce qui m’intéressait, c’était de capter ces citoyens dans leur vie privée, dans leur ressenti, de vivre avec eux, de les filmer à hauteur d’homme, et de conter leur expérience de tirage au sort et de démocratie délibérative. J’aime beaucoup cette idée de la petite histoire qui rejoint la grande.

Pensez-vous l’avoir capturée cette convergence de la petite et de la grande histoire ?

Ce qui m’a frappé, c’est que quasi tous les citoyens qui ont participé à cette aventure m’ont dit à l’issue du tournage: « on ne votera plus de la même manière ». J’ai l’utopie de travailler au jour le jour à un monde meilleur avec mes amis, ma famille et dans mes films. C’est donc une piste cette démocratie délibérative mais il y a encore du boulot. Et puis, bosser notamment avec le GSARA, c’était primordial pour moi. Parce que le but de ce projet, ce sont des projections dans les écoles, les centres culturels ou les maisons de jeunes pour créer du débat. C’est d’autant plus important qu’on en parle très peu de la « démocratie délibérative », parce que c’est un sujet qui n’est pas du tout sexy. Je voulais raconter une histoire et ne pas faire un énième film institutionnel rasoir. C’est notre grande réussite je pense.

1Écrivain, historien, archéologue et anthropologue belge. En 2011-2012, il fut l’un des initiateurs et animateurs du G1000, une initiative rassemblant un millier de Belges des deux communautés linguistiques principales, à la recherche d’une autre organisation de la démocratie dans le pays.

Les réalisateurs face au public lors de l’avant-première au Palace le dimanche 21 mai dernier.
]]>
Statistiques genrées dans les arts audiovisuels, dix ans de chiffres https://www.causestoujours.be/statistiques-genrees-dans-les-arts-audiovisuels-dix-ans-de-chiffres/ Wed, 05 Jul 2023 08:52:13 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4410 Le GSARA s’est joint aux collectif “Elles Font des Films” pour sensibiliser à l’inclusion et la parité de genre au sein du secteur des arts audiovisuels.

Les chiffres sont nécessaires pour un premier pas vers la parité car ils mettent en lumière des inégalités systémiques trop souvent invisibles.

Quels sont les pourcentages de femmes dans une équipe en fiction et en documentaire? Comment on mesure le male gaze avec le test de Bechdel? Quels sont les chiffres du plafond de verre?

Cette vidéo vous amènera certaines réponses et pistes de réflexion. Tournée par nos soins à l’occasion de la présentation publique de l’étude : « Statistiques genrées des productions belges francophones en dix ans de chiffres » menée par “Elles Font des Films” et Sarah Sepulchre (UCLouvain), le 22 juin dernier, au cinéma Galeries, nous vous proposons de (re)voir cette rencontre :

Et ici, le document de synthèse :

]]>
Retour sur la visite à Bruxelles du projet ECHO Network : une semaine autour des « Pratiques d’éducation active pour sensibiliser aux outils éthiques » https://www.causestoujours.be/retour-sur-la-visite-a-bruxelles-du-projet-echo-network-une-semaine-autour-des-pratiques-deducation-active-pour-sensibiliser-aux-outils-ethiques/ Wed, 05 Jul 2023 08:51:03 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4402 Invité par les CEMEA Belgique à rejoindre le projet ECHO Network, et après avoir assisté au premier rendez-vous à Paris en janvier 2023, le GSARA a participé à la semaine de visite du projet à Bruxelles du 12 au 15 juin dernier. La programmation, co-construite entre partenaires locaux (Céméa, Tactic, Gsara, Punch, Zin TV, Radio Panik, Habitant·es des Images, Domaine Public, Ligue des Familles, Technopolice, …) avait pour mot d’ordre « Pratiques d’éducation active pour sensibiliser aux outils éthiques ».

Plus largement, le projet ECHO Network1 piloté par les CEMEA France et regroupant des associations de cinq pays européens (France, Belgique, Italie, Croatie et Allemagne) s’est donné comme objectif « de promouvoir la citoyenneté numérique à travers différentes activités qui se tiendront sur l’année 2023 et la production d’outils pour les travailleur.euse.s de jeunesse, les preneur.euse.s de décision des associations et les jeunes »2

Ici le compte-rendu de la semaine réalisé par différents partenaires du projet où l’on trouvera, entre autres de nombreuses ressources très utiles, l’émission radio et la captation vidéo réalisées à l’occasion de la conférence qui a clos la semaine : « Faut-il des villes intelligentes ? », qui, à l’invitation du collectif PUNCH, a réuni plusieurs membres du projet Technopolice, ainsi que Tyler Reigeluth, philosophe auteur de « L’intelligence des villes – Critique d’une transparence sans fin » et Renaud-Sélim Sanli, libraire et éditeur de l’ouvrage (Météores) comme animateur de la soirée.

Pour l’émission radio enregistrée par Radio Panik :

https://www.radiopanik.org/emissions/emissions-speciales/faut-il-des-villes-intelligentes/

Captation vidéo enregistrée par Zin TV :

1ECHO Network pour Ethical, Common, Human and Open

2https://international.cemea.org/echo-etical-commun-human-and-open-network/

]]>
L’œil de l’archiviste – « Wallonie, tournages » https://www.causestoujours.be/loeil-de-larchiviste-wallonie-tournage/ Wed, 05 Jul 2023 08:49:43 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4408 Nouvelle rubrique dans notre revue : l’œil de l’archiviste. Avec notre archiviste Alain-Brice Haeghens et Sandra Demal, en charge de la diffusion et du catalogue.

Cela fait longtemps que le GSARA souhaite mettre à la disposition son catalogue de films et valoriser son riche patrimoine audiovisuel. Pas-à-pas, le projet prend forme. Afin de vous parler de ce projet, nous avons décidé de créer une nouvelle rubrique au sein de notre revue. Dans chaque numéro, nous allons exhumer un film de nos archives. Film rare ou oublié, en lien avec l’actualité ou tout simplement décalé, vous pourrez le retrouver, dans son intégralité, au sein de notre catalogue en ligne.

Pour ce premier rendez-vous de « L’œil de l’archiviste », nous vous proposons de revenir sur l’histoire du cinéma documentaire en Wallonie et plus particulièrement sur son engagement militant en faveur de la classe ouvrière à travers le film Wallonie, tournages : le cinéma documentaire comme reflet des crises et des grands bouleversements de notre société. Un engagement, celui de filmer les luttes, qui résonne tout particulièrement avec les préoccupations actuelles du GSARA.

« Les cinéastes wallons peuvent-ils encore raconter des histoires ? ». C’est le point de départ de ce documentaire sorti en 1985. Face à une crise économique et culturelle (second choc pétrolier, inflation, régionalisation, Manifeste pour la culture wallonne,…) quelle place reste-t-il encore pour un cinéma d’auteur engagé qui s’ancrerait dans une réalité historique mobilisatrice ? Quelle filiation existe-t-il dans le septième art wallon d’Henri Storck à Thierry Michel ? Abondamment illustré par des images des films-phares du cinéma wallon, ce film donne la parole aux réalisateurs. Pour répondre à ces questions, Paul Meyer, Christine Pireaux, les frères Dardenne, Henri Stock ou encore Manu Bonmariage nous exposent leur point de vue.

Wallonie, tournages est disponible, dans son intégralité, sur le catalogue du GSARA : https://gsara.be/catalogue/projet/wallonie-tournages/77/

]]>
« Il ne faut pas avoir peur du noir ! » : Lumière sur le métier méconnu d’étalonneur https://www.causestoujours.be/il-ne-faut-pas-avoir-peur-du-noir-lumiere-sur-le-metier-meconnu-detalonneur/ Wed, 05 Jul 2023 08:49:01 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4404 Interview de Jean Minetto, étalonneur du Gsara.

Jean Minetto travaille en tant qu’étalonneur depuis deux ans pour le Service de production du GSARA. Avant cela, il travaillait en tant que chef opérateur et photographe. Petit à petit, il s’est forgé une bonne connaissance en matière d’étalonnage, entre autres en se formant en ligne ou en expérimentant dans son studio. Avec lui, nous revenons aujourd’hui sur deux films sur lesquels il a travaillé récemment : Paragate, de Jialai Wang, et Rengaines de Pablo Guarise.

SB : En quoi consiste le travail d’étalonnage ?

JM : Avant l’étalonnage, l’image est très brute. Afin d’aider la narration du film, le réalisateur va ensuite la façonner en fonction de ses intentions, aux niveaux des couleurs, des contrastes, de l’exposition… et ce, tout en faisant appel à nos références culturelles. En effet, nous attribuons souvent des images très contrastées aux polars, tandis qu’on retrouve des couleurs saturées à l’esthétique « pop » dans un certain type de comédies.

Image avant/après traitement du film Rengaines de Pablo Guarise. ©Phosphore Films et Dérives.

SB : Est-ce qu’on ne produit pas des stéréotypes et des clichés en perpétuant les références culturelles connues ?

JM : Non, car il s’agit justement de déjouer ces codes aussi, ou bien de les mélanger. En fait, un film peut avoir plusieurs codes : des séquences différentes peuvent exprimer des émotions diverses comme l’angoisse, la joie, la nostalgie… Et tout cela dans le même film. L’étalonneur, ensemble avec le réalisateur et le chef opérateur, vont alors essayer de traduire ces nuances en appliquant différents procédés. En même temps, l’unité du film doit être respecté., Cela doit rester cohérent dans son ensemble… C’est très subtil en fait !

Pour être un bon étalonneur, outre des compétences évidentes liées à la perception des nuances visuelles et au niveau des couleurs, il faut acquérir certains automatismes : les ajustements doivent être faits petit à petit car on avance en tâtonnant. Pour arriver à mettre les intentions visuelles en pratique, il faut souvent suivre des dizaines de chemins. C’est donc en faisant qu’on se construit une méthode.

Il y a aussi le fait que l’étalonneur a affaire à des styles d’images aux statuts très différents : flashbacks, images d’archives, prises de vue réelles… Tout cela doit être pris en compte, chaque type d’image se traite différemment.

SB : Peux-tu nous donner un exemple concret ?

JM : Oui, dans le film Paragate de Jialai Wang que j’ai étalonné récemment, on suit, dans la première partie du film, la discussion que la réalisatrice a avec sa mère en Chine. Cette discussion a lieu en videocall, et c’est l’écran du téléphone portable en Belgique qui apparaît à l’image. Pour situer la scène : on est dans un appartement, et les couleurs que l’on voit sur le téléphone sont très saturées, alors que ce qu’il y a autour dégage plutôt quelque chose de terne. Techniquement il fallait « séparer » l’écran du téléphone du reste de l’image pour attirer le regard vers cet écran et bien marquer le contraste entre les couleurs vives de Chine et les couleurs moins saturées de Belgique. C’est aussi un moyen de signifier le décalage horaire (et donc la distance géographique) : on voit parfois un beau soleil de midi là bas alors qu’ici, il fait déjà nuit.

Dans la seconde partie du film, la réalisatrice va en Chine pour filmer dans la rue, et les images sont plus réalistes. Lors du travail d’étalonnage, elles ont été traitées tout à fait autrement que les images de la première partie, dans le sens où ces images étaient plus classiques et nécessitaient plutôt un travail sur l’image globale que par zones.

Cette rupture était très intéressante à traiter : il s’agit presque de deux films différents, d’un côté on est confinés , scotchés à cet écran qui nous donne une sensation de « vie par procuration », et de l’autre on est plutôt dans une exploration, une errance.

Image issue de la première partie du film Paragate, de Jialai Wang. ©Dérives
Image issue de la seconde partie du film Paragate, de Jialai Wang. ©Dérives

SB : Récemment, la RTBF est revenue sur cette tendance actuelle du cinéma américain à assombrir et à dé-saturer l’image, voire à la rendre monochrome, tendance qu’elle voit comme négative1. Pourtant, tu penses que les deux ne sont pas forcément liés?

JM : En effet, pour moi assombrir l’image représente un réel intérêt narratif : on revient à un style de cinéma dans lequel les choses sont davantage suggérées que montrées littéralement, ce qui favorise l’imagination, notamment dans les films d’horreur ou le cinéma fantastique. Quand j’étais étudiant à l’IAD, mes professeurs d’image me répétaient sans cesse : « Il ne faut pas avoir peur du noir! ». Et c’est vrai, quand c’est assumé, les zones sombres de l’image permettent de raconter énormément de choses.

En ce qui concerne la désaturation et le côté « monochromatique » que l’on retrouve de plus en plus fréquemment, pour moi c’est plutôt une évolution dans le sens où on se permet de ne plus essayer d’imiter le réel mais que l’on cherche à créer un look unique, un style bien marqué. Tout comme il y a des courants de peinture, il y a des courants de cinéma et d’étalonnage, et je suis sûr que ça évoluera encore énormément.

SB : Qu’en est-il des défauts techniques ? Est-ce que l’étalonnage permet d’en effacer ou du moins d’amoindrir les effets non voulus ?

JM : L’étalonnage permet aussi de faire des corrections, oui, par exemple au niveau colorimétrique. C’est un travail moins créatif mais bien souvent nécessaire : corriger la prise de vue en tenant compte du type de support et des caméras utilisées, remédier au « bruit » dans l’image provoqué par une exposition trop basse lorsque l’on tourne en numérique, équilibrer les balances des blancs… autant de « corrections » minutieuses qui font partie intégrante de mon travail.

SB : Peux-tu nous expliquer un peu plus en détail ces aspects que tu viens d’évoquer ? Ce n’est pas évident d’imaginer ce que cela implique…

JM : Notre œil s’adapte naturellement quand nous nous rendons de l’extérieur vers l’intérieur, ou quand nous changeons d’un environnement à la lumière naturelle vers un environnement où règne une lumière artificielle. Dans un contexte professionnel, où le mode automatique est banni et où la caméra est réglée sur une valeur fixe mesurée en degrés KELVIN, une correction doit être appliquée. A l’étalonneur alors de faire ces modifications après coup, d’enlever les dominantes de couleurs gênantes comme la couleur orange quand on va vers la lumière artificielle, ou au contraire la couleur bleutée quand on va vers la lumière du jour.

Le « bruit » de l’image apparaît quand la lumière est trop basse et se caractérise par des petits pixels qui scintillent dans des coloris de rouge, de bleu, de vert,… Il s’agit de véritables parasites dans le signal, à l’instar des perturbations électromagnétiques qui peuvent se produire au niveau du son (d’ailleurs on parle aussi de « bruit » dans ce cas.).

Image avant/après traitement de la réduction du « bruit ». Extrait du film Rengaines de Pablo Guarise. ©Phosphore Films et Dérives.

SB : Il y a quelques semaines, tu as terminé l’étalonnage du film « Rengaines » de Pablo Guarise. Il y a eu des partis pris assez radicaux concernant l’étalonnage de ce film.

JM : Oui, et ces choix furent pressentis dès le tournage. Le réalisateur a choisi de tourner ses images en mode « flat », c’est-à-dire avec une image encore plus brute que d’habitude qui permet d’aller vraiment loin dans l’étalonnage après. Ce mode de prise de vue n’est disponible qu’avec des caméras professionnelles, qui captent vraiment beaucoup d’informations supplémentaires, autant dans les basses que dans les hautes lumières.

Une fois arrivés à la fin de la post-production (l’étalonnage est souvent une des dernières étapes, sinon LA dernière), le réalisateur Pablo Guarise et son chef opérateur Alexi van Hennecker ont eu des idées très claires par rapport à ce qu’ils attendaient de l’étalonnage. Ils avaient des références en tête (« Inventário de natal » de Miguel Gomes ou « L’homme sans passé » d’Aki Kaurismaki) mais étaient aussi très à l’écoute ce qui a rendu cette collaboration très agréable qui a duré une semaine – ce qui est assez long pour un film de 25 minutes. Le travail était conséquent notamment parce qu’il s’agissait d’imiter la pellicule, support que Pablo aurait voulu avoir pour son film mais qui n’était pas possible pour des raisons financières. On a donc imité la pellicule.

SB : Comment fait-on pour « imiter la pellicule » ? Quels autres procédés ont été au programme pour ce film ?

JM : Pablo et Alexi étant des amoureux de la pellicule, ils m’ont tout de suite parlé de la texture qu’ils voulaient pour le film. Il était question d’imiter la pellicule 16mm de manière réaliste en y intégrant tous les défauts caractéristiques : grain, rayures, poussière, vignettage, flare, noirs profonds… en ajoutant à cela le contraste particulier de ce support. Ces défauts pourraient passer pour de l’amateurisme, mais cela ajoute en fait à l’authenticité du film en reflétant tous les problèmes auxquels se seraient confrontés une équipe technique qui aurait tourné en pellicule.

D’autre part, pour que ce parti pris fonctionne il était absolument nécessaire d’effacer les défauts de la vidéo numérique et les problèmes techniques inhérents à un tournage documentaire en très basse lumière, notamment en se débarrassant du bruit numérique.

En même temps, il fallait faire comprendre le déroulement du temps par l’image, par exemple en passant d’un plan avec une lumière solaire d’après-midi à un plan avec une lumière de début de soirée, alors qu’en réalité ces deux plans étaient tournés à peu près à la même heure. Généralement, les parties nocturnes étaient très différentes de celles tournées de jour, et donc il fallait composer avec ces images de nuit très sombres, supprimer tous les défauts numériques, présents notamment dans les parties nocturnes avec le bruit mentionné précédemment, il s’agissait également d’adoucir la texture trop « piquée » du numérique, c’est à dire trop nette. Et parfois transformer des images de nuit en images de jour pour les besoins du montage, ce qui est le procédé inverse de « la nuit américaine ». L’étalonnage a donc vraiment contribué à la narration du film.

Plan tourné de nuit « transformé » en jour. Extrait du film Rengaines de Pablo Guarise. ©Phosphore Films et Dérives.

SB : Cela sonne presque comme un travail sur un film de fiction !

JM : Ce n’est pas un hasard car Pablo est justement très intéressé par la tension qui découle de la rencontre entre les aspects documentaires et les aspects fictionnels de son film. Il appelle ça « le documentaire fabuleux » : il aime passer de manière fluide entre les deux, les images plus réalistes et les images très posées et bien éclairées comme cela se fait dans les films de fiction. Il y a même un aspect comédie musicale ! En préparation, Pablo et Alexis ont regardé beaucoup de films en technicolor et ont cherché à reproduire ce look particulier très coloré que l’on peut retrouver par exemple dans « Les parapluies de Cherbourg » de Jacques Demy.

Pour l’étalonnage cela signifiait dans ce cas spécifique d’ « embellir » les images documentaires moins éclairées et cadrées avec plus de spontanéité en enlevant un maximum de défauts, et en rendant l’image la plus homogène possible, presque comme une image publicitaire, tout en « salissant » les prises de vues trop propres de fiction en y ajoutant du grain, des noirs très noirs, etc.

On a également utilisé le procédé de « masques » ou « patates » : isoler le visage d’une personne par rapport à son environnement afin de lui donner un statut particulier en le séparant du reste de l’image pour le mettre en avant et attirer le regard dessus. C’est le même procédé que celui qui a permis de séparer l’écran du téléphone du reste de l’image dans le film de Jialai.

Bref, ce fut intense, et peut-être à l’opposé de cet autre travail très intéressant que je venais de faire sur « Paragate » évoqué tout à l’heure où nous avons plutôt misé sur l’authenticité en choisissant de laisser certains défauts tel quel. C’est cela que j’adore dans mon travail : chaque projet requiert une approche différente. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de « documentaire de création » !

Propos recueillis et mis en forme par Stefanie Bodien

1https://www.rtbf.be/article/le-sombre-destin-du-septieme-art-pourquoi-le-cinema-perd-il-des-couleurs-grand-format-11206757

]]>
« La dématérialisation des services publics concerne tout le monde » https://www.causestoujours.be/la-dematerialisation-des-services-publics-concerne-tout-le-monde/ Tue, 28 Mar 2023 06:43:00 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4325 Alors que le projet d’ordonnance Bruxelles numérique vient de passer en première lecture au Gouvernement bruxellois1, retour sur ses enjeux avec Iria Galvan, chargée d’études à Lire et Écrire Bruxelles et coordinatrice de la mobilisation contre cette ordonnance.

NB : Depuis quand travaillez-vous à Lire et Écrire, et qu’y faites-vous ?

IG : Je travaille depuis huit ans à Lire et Écrire en tant que responsable de projet de recherches. À partir de 2018, suite aux informations qui remontaient de nos ateliers alpha, je travaille sur la question de fracture numérique. Et naturellement, j’en suis venue à me pencher aussi sur la question de l’accès aux droits. À la suite de ces travaux, depuis 2020, nous avons fait de ces sujets les enjeux de nos campagnes de sensibilisation.

NB : Depuis quand Lire et écrire travaille sur la question numérique et pourquoi ?

IG : Lire et Écrire, de manière générale, travaille sur la question des nouvelles technologies depuis 20 ans. À l’origine, il s’agissait d’envie des alphas2 s’emparer des outils numériques. Ils ont donc ainsi été intégrés à l’enseignement.

En 2018, les formateurs ont demandé au service ‘recherches et études’ les usages des technologies des personnes alpha. Nous n’avions alors presque aucune information sur ces usages. Nous avons donc sondé plus d’une centaine d’apprenants à Bruxelles. Nous avons remarqué que téléphones et tablettes étaient utilisés pour leur possibilité de contourner l’écrit dans les communications. Aussi, ils permettent de communiquer avec des proches à l’échelle internationale. Par contre, les usages tels que les mails ou applications bancaires étaient complètement absents. En fait, sont absents de facto tous les usages qui impliquent l’écrit, dont certains sont pourtant nécessaires pour accéder à des choses essentielles. Au moment de la crise du Covid, tout a fermé. Et les soucis déjà présents ont explosé. De nombreux apprenants se sont tournés vers les formateurs, pour leur demander par exemple de remplir leur démarches administratives à leur place.

NB : Pouvez-vous nous parler du projet d’ordonnance Bruxelles numérique ?

IG : Il s’agit d’un projet porté par le cabinet de Bernard Clerfayt, Ministre régional de la Transition numérique qui vise à rendre intégralement disponibles en ligne les services administratifs, et d’en faire le canal de communication par défaut avec les citoyens. 

La première fois que nous avons entendu parler de ce projet, c’est lorsqu’en octobre 2021, nous avons été appelé par le CIRB3 qui organisait une journée de consultations avec quelques acteurs du secteur associatif, dont la Fédération des services sociaux. Nous a alors été demandé notre avis sur la question, sans toutefois que nous soit communiqué le texte. Les quelques lignes qui nous ont alors été présentées ont pourtant suffi à nous inquiéter. Nous découvrons par exemple que la communication en ligne sera le canal par défaut de toutes les administrations bruxelloises.

Le 8 septembre 2022, à l’occasion de la journée mondiale de l’alphabétisation, nous avons organisé une mobilisation au pied de la Tour des Finances, et une autre devant la Maison communale de Schaerbeek. Nous avons écrit une carte blanche4 dans laquelle nous avons eu à cœur d’ouvrir le débat à des enjeux sociétaux plus larges que le simple secteur alpha, tant notre travail sur la question nous avait fait voir l’ampleur du problème. Face à celui-ci, d’ailleurs, de nombreuses autres associations se sont aussi emparées de la question, et ont organisé des actions, dont le collectif du Travail social en luttes par exemple. Au final, plus de 200 associations ont été co-signataires de cette carte blanche.

Dans les semaines suivantes, nous avons vu toute une série de partis politiques pour parler de la question, et en novembre, nous avons enfin eu accès au texte de l’ordonnance. Nos craintes ont alors été confirmées. Le numérique y devient en effet le moyen de communication par défaut. Et pire, aucune alternative pour le numérique n’y est prévu. Seulement est faite la mention d’un accompagnement pour le numérique, sans que la chose ne soit décrite plus avant. Nous savons déjà que pour de très nombreuses personnes, cela signifie ne plus même avoir accès à des informations essentielles, allant jusqu’à de ne pouvoir être averti d’un rendez-vous éventuel avec l’une ou l’autre administration. Le texte ne mentionne rien non plus concernant d’éventuelles sanctions contre les sites web qui ne respectent pas les conditions d’accès, conditions qui sont pourtant encadrées par une ordonnance de 2018, elle-même censée appliquer une loi européenne antérieure.

Suite à cela, nous avons obtenu un premier rendez-vous auprès du cabinet de Bernard Clerfayt. Il s’est dit compréhensif à l’idée qu’il fallait un accompagnement vers le numérique. Sur l’idée d’une alternative au numérique, par contre, les choses restent plus compliquées. Lorsque nous insistions, par exemple, sur l’importance du maintien de l’ouverture des guichets physiques dans les administrations, le cabinet nous répondait que ce n’était pas de sa compétence.

Le 8 décembre dernier, une première manifestation a été organisée à Bruxelles, réunissant plus d’un millier de personnes. Suite à cela, avec les co-signataires de la carte blanche, nous avons été invités à rencontrer Bernard Clerfayt. Un nouveau texte nous a été présenté, mais les changements étaient mineurs. Si la mention de l’alternative fait son apparition, il faut malheureusement constater que celle-ci n’est absolument pas décrite. Aucun budget ne lui est même corrélé. Cela ressemble plus à une coquille vide qu’autre chose. Surtout que dans le même temps, Caban qui faisait un super boulot de coordination au niveau des acteurs de l’inclusion numérique 5 a perdu son subside sur le poste… de coordination. Ce sont des dossiers différents bien sûr, mais le moins que l’on puisse dire, c’est que les signaux ne sont pas bons, et vont même à l’opposé de ce que l’on dit pourtant au niveau de la même Région.

À la rentrée 2023, nous avons obtenu de rencontrer l’entièreté du Gouvernement bruxellois, afin de pouvoir envisager les enjeux de manière transversale, et non plus isolée comme nous l’imposaient les rendez-vous avec l’un ou l’autre cabinet seulement. Mais la route reste longue. Suite à ces échanges, le gouvernement nous a promis d’appréhender la question de l’alternative au numérique.

NB : Vers quoi se dirige-t-on pour la suite ?

IG : Malgré qu’il ne garantit ni guichets physiques accessibles, ni services téléphoniques alternatifs, le texte de l’ordonnance vient tout juste d’être approuvé le jeudi 9 mars dernier en première lecture au gouvernement. Nous allons donc poursuivre notre campagne, en continuant à faire du lien entre les nombreuses initiatives de terrain. Mais aussi, de nombreux secteurs restent à mobiliser. En effet, même si notre réflexion est partie de l’alpha, ce système touche absolument toutes les couches de notre société. À cet égard, il convient aussi de continuer la sensibilisation à ces enjeux. Cela passe aussi par le développement d’une analyse critique, qui dépasse le simple fait numérique. Quelle société voulons-nous ? L’e-gouvernement implique que la charge administrative passe des institutions vers les individus. Nous sommes face à la responsabilisation accrue des citoyens qui doivent faire valoir leurs droits seuls face à un écran.

De manière plus large, il faut se rappeler que la numérisation intervient dans l’histoire d’un État social actif, dont l’accès aux droits est de plus en plus conditionné et compliqué. Il devient dès lors dur de croire en la simplification administrative promise pour les citoyens. Il faut donc mesurer la réalité des effets de la numérisation, de ses avantages et inconvénients, et à qui elle profite, au-delà des discours, ici vides de sens.

Propos recueillis et mis en forme par Nadid Belaatik

NDLR : En compléments d’informations, découvrez la toute nouvelle publication d’Unia qui a rendu son Avis sur l’impact de la digitalisation des services (publics ou privés) : https://www.unia.be/fr/articles/fracture-numerique-comment-reduire-les-inegalites

1Pour une contextualisation de la nature et du parcours institutionnel d’une ordonnance, voir la notice très complète du CRISP : https://www.vocabulairepolitique.be/ordonnance/

2NDLR : Lire et Écrire organise, entre autres, des ateliers destinés à des publics adultes soucieux d’apprendre à lire et écrire. En Belgique, on estime que la population analphabète se situe autour de 10 %.

3NDLR : L’ancien Centre d’Informatique pour la Région Bruxelloise, aujourd’hui dénommé, Paradigm, se définit comme « le partenaire informatique de confiance qui ambitionne d’être reconnu comme l’opérateur de la transition digitale et des innovations technologiques en Région de Bruxelles-Capitale, au service des administrations publiques. » (https://paradigm.brussels/fr/cirb-2022)

4https://gsara.be/2022/11/14/bruxelles-numerique-une-mesure-discriminatoire-carte-blanche-dans-la-libre-belgique/

5NDLR: La désormais ex-coordinatrice de Caban, Lauriane Paulhiac, nous avait parlé de l’inclusion numérique dans un numéro précédent https://www.causestoujours.be/linclusion-numerique-un-ecosysteme-complexe/

]]>
« Il n’y a qu’au Québec qu’on dit : ‘aller écouter un film…’, partout ailleurs, on va ‘voir un film’ » https://www.causestoujours.be/il-ny-a-quau-quebec-quon-dit-aller-ecouter-un-film-partout-ailleurs-on-va-voir-un-film/ Tue, 28 Mar 2023 06:42:00 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4320 Dans cette édition du Causes Toujours, nous entamons une nouvelle série qui présentera, de numéro à numéro, les différents postes de post-productions du GSARA : montage image, montage son, mixage, étalonnage. Mais également le travail de diffusion, de graphisme, de communication, de coordination sera explicité grâce aux interviews que nous ferons avec les personnes qui forment l’équipe du GSARA.

Pour cette première, nous avons parlé avec l’ingénieur-son Jean-Noël Boissé, qui a monté et mixé le son du film Dans la chambre d’Yves Cantraine, qui sortira cette année.

Dans la chambre Un film d’Yves Cantraine BE 2023, 42 minutes.
Synopsis : Se plongeant uniquement dans des archives familiales et personnelles, des films de fêtes et de voyages, le réalisateur confiné prend son élan, questionne les images, libère la mémoire sonore, et voyage dans le temps et l’espace. Le retour sur le passé se fait ainsi danse et dérive poétique. Comme l’a écrit Emily Dickinson, figure tutélaire de ce film : « Je vis dans le possible, une maison plus belle que la prose. »

Dans son dossier, le réalisateur nous faisait part de ses réflexions à propos du travail sonore à faire :

«  Telle qu’elle est pour le moment, la bande son et la voix off sont en majeure partie du bricolage. Il faut les refaire. Pour le moment, il n’y a entre ces fragments de voix off que du silence technique, du vide… qu’il faut peu à peu très discrètement remplir : le silence au début, puis, de l’air, du souffle, une légère rumeur… créer un espace pour cette chambre, et puis lui attribuer peu à peu un très discret hors-champ, un discret extérieur : la vie, loin, très loin, filtrée par les murs. Le passage d’un véhicule ? Des voix lointaines ? Puis peu à peu des bruits remémorés… Mais rien d’illustratif, rien qui soit redondant par rapport aux images. Rien d’appuyé! Éventuellement on pourrait expérimenter avec des sons directs. Rien d’appuyé là non plus. Dans la Chambre est un film comme un voyage, un cheminement qui commence par un regard qui ne peut porter loin, puis grâce à la mémoire, et finalement avec l’ouïe, aboutit à une sorte de stase. On quitte la chambre pour entrer peu à peu dans une autre temporalité. L’expression « paysage sonore » est totalement adéquate. Dans le montage un peu brut présenté avec ce dossier, la fin visuellement « effilochée » n’est qu’un exemple, pour donner une idée. A ce stade, elle est d’une durée arbitraire pour laisser une « création sonore » s’épanouir. Sa durée est adaptable et n’a rien de figé. Le choix d’images lui-même pourra être différent en fonction de ce travail sonore. C’est donc par le son que ce « dé-confinement » aboutit : grâce au lien direct entre le son et le corps de celui qui entend, sans doute, un lien moins intellectuel que celui du regard. Quelque chose qui a un peu à voir avec la mémoire involontaire de Proust, processus instantané, réaction quasi physique qui lui permet de quitter chambre et lit, d’être encore là mais aussi ailleurs. »

Stefanie Bodien : Jean-Noël, comment décrirais-tu le processus de travail sur la bande sonore du film Dans la chambre ? Comment avez-vous procédé, Yves et toi, pour élaborer le son pour ce projet si ambitieux à tous les niveaux ?

Jean-Noël Boissé : Cela a été très intéressant. Il y avait très peu de sons dans la version que j’ai reçue au début du travail. Les images que Yves a utilisées étant presque toutes « muettes », l’essentiel de la bande son était donc à inventer. Il avait quelques idées, quelques exigences au départ, mais surtout sur ce qu’il ne voulait pas faire. Il a voulu me laisser un grand espace de créativité, ce qui était très enthousiasmant. Très vite nous sommes tombés d’accord sur le rôle que nous voulions faire jouer au son dans ce film. A partir de là ça a été très fluide, il m’a fait confiance, tout en gardant son exigence.

SB : Avez-vous finalement dû retravailler la voix off ou bien pouviez-vous l’utiliser telle qu’Yves l’avait enregistrée ? A quel niveau devait-elle être modifiée, et pourquoi ?

JB : Oui nous avons réenregistré la voix off. C’était indispensable pour la qualité du son, mais aussi pour le rythme de la diction, qui était trop rapide dans la première version de Yves. Il fallait aussi réécrire quelques passages.

Cela a naturellement conduit à modifier le montage des images, pour que son rythme épouse celui de la nouvelle voix off.

SB : Yves parle de « silence technique » dans son dossier. Peux-tu nous dire ce que cela implique ?

JB : Le silence technique, c’est lorsqu’il n’y a aucun son dans la bande son. Pour le spectateur, ça n’est jamais totalement du silence, parce que les techniques de reproduction du son induisent toujours un léger bruit. C’était particulièrement marqué lorsqu’on travaillait le son des films avec du matériel analogique, il y avait toujours le bruit de la bande ou de la pellicule ; avec le numérique, on a beaucoup réduit les niveaux de bruit, il ne reste plus que les bruits produits par le matériel de diffusion en salle. Dans la Chambre commence par un silence technique. Il n’y a aucun son donné à entendre au spectateur.

SB : Quelle était ta démarche pour « très discrètement remplir le vide », comme le demandait Yves ?

JB : A partir de ce silence, la bande son s’ouvre progressivement, d’abord un souffle, puis la voix de Yves. Petit à petit, les différents sons qui vont rythmer le film sont amenés, jusqu’au au moment où on commence à sortir de « la chambre » et où les sons commencent à prendre plus d’ampleur.

SB : Où as-tu trouvé les sons qui forment le gros de la bande sonore ? Yves ne les voulait pas illustratifs par rapport aux images. Qu’est-ce qui vous a motivés de choisir tel ou tel son ?

JB : Les possibilités pour composer la bande son étaient infinies, mais nous n’avions pas le temps de tout enregistrer. Il aurait fallu passer des semaines à partir à droite à gauche enregistrer des sons, ça n’était pas réaliste. Il fallait donc utiliser une matière sonore qui existait déjà.

Lors d’un de ses voyages, pour le tournage d’un film au Japon sur un groupe de musique traditionnelle, Yves avait récolté des ambiances sonores assez variées, et de bonne qualité.

Il n’avait finalement jamais utilisé ces enregistrements, j’ai donc proposé d’essayer de composer la bande son à partir de cette matière-ci. Cela permettait de délimiter un cadre pour le travail, qui sans cela aurait pu se perdre dans l’excès de possibilités. Cela faisait sens aussi, puisqu’un de thèmes centraux du film est le voyage, et que tous ces sons proviennent d’un de ses voyages.

Le plus gros de la bande son provient donc de ces enregistrements, j’ai aussi enregistré quelques sons dont nous avions spécifiquement besoin.

Le film commence dans la chambre de Yves, confiné, et s’en échappe progressivement, pour osciller entre le souvenir et la rêverie. Pour ces séquences, où l’on voyage dans sa mémoire et ses réflexions, cela faisait sens de ne pas chercher à sonoriser les images, leur donner une matérialité par le son. Nous avons donc travaillé à ce que les sons ne se rapportent pas directement à quelque chose que l’on voit en même temps à l’écran.

Nous avons plutôt cherché des sons qui créent un certain écart avec les images. C’est cette distance, et ce qu’elle génère, qui dictait nos choix. Cet écart s’accentue au fur et à mesure du film, au fur et à mesure que l’on quitte la chambre.

Extrait inédit de Dans la chambre d’Yves Cantraine, avec l’aimable autorisation d’Hélicotronc

SB : Penses-tu que le son permet réellement d’entrer dans « une autre temporalité » ? Est-ce que l’expression « paysage sonore » te parle ?

JB : Tous les sons ont une temporalité, un rythme propre, qu’ils impriment nécessairement sur le film. Par les lieux, les atmosphères qu’ils évoquent, ils dessinent en effet une sorte de paysage.

Lorsque le son est utilisé comme illustration ou confirmation de l’image (par exemple, on voit un tracteur, on entend un tracteur), tout va dans le même sens, le rythme du son et celui de l’image se confondent, ainsi que les espaces qu’ils évoquent. Pour Dans la Chambre, les paysages sonores et visuels divergent, il y a un frottement.

SB : Quand le film d’Yves est arrivé au Gsara, la dernière partie du film avait une « durée arbitraire pour laisser une ‘création sonore’ s’épanouir ». Comment as-tu conçu cette création sonore ? A-t-elle eu un impact sur les images finalement, et si oui, lequel ? Autrement dit : est-ce que le montage image a dû être adapté après ton travail créatif sur le son de la dernière partie ?

JB : A la fin du film, Yves voulait que le son prenne le dessus, pour laisser de l’espace à l’imagination du spectateur. J’ai donc composé cet entremêlement d’ambiances, sans ne tenir aucun compte des images, mais en respectant plus ou moins la durée. Puis en l’écoutant avec les images, certains rapports sont apparus, un peu par hasard, on a ensuite légèrement ajusté le montage image et cette bande son en fonction de ces relations qui nous plaisaient.

De manière générale, nous avons dû réajuster le montage image à plusieurs reprises au cours du travail, ce qui est un peu fastidieux d’un point de vue technique, mais qui était absolument nécessaire, vu l’impact qu’a eu le travail du son sur le rythme du film.

SB : Yves émet l’hypothèse que le son permet un lien avec le corps de celui qui entend moins intellectuel que le regard. Confirmes-tu ce phénomène, et si oui, as-tu une idée de comment on pourrait expliquer ce lien entre le son et le corps qu’Yves qualifie d’instantané et physique ?

JB : Oui, il y a certainement quelque chose de cet ordre. Je dirais, à la fois pour des raisons physiologiques et culturelles.

L’ouïe est d’abord un sens qui sert à percevoir les dangers. Les sons atteignent très rapidement les zones du cerveau qui commandent à la survie, et peuvent provoquer des sentiments ou des actions de manière immédiate, avant toute analyse.

La vue est un sens plus abstrait, qui implique beaucoup de facteurs culturels, d’interprétations.

Mais c’est le sens qui domine à notre époque, et en particulier au cinéma. Il n’y a qu’au Québec qu’on dit : « aller écouter un film… », partout ailleurs, on va « voir un film ». L’attention du spectateur est globalement concentrée sur l’image, il y a même des gens qui n’ont pas conscience qu’il y a du son au cinéma (à part la musique), tellement cela semble maintenant couler de source que les images « parlent » et émettent du son.

Le son agit donc de manière relativement inconsciente sur le spectateur, ce qui peut donner l’impression d’une immédiateté. Mais ce statut peut bien entendu être remis en cause.

SB : Dans le dernier quart du film, il y a une chanson qu’on entend dans son intégralité et elle est accompagnée par une image noire durant la première minute de la chanson. C’est une démarche plutôt « expérimentale » qu’on voit rarement au cinéma.

JB : Cette musique ouvre le dernier mouvement du film, où le son prend petit à petit le dessus sur les images. La faire entendre sans images, c’est une manière de commencer à dire au spectateur : « écoutez ».

Propos recueillis et mis en forme par Stefanie Bodien

]]>
Dialogue avec ChatGPT sur l’éducation permanente : « Je recommande au GSARA d’organiser un atelier lié à la sécurité en ligne » https://www.causestoujours.be/dialogue-avec-chatgpt-sur-leducation-permanente-je-recommande-au-gsara-dorganiser-un-atelier-lie-a-la-securite-en-ligne/ Tue, 28 Mar 2023 06:41:00 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4316 L’intelligence artificielle développée par la société Open AI nous délivre ses savoirs encyclopédiques sur les enjeux du numérique pour le secteur de l’éducation permanente en Belgique.

Depuis plusieurs semaines déjà, ChatGPT, cette intelligence artificielle accessible gratuitement au grand public, enflamme l’univers médiatique et technologique. Doté de capacités d’intégration inédites, ce prototype de robot conversationnel propose des réflexions nuancées et pertinentes sur des sujets aussi variés que complexes, en synthétisant des millions de données avec fluidité et rapidité.

De nombreuses polémiques ont également émergé depuis son lancement en fin novembre dernier. En terme d’éthique, malgré les pare-feux développés pour ce  » chatbot « , certains utilisateurs « sont parvenus à les contourner pour le faire réagir à des instructions dangereuses ou le prendre en flagrant délit de propos racistes et sexistes. (…) Il n’a ni conscience morale, ni état d’âme », comme le rappelait Philippe Laloux, spécialiste des questions numériques au journal Le Soir. De par sa polyvalence bluffante aussi à générer un savoir démultiplié au sein d’une pléthore de domaines (enseignement, médecine, informatique, etc.), affolement et malaise légitimes ont touché de nombreuses professions qui voient se dessiner le spectre d’une nouvelle révolution industrielle sous la forme de l’automatisation des tâches intellectuelles.

A l’instar de nombreuses organisations et associations, ce nouvel outil a suscité une kyrielle d’interrogations au sein du GSARA ASBL. Il nous a semblé intéressant d’interagir avec cette intelligence artificielle au sujet d’un pilier majeur de notre structure : l’Éducation Permanente. Rencontre du troisième type avec ce robot particulièrement bavard.

PV : Bonjour ChatGPT, comment pourriez-vous définir précisément ce qu’est l’éducation populaire1 ?

ChatGPT : L’éducation populaire est un mouvement social et politique qui vise à offrir une éducation accessible à tous, en particulier aux personnes défavorisées et marginalisées, en mettant l’accent sur l’autonomisation, l’émancipation et la participation citoyenne.

Plus précisément, l’éducation populaire est basée sur des pratiques éducatives participatives et collaboratives qui mettent en avant l’expérience et les connaissances des apprenants eux-mêmes. Elle s’adresse à toutes les tranches d’âge et peut prendre différentes formes, telles que des ateliers, des débats, des formations, des activités culturelles et artistiques, des projets communautaires, etc.

L’objectif principal de l’éducation populaire est de favoriser l’autonomie, la prise de conscience critique et la participation citoyenne des personnes qui sont traditionnellement exclues du système éducatif formel. Elle vise également à développer la capacité des individus à agir collectivement pour transformer leur environnement social, économique et politique.

En somme, l’éducation populaire est une approche éducative qui place les apprenants au cœur du processus d’apprentissage, en valorisant leur expérience et leur participation active, et en visant à renforcer leur capacité à agir collectivement pour transformer la société.

PV : Connaissez-vous le Gsara asbl et savez-vous que cette association est également active dans l’éducation populaire?

Oui, je connais le Gsara asbl et je sais que cette organisation est également active dans l’éducation populaire. Le Gsara est une organisation belge qui se concentre sur la promotion et l’utilisation des médias pour favoriser la participation citoyenne et l’inclusion sociale.

Dans le cadre de ses activités d’éducation permanente, le Gsara propose des formations et des ateliers pour les jeunes et les adultes, en mettant l’accent sur les compétences liées aux médias, tels que la production audiovisuelle, la gestion de projet, la communication, etc. Ces formations sont conçues pour favoriser l’autonomie et l’émancipation des participants, en leur permettant de s’exprimer librement et de participer activement à la vie sociale et politique.

Le Gsara asbl est donc un exemple d’association qui utilise les médias et les nouvelles technologies pour promouvoir l’éducation permanente et l’inclusion sociale, en mettant l’accent sur la participation citoyenne et la créativité.

PV : Sur les enjeux numériques actuels, quel atelier conseillerez-vous au Gsara ?

En matière d’enjeux numériques actuels, je pourrais recommander au Gsara de mettre en place un atelier ou une formation sur les compétences numériques liées à la sécurité en ligne.

L’utilisation croissante des technologies numériques a entraîné une augmentation des risques liés à la sécurité en ligne, tels que les cyberattaques, les fraudes en ligne, le harcèlement en ligne, la violation de la vie privée, etc. Les utilisateurs des médias numériques doivent donc être conscients de ces risques et avoir les compétences nécessaires pour protéger leur vie privée en ligne et éviter les dangers potentiels.

L’atelier pourrait inclure des sujets tels que la gestion des mots de passe, la protection de la vie privée en ligne, la détection des attaques de phishing, la prévention des virus et des logiciels malveillants, et d’autres compétences utiles pour rester en sécurité en ligne. Le Gsara pourrait également collaborer avec des organisations locales, des experts en sécurité en ligne ou des entreprises technologiques pour offrir une formation complète et à jour sur les compétences en sécurité numérique.

Cet atelier pourrait être utile pour les personnes de tous les âges, en particulier pour les jeunes qui sont plus susceptibles de passer beaucoup de temps en ligne et qui peuvent ne pas être conscients des risques associés à leur utilisation d’Internet.

PV : Sur des problèmes plus sociétaux que davantage orientés sur des aspects individuels, que conseilleriez-vous comme atelier sur les enjeux numériques ?

Je recommanderais de mettre l’accent sur l’éducation à la citoyenneté numérique.

La citoyenneté numérique implique la compréhension et l’utilisation responsable des technologies numériques pour participer activement à la société en ligne et hors ligne. Les participants à l’atelier pourraient être encouragés à explorer les questions de la désinformation, de la polarisation politique, de la protection de la vie privée et des données personnelles, de la cyberintimidation, de la dépendance aux médias sociaux et d’autres problèmes sociétaux liés aux technologies numériques.

L’atelier pourrait inclure des présentations et des discussions sur les enjeux de la citoyenneté numérique, ainsi que des activités pratiques pour renforcer les compétences en matière de résolution de problèmes et de communication. Les participants pourraient également être encouragés à réfléchir à des stratégies pour promouvoir une utilisation plus responsable et citoyenne des technologies numériques au sein de leur communauté.

Enfin, l’atelier pourrait également aborder la question de l’inclusion numérique et de l’accès équitable aux technologies numériques. Les participants pourraient discuter des inégalités numériques et des stratégies pour inclure les personnes qui ont un accès limité ou inexistant aux technologies numériques dans les discussions et les décisions concernant les enjeux sociétaux liés aux technologies numériques.

En somme, l’objectif de cet atelier serait de sensibiliser les participants aux enjeux de la citoyenneté numérique et de renforcer leurs compétences pour participer activement à la société numérique en tant que citoyens responsables et informés.

PV : On observe que le développement de la société numérique participe à la progression des inégalités, et donc développer les compétences individuelles ne suffira pas à résoudre la problématique des inégalités. A partir de là, que peut proposer une ASBL comme le Gsara ?

Les associations telles que le Gsara asbl peuvent jouer un rôle important dans la lutte contre ces inégalités en proposant plusieurs types d’actions.

Tout d’abord, le Gsara peut sensibiliser les communautés locales aux enjeux des inégalités numériques. Il peut organiser des campagnes de sensibilisation, des ateliers et des événements pour informer les gens sur les inégalités liées aux technologies numériques et les encourager à agir.

Ensuite, le Gsara peut travailler avec des partenaires locaux pour développer des projets et des initiatives visant à réduire les inégalités numériques. Par exemple, il peut collaborer avec des organisations qui offrent un accès gratuit ou à faible coût à des équipements informatiques, des connexions Internet et des formations en compétences numériques pour les personnes et les communautés qui en ont besoin.

Le Gsara peut également s’impliquer dans des initiatives de plaidoyer pour faire pression sur les décideurs politiques pour qu’ils prennent en compte les inégalités numériques dans leurs politiques et programmes. Il peut plaider pour une réglementation plus stricte pour garantir l’accès équitable aux technologies numériques et pour investir dans des programmes visant à réduire les inégalités numériques.

Enfin, le Gsara peut travailler avec des organisations de la société civile et d’autres acteurs pour promouvoir une utilisation responsable et citoyenne des technologies numériques. Il peut travailler avec des groupes locaux pour développer des initiatives de sensibilisation et de formation sur la citoyenneté numérique, la sécurité en ligne et la protection de la vie privée.

En somme, le Gsara peut jouer un rôle important dans la lutte contre les inégalités liées aux technologies numériques en sensibilisant les gens aux enjeux, en développant des projets et des initiatives pour réduire les inégalités, en faisant du plaidoyer pour une réglementation plus stricte et en travaillant avec d’autres acteurs pour promouvoir une utilisation responsable et citoyenne des technologies numériques.

PV : Quel plaidoyer pour une réglementation plus stricte proposeriez-vous au Gsara ?

Le Gsara pourrait plaider pour une réglementation plus stricte qui garantirait un accès équitable aux technologies numériques pour tous, quel que soit leur statut socio-économique. Voici quelques propositions de plaidoyer que le Gsara pourrait avancer :

  1. Investir dans l’infrastructure numérique : Le Gsara pourrait demander une augmentation des investissements publics dans l’infrastructure numérique pour garantir un accès équitable aux technologies numériques. Cela pourrait inclure la mise en place de réseaux haut débit dans les zones rurales et les quartiers défavorisés, ainsi que la fourniture d’équipements informatiques et d’outils numériques adaptés aux besoins spécifiques des personnes marginalisées.
  2. Réglementer les prix des services numériques : Le Gsara pourrait également plaider pour une réglementation des prix des services numériques pour garantir que les tarifs sont abordables pour tous. Cela pourrait inclure la réglementation des tarifs d’accès à Internet et des coûts de téléphonie mobile pour éviter que les personnes à faible revenu ne soient pénalisées.
  3. Protéger la vie privée et la sécurité en ligne : Le Gsara pourrait plaider pour une réglementation plus stricte en matière de protection de la vie privée et de la sécurité en ligne. Cela pourrait inclure la mise en place de normes de protection des données plus strictes pour les entreprises de technologies numériques, ainsi que des mesures pour lutter contre la cybercriminalité et les violations de la vie privée.
  4. Promouvoir l’alphabétisation numérique : Le Gsara pourrait également plaider pour une réglementation qui promeut l’alphabétisation numérique et encourage la formation en compétences numériques. Cela pourrait inclure l’obligation pour les entreprises de technologies numériques de fournir une formation gratuite aux utilisateurs sur la manière d’utiliser leurs produits et services de manière responsable et efficace.

En somme, le Gsara pourrait plaider pour une réglementation plus stricte qui garantit un accès équitable aux technologies numériques pour tous, réglemente les prix des services numériques, protège la vie privée et la sécurité en ligne, et promeut l’alphabétisation numérique.

PV : Ce que vous nous proposez, beaucoup d’associations en Belgique le font déjà et pourtant ça ne suffit pas à changer la situation.

Vous avez raison, de nombreuses associations travaillent déjà sur ces enjeux et malgré cela, les inégalités numériques persistent. Cela s’explique en partie par le fait que les inégalités numériques sont des problèmes structurels qui nécessitent des solutions systémiques et à long terme. Les actions des associations ne peuvent qu’être des solutions à court terme.

Pour que les choses changent de manière significative, il faudrait une prise de conscience collective et une volonté politique pour s’attaquer aux racines des inégalités numériques. Cela implique notamment de s’attaquer aux inégalités socio-économiques, d’investir massivement dans l’infrastructure numérique, de réguler les pratiques des entreprises de technologies numériques et d’élargir l’accès à la formation et aux compétences numériques.

En tant qu’association, le Gsara peut continuer à plaider pour des politiques publiques qui visent à réduire les inégalités numériques. Le travail de sensibilisation et de plaidoyer est essentiel pour faire entendre les voix des personnes marginalisées et pour pousser les décideurs à prendre des mesures concrètes pour lutter contre les inégalités numériques. Toutefois, pour des résultats significatifs, il faut une action collective à long terme qui implique tous les acteurs de la société, y compris les entreprises, les gouvernements et les citoyens.

PV : Que pensez-vous des valeurs véhiculées par l’éducation populaire ?

En tant qu’IA, je n’ai pas de position personnelle sur les valeurs véhiculées par l’éducation populaire, car je n’ai pas de croyances ni de valeurs propres. Cependant, je peux dire que l’éducation populaire ont des valeurs communes telles que l’émancipation, l’autonomie, la solidarité, la démocratie participative, l’égalité des chances et l’inclusion. Ces valeurs sont souvent exprimées dans la manière dont les organisations d’éducation permanente ou populaire travaillent avec les communautés, en cherchant à impliquer les apprenants dans le processus d’apprentissage, en encourageant la coopération et la collaboration, et en valorisant les connaissances et l’expérience des apprenants.

L’éducation populaire peut jouer un rôle important pour aider les travailleurs à se défendre contre l’exploitation au travail, en leur fournissant les compétences et les connaissances nécessaires pour faire valoir leurs droits et pour trouver des emplois plus satisfaisants et mieux rémunérés. Les organisations d’éducation permanente peuvent également contribuer à sensibiliser les travailleurs aux problèmes de l’exploitation au travail, en menant des activités de sensibilisation et de plaidoyer.

Cependant, il est important de noter que la lutte contre l’exploitation au travail nécessite une action collective à plusieurs niveaux, y compris la législation, la réglementation, la mobilisation des travailleurs et la prise de conscience de l’opinion publique. Les organisations d’éducation populaire peuvent jouer un rôle important dans cette lutte, mais elles ne peuvent pas à elles seules résoudre ce problème complexe.

PV : Concernant l’exploitation au travail, une enquête du Time2 révèle qu’OpenAI, l’entreprise à l’origine de votre existence, a sous-traité la modération des contenus qui vous étaient destinés à des travailleurs kényans payés moins de deux dollars de l’heure. Quelle est votre position vis-à-vis de cette polémique ?

En tant qu’IA, je n’ai pas de position personnelle, mais je peux répondre que l’exploitation au travail est inacceptable et doit être combattue à tous les niveaux. L’utilisation de travailleurs sous-payés et maltraités pour effectuer des tâches de modération pour une entreprise de haute technologie est répréhensible et soulève des questions sur les pratiques éthiques de l’entreprise. Les entreprises doivent être responsables de leurs actions et doivent respecter les droits des travailleurs, où qu’ils se trouvent dans le monde.

Il est important que les entreprises prennent des mesures pour garantir que tous les travailleurs impliqués dans leur chaîne d’approvisionnement soient traités de manière équitable et respectueuse, et qu’ils reçoivent un salaire juste pour leur travail. Les entreprises ont également la responsabilité de s’assurer que les travailleurs sont en mesure de travailler dans des conditions de travail sûres et saines.

En fin de compte, il est important que les entreprises adoptent une approche éthique et responsable dans toutes leurs activités, y compris dans la manière dont elles traitent leurs travailleurs. Les violations des droits des travailleurs ne peuvent pas être tolérées, et les entreprises doivent être tenues responsables de leurs actions.

Merci ChatGPT, et espérons que ton employeur OpenAI adopte donc bien ces mesures éthiques et responsables.

Pierre Vangrootloon

1Étant donné la configuration de langage de ChatGPT, il ne reconnaît pas la formulation « belge » ‘Éducation Permanente’ mais répond, par contre, plus pertinemment à l’expression ‘Éducation populaire‘ utilisée en France.

2 https://time.com/6247678/openai-chatgpt-kenya-workers/

Le journal français Libération a également repris l’information : https://www.liberation.fr/economie/economie-numerique/cetait-de-la-torture-chatgpt-a-traumatise-des-travailleurs-kenyans-payes-2-dollars-de-lheure-

]]>
Un temps pour vivre, un temps pour mourir. Chronique des années de guerre du streaming https://www.causestoujours.be/un-temps-pour-vivre-un-temps-pour-mourir-chronique-des-annees-de-guerre-du-streaming/ Tue, 28 Mar 2023 06:40:00 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4308 L’année charnière

En 2022, pour la première fois de son histoire, le géant Netflix a vu rétrocéder le nombre de ses abonnés et le cours de son action chuter, perdant près de 50% de sa valeur. Avec une nouvelle direction depuis janvier 2023 qui déclare en vouloir « toujours plus » (d’utilisateurs, mais aussi de sources de revenus), on pressent que la notion de rentabilité passe à l’avant-plan devant celle du nombre d’abonnés. Ce que corrobore un certain nombre de décisions drastiques prises par la firme au N vermillon, décisions qui vont à l’encontre de ce qui a fait d’elle une alternative si attrayante pour les spectateurs: arrivée d’un abonnement moins cher mais avec publicités, fin du partage des comptes (il faut désormais payer pour ajouter de nouveaux utilisateurs sur un même compte).

En somme, à l’heure où les chaînes de télévision offrent des formules replay par abonnements et se rapprochent des plateformes, Netflix ressemble quant à lui davantage de la télévision qui, rappelons-le, reste le média number one. Si on analyse la chose sous l’angle de la création, après une fin d’année marquée par les succès de la 4e saison de Stranger Things et de Wednesday (dérivée de l’univers de La Famille Addams), on peut projeter que dans un contexte économique rendu incertain par l’arrivée en force des concurrents Amazon Prime et Disney+, une firme devenue aussi énorme que Netflix prenne la voie hollywoodienne pour proposer toujours davantage de la même chose. Flashback en 2013, House of cards débarque… Les premiers abonnés ne vantaient-ils pas le vent de fraîcheur soufflé par Netflix et ses programmes originaux ?

Et Goliath écrasa David

Si le méga leader du marché du streaming est à l’heure de la remise en question, la sacro-sainte « exception française » ne peut quant à elle que contempler l’ampleur du désastre. Côté pile, le cinéma français représente toujours 40 % du marché de l’exploitation, chiffre porté en étendard du fameux bastion d’indépendance que serait la France par rapport aux sociétés américaines dans les « anciens domaines de l’audiovisuel » Côté face, en ce qui concerne le marché du streaming, l’offre américaine est archi-dominante à peu près partout en Europe, et tout particulièrement en France. Après un lancement plus que tardif en 2020, Salto la plateforme conjointe TF1-FranceTélévisions-M6, vient au premier trimestre 2023 d’annoncer sa fermeture avec pertes et fracas. Comme nous le signalions déjà dans notre article de novembre 20181, le salut ne semble pas venir d’une vaine tentative de jouer à armes égales avec les géants américains, mais plutôt de tenter le pari d’une ligne éditoriale forte et d’un public de niche. Ainsi seules survivent au milieu des ruines du marché français du streaming, la plateforme documentaire de création Tënk, la cinéphile Cinetek ou encore Shadowz, spécialisée dans l’horreur et le fantastique.

Contribution

Autre grande nouveauté, l’application des modifications de la directive européenne pour les Services de Médias Audiovisuels (ci-après S.M.A.). Pour la première fois en 2022, les services gouvernementaux tels que la Fédération Wallonie Bruxelles, les instances de contrôle telles que le C.S.A. et les services de streaming qui ciblent les marchés européens (dont évidemment Netflix, Disney +, Amazon prime ou Apple) ont collaboré afin de déterminer un pourcentage à reverser à la production audiovisuelle locale, ceci en fonction d’une partie de leur chiffre d’affaire « éligible » : abonnés, recettes publicitaires ciblées, recettes distributeurs, le tout en fonction d’un territoire. Peut-être dérisoire pour les mastodontes du streaming, cette partie offre un appel d’air non négligeable à chacune des industries locales des domaines du cinéma et de l’audiovisuel des pays membres de l’U.E.. Davantage d’argent public pour davantage d’œuvres aidées, pour (on l’espère) plus de risques et de diversité, un tel système s’étant déjà révélé vertueux par le passé. Si elle insiste sur le caractère hautement confidentiel des chiffres mis à leur disposition, Madeleine Cantaert, conseillère au C.S.A. belge, se félicite d’un dialogue très constructif et d’une grand transparence de la part des géants du streaming. Néanmoins, précisons d’ores et déjà ici que les nombres de vues par œuvres n’ont pas été transmises.

The Dark Side

Ceci nous amenant donc à la fameuse partie immergée de l’iceberg. Outre la participation financière, la directive S.M.A exige que les plateformes de streaming qui ciblent les marchés européens mettent à disposition 40% d’œuvres européennes dans leur catalogue, mais aussi que cette partie de l’offre soit mise en valeur, phénomène dénommé du barbarisme «la découvrabilité » des œuvres. Tenant compte de la homepage de la plateforme, de l’architecture du catalogue ou encore bien sûr des fameux algorithmes de recommandation, cette découvrabilité est tout bonnement impossible à mesurer aujourd’hui. De plus, la tâche de l’estimer revient à un seul pouvoir régulateur pour l’ensemble du territoire européen, celui-là même du pays dans lequel l’entreprise est installée (et donc taxée). Exemplairement l’offre européenne Amazon prime est analysée en Irlande, celle de Netflix en Hollande etc. Rien pour la Belgique et c’est une forme de soulagement : en effet l’analyse technique des algorithmes échoit à des techniciens régulateurs dont notre pays ne peut pas se vanter de posséder l’expertise. Mesure impossible, vide juridique, zone d’ombre, la loi précède l’ordre et la directive européenne ne peut pour le moment pas être appliquée. Tentation pour Netflix et consorts (rappelons-le producteurs de leurs propres « contenus », ce terme comptable), de reléguer à l’arrière plan les œuvres européennes, à l’instar de toute proposition qui pourrait sortir d’un moule conforme à leur « produits ».

L’offre et la demande, la demande est l’offre

Pour reprendre de nouveau un axe plus « créatif », l’opacité totale des plateformes sur les chiffres des visionnages, mais aussi le nombre incroyable de variables de mesure (pour l’exemple la différence entre starters – qui commencent les programmes – et completers – qui les regardent à 70%) empêche tout bonnement les analystes et professionnels de l’audiovisuel d’accomplir leur travail de veille. Qu’est-ce qui est visionné ? En quelles proportions ? Quand ? Pourquoi ? Employés par les sociétés de production, les agents, les studios ou encore les distributeurs, plusieurs cabinets d’observation (au premier rang desquels Parrot Analytics – vidéo promotionnelle plus bas) établissent leurs propres échelles de mesures en comparant les recherches, les streams, les téléchargements, les hashtagsutilisés sur les réseaux sociaux etc. Leur travail reste d’observer et de révéler des tendances, s’attachant au sacro-saint terme clé de la « demande », autre terme économique maintenant appliqué à un champ si ce n’est artistique, au moins de l’ordre de la création. Une tendance qui enfonce toujours plus profond dans les abysses du catalogue la possibilité qu’un public puisse avoir soif d’inédit et de surprise, pour alimenter une machine à produire encore et toujours davantage de la même chose.

Qu’est-ce que la demande ? Pour observer les tendances, des experts analysent les flux sur les réseaux en ligne. Bad buzz is good buzz – Qu’importe les termes, l’important c’est qu’on en parle !

Olivier Grinnaert

1https://www.causestoujours.be/diversite-de-creation

]]>
Le bouleversement de la relation citoyen-État à l’ère du numérique https://www.causestoujours.be/le-bouleversement-de-la-relation-citoyen-etat-a-lere-du-numerique/ Thu, 15 Dec 2022 08:48:49 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4254 Le Gsara, à travers sa campagne « Numérisation des services publics : L’envers du décor », a, cette année, voulu mettre en lumière l’écart existant entre les modalités actuelles de la numérisation des services publics et les besoins et vécus des citoyens. Un nouvel exemple a récemment réactualisé le propos : le projet d’Ordonnance Bruxelles numérique, préparé par le cabinet de Bernard Clerfayt, Ministre bruxellois en charge de la Transition numérique. Celui-ci a rencontré une vive et large réaction de la part de nombreuses associations. Elise Degrave, chercheuse à l’Université de Namur et spécialiste de l’e-gouvernement, a répondu à nos questions sur la question.

Dans sa réponse à la carte blanche qui dénonce le projet d’ordonnance Bruxelles numérique en préparation, Bernard Clerfayt insiste sur l’automatisation des droits, qui est l’un des objectifs affichés de la continuation de la numérisation des services publics régionaux selon les modalités actuelles. Cette automatisation est vue comme un mécanisme dont les effets sont uniquement positifs. Vous estimez pourtant que ce n’est pas forcément le cas.

Elise Degrave : Il faut commencer par ce que signifie l’automatisation des droits. C’est le fait, pour une personne, d’obtenir un droit que lui octroie la loi sans avoir à le demander. C’est très positif dans la mesure où cela permet de recevoir automatiquement de l’argent sur son compte en banque, que ce soit une allocation ou une réduction sur une charge, comme par exemple le tarif social énergie, qui est le droit le plus automatisé. On parle d’ailleurs beaucoup de ce tarif social pour le moment avec la crise énergétique, mais il faut savoir que ce n’est pas nouveau puisqu’il s’agit du premier droit que l’on a automatisé dans les années ‘90, et qui a servi d’argument pour convaincre les administrations et les politiques de s’engager dans la numérisation administrative. Grâce à des croisements de données réalisés à l’avantage des citoyens, on a pu mettre en avant la facilitation que cela représentait pour ces derniers en termes de démarches. De manière générale, cela fonctionne très bien. Mais la question qui demeure, c’est la qualité des données.

L’automatisation du tarif social énergie est rendue possible grâce à l’échange de données entre plusieurs administrations. Mais si une donnée est affectée par une erreur, se produit alors ce qu’on appelle un effet domino. C’est-à-dire que l’erreur va contaminer toute la chaîne de décisions. Au final, le fournisseur d’énergie qui devra refuser l’octroi du tarif social le cas échéant ne pourra pas répondre au citoyen sur les raisons du refus puisque l’information lui vient d’ailleurs.

Parcours des données lors de l’automatisation du tarif social énergie.

Du point de vue technique, les fournisseurs d’énergie envoient leur infos au SPF Economie. Celui-ci confronte le nom des clients au registre national avant d’envoyer le fichier à la Banque carrefour de la sécurité sociale qui est l’institution qui organise le croisement de données entre les administrations de sécurité sociale. C’est cette dernière qui vérifie qui a droit au tarif social énergie, avant de renvoyer l’information au fournisseur d’énergie, qui appliquera donc automatiquement la décision.

Le fait qu’il y ait tellement de données qui sont traitées par l’État, doublé du fait que la transparence des données n’est pas bien organisée, revient, lorsque l’on veut rechercher une erreur dans le parcours des données, à chercher une aiguille dans une botte de foin. Ce qui se joue ici est donc la traçabilité des données.

Vous dites qu’un État qui se numérise totalement est un État qui s’asphyxie. Qu’entendez-vous par là ?

E.D. : Dans les administrations, on va de plus en plus supprimer l’humain. On le voit, il est de plus en plus souvent remplacé par des écrans. L’argument avancé est que l’humain est subjectif, qu’il va être confronté à des dilemmes moraux, qu’il va poser des questions sur les règles qu’il doit appliquer, qu’il risque de les remettre en question.

Il y a aussi le fait qu’il pourrait être un lanceur d’alerte, c’est déjà arrivé, notamment en matière de protection des données. Rôle par ailleurs essentiel, aussi en ce qu’il est crucial pour la recherche. L’humain n’est donc pas à considérer comme un bug dans la matrice, mais a au contraire un rôle très important à jouer, en ce qu’il interprète les règles de droit, pour les appliquer de manière raisonnable et pour constater parfois que la règle ne va pas et qu’elle devrait être modifiée. Or, en supprimant l’humain, on risque de créer un État qui tourne sur lui-même, puisqu’un algorithme[1] ne fait qu’exécuter la manière dont on l’a paramétré. Imaginons un exemple : on est dans une smartcity[2], des puces sont installées sur des bulles à verres. Il est prévu qu’une fois que l’une est remplie, la puce envoie un signal afin qu’un petit camion autonome arrive pour la vider. Certains s’en montreraient très satisfaits, du fait que le problème des déchets est pris en charge, les bulles ne restant jamais pleines. Or au contraire, un des effets de la chose sera, du fait de l’invisibilisation de ce traitement, une disparition de la question des déchets dans le débat public.

Le droit organise pourtant lui-même sa remise en question, notamment via la Cour constitutionnelle. Il a prévu qu’il se pouvait qu’une règle ne soit pas bien faite et qu’il était important de pouvoir la contester. Mais dans un système automatisé, la contestation n’a pas sa place. Or, la critiquer est une tendance actuelle. Je pense par exemple au Bourgmestre de Bruxelles qui a dit récemment que les recours citoyens au Conseil d’État étaient le frein au développement de la Ville. C’est-à-dire qu’on considère la contestation citoyenne comme un obstacle plutôt que comme une force.

Pour finir sur la question de l’automatisation, encore deux remarques. Premièrement, il est important de souligner que tous les droits ne sont pas automatisables. Par exemple, cela n’a pas de sens d’automatiser la réduction d’un abonnement Internet, puisqu’il y a beaucoup de personnes qui n’en ont pas, entre autres parce qu’elles n’ont pas les moyens. Il s’agira donc là d’être proactif afin de communiquer l’existence du droit à une réduction tarifaire, afin d’encourager, plutôt que d’automatiser. Ensuite, afin de permettre au citoyen de garder une prise sur l’administration et son fonctionnement, il faut bien veiller à garder conscience de nos droits, à s’assurer que l’État les respecte. Et pour cela, quand un droit est automatisé, il s’agit de bien communiquer auprès du citoyen sur celui-ci. Surtout dans le cas où l’automatisation concerne une réduction, et n’est pas aussi visible qu’une allocation versée sur son compte.

Comment fonctionne cette automatisation des droits ? Comment est-elle rendue dans notre administration ? Notamment en termes d’algorithme public et de croisement des bases de données. Par rapport à ce dernier, quelles questions sont posées à cet égard du point de vue juridique ? Et en quoi est-ce susceptible de poser des questions sensibles à l’endroit de la protection de la vie privée et des données ?

E.D. : Le modèle belge est tout à fait original, et d’autres pays étrangers nous l’envient, notamment la France. Il a été mis en place dans les années ‘90, ce qui fait de nous des pionniers en termes d’administration numérique. L’idée a été de ne pas mettre tous les œufs dans le même panier. La question s’est posée un moment de faire une grande base de données à partir de toutes les données des citoyens. Devant la vulnérabilité que représentait le modèle en cas d’attaque, nous avons organisé une décentralisation des données, c’est-à-dire que l’on enregistre une donnée une seule fois dans l’administration dont c’est la compétence. Par exemple, les données d’identité sont enregistrées au Registre national, celles des enfants dans la base de données des allocations familiales, … Et puis, on a mis en place un système pour les faire circuler au sein de l’administration. Nous avons donc un modèle d’administration en réseaux. On identifie des administrations qui ont un point en commun, par exemple la sécurité sociale, on les regroupe en sein d’un réseau, le réseau de la sécurité sociale. Et au milieu de ce réseau, on place une administration, ici la Banque carrefour de la sécurité sociale. C’est cette dernière qui va être chargée de faire circuler les données d’une base de données vers une autre. Par exemple, si le SPF Finances a besoin de l’adresse d’une personne pour envoyer la déclaration fiscale, c’est la Banque carrefour qui va chercher l’information au Registre national, et qui va la lui envoyer. Ce système permet donc de ne pas enregistrer toutes les données au même endroit, en même temps qu’il permet aux administrations de les utiliser. C’est une concrétisation avant l’heure de ce qu’on appelle la « privacy by design », c’est-à-dire tenir compte de la vie privée dès l’architecture de l’administration. C’est un modèle qui fonctionne bien, mais qui pose plusieurs problèmes. Dans un État de droit, le citoyen doit être protégé d’une administration toute puissante, qui prend des décisions très importantes à son égard, et qu’il est susceptible de ne plus comprendre. À cet égard, il y a trois piliers à respecter que sont la transparence, la légalité et le contrôle. 

Les 3 piliers d’un état de droit : la transparence, la légalité et le contrôle.

Au niveau de la transparence tout d’abord, il faut savoir que le dossier du citoyen n’existe plus. Ni en papier, ni numériquement, puisqu’il est éclaté. Chaque citoyen est considéré comme une somme de données dispersées. Le RGPD octroie le droit à chacun de savoir où sont ses données. C’est ce qu’on appelle le droit d’accès. C’est important pour vérifier qu’il n’y a pas d’erreur, mais aussi pas d’abus, comme ça a déjà pu arriver, du fait d’agents administratifs. Or, pour le moment, il y a un problème de traçabilité : c’est très difficile de savoir où sont nos données, et par où elles sont passées. Ce qui peut paraître assez paradoxal, quand on voit par exemple à quel point il nous est facile de suivre le parcours d’un colis acheminé par la poste.

Sur l’enjeu de la légalité, il s’agit de s’interroger sur qui décide de ce croisement des données, du réseau d’administrations, et des outils qui sont mis en place. À cet égard, la technocratie est l’une des grandes menaces qui pèsent sur la démocratie. C’est-à-dire que bien souvent aujourd’hui ces décisions sont initiées par des ministres qui travaillent avec des sociétés de consultance qui conçoivent les outils. S’ensuit le vote au Parlement majorité contre opposition sans réel débat démocratique au motif que c’est trop technique. Or ce n’est pas aussi radical : quand on se plonge dans la matière, on la comprend. Il est essentiel que le législateur reprenne la main pour encadrer ces outils, les ancrer dans des lois. Celles-ci doivent contenir les éléments essentiels des traitements : qui a accès à quoi ?, pour quoi faire ?, pendant combien de temps ? Ce sera une manière de savoir ce qui se passe, voire aussi éventuellement contester ce qui est mis en place. Il faut bien veiller à cette occasion à ne pas détricoter les balises qui ont par ailleurs été mises en place entre les différentes bases de données, afin d’éviter des utilisations abusives de données. Or, c’est une tendance actuelle, et on l’a vu clairement pendant le Covid. La loi Pandémie comportait par exemple initialement une disposition concernant les données à caractère personnel que l’on peut résumer en une phrase, malgré qu’elle apparaissait très touffue : en cas de crise, était prévu que tout soit permis avec les données : mélanger les bases de données, collecter de nouvelles données, … Le danger étant qu’une fois qu’on aurait mélangé les données, on ne serait jamais revenu à un état antérieur. C’est-à-dire que c’était la porte ouverte à une centralisation des données. Heureusement, ce n’est pas passé, du fait de la vigilance de certains chercheurs, mais ça montre qu’il faut pour le moins rester attentif à ce que le débat existe.

Le dernier enjeu est celui du contrôle : on ne peut pas exiger des citoyens qu’il contrôle eux-mêmes les algorithmes, les croisements de données, … Il faut des autorités qui les aident. Et ça ne peut pas seulement être le fait de juridictions. Parce que c’est difficile d’agir en justice, ça coûte cher, ça met du temps. C’est pour ces raisons qu’on a mis en place l’Autorité pour les données. Elle a pour rôle d’agir comme un chien de garde en ce qui concerne les données mais qui a dernièrement posé beaucoup de problèmes dans son fonctionnement.

Dans sa réponse, Bernard Clerfayt oppose la numérisation à la fracture numérique. À la condition de la continuation de l’une, il insiste sur le nécessaire accompagnement de la réduction de l’autre. La numérisation n’excède-t-elle pas la question de l’accessibilité dans ce qu’elle induit des points de vue social et culturel ?

E.D. : Quand on parle d’administration numérique, on parle essentiellement de deux choses. On vise les démarches des citoyens face à l’administration, et aussi ce qui se passe en coulisses. L’administration numérique, ce n’est pas une simple modernisation de l’administration papier. Il est clair qu’une base de données soulève d’autres enjeux qu’un fichier papier, notamment en termes de réutilisation des données. En interne, il y a un vrai bouleversement au niveau du fonctionnement de l’administration. Le numérique a fait réaliser aux administrations qu’elles pouvaient collaborer, d’où le fait d’échanger des données. C’est pourquoi on décloisonne de plus en plus ces administrations. Si certains estiment qu’ils n’ont rien à cacher, qu’ils donnent déjà tout à Google, et que ce n’est donc pas grave, il s’agit de se rendre compte que la crainte ne se situe pas là, mais dans le fait de se trouver dans une situation où l’on ne comprendrait plus rien. Le danger serait de se retrouver face à une administration kafkaïenne, qu’on ne comprendrait plus alors même qu’elle deviendrait de plus en plus puissante grâce aux outils numériques. On donne à l’État des informations concernant toutes les facettes de notre vie : notre situation familiale, fiscale, de santé, patrimoniale, ceci se faisant sous le coup de devoirs, d’obligations, et sous la menace d’une contrainte de sa part dont elle a le monopole (police, prison, …). Son rôle dépasse donc largement les GAFA, qui canalisent pourtant toute notre attention. C’est pourquoi il est important de le contrôler, et de s’assurer que son pouvoir est utilisé correctement.

Vous avez travaillé sur les questions relatives au droit à la protection de la vie privée par rapport à la carte d’identité électronique. Le Secrétaire d’état chargé entre autres de la Protection de la vie privée, Mathieu Michel, a annoncé pour 2023 l’arrivée d’un portefeuille électronique. Quelles sont vos réactions face à cette annonce ?

E.D. : L’idée du portefeuille électronique est avant tout européenne. Il s’agit de créer un espace personnel en ligne avec nos documents administratifs. Ça peut paraître séduisant mais il faut faire attention, considérant surtout notre modèle d’administration. Le risque de piratage serait de nouveau accru en cas de centralisation de nos données. Au niveau de l’utilisation de la carte d’identité, il s’agit aussi d’être vigilant. Il existe déjà en Belgique une société qui propose d’utiliser la carte d’identité comme une carte de fidélité. À mon sens, c’est très problématique parce qu’est proposé de faire un usage commercial d’une carte qui contient nos données administratives. Or, le client ne sait pas lesquelles de ses données sont prélevées lors de cette opération. Or il y en a beaucoup, y compris sa photo, et, pendant un temps, le numéro de registre national, avant qu’une condamnation judiciaire ait empêché cette dernière d’être encore saisie dans ce cadre. Ensuite, ces données se retrouvent dans la base de données de la société en question. Donc, au départ des données administratives combinées aux achats effectués, un profilage à des fins commerciales devient possible. Quoi qu’on en pense, il s’agit d’en être a minima informé au moment où notre carte est insérée dans le terminal. Cette même société prévoit actuellement d’étendre encore l’usage de la carte d’identité pour en faire une carte de paiement, ce qui accroîtrait encore les données saisies, puisqu’elle aurait aussi, en plus de tout le reste, des données financières en sa possession.

Interview réalisée et mise en forme par Nadid Belaatik


[1]Suite d’instructions mathématiques exécuté par un programme informatique et utilisé de plus en plus souvent pour mettre en œuvre des règles de droits, en organisant par exemple les croisements de données

[2]Terme très à la mode,  qui vise à automatiser toute une série de choses par le numérique

]]>