Clément – Causes Toujours https://www.causestoujours.be Blog du Trimestriel Causes Toujours Fri, 29 Apr 2022 14:54:26 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.4 Interview de Guillermo Kozlowski, co-auteur d’Art infirmier et numérisation https://www.causestoujours.be/interview-de-guillermo-kozlowski-co-auteur-dart-infirmier-et-numerisation/ Mon, 28 Mar 2022 00:00:00 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4114 Vient de paraître Art infirmier et numérisation1, texte des infirmières Fadma Amjahad et Marie Vialars (membres de la Santé en lutte) et du philosophe Guillermo Kozlowski (cfs-asbl).

Leur étude a visé à interroger l’installation massive des dispositifs digitaux en milieu hospitalier en partant du savoir des travailleuses elles-mêmes, ici des infirmières. Les questions suivantes en tête : quels savoirs les travailleurs ont sur les dispositifs numériques ? Mais aussi quels effets ont ces derniers sur les savoirs des travailleurs ?

Nous sommes allés à la rencontre de Guillermo Kozlowski2.

Vous avez choisi de travailler la question de la numérisation en vous entretenant avec des infirmières. Vous expliquez ce choix, entre autres, par le fait que leur savoir est difficile à formaliser, contrairement à celui des médecins par exemple. En quoi la question de la formalisation -en l’occurrence ici de sa non-possibilité- trouve sa cohérence quand on interroge la numérisation ?

Parmi les questions peu débattues autour du numérique, il y a celle-ci : qu’est-ce que numériser ?

Il est souvent question de ce qu’il faut numériser et de ce qu’il est possible de faire avec le numérique. Mais le passage, le moment où un savoir, une image, une procédure, un son, un rapport… est « traduit » en langage numérique, est souvent présenté comme quelque chose de purement technique. Or à ce niveau-là il y a des enjeux centraux.

Et, contrairement à ce qu’on peut imaginer, ce sont loin d’être des questions techniques. Il s’agit peu de questions qui relèvent de la programmation informatique, mais au contraire de décider ce qui a ou non du sens dans une situation donnée.

De mon point de vue il y a au moins trois sortes d’enjeux. Qu’est-ce qui dans la pratique peut être numérisé ? A partir de quelles relations est modélisée cette pratique ? Et quelles sont les données qui vont être prises en compte.

La réponse courante est que tout peut être modélisé. Que ce que les infirmières ou n’importe quel autre travailleur fait, peut être formalisé en un certain nombre de procédures simples et hiérarchisées et évaluables, donc traduit dans un algorithme. Et que les données qui doivent être encodées sont des « données brutes » c’est-à-dire des données jugées simples, en tout cas pouvant être relevées à partir de regards non-spécialistes. En clair tout pourrait être numérisé et une fois numérisé un travail devient à la portée de n’importe qui. Tout ce qui est complexe serait assumé par la machine et les opérateurs auraient des tâches simples et des ordres précis à suivre.

C’est parce que c’était déjà la conception de leur travail, notamment celle apportée par les réformes pour créer un « Etat social actif », que cette vision peut s’imposer aussi facilement.

L’enjeu est important. Si nous suivons au contraire le point de vue de Fadma Amjahad et Marie Vialars, qui parlent d’un art infirmier, les choses changent. Je précise que cet art n’est pas quelque chose de mystérieux, mais un savoir lié à l’expérience, au regard et aussi aux études et formations. La possibilité de saisir une situation non pas par des multiples « si…alors », mais dans son ensemble. La possibilité aussi de modifier la situation par leur action, par exemple en s’adressant au patient, en permettant de produire un savoir avec lui, en le mettant lui aussi dans une position active.

Bref, toute une série de choses non formalisables, mais compréhensibles à partir de la pratique, qui empêchent une numérisation qui colonise ces pratiques. Cela ouvre la possibilité à une numérisation plus locale, en interaction avec des travailleurs compétents. Non plus rentrer des données de base et obéir aux outputs de la machine. Mais fabriquer des algorithmes pour des tâches précises, pensées pour et avec des travailleurs intelligents, programmés pour traiter non pas des données brutes (c’est-à-dire décontextualisées), mais des informations pertinentes et situées. Cette approche est peut-être moins efficace en termes de DRH, puisqu’elle ne permet pas de remplacer du personnel expérimenté par du personnel sans expérience et moins formé. Mais pourrait s’avérer payante en termes de qualité de soins…

En commençant vos entretiens, vous mettez en garde contre le fait de ne pas être sidéré devant la numérisation. À partir d’un changement a priori assez anodin, les effets incontrôlés se multiplient très rapidement et paraissent déjà nous perdre.

Je crois que la propagation rapide est liée à ce qu’on disait précédemment, il y a un rapport au monde où tout ce qui est jugé efficace est formalisable, qui s’agence très bien avec la numérisation.

La numérisation ne change pas ce monde, mais lui permet de s’étendre de manière exponentielle. On pouvait penser que dans le travail d’une infirmière une très grande partie était une perte de temps, que toute une série de moments non formalisables étaient inutiles. Mais dans la pratique il était plus difficile de les contrôler et même si on voulait les contrôler, ce contrôle restait au niveau du terrain. Les savoirs des infirmières étaient invisibilisés, peu valorisés, voire méprisés, mais en même temps relativement protégés, parce que personne en dehors du corps des infirmières n’avait le temps, la volonté et les outils pratiques pour le contester. L‘informatique change en partie cela. Maintenant le regard est permanent, individuel, accessible partout et à tout moment. Il suffit d’allumer un ordinateur et les données jugées importantes s’affichent, elles peuvent être comparées, etc. Ce qui est formalisable, ce qui est jugé comme faisant véritablement partie du travail, passe le filtre de l’algorithme, est mis en avant par toutes sortes de dispositifs graphiques. Le nombre d’actes réalisés, de patients traités, de procédures encodées… Mais le reste, ce qui était protégé par une certaine invisibilité apparaît aussi de manière flagrante. Si une infirmière prend plus de temps avec un patient, si elle se déplace, si elle n’encode pas immédiatement des données… Tout ceci est visible, affiché comme du temps perdu, comme de l’inefficacité. Il y a à la fois l’outil de contrôle puissant qui permet de rendre visible et l’objectivation à partir du savoir majoritaire qui décide en amont quels gestes font réellement partie du travail.

Lorsque l’on s’intéresse aux effets de la numérisation, on note souvent une perte d’autonomie des individus, en même temps qu’une responsabilisation individuelle accrue. Au cours de cette étude, avezvousaussi croisé l’un de ces phénomènes ?

Oui, c’est quelque chose que j’avais déjà rencontré, mais qui revient ici, comme un peu partout. On l’avait retrouvé par exemple dans le cahier de charges pour la construction de la prison de Haren. Où il était question d’autonomiser les prisonniers… grâce à l’informatique. Cet objectif d’autonomisation est présent dans l’ensemble de l’action sociale de l’Etat belge depuis les années 2000, il est central dans la politique d’Etat social actif. Et plus largement dans la vision des gens en tant que capital humain développée par Theodore Schultz et Gary Becker (tous deux prix Nobel d’économie). Cette référence est peut-être un peu méconnue, on la retrouve néanmoins dans la plupart des institutions internationales, notamment celles qui s’occupent d’éducation et de formation.

Par ailleurs, au-delà de la référence, la conception des gens comme un portefeuille de compétences qu’ils doivent gérer au mieux en vue de s’adapter aux évolutions du marché du travail, est largement passé dans l’inconscient collectif.

En ce sens, autonomie n’est pas entendu comme le fait de développer des rapports singuliers au monde, mais comme un manque de capacités. Il n’est pas question d’autonomie, mais toujours du manque d’autonomie dont on est redevables. On nous signale en permanence qu’on est responsables de ne pas être autonomes. Que nous avons toujours quelque chose qui n’est pas assez flexible, quelque chose qui ne se plie pas tout à fait aux tâches qui nous ont été formellement assignées… et qu’en ceci nous représentons un coût indu, dont nous sommes responsables.

Il y a quelque chose de très curieux avec cette autonomie. Elle est toujours évaluée par d’autres : des DRH, des conseillers ONEM, des coachs, des économistes, des algorithmes… Ou même auto-évaluée, mais étant entendu que dans cette auto-évaluation, il s’agit de se mettre soi-même à la place de l’évaluateur.

Si on partait de l’idée que l’autonomie était d’évaluer soi-même son art, avec des critères des temporalités produites par et pour des gens qui ont une expérience pratique de cet art, on aboutirait à des choses très différentes.

Lire l’intégralité de l’étude ici

1https://ep.cfsasbl.be/IMG/pdf/art_infirmier_et_numerisation.pdf

2Guillermo Kozlowski est chercheur à CFS asbl depuis 2009. Son travail est notamment centré sur l’écriture d’analyses et études dans une démarche d’éducation populaire : confronter les savoirs théoriques et les savoirs d’expérience, sur un pied d’égalité. Ce travail de recherche est très inspiré par les expériences du cinéma documentaire.

]]>
L’inclusion numérique, un écosystème complexe https://www.causestoujours.be/linclusion-numerique-un-ecosysteme-complexe/ Mon, 28 Mar 2022 00:00:00 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4123 Si on parle de plus en plus de la fracture numérique dans les médias, on entend moins parler des acteurs de terrain qui luttent, effectivement contre ce phénomène. En fait, les acteurs de terrain, les organismes qui dispensent formations, accompagnement, aide ponctuelle ou structurelle, ainsi que leur intégration au niveau local et leur fonctionnement avec les guichets administratifs et services privés essentiels comme les banques, est encore quelque chose d’assez nébuleux. Quelles sont les solutions pour lutter contre la fracture numérique, et dans quel écosystème d’acteurs s’inscrivent-elles ?

L’une des solutions est l’Espace Public Numérique (ou EPN). Le concept est simple et très efficace : ce sont des lieux conviviaux, tournés vers l’accueil et l’accompagnement des citoyens, qui mettent à disposition des ordinateurs, une connexion internet, et des formations/ateliers pour se perfectionner ou apprendre la base de l’informatique.

Les animateurs multimédia sont au cœur de ce dispositif d’inclusion numérique, car ils permettent un accompagnement humain, et agissent en véritable interface entre les citoyens et la technologie : ils ne se contentent pas de fournir une aide et donner des formations, ils permettent aussi d’acquérir les bons réflexes, de dépasser les peurs, d’apprendre l’autonomie, et en plus d’acquérir quelques connaissances de culture générale liée au numérique pour mieux l’appréhender. Ce sont des lieux généralistes et tout public, et surtout abordables : leurs tarifs sont gratuits ou quasi-gratuits. Quel que soit son statut social ou ses revenus, on peut donc y accéder.

A Bruxelles, on a pu entendre parler des EPN à diverses occasions, et ces lieux sont mentionnés notamment dans le Plan d’Appropriation Numérique, le premier Plan Régional d’ambition pour favoriser l’inclusion numérique. Cependant, les EPN, même s’ils sont une très bonne solution, et la seule solution tout public qui soit financièrement accessible au plus grand nombre, ne peuvent pas fonctionner seuls.

En réalité, leur travail sur le terrain a besoin de s’inscrire dans un réseau d’autres acteurs. Par exemple, des associations d’alphabétisation comme Lire et Ecrire, des ILDE qui reconditionnent du matériel, des organismes d’ISP, des ASBL fournissant des services logiciels, des ASBL proposant du matériel informatique adapté aux personnes en situation de handicap, mais aussi les guichets communaux, les CPAS et tous les acteurs de l’accompagnement social des citoyens.

En effet, si les EPN sont une solution tout public et généraliste, il y a des cas où l’aide qu’ils peuvent apporter est limitée, car l’apprentissage du numérique repose sur des prérequis comme savoir lire et écrire ou être valide (les malvoyants sont de facto exclu du numérique s’ils ne bénéficient pas de matériel spécifique, mais aussi les personnes ayant des troubles psychomoteurs pour qui l’utilisation d’un clavier et d’une souris classique est difficile). Le travail des EPN s’inscrit donc dans un écosystème plus large, capable de prendre en charge tous les publics et toutes les demandes.

La question des demandes spécifiques que les citoyens adressent aux aidants est aussi quelque chose de complexe sur le terrain. En effet, si les EPN sont de très bons acteurs généralistes, touche-à-tout et polyvalents, il y a des demandes pour lesquelles répondre efficacement devient difficile. On peut facilement penser aux démarches administratives en ligne. Si les EPN permettent aux citoyens d’y accéder via par exemple la création de comptes Itsme, des lecteurs de carte à disposition et de l’aide pour les utiliser, la création d’adresses email, la possibilité de télécharger, imprimer et scanner, l’aide pour maîtriser l’outil et comprendre les interfaces parfois complexes, ils montrent malgré tout des limites dans l’accompagnement de A à Z à certaines démarches… En effet, les animateurs multimédia, malgré leurs compétences ne sont pas assistants sociaux, ni des professionnels de l’emploi, de la fiscalité, du logement, de l’e-santé… Or, de nombreux citoyens se rendent en EPN car ils ne savent pas où trouver de l’aide alors qu’ils ont une demande précise et urgente, souvent complexe, à l’attention de l’administration. Ils se tournent vers les EPN à cause d’une double problématique : ils ne maîtrisent pas le numérique, et les guichets se raréfient.

Dans les faits, les EPN répondent très souvent aux démarches administratives alors qu’elles relèvent d’un besoin social, et pas d’un besoin numérique.

En fait, on observe parfois un report de la charge de travail des administrations et services privés vers des acteurs associatifs. Les EPN sont très fortement concernés, mais aussi l’ensemble du secteur social : les assistants sociaux n’ont que trop peu de temps par rapport aux dossiers à gérer, de nombreuses ASBL de proximité se retrouvent à faire de la médiation sociale pour leurs bénéficiaires…

C’est une situation qui met sous tension tout le secteur de l’inclusion numérique et complexifie son travail, alors que les guichets et alternatives d’aide physique se raréfient. On peut notamment penser aux agences bancaires où de moins en moins de démarches sont possibles au guichet et où, bien souvent, il n’y a presque plus d’employés et que des bornes automatiques.

L’écosystème autour de l’inclusion numérique des citoyens repose donc nécessairement sur des guichets accessibles et pourvus de personnel bien formé à un métier spécifique, qui n’est ni celui des assistants sociaux, ni celui des EPN, ni celui des autres acteurs de terrain… Or, on ne peut que déplorer la vitesse de la dématérialisation, trop rapide pour les compétences et les usages des citoyens, mais aussi trop rapide pour les aidants qui peinent à suivre l’augmentation des demandes.

Une des problématiques qui se pose à propos des multiples demandes d’aide numérique et administrative des citoyens, c’est celle de la clarification des compétences des acteurs de l’inclusion numérique, quels qu’ils soient. Face au numérique, quel est le rôle d’un assistant social ? d’un animateur d’EPN ? Où commence et où s’arrête le rôle de chacun ? Que doivent faire les guichetiers communaux ? Ce sont des problématiques qui prendront un peu de temps à résoudre, car la numérisation s’est si fortement accélérée que les aidants sur le terrain ont mis en place des solutions d’urgence (communication WhatsApp avec les usagers, prise en charge de démarches qui ne leur incombaient pas avant, et rôle « d’encodeur de données personnelles » pour les assistants sociaux qui multiplient leur charge de travail), qui, deux ans plus tard, fonctionnent encore. Ces solutions étaient indispensables lorsque le covid a fait fermer tous les services mais que les obligations administratives envers les citoyens n’ont pas connu d’interruption, pour ne pas laisser des personnes dans des situations dramatiques, au risque de perdre leur logement, leur visa, leur travail… Aujourd’hui, elles sont restées en place car aucune alternative venant de l’administration elle-même (et des services privés essentiels) suffisamment performante et à la hauteur de la charge de travail n’a été mise en place. Cela montre que la capacité des acteurs de terrain et des administrations à faire face à la digitalisation, et à s’organiser efficacement, ne peut pas suivre le rythme imposé et l’omniprésence du numérique dans la vie des citoyens. Nous faisons tout de même face à une révolution qui a été mal préparée : passer d’un langage oral et écrit sur des supports physiques, reposant sur le contact humain direct, à l’utilisation généralisée d’interfaces qui n’ont pas été pensées pour un usage universel.

Les citoyens ont des besoins numériques complexes, à la fois sur la maîtrise de l’outil, la compréhension des logiques numériques, et de demandes sociales, très diverses et qui touchent à tous les secteurs. Cela va de la maîtrise d’une tablette pour que les enfants puissent faire leurs devoirs, au remplissage d’une déclaration d’impôts, en passant par l’e-santé (CST, récupération de résultats de tests covid), le logement, l’emploi… En fait, il n’est pas possible de citer un seul secteur qui ne soit pas concerné par la transition numérique et par la fracture numérique, au niveau des publics comme au niveau des travailleurs (la problématique des compétences numériques des travailleurs du secteur privé ou public et leur capacité à suivre la transition numérique est un sujet en soi).

Les EPN sont à l’image de cette complexité, puisqu’ils accueillent tous les publics : demandeurs d’emploi, seniors, jeunes actifs, étudiants, parents isolés, personnes en situation de précarité, etc… et répondent à tout type de demandes. Cette polyvalence fait leur force sur le terrain mais présente un désavantage au niveau politique : puisqu’ils touchent tous les publics et répondent à toutes les demandes, quel est leur interlocuteur ?

En effet, la façon dont les portefeuilles sont structurés ne permet pas de répondre sous l’angle « tout public », puisque chaque ministère aura une compétence précise : la lutte contre la pauvreté, l’emploi, la transition numérique, l’enseignement, l’inclusion des personnes en situation de handicap, l’accès aux soins… Or, les EPN touchent à ces publics et ces domaines, et leurs problématiques doivent passer dans ces cases, ce qui est irréaliste par rapport à leur travail réel. Il faut souligner que ces problématiques s’imbriquent les unes dans les autres, avec par-dessus la complexité liée au numérique.

Au final, les rôles sont peu clairs, et la question de la fracture numérique se trouve émiettée entre plusieurs ministères, ce qui a un impact bien réel sur le terrain : notamment, la lutte contre la fracture numérique est financée par des appels à projets qui saupoudrent les besoins des acteurs de terrain sans jamais répondre à la problématique du manque de soutien structurel.

Le réseau CABAN a d’ailleurs depuis longtemps la revendication de pouvoir avoir un interlocuteur commun, ou au moins des interlocuteurs précis au niveau politique, CF la Charte des Acteurs de l’inclusion numérique (2018) : « La question ayant une dimension transversale et concernant diverses compétences, nous souhaitons une articulation entre tous les ministres et administrations concernés et une clarification des rôles et moyens de chacun ». Cette préoccupation n’est donc pas nouvelle et n’est toujours pas résolue, alors que le covid étant passé par là, la digitalisation s’accélère.

La question du financement est fortement liée à la problématique évoquée ci-dessus, et cette question ne se pose évidemment pas que pour les EPN, mais pour tous les acteurs prenant part à l’inclusion numérique. Nous avons notamment évoqué les appels à projets. Ceux-ci sont en fait une solution qui n’est pas si inefficace, puisqu’ils permettent de financer des initiatives précises et de cibler les publics qui en auraient le plus besoin. Le problème est que seules les structures solides, avec des ressources humaines suffisantes et les compétences, peuvent y répondre. En effet, les enveloppes des appels à projets sont souvent trop faibles pour permettre d’embaucher un mi-temps (inférieures à 15 000 euros), y répondre demande du temps de travail sans assurance d’un financement à la clé. A Bruxelles, de nombreux EPN ont des difficultés pour y répondre, mais c’est aussi le cas chez les autres acteurs. Mais les appels à projets, parce qu’ils ont un public cible précis, sont aussi difficilement compatibles avec la mission tout public et généraliste des EPN.

A l’heure actuelle, les financements des EPN proviennent de sources variées et de secteurs variés, et sont souvent accordés dans le cadre d’un mandat précis, par exemple la formation des chercheurs d’emploi. Il n’y a pas de financement structurel prévu pour les EPN, malgré les demandes du réseau des acteurs de l’inclusion numérique dont ils font partie. Les EPN ont justement grand besoin d’un financement structurel qui soit lié à leur mission généraliste, afin de garantir l’accès à tous les citoyens sans discrimination. Il faut savoir que la grande problématique des EPN ne porte pas sur le matériel, mais sur l’emploi. Par exemple, on estime à Bruxelles que ce sont 66% des animateurs qui sont en situation précaire (art 60, bénévoles, PTP…). C’est l’emploi qui est difficile à financer, alors qu’il est au cœur du dispositif de l’EPN et que les animateurs (et leur expérience précieusement acquise sur le terrain) sont indispensables pour accompagner les citoyens.

Résoudre la fracture numérique passe nécessairement par un rapport humain, c’est le grand paradoxe de notre société en cours de digitalisation.

Nous espérons que c’est ce message qui sera entendu : pour répondre à la fracture numérique, il faut dégager des moyens humains et pérennes, à la hauteur de la tâche, bien organisés et pensés avec les acteurs de terrains et les administrations. Et surtout, poser aussi aux citoyens la question du choix de la société dans laquelle ils veulent vivre. Pour l’heure, la digitalisation leur est imposée, au nom de « l’économie » sans se soucier de ses conséquences sociales et de ses coûts à long terme.

Lauriane Paulhiac, Coordinatrice des activités du réseau CABAN-DIBAC (Collectif des Acteurs Bruxellois de l’Accessibilité Numérique)

Le réseau CABAN-DIBAC fédère les acteurs de terrain de l'inclusion numérique et permet notamment de :
    • mettre en réseau des acteurs (EPN, bibliothèques, ASBL, acteurs sociaux...) de l'inclusion numérique et tenir un répertoire de ceux-ci sur le site caban.be
    • Référence en termes de bonnes pratiques et harmonisation des actions du secteur
    • Animation de la communication interne et externe du secteur
    • Représentation politique des acteurs de terrain au niveau régional
Grâce à la diversité de ses membres, le réseau CABAN-DIBAC a développé une expertise dans la vulnérabilité numérique et les solutions pour y remédier.
    • Pour plus d’informations sur le réseau CABAN-DIBAC, voir : https://www.caban.be
    • Pour plus d’informations sur la fracture numérique, voir aussi notre campagne de sensibilisation sur le sujet : https://gsara.tv/fracturenumerique/
]]>
Auprès d’elle : Filmer un travail invisible  https://www.causestoujours.be/aupres-delle-filmer-un-travail-invisible/ Mon, 28 Mar 2022 00:00:00 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4119 Fruit d’une collaboration entre l’U.L.B. et le GSARA, le film documentaire « Auprès d’elle » brosse le portrait de trois femmes employées comme aides à domicile. Résonnant parfaitement avec l’une de nos thématiques d’action : « Rendre visible les invisibles », cette œuvre qui met en lumière ce métier méconnu a été co-réalisée par Chiara Giordano1, sociologue, et Benjamin Durand, réalisateur au GSARA.

Chiara Giordano, comment votre recherche est-elle devenue un film et quel a été votre trajet vers le GSARA ? 

Le film a été réalisé dans le cadre de ma recherche actuelle, financée par la région de Bruxelles-Capitale, qui est menée à l’ULB et a commencé en 2018. Lors de la préparation du dossier de financement, j’ai envisagé l’idée de faire un documentaire comme un outil complémentaire aux autres outils que j’utilisais dans ma recherche. Celle-ci a été réalisée avec des méthodes de sciences sociales plus classiques, une partie quantitative avec un questionnaire, une partie qualitative avec beaucoup d’entretiens en profondeur. L’idée de ce film était de montrer le visage de cette partie de la population, ces travailleuses invisibles. En tant que sociologue, je n’avais ni les instruments ni les compétences pour réaliser un documentaire. J’ai donc proposé à l’université de trouver un partenaire. Nous avons lancé un marché public, et avons au final sélectionné le GSARA pour son expérience en termes de documentaire social, ou encore son travail auprès des populations vulnérables.

Qu’est-ce que l’outil documentaire change ou apporte à l’éventail des outils utilisés habituellement en sociologie ?

Chiara Giordano : Le fil rouge de toute ma recherche c’est d’explorer quelque chose d’invisible d’un point de vue sociologique. Les personnes âgées dépendantes sont déjà un groupe invisible, absentes de l’espace public, cachées dans leur propre domicile. Mais quand on parle des travailleuses qui s’occupent de ces personnes âgées, souvent des travailleuses migrantes, parfois sans papiers, là les niveaux d’invisibilité se cumulent. C’est quelque chose dont on ne parle pas et qu’on ne connaît pas, en Belgique, à Bruxelles, comparativement à d’autres pays européens où ce phénomène est déjà plus normalisé, plus institutionnalisé. L’idée c’est donc de montrer ce phénomène, ces travailleuses et leur relation de travail avec les personnes âgées. Dans ce cas, pourquoi ne pas donner de vrais visages, avec des images et des sons, à ce phénomène que personne ne connaît ?

D’un autre côté, mon envie était de sortir du terrain habituel de la sociologie, des milieux académiques, en proposant un outil de sensibilisation qui puisse toucher un public plus vaste, pas seulement un public d’experts, mais aussi des écoles, des associations qui s’occupent des migrants ou qui travaillent dans le milieu des soins et de la santé, des personnes dans une position de prendre des décisions par rapport aux politiques publiques… Il s’agissait de rendre le contenu de la recherche plus visible, avec un public plus vaste.

Comment s’est déroulée la recherche des personnages ?

Benjamin Durand : C’est un travail qui s’est fait en duo. Chiara a rencontré des femmes migrantes ou d’origine étrangère qui s’occupent de personnes âgées à Bruxelles. Elle faisait des entretiens audio qu’elle transcrivait, mais je n’y avais pas accès pour des raisons de confidentialité liées à son travail de recherche. Nous en parlions néanmoins, avant de mettre en place des focus groupes avec quatre ou cinq témoins, et c’est alors que je les rencontrais pour parler du projet de film. Si, de ce processus, nous n’avons rencontré aucun des trois personnages de notre film, il a fait partie du travail d’investigation pour connaître ce métier, pour penser le film et son scénario. Nous étions presque convaincus que nous n’arriverions pas à avoir des gens qui accepteraient d’être devant la caméra. J’ai donc commencé à penser un scénario en me demandant comment filmer l’invisible ou la clandestinité. J’ai beaucoup travaillé sur cette question, au cas où nous ne pourrions avoir que des témoignages sonores.

CG : Avec Benjamin, nous avons parcouru tous les thèmes qui nous semblaient intéressants à montrer. Nous avons beaucoup parlé des rapports de pouvoir, du travail émotionnel, de la charge psychologique de ce travail, toute une série de thèmes qui étaient ressortis des entretiens que j’avais menés. Puis on a exploré un peu les profils en termes de nationalités puisque dans le cadre de ma recherche, j’ai remarqué qu’il y avait des groupes ethniques et des nationalités qui sont plus représentées dans ce travail, et pour finir on a fait des choix. Le premier choix était de trouver des profils dont la formule de travail est 24h/24, soit le travail le plus caché parmi toutes les formules possibles parce qu’il s’agit de personnes qui habitent chez la personne âgée.

BD : Au bout d’un moment, nous avons eu l’idée d’approcher les réseaux communautaires, par nationalité ou zone géographique, parce qu’on sait qu’une entraide se fait notamment pour les personnes qui arrivent en précarité de séjour. Nous savions qu’il y a beaucoup de philippines qui exercent ces métiers-là et avons donc approché la communauté philippine. À Forest (Bruxelles – NdA) une église donne mensuellement la messe en tagalog, les autres fois en anglais, mais ce ne sont que des philippins qui la fréquentent. Nous y sommes allés, plusieurs dimanches, et un jour nous avons rencontré Meliza : nous avions trouvé notre premier personnage. Nous avons par la suite rencontré Noemia via la communauté brésilienne et Petrica, roumaine, nous l’avons trouvée via une étudiante de Chiara.

On ne voit jamais les personnes soignées. Était-ce un choix, une nécessité ou les deux ?

BD : Tout de suite, ça a été un choix: il ne faut pas que les personnes âgées apparaissent à l’écran même si elles doivent être présentes dans le film. « Auprès d’elle » est un documentaire sur un métier basé sur une relation. Cette relation devait exister à l’écran, mais je ne voulais pas qu’elle existe visuellement, d’où le travail sur le hors champ visuel et sonore. Nous avons fait en sorte, au tournage et au montage, de faire exister la personne âgée dans le cadre de sa relation avec la travailleuse. Ce choix était aussi motivé par une question de point de vue: nous voulions être du point de vue des travailleuses, que le film se concentre essentiellement sur cette figure. Par conséquent, il n’y a pas que la personne âgée qu’on ne voit pas, mais on ne voit personne d’autre : ni infirmières, ni famille, ni enfants… Enfin, c’est un peu délicat à dire, mais une personne âgée en fin de vie va tout de suite créer un rapport d’empathie. C’est humain. Je m’en suis rendu compte dès les premiers jours de tournage. Si la personne âgée était dans le champ, l’affect du spectateur aurait pu tout de suite dévier vers la condition de la personne âgée. Pour notre film, il fallait que le processus d’identification du spectateur aille vers la travailleuse.

Les trois personnages ont des traitements narratifs particuliers. Comment chaque personnage a déterminé chaque traitement visuel ?

BD : Ces choix de narration spécifiques à chaque personnage se sont décidés au montage. Avec Petrica, nous filmons le travail en lui-même et la relation avec la personne âgée. Donc, de manière presque permanente, la personne âgée est présente d’une manière ou d’une autre quand on filme Petrica. Ca a été travaillé: nous avons par exemple joué au montage son avec des ronflements, de manière à ce que la relation soit là tout le temps.

Toutes les interviews face caméra de Petrica ont été retirées au montage. Nous avons aussi décidé de ne travailler que sur du plan fixe, j’avais filmé les personnages en caméra à l’épaule à plusieurs moments mais tout a été retiré, de manière à donner une identité à chaque personnage et au film dans son ensemble, à l’exception notable de l’interview de Noémia. Vu le caractère particulier de cet outil narratif dans le documentaire, nous avons décidé que Noémia serait la « personne interview » et ces interviews ont été tournées à l’épaule. On sent une certaine tension dans le cadre. Noémia avait donc cette partie de l’interview. Petrica et la question du travail uniquement en plans fixes, et enfin Meliza. Cette dernière habite seule le lieu où elle a travaillé et où la personne âgée est décédée. On est donc dans un rapport au souvenir où là il s’agissait de filmer l’espace du travail pour lequel j’ai utilisé beaucoup de plans de la maison vide, des cadres photos et décoratifs qui permettent de donner des éléments sur la classe sociale à laquelle appartient la personne dont elle s’occupait.

Enfin, tous les plans extérieurs ont été éliminés au montage, parce que nous nous sommes rendus compte que ce film traitait d’un travail qui se fait à domicile, il fallait que le film ne soit que dans des univers fermés, dans l’espace privé. De par ces choix narratifs et esthétiques, un bon tiers des rushes a été enlevé.

En tant que sociologue, et donc non professionnelle de l’audiovisuel, comment avez vous vécu ce montage radical ?

CG : J’ai vu une série de versions qu’on a discutées, explorées ensemble. J’avoue qu’avant de voir le résultat, j’avais peur d’être déçue ou d’avoir des réserves par rapport aux choix parce que j’étais très attachée à tous les tournages que nous avions vécus ensemble. Il y a eu effectivement des choix assez drastiques, mais tous ces choix qui ont été faits par Benjamin et Pauline Piris-Nury, la monteuse, étaient guidés par des raisons théoriques et cinématographiques avec lesquelles je suis tombée d’accord. Avec ce montage, ils ont réussi à donner le fil de l’histoire et à faire ressortir tous les messages que nous voulions faire passer.

« Flagrant délit de sincérité »

Avez-vous eu accès à l’intérieur de la maison où travaille Noémia ? Le choix de garder ce personnage là en interview a-t-il été lié à sa logorrhée, à la scansion de ses mots ?

BD: Au début, Noémia ne voulait pas que nous tournions chez elle, car elle avait peur d’être contaminée par le Covid et de perdre son travail, donc nous l’avons filmée beaucoup à l’extérieur, dans des formes de mise en scène documentaire qui ne me plaisaient pas trop. Quand nous avons finalement réalisé cette interview chez elle, ça a duré presque deux heures, il y avait un côté exutoire. En regardant les rushes, je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas besoin de couper. Dans les trois moments d’interviews montés, il n’y a qu’une seule coupe. Mis à part ça, il s’agit d’un plan séquence d’interview, direct. C’est ce que j’adore en documentaire, ce que Claude Bailblé, ancien professeur et ami, appelait le « flagrant délit de sincérité ». C’est-à-dire qu’au bout d’un moment, la personne oublie la caméra, oublie le cadre et se livre totalement. Sans couper, sans reconstruire un discours. Son flux de parole aide à donner un rythme dans le film.

Dans la partie avec Petrica, les compositions visuelles comportent souvent des cadres dans le cadre, des chambranles de porte en amorce par exemple. Pour créer quel effet ?

BD : Il s’agit de créer l’isolement bien sûr. Un titre envisagé pour le film a été « À l’intérieur » ou « De l’intérieur ». Une des caractéristiques fondamentales du travail du soin à domicile c’est l’espace privé. L’espace privé invisible: on ne sait pas que ces femmes travaillent dans les maisons qui nous entourent. Il y avait donc cette idée d’enfermer via le dispositif cinématographique ces femmes dans les maisons. Créer des espaces clos, intérieurs, renforcés par le travail du cadre. Mais je souhaitais également jouer sur le hors champ, utiliser le lit ou les portes pour ne pas voir la personne âgée mais sentir sa présence hors champ. Pour moi le hors champ c’est quelque chose de majestueux au cinéma, ça ouvre le cadre, c’est magique de penser que dans un espace en 16/9ème fermé, on puisse créer l’impression que quelque chose existe à côté.

L’objectif pédagogique du film a-t-il dicté le traitement de certains sujets ? « Auprès d’elle » évoque pas mal de thèmes sans les approfondir: le statut social de ces femmes, la porosité entre travail et vie privée, la solitude. Sont-ce là des pistes ouvertes pour un travail pédagogique en aval autour du film ou le film doit-il se suffire en lui-même ?

CG : Dès le début, c’était un choix de ne pas donner de réponses, de ne pas expliquer. Le thème est tellement complexe et tellement délicat que chaque spectateur a le droit d’avoir une vision, une relation avec les personnages, avec sa propre expérience. Après, nous sommes tout à fait conscients du fait que plusieurs thèmes sont évoqués sans être explicités. Le résultat est d’ouvrir des pistes et de permettre de discuter, de parler de cette relation de travail de manière assez nuancée. Les débats qui suivent les projections nous ont clairement montré que cette manière de laisser des pistes ouvertes est très efficace pour que les gens puissent s’exprimer et interpréter les choses qu’ils découvrent sur l’écran de manière tout à fait individuelle.

Une deuxième raison de construire le film de cette manière est de donner la parole, vraiment, aux personnages. Tous les thèmes que vous avez énoncés nous frappent, mais ce ne sont pas des choses qui sont explicitées par les travailleuses. Elles sont tout à fait conscientes de la difficulté de leur travail, mais ne se sentent pas comme des victimes.

BD : Ces trois femmes vivent des conditions précaires, tant administratives que financières, un mépris de la société pour leur travail, une invisibilité intrinsèque à la caractéristique du travail. Mais d’abord, nous voulions en faire des femmes dignes. Par la manière de les filmer, de laisser le temps de les voir travailler. Montrer que, avant toute chose, ce sont des travailleuses. Un moment Noémia dit : »Si je pars je ne pourrai pas revenir », c’est très indirect, des personnes comprendront, d’autres pas. Si nous insistons sur le fait qu’elle est sans papiers, c’est ce que le spectateur verra, avant de voir une femme qui travaille. Ceci aussi pour que d’autres femmes puissent s’identifier aux personnages, notamment des femmes qui font le même travail de manière formelle, par exemple des aides à domicile en Belgique ou en France.

Moi, j’avais vraiment envie qu’on rende compte d’un travail, d’une relation, et aussi cette question de l’exil. Les séquences au téléphone ont été travaillées, pensées. J’ai demandé aux personnages d’avoir des conversations téléphoniques, de les filmer, parce que le seul lien qu’elles ont avec l’extérieur c’est le téléphone. Meliza chez elle, est montrée dans trois activités différentes tout en étant au téléphone: elle regarde la telenovela au téléphone avec son copain qui est aux Philippines, elle cuisine avec son copain qui l’entend couper les carottes… Le téléphone était un outil très important pour faire comprendre cette question de l’exil sans que ce ne soit jamais dit clairement.

Enfin pour moi, même si c’est un film qui a une vocation pédagogique, ça ne veut pas dire que tout doit être dit dans le film. Dans mon travail de réalisateur, le fait que cela soit destiné à devenir un outil d’éducation permanente n’est pas pour moi une donnée importante. Cela dit je pense qu’il y a plein de manières différentes de le faire. Ici c’est un film de cinéma. Quand on le projette dans des salles, on se retrouve après dans des situations de débat qui sont pour moi un travail d’éducation permanente de terrain.

Donc, pour toi, le travail d’éducation permanente est fait dans le cadre de l’accompagnement. Ce film accomplit-il une tâche d’éducation permanente si quelqu’un le regarde seul chez lui sur son téléphone ?

BD : Oui ! Même si ce film-là sera plus difficile à regarder seul sur son téléphone. Il est pensé pour être utilisé dans le cadre de projections publiques mais peut totalement être réapproprié par des collectifs, des mouvements, des gens qui s’occupent de cette thématique. A contrario, on peut tout à fait créer un outil qui soit davantage adapté à une diffusion sur téléphone, il faut penser la forme adaptée en fonction de la diffusion.

Le film m’a semblé à charge contre les enfants des personnes âgées. Pourtant leur situation est sans doute complexe, liée à une vie exigeante qui leur permet de soutenir financièrement un tel système. Quel est votre point de vue là-dessus ?

CG : Nous n’avons pas voulu montrer les enfants comme responsables de cette solitude ou de cette situation. Un moment, le personnage de Noémia explique avec ses mots, son ressenti, la question de l’abandon de la personne âgée, mais nous n’avons pas voulu donner de réponse par rapport à ça. Ce n’est pas un jugement de valeur, on ne dit pas comment les familles devraient s’occuper des personnes âgées, c’est juste un constat : plus en plus de familles se retrouvent avec ce type de besoins. Nous menons des vies frénétiques, les femmes travaillent, nous n’avons pas forcément la possibilité de nous occuper des membres de plus en plus vieillissants de la famille et il faut trouver des solutions. Personnellement, je n’ai pas de réponse, mais ce qu’on voit par rapport à la famille dans le documentaire et ce que j’ai vu dans ma recherche aussi, c’est que la famille est toujours présente, d’une manière ou d’une autre. Après, chacun a sa façon de combiner les différentes options et solutions à disposition. Ces choix dépendent d’une immense série de facteurs, ce qui compte c’est de prendre en considération – et ça c’est aux politiques publiques de le faire – le fait que les travailleuses qui sont là jour et nuit pour s’occuper des personnes âgées devraient être valorisées et ce travail considéré et régularisé. Ici, les familles très aisées sont les seules qui puissent se payer ce type de service 24h/24, mais ce ne sont pas les seules familles qui ont besoin de ce type de services. Il faut trouver des solutions abordables pour les familles tout en étant convenables pour les travailleuses.

BD: Pour revenir au film, c’est un travail dont la caractéristique est basée sur un rapport de domination. Ce rapport de domination est de plus exacerbé par le fait que ces femmes travaillent dans l’espace privé, de manière informelle. Sans vouloir aller à charge contre les familles, il fallait marquer ce rapport de classe. Le montage du film cherche aussi à montrer indirectement cette relation de domination. Il ne s’agit pas d’un film militant, ce n’était pas le projet. L’idée c’est d’amener via le cinéma et via des éléments de narration des choses qui vont faire réagir le spectateur ou lui faire se poser des questions, ce qui rejoint encore une fois la vocation de l’éducation permanente.

Propos recueillis et mis en forme par Olivier Grinnaert, coordinateur pédagogique au Gsara

1Chiara Giordano est titulaire d’un doctorat en sciences sociales et politiques (cotutelle entre l’université de Milan et l’université de Bruxelles) et d’un Master en études de genre et égalité des chances. Elle travaille actuellement comme chercheuse au Groupe de recherche sur les relations ethniques, la migration et l’égalité (GERME) de l’Université Libre de Bruxelles. Ses intérêts de recherche incluent la migration des femmes, le travail domestique et de soins, l’inégalité entre les sexes et la discrimination ethnique.

]]>
Bientôt deux ans d’éducation permanente sous Covid, et maintenant ? | Echanges avec Jean Blairon [Vidéo] https://www.causestoujours.be/bientot-deux-ans-deducation-permanente-sous-covid-et-maintenant-echanges-avec-jean-blairon-video/ Mon, 28 Mar 2022 00:00:00 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4109 En mai et juin 2021, la Fesefa, les CEMEA et le collectif PUNCH1 avaient organisé une série de rencontres autour du vécu des associations d’Éducation permanente par temps de Covid. Sur la base de la retranscription des ateliers, Jean Blairon, philosophe et expert associé de l’asbl RTA, avait réalisé une étude2.

Pour ne pas en rester là, une journée a été organisée le 18 février dernier au Point Culture à Bruxelles, afin d’y poursuivre le processus en 2022, qui sera à nouveau une année d’expérimentations, entre autres numériques, pour le secteur. C’est la matinée de cette journée réunissant Jean Blairon (RTA), Jennifer Neilz (Fesefa), Geoffroy Carly (CEMEA), Luc Malghem (Librex) et Nadid Belaatik (GSARA) que nous vous proposons de revoir ici :

1 Pour un Numérique Critique et Humain. En partenariat avec ACMJ, Centre Librex, Cesep, cfs.EP, Culture & Démocratie, Gsara, La Concertation, La Maison du livre, PAC, PointCulture.

2https://gsara.tv/fracturenumerique/education-permanente-crise-sanitaire/

]]>
Reprendre contact avec les espaces publics https://www.causestoujours.be/reprendre-contact-avec-les-espaces-publics/ Mon, 28 Mar 2022 00:00:00 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4139 Quel dialogue est-il encore possible entre associations culturelles, “publics” et “espaces publics”? Comment ce dialogue s’est transformé ou modifié au fil du temps, du temps pandémique et du basculement vers une digitalisation croissante des espaces d’interaction ?

Ce sont les questions que nous avons posées à Magali Mineur, Co-Directrice du Théâtre de la Parole1, et Francesco Moraca fondateur et metteur en scène de Medeber Teatro2.

L’espace public est ce lieu de convergence d’interactions sociales où se construisent le sentiment d’appartenance, le sens de communauté, mais aussi le sens de participation démocratique. Comment l’action associative et culturelle rentre-t-elle en dialogue avec cet espace?

Nous avons traversé deux ans de pandémie, de menace de virus, nous avons intégré l’injonction à rester chez soi autant que possible, l’habitude à se protéger, l’accoutumance à se méfier, à ne pas se mélanger … et au passage à toujours bien se laver les mains. Quelle traces cette période a-t-elle laissé sur les espaces publics et notre capacité à les penser, les regarder, les habiter ? À faire société démocratiquement ensemble dans ces espaces du dehors, du “commun” ?

Comment la frontière toujours plus perméable entre espace physique et espace numérique a-t-elle modifié l’action associative et culturelle?

Somme toute, nous nous étions habitués à réinventer l’espace privé, travailler et se réunir de chez soi, le plus souvent par vidéoconférence, ou en petit groupe, masqué ou pas … Aujourd’hui, le relâchement de ces mesures, aussi temporaire et incertain soit-il, que provoque-t-il dans notre capacité à faire association?

Pour Magali Mineur, il est crucial d’investir l’espace public avec des créations collectives, car le conteur est celui qui transmet la mémoire populaire orale qui nous concerne tous, la dimension collective est donc inhérente au conte.

Le Théâtre de la Parole a voulu mener une réflexion pour questionner la capacité à “désobéir” à travers la création artistique, pour puiser dans la puissance de l’imaginaire et préserver ainsi le “soi public et l’intimité politique”.

Nous voulons continuer à nourrir un dialogue perpétuel entre espace intime et espace public, entre ce qui fait “soi” et ce qui fait commun, ce qui fait “nous”. D’où l’organisation des journées “à contre-courant”, un festival de trois jours qui a lieu au mois de janvier, qui pose la question de comment les associations aujourd’hui peuvent-elles encore désobéir.

Le rapport à la prise de parole dans l’espace public était central dans notre réflexion. Par exemple nous avons invité les participants à penser une affiche-gravure, pour condenser une envie de “dire”, d’afficher un point de vue personnel. Nous avons ainsi travaillé sur ce qui était permis ou interdit. Devoir concentrer l’idée dans une phrase demande une énergie particulière, ça nous invite à réfléchir autrement de soi-à-soi, et à transférer ensuite, dans un deuxième temps, le reflet de soi dans une mise en commun.”

L’espace public est souvent entendu comme synonyme d’espace libre, d’espace ouvert à tous. Magali Mineur explique à ce propos que le travail s’est surtout concentré sur cette notion de liberté, de place à prendre, dans une réalité cloisonnée et assignée à des fonctions spécifiques, un travail de réflexion sur la place de l’espace vide : quel espace vide reste-t-il encore à prendre?

Dans un monde dans lequel l’espace privé grignote de plus en plus l’espace public, l’art du conteur vient interroger précisément cela: la question des limites, de comment délimiter l’espace de ce qui fait commun, en partant d’une nécessité qui est celle de la transmission de la mémoire orale, des récits populaires.”

Déjà dans le passé, le Théâtre de la Parole avait interrogé ce rapport à l’espace et à la ville avec le projet “Écoute, la ville parle”, collectage sonore, visuel et scénique au départ d’un questionnement sur l’accès aux lieux culturels à Bruxelles, un questionnement qui se prolonge en janvier 2022 dans l’invitation adressée à Medeber Teatro à se joindre aux journées “à contre-courant”.

Francesco Moraca, explique le fondement du travail qu’il mène avec Serenella Martufi, au sein de Medeber Teatro :

Pour penser le travail dans l’espace public, en tant qu’espace ouvert à tous, nous nous appuyons sur l’instrument qui est le nôtre : le théâtre. Au sens strict et étymologique, le lieu de la vision qui s’ouvre aux yeux de celui qui regarde, qui perçoit ainsi les éléments et les nécessités profondes de la vie.

C’est ce rapport au “bios”, au vivant dans sa qualité plus élevée, qui dépasse la matérialité, que Medeber Teatro interroge l’espace public et la relation à ses lieux de chaque individu.”

Que se passait-il lors de l’atelier que vous aviez proposé “Regard et Voix / Sguardo et Voce” au sein du Festival “à contre-courant” ?

On demandait à chaque participant de choisir deux images de sa ville, ville au sens large, cela pouvait se référer à la ville natale, la ville de résidence, ou encore même une ville imaginaire … l’image pouvait être une photo, un dessin ou des textes.

Tout peut faire image. L’essentiel était de proposer un “voyage” pour chaque participant, et pour l’ensemble du groupe, avec un départ et une destination, mais également des étapes intermédiaires. Se dessinait ainsi une véritable cartographie imaginaire, de lieux, d’expériences, de récits qui s’entrecroisent. La particularité était de proposer un parcours qui commençait toujours par la même phrase “Je vois”. Ainsi chacun réalisait son propre parcours d’investigation en affirmant ce “Je” intime et public à la fois. Un voyage personnel dans les lieux de la mémoire, un voyage intemporel avec une spatialité ouverte. L’idée sous-jacente étant celle d’amener ce voyage dans des lieux qui ne sont pas les lieux du théâtre conventionnel, et donc dans un espace public ouvert à tous.”

Magali Mineur et Francesco Moraca en conviennent : pouvoir mener la recherche corporelle, théâtrale, poïétique dans un espace du dehors, travailler dans les places, les rues, les galeries en invitant les citoyens à mettre à disposition les lieux de leur quotidien pour y accueillir un artiste et sa propre recherche performative, est un moyen de garder le dialogue ouvert au sein d’une communauté, processus participatif, et profondément ancré dans le vivre ensemble démocratique.

Mettre en relation la recherche artistique avec des espaces qui ne sont pas assignés à l’art, ouvre sur un espace du possible tant pour la recherche artistique qui se laisse modifier par le milieu et sa toile de relations, que pour l’espace physique en question, qui sera à son tour modifié par cette présence agissante et le regard qu’on porte sur elle.

Cela permet de questionner l’assignation des espaces publics à une fonction spécifique, car si l’assignation permet d’une part, une identification avec un rôle, une fonction, elle cloisonne d’autre part l’espace, l’enferme, le limite à un certain type d’usage et d’usager.

Nous pensons à Donald Winnicott pour sa réflexion critique sur l’assignation des espaces : psychologue de l’enfance, qui pense les aires de jeu comme lieux d’expression de “l’espace potentiel”, lorsqu’elles ne sont pas assignées à une fonction spécifique (développer telle ou telle autre compétence chez l’enfant). Ainsi le jeu (l’aire de jeu) devient un espace de transition entre le “moi” et l’extérieur, par lequel l’enfant se construit et prend petit à petit possession de ce monde qui l’entoure, soit en le modifiant physiquement, soit en l’enveloppant d’une couche d’imaginaire3.

Dans nos laboratoires, dit Francesco Moraca, nous partons effectivement de ce travail autour d’une liberté d’imagination et de vision, pour tout participant et observateur.

C’est pour nous la modalité de fonctionnement par excellence qui nous permet de garder un “niveau vital” au sein du rituel théâtral, un rituel qui ne soit pas enfermé dans l’image conventionnelle du théâtre avec un texte à réciter par cœur: nos textes sont, la plupart du temps, des images, des lieux, ni plus ni moins que des paysages au sein desquels nous invitons les participants à réaliser leur parcours individuel et collectif, plusieurs personnes en même temps dans un même paysage qui s’offrent aux yeux du spectateur dans une sorte de tableau vivant. Ce travail, à l’instar du jeu de l’enfant et de l’espace potentiel dont parle Winnicott, n’a pas une intelligibilité immédiate, n’a pas non plus pour ainsi dire une assignation immédiate, mais c’est une invitation à compléter le paysage à travers l’imagination, à ouvrir le possible, à dépasser le potentiel de son usage au sens strict.”

La dimension politique d’un travail artistique en dialogue avec l’espace public

L’esprit critique fait toujours partie de la recherche artistique, de manière physiologique, continue Francesco Moraca. Dans la relation avec un lieu, en ce compris l’espace public, l’important est d’ouvrir des questions, non seulement pour l’artiste mais pour tout observateur.

Les lieux sont comme les personnes, ils sont changeants, ils se modifient dans l’espace et le temps, et par conséquent ce qui est fondamental est l’acte de questionner, de garder toujours ouverts les questionnements par rapport à soi-même dans l’espace et le temps.

Cette tension à chercher des réponses nous tient et nous meut. Nous n’aurons probablement jamais toutes les réponses à toutes les questions, mais ce qui compte est le bout de chemin parcouru.

C’est un peu comme l’utopie, ce quelque chose vers lequel nous tendons, que nous essayons d’atteindre … Le but de l’utopie est de nous faire cheminer dans le temps et dans l’espace, à travers l’expérience intellectuelle, émotionnelle, corporelle … en un seul mot à travers la vie.

Nous réalisons nos projets en dialogue avec toutes les réalités qui composent un territoire, indépendamment de l’âge, de l’assignation de genre, origine, tissu social et économique. Le projet URBE en est un exemple, il s’agit d’une collaboration avec plusieurs ASBL actives dans un processus d’inclusion des personnes venant de tous horizons, plus récemment avec un focus sur une population issue d’un parcours migratoire.

Avec URBE, nous proposons une prise de contact avec la ville, les quartiers, à travers la photographie et la chorégraphie, une écriture donc avec la vision et avec le corps.

Cette ouverture à la fois à l’espace, à ce qui se présente et compose le paysage d’un lieu, ainsi que la place donnée aux corps dans l’espace, suppose une réflexion politique en toile de fond.

Faire une place au corps dans l’espace (public et privé) demande du temps. Ce temps de latence, de recherche, contraste avec la vitesse que la société nous impose. Aujourd’hui, l’économie et la technologie sont un peu le moteur, la cabine de pilotage de notre société, de nos polis.

Je crois que c’est bien ceci le défi de la politique aujourd’hui, c’est reconnecter avec ces temps d’observation et cette proximité avec la nature, et le territoire.

En ce sens, nous sommes une “poche de résistance », pour nous le meilleur des mondes possible est réalisable uniquement si on prend le temps, si on met en dialogue nos visions respectives, et si celles-ci se mettent en mouvement à partir de nos sens et désirs.”

Les expériences du Théâtre de la Parole et de Medeber Teatro nous invitent à reprendre le dialogue avec soi-même et les autres, sans oublier les corps, leur place dans l’espace, et ce que ces géométries peuvent raconter de nous en tant que société, en tant que groupe ou communauté.

Le besoin de se rencontrer, en présence, en silence, en cherchant les fissures vides des espaces, l’envie d’inventer des nouvelles significations, le désir de se laisser surprendre par la beauté cachée, l’expérimentation d’un réel qui se raconte et se renouvelle dans la superposition des corps et des lieux, en recherche de poésie, de vibrations, de rythme, de liberté … tout cela nous aura conquis, et aura mis temporairement dans l’ombre l’effervescence croissante de l’activisme (et de l’artivisme) en ligne. Nous aurons oublié d’évoquer l’espace public numérique, véritable nouveau canal de participation et de mobilisation, comme en témoignent les mouvements “Me Too” et “Black Lives Matters”, pour n’en citer que deux.

Oubli ou omission?

Une histoire à suivre …

Eleonora Sambasile, Coordinatrice pédagogique au Gsara

1 Le Théâtre de la Parole est une ASBL d’éducation permanente dont l’objectif fondateur est la transmission des arts de la parole et de la mémoire orale invitant à une plus grande conscience citoyenne et au renforcement du lien social.

2 Medeber Teatro est un projet de recherche performative, pédagogique et théorique sur le théâtre et la poésie.

3 CEMEA, l’éducation nouvelle en mouvement, Espaces à penser, (2014), pp. 16-24

]]>
Reprendre sa vie numérique en main, avec Nubo https://www.causestoujours.be/reprendre-sa-vie-numerique-en-main-avec-nubo/ Mon, 28 Mar 2022 00:00:00 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4142 Télétravail, commerce en ligne, e-banking, réseaux sociaux : on le sait, aujourd’hui, de larges pans de notre vie se déroulent sur internet. La plupart du temps, ces services en ligne sont considérés comme « pratiques » et bien souvent, ils rendent notre vie plus facile et confortable. Pourtant, la question de la place grandissante de la sphère numérique dans nos vies et les modèles (économiques, psychosociaux) qui la sous-tendent semble insister elle aussi. Que ce soit la récente enquête de Médor sur l’envergure de la surveillance ou les nombreux ouvrages dédiés à la « déconnection », il est clair que l’impensé numérique est en train de bouillonner à la surface de nos consciences : mais quel est donc ce territoire et comment faire – pour employer une expression Latourienne – pour y atterrir sur nos propres termes ?

Pour un numérique local et humain

Il y a trois ans environ, le jour de la protection des données, une petite coopérative belge faisait acte de naissance chez la notaire : il s’agit de Nubo, une coopérative dont la finalité sociale est de favoriser la confiance et l’émancipation numérique en fournissant des services libres et éthiques au grand public. Face au monopole des GAFAM et des dérives associées à leur place grandissante dans la société, des acteurs du numérique libre et indépendant se sont associés pour combler un manque dans l’offre numérique aux particuliers. Il s’agit tout simplement de fournir du mail et du cloud, autrement dit, des services numériques utilisés au quotidien, dans le respect de la vie privée, sans publicité, sans pistage, bref, sans exploiter les données des utilisateurs-trices. Tout cela pour le prix d’un café : les premiers abonnements sont à présent disponibles à partir de 2,5€ par mois. Loin des soit-disantes révolutions des start-up de Silicon Valley, cette coopérative belge entend renouer avec une formule (certes modeste, ou devrions-nous dire « honnête ») qui a fait ses preuves : moyenner un service contre rémunération, le tout dans une coopérative locale dont la structure assure une transparence et une gestion démocratique. C’est pourtant un très grand pas de côté par rapport au modèle dominant du service gratuit. Ces services, que la très grande majorité d’entre nous utilisent, centralisent de gigantesques quantités de données personnelles dont elles peuvent tirer profit. Des publicités ciblées à la revente aux courtiers de données, les produits au cœur de leur business ne sont pas les services qu’elles fournissent, mais les données qu’elles collectent. Ces tractations se déroulent par ailleurs en coulisses, sans que l’utilisateur-trice n’en ait vraiment conscience et bien souvent sans son consentement explicite. Elles se font en dehors de tout contrôle public, sans préoccupations de leurs effets sur la société.

Tout est connecté

Notre consommation numérique est longtemps restée opaque, voire occulte. Il y a quelque chose de l’ordre de l’envoûtement dans la manière dont il a réussi à séduire le monde entier par la promesse de produits et services gratuits, stylisées et personnalisables. La dématérialisation promise était dans l’air du temps ; il fallait se désencombrer du poids de la modernité et du progrès, et le numérique offrait soudain une voie lisse et rationnelle. Il permettait d’économiser du papier, de démocratiser la production de sens et proposait un lifestyle cool emancipé du corporatisme poussiéreux du 20ème siècle. Avec lui, on allait enfin glisser dans un nouveau millénaire. Quinze années plus tard : l’essor du commerce en ligne engendre une pénurie de papier et la prise d’assaut constante de nos sens par des flux informatiques nous précipite, collectivement, plus que jamais au bord du burn-out. D’où cette soudaine remise en question : qu’avons-nous confié si aveuglément au numérique pendant tout ce temps ? Et si le numérique soudain manifeste ses limites (et surtout les nôtres!) qu’est-ce que c’est au juste ?

Eh bien, il va sans dire que la dématérialisation d’internet n’était qu’apparente. Le numérique, c’est un territoire bien réel ! Internet, c’est tout d’abord une infrastructure matérielle, avec des câbles, de la fibre optique, des datacenters, des serveurs. C’est toute cette infrastructure qui permet à nos données de circuler. Nos données, c’est-à-dire toutes les informations générées par nos activités en ligne, que ce soit le cadeau d’anniversaire commandé en ligne pour notre petite sœur ou le blockbuster qu’on a regardé dans un petit moment d’indulgence sur Netflix, mais aussi nos factures de téléphone, nos réunions entre collègues, bref, toutes les opérations du quotidien qu’on a peu à peu confiées à ce monde « virtuel ».

Si au départ on a pu se réjouir des connections inédites avec d’autres sur des sub-reddits de niche, du pouvoir de l’information décentralisée au sein de révolutions (bien réelles cette fois-ci) ou encore, de l’accès soudain à la production de sens pour des minorités jusqu’ici écartées des circuits médiatiques, Internet, c’est aussi devenu petit à petit un modèle économique bien particulier (ou plutôt, la combinaison de deux modèles complémentaires) : le capitalisme de surveillance et l’économie de l’attention. Le premier repose sur l’analyse massive et constante de nos comportements en ligne pour générer du profit ; le second vise à maintenir des architectures de l’information telles que dans la surabondance produite par la nature expansive du numérique, notre attention (ou notre « temps de cerveau disponible ») soit constamment capturée et mise à profit. Vous vous sentez un peu fatigué-e ? Vous avez du mal à vous concentrer, à lire même quelques page d’un bouquin alors que vous êtes passionné-e de littérature ? Il vous arrive de saisir votre téléphone pour fixer l’écran de démarrage, sans savoir pourquoi ? C’est normal : tout a été fait pour que les outils qu’on utilise et les plateformes qu’on visite absorbent notre attention en permanence.

En 2020, le chiffre d’affaires de Google était de 182,53 milliards de dollars. Un chiffre qui a doublé en seulement quatre ans, un chiffre d’une rare exponentialité. Comment est-ce possible alors que les services de Google sont « gratuits » ? Quelque chose de gratuit, au fond, c’est quelque chose qu’on prend pour acquis. Paradoxalement, les choses gratuites sont aussi celles « qui n’ont pas de prix », pour citer un slogan corporate pas si poussiéreux que ça. En l’occurrence, il ne s’agit pas moins de notre attention et de notre libre arbitre.

Tout comme les industries (agro-alimentaires, pétrolières, automobiles) ont pris pour acquis les ressources naturelles de la planète comme étant toujours « données », le numérique d’aujourd’hui s’est emparé de nous pour générer des « données » et des profits. Tout est connecté : si l’on commence à intégrer que l’être humain fait partie de la nature, il en va de même pour le numérique. Loin d’en être exempts, le big data, c’est nous. Nous sommes devenus la matière première dont les richesses sont minées au profit des plus grosses entreprises de la planète. Sauf que dans leur modèle, nous n’en contrôlons ni l’usage ni n’en récoltons les bénéfices.

Atterrir dans un numérique de confiance

Répétons-le : un autre modèle est possible. Il ne s’agit pas d’une utopie, mais d’une proposition concrète et accessible. Nous sommes nombreux-euses à nous être désolidarisé-e-s de pratiques destructives en privilégiant des sources d’informations indépendantes, une mobilité douce ou une alimentation respectueuse de la terre et des producteurs-trices. La proposition de Nubo va dans le même sens. Il s’agit bel et bien de prendre soin d’un espace de notre vie dont nous ne saurions plus nous passer, en lui donnant l’attention qu’il mérite plutôt que de le laisser s’emparer de nous. Est-ce que ça veut dire qu’un produit comme Nubo c’est un peu le bio du net ? Disons qu’il est même un petit peu plus que ça. Nubo, c’est plutôt un petit producteur dont les produits sont un peu difformes mais d’autant plus savoureux ; c’est la possibilité de venir sur le terrain cueillir ses propres tomates, de rencontrer les personnes qui les ont fait pousser, de humer la terre. C’est la satisfaction de soutenir un réseau de producteurs motivés par le respect de la nature et de l’avenir1. Alors comment est-ce que ça se traduit dans la sphère numérique ?

Au départ, il y a le choix de la structure coopérative, encore très peu usitée dans la sphère digitale. Et puisqu’il s’agit de nous et de nos données, c’est une coopérative d’utilisateurs-trices. Ces dernier-e-s peuvent donc être co-propriétaires de l’entreprise et décider de son évolution en participant à la vie coopérative et en votant à l’AG. Ainsi, les membres ont été invité-e-s à réécrire les conditions générales d’utilisation des services, ce texte souvent légaliste et illisible qui régit nos interactions avec des services en ligne, afin de s’en réapproprier la matière et en décider les termes collectivement.

Ce type de démarche s’inscrit dans la volonté d’agir à l’échelle locale, surtout pour des services longtemps dématérialisés et globalisés. Lorsqu’on prend un abonnement chez Nubo, nos données sont enregistrées sur un serveur reconditionné à Zaventem pour ne plus en bouger (jusqu’à ce qu’on en décide autrement) ! À l’inverse, chez Microsoft ou Google, ces données sont revendues autour du monde pour influencer nos comportements économiques mais aussi nos choix politiques et nos habitudes sociales. Leurs datacenters immenses constamment alimentés en énergie pour un maximum de redondance (afin d’assurer un service absolument infaillible) ont un impact incommensurable sur la planète2. Chez Nubo, il y a donc une volonté d’ofrrir un même type de service dans un circuit beaucoup plus court et décentralisé. Nubo s’adresse à tous les particuliers en Belgique, mais on pourrait très bien imaginer ce même service à l’échelle d’une ville, d’un quartier ou même d’un immeuble (certain-e-s se rappelleront de cette époque, pas si lointaine, où les universités et les institutions publiques maintenaient leurs propres serveurs).

Les services de Nubo reposent sur des logiciels libres, des formats ouverts et des protocoles standards. La coopérative encourage leur utilisation et défend leurs avantages par rapport aux objectifs d’indépendance, d’émancipation numérique et de solidarité. À l’image de la structure coopérative, les logiciels libres assurent une transparence technique et une démarche collaborative. En documentant les processus techniques, Nubo permet à d’autres initiatives similaires de proliférer, notamment dans un format accessible et facile d’utilisation. En effet, si on reproche souvent aux logiciels libres d’être peu accessibles aux non-initiés, la volonté de Nubo a été de fournir une formule simple dans une interface intuitive. C’est aussi ce qui est rendu possible par le choix d’une structure coopérative à finalité sociale, qui repose sur la rentabilité et l’emploi justement rémunéré, sans pour autant poursuivre la simple lucrativité.

Enfin, la proposition de Nubo est aussi celle d’un réseau d’entraide qui favorise les rencontres autour de ces enjeux et la création de communautés soucieuses de s’en emparer.

Emma Kraak, chargée de communication Nubo et militante libriste

Vers les 2000 abonné-e-s !

Nubo a lancé ses services au mois de février, et le projet compte aujourd’hui 660 coopérateurs-trices et 333 abonné-e-s. En créant un compte, il est possible de prendre des parts mais surtout de reprendre le contrôle de sa vie numérique en migrant ses données vers une adresse mail et un cloud éthiques. Ainsi, en prenant un abonnement, on peut avoir une adresse mail @nubo.coop ou créer son propre nom de domaine personnalisé. Le cloud, quant à lui, permet de stocker les données qu’on utilise souvent ou qu’on aime partager, comme des photos, des vidéos, mais aussi des documents pour collaborer à distance. Il permet aussi de synchroniser des agendas, des contacts, de faire des sondages, des listes de tâches…

Le projet attend les 2000 abonné-e-s pour assurer sa viabilité économique et une structure collective durable. Autrement dit : il n’attend plus que vous !

1En Belgique, on peut penser au réseau des GASAP : https://gasap.be/

2Diverses études, dont celles du Shift Project montrent que les émissions du secteur numérique ont doublé, entre 2010 et 2020. Elles sont plus importantes que celles de l’aviation civile, aujourd’hui pointée du doigt. Source.

]]>
Conférence de Teresa Castro : « Réanimer la nature » https://www.causestoujours.be/conference-de-teresa-castro-reanimer-la-nature/ Wed, 15 Dec 2021 16:49:26 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4073

Le point de départ de cette intervention est l’idée que la crise écologique que nous traversons aujourd’hui est indissociable d’une crise de la sensibilité et des formes de l’attention. Face à la perspective de plus en plus réelle d’une planète inhabitable, il est urgent d’imaginer une éthique du soin : une relation plus attentive, inclusive et généreuse avec la nature et l’autre qu’humain. C’est dans ce contexte que les formes sensibles ont un rôle politique à jouer. Inspirée par les travaux de Val Plumwood, et prenant le cas du cinéma comme exemple, Teresa Castro suggère que les images filmiques peuvent, potentiellement, nous aider à réanimer la nature. Il ne s’agit pas de défendre que le cinéma doit être mis au service des discours écologiques, mais de proposer qu’il a la capacité de restaurer l’émerveillement devant le monde dont nous avons plus que jamais besoin.

Teresa Castro est maîtresse de conférences en études cinématographiques et audiovisuelles à l’Université Sorbonne Nouvelle. Une partie de ses recherches récentes porte sur les liens entre cinéma et animisme, l’éco-criticisme et les formes de vie végétales dans la culture visuelle. Elle a coédité l’ouvrage collectif Puissance du végétal et cinéma animiste. La vitalité révélée par la technique (Presses du réel, 2020).

Enregistrée au Cinéma NOVA à Bruxelles le 21 octobre 2021.

Image d’illustration (c) Photo issue du film Conversation with a Cactus d’Elise Florenty & Marcel Türkowsky

]]>
Conférence d’Alexis Zimmer : « Brouillards Toxiques » https://www.causestoujours.be/conference-dalexis-zimmer-brouillards-toxiques/ Wed, 15 Dec 2021 16:48:03 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4069

Le biologiste et philosophe des sciences, Alexis Zimmer, s’intéresse aux processus de contamination des corps et des paysages dans le contexte de l’Europe industrialisée. À la frontière entre histoire environnementale et de la santé, il met en scène, comme c’est le cas dans son ouvrage Brouillards toxiques. Vallée de la Meuse, 1930. Contre-enquête (Zones sensibles, 2016), des acteurs aussi divers que le charbon, des « experts », des nuages toxiques, ainsi que les humains et les bêtes qui en sont les victimes. Cette approche narrative de l’essai rend sensible au surgissement d’images, de discours instrumentalisés, de résistances et de savoirs populaires.

Alexis Zimmer est maître de conférences en Histoire et politique de la santé et de l’environnement aux 19e et 20e siècles à la faculté de médecine de Strasbourg. Son travail étudie l’anthropologie et l’histoire des relations santé/environnement, l’anthropologie des microbes, la santé et la pollution, ainsi que les enseignements des sciences humaines et sociales en études médicales.

Enregistrée au Cinéma NOVA à Bruxelles le 22 octobre 2021.

Image d’illustration (c) Photo issue de la conférence « Brouillards toxiques » d’Alexis Zimmer

]]>
Conférence d’Alexandre Galand : « Pour une polyphonie rythmique des échanges » https://www.causestoujours.be/conference-dalexandre-galand-pour-une-polyphonie-rythmique-des-echanges/ Wed, 15 Dec 2021 16:47:26 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4066

Notre époque serait confrontée à une « catastrophe de la résonance », où les choses, êtres et paysages seraient rendus muets suite à l’atrophie de nos attentions, imaginaires et dispositions à considérer l’altérité. Des pratiques aident à revivifier ce rapport au monde. Par l’entraînement de l’écoute qu’il suppose, l’enregistrement de terrain rend en effet sensible à toute une série de présences, mais aussi à des relations, des échanges et des conflits. Depuis la publication d’un ouvrage de synthèse à propos de la pratique du field recording, Alexandre Galand s’interroge sur l’apport de l’écoute et de l’enregistrement dans les « ruines du capitalisme ». Son exposé est émaillé de diffusions d’extraits sonores.

Docteur en histoire, art et archéologie, Alexandre Galand se passionne pour les arts se donnant le monde pour objet : le cinéma documentaire, le récit de voyages et le nature writing, la peinture de paysage, le field recording. Il a publié Field recording : l’usage sonore du monde en 100 albums aux éditions Le Mot et le Reste (2012).

Enregistrée au Cinéma NOVA à Bruxelles le 24 octobre 2021.

Image d’illustration (c) photo issue du film Curupira, bête des bois de Félix Blume

]]>
Du traitement des fake news en éducation aux médias https://www.causestoujours.be/du-traitement-des-fake-news-en-education-aux-medias/ Wed, 15 Dec 2021 16:32:57 +0000 https://www.causestoujours.be/?p=4061 INTRODUCTION

Complexe et protéiforme, le terme de « Fake News » est évoqué à tort et à travers aujourd’hui, notamment par les voies médiatiques et politiques, comme argument ou étendard, sans se donner la peine d’en interroger les causes ou les mécanismes. Il convient pourtant de rappeler que le problème de mauvaise information, de désinformation, est a minima corollaire à l’apparition d’un système de diffusion de cette information. Cependant l’avènement d’internet, des réseaux sociaux et la multiplication exponentielle des sources d’informations a profondément modifié le paradigme.

Le GSARA a pour mission d’éduquer aux médias et ses travailleurs l’accomplissent auprès de publics divers, adolescents en décrochage, adultes précarisés, primo-arrivants sur le sol belge, détenus, … Depuis une dizaine d’années, le positionnement critique de ses animateurs est constamment remis en question par les publics, symptôme de la profonde crise de confiance qui s’est installée à l’égard des institutions médiatiques traditionnelles, de la parole institutionnelle ou encore du monde scientifique (plus encore depuis mars 2020). À cela, il faut ajouter que la prolifération des sources d’informations entraîne petit à petit la perte d’un référentiel commun et, par conséquent, l’émergence de plus en plus difficile d’une parole citoyenne au sein de nos ateliers d’éducation permanente, tant chacun évolue et se conforte dans sa bulle d’influence médiatique personnalisée, limitant ses opinions à celles et ceux qui partagent déjà ses centres d’intérêts, via internet.

Dans cet article, nous relevons quelques méthodes et outils pour une éducation aux médias qui tente de donner des grilles de lecture, des points de repère et un temps de recul nécessaire à des publics fragiles face à la multiplication et à l’accélération perpétuelle des signes médiatiques. Pour ce faire, nous avons consulté Damien Seynave et Bernard Fostier, animateurs pour le GSARA, mais aussi Maxime Verbesselt, animateur pour Action Médias Jeunes asbl et enfin, Martin Culot, coordinateur pour Média Animation asbl.

Deux pièges à éviter

Tout d’abord, il convient de préciser que le rôle de l’éducateur aux médias ne sera pas de démêler le vrai du faux, d’être une police des bonnes et des mauvaises sources. Les théories du complot et autres rumeurs ne doivent servir que d’outils à la critique de l’information. Deux lignes sont fondamentales :

  • une information est une construction discursive, un récit, qui va utiliser certains signes, certains codes, qu’il conviendra de déceler et d’analyser.
  • les circuits médiatiques sont partie prenante de logiques économiques auxquelles il conviendra également d’éveiller nos audiences.

Nous reviendrons plus bas sur ce que nous appellerons une grille de compréhension structurelle et une grille de compréhension économique de l’information. Pour illustrer le piège du vrai/faux, penchons-nous un instant sur les outils de fact checking (citons captainfact.io qui constitue un bon exemple). Fastidieux et chronophages, ces outils peuvent constituer une sorte de baromètre de la fiabilité, mais chaque source étant questionnable, ils ne peuvent résoudre le cycle infernal de la mise en question de l’information et de l’irrésoluble recherche d’une vérité immuable.

Une seconde fausse route dans un processus d’éducation aux médias en 2021 serait d’établir une distinction nette entre médias dits « traditionnels » et médias « en ligne ». Les rapports entre médias traditionnels et nouveaux médias ne sont pas opposés mais au contraire beaucoup plus articulés que l’on ne pourrait le croire. Tous sont confrontés, avec leurs propres outils, à la formulation d’une information et donc sa mise en récit, qu’il s’agisse d’utiliser l’écrit, l’image fixe, la vidéo, le son, la musique, le montage, la construction linguistique (grille structurelle). D’autre part, tous sont soumis à des logiques économiques qui vont influer sur la mise en forme de leur message (grille économique). À cela, ajoutons la position ambivalente des institutions médiatiques présentes sur plusieurs canaux : si une grande enquête d’investigation basée sur un travail journalistique rigoureux peut faire vendre en kiosque, le même article utilisera les codes beaucoup plus courts et « impactants » des réseaux sociaux pour susciter des commentaires et de l’engagement en ligne (du clickbait), et donc faire valoir sa page web à des annonceurs pour des prix plus élevés.

Deux grilles de compréhension

Evaluer la fiabilité d’une information passe d’abord par évaluer les méthodes. Si les textes aux argumentations fallacieuses ou autres codes de la télévision ont aujourd’hui été largement décryptés, les codes des médias en ligne sont plus récents et il faudra essayer, au-delà de l’évidence, de déceler les signes et logiques qui essaieront de susciter « l’engagement », le clic (les photos provocantes, titres prometteurs, titres très politisés ou très polarisants auront tendance à susciter plus de partages, plus de flux). Relevons ici également la série de stratagèmes et de biais cognitifs qui pousseront par exemple l’internaute à accepter les politiques d’installation des cookies à usage commercial, d’usage également pour susciter le clic (code couleurs, systèmes de retard par le scrolling, retour de la fenêtre pop-up tant que les conditions n’ont pas été acceptées…1).

À mi-chemin de la compréhension structurelle et de la compréhension économique des nouveaux médias, les notions d’algorithme de recommandation et de bulles d’influences semblent primordiales à communiquer à nos audiences. Bien sûr, internet ne constitue pas le grand accès libre et gratuit à tous les savoirs du monde qui nous était promis dans les années 90. Chaque utilisateur qui regarde le monde à travers internet ne le fait qu’à travers le prisme d’une fenêtre étriquée qu’il façonne à coups de clics, de recherches et autres achats en ligne, soit l’ensemble de ses données personnelles. Ainsi identifiés, nous voici en communication avec des personnes qui nous ressemblent, en lien avec des contenus qui corroborent nos opinions et vers lesquels notre intérêt se dirige naturellement. Si cette « bulle d’influence » que nous nous sommes créée façonne notre accès au monde, il ne faut pas minorer la part des grandes industries du web qui sculptent, elles aussi, les contours de notre minuscule fenêtre. Ainsi, certaines voix de professionnels de l’analyse médiatique s’élèvent pour un open data, soit l’obligation pour les industries médiatiques du web de rendre leurs algorithmes de recommandation transparents. Un nouveau et vaste champ pour l’analyse des médias. Nous pourrions alors mieux cerner les contenus qui sont proposés à un public identifié, mieux cerner comment ce groupe s’informe, et donc mieux interpréter l’impact des médias du web sur ses actions.

Enfin, sur la question de la mise en garde contre la « mauvaise information », le rôle de l’éducateur aux médias sera de donner des clés de compréhension de l’économie des médias, et notamment du modèle publicitaire. En ce qui concerne les fake news, l’immense majorité de celles-ci sont créées pour des raisons lucratives. Les fausses informations construites de manière très aguicheuse, donc promptes à susciter l’engagement, le partage, affichent des espaces de publicités plus chers. Ainsi bien sûr, les médias institutionnalisés jouent un jeu dangereux avec les réseaux sociaux, surfant sur ses recettes et formules, tant leur modèle économique est lui aussi pieds et poing liés aux revenus publicitaires.

L’actuelle situation paradoxale de l’éducation aux médias

Pour comprendre où en est l’éducation aux médias, il s’agit de remonter un petit peu dans le temps, sur le fil de son histoire. Celle-ci s’inscrit dans une tradition critique des pouvoirs médiatiques. Dans les années ‘70, la critique portait sur les ambitions hégémoniques de certains d’entre eux. Dans les décennies suivantes, des années ‘80 aux années ‘90, le paradigme fut celui de la déconstruction des médias. Il s’agissait en effet de les voir en tant qu’objets, dans leur construction. Une information, le JT étaient devenus ainsi des objets d’étude. C’est ce qu’on a appelé la tradition sémiotique.

L’éducation aux médias est actuellement dans une position paradoxale. Face à la crise de confiance généralisée, il est trop souvent demandé aux animateurs en éducation aux médias de répondre en donnant les moyens d’une reprise de confiance en les médias traditionnels. Le grand basculement à cet égard a été l’attentat contre Charlie Hebdo. Il s’est agi à partir de là de lutter contre le radicalisme en passant par une lutte contre les théories du complot ; ce qui n’est pas l’essence du travail en éducation aux médias. En effet, comme nous avons déjà pu le dire, il s’agit moins de valider ou non une information, que de rendre visible tant, d’un côté, la mise en récit que, de l’autre, le modèle économique sous-jacent. Les attentes ont donc changé ; le focus aussi. Nous sommes passés de la critique des industries médiatiques à celles des utilisateurs des médias : comme si le problème ne venait non plus du comportement des industries, mais du fait que le public ne savait pas le discerner. Le champ de l’éducation a induit cela aussi : l’apprentissage y est pensé de plus en plus en termes d’acquisitions de compétences. Ce faisant, le commun se perd.

L’outil en 5 approches, développé par Média Animation

Dans l’esprit de retrouver ce référentiel commun, l’asbl Media Animation a développé fin octobre 2021 son outil « Critiquer l’info – 5 approches pour une éducation aux médias »2. Celui-ci identifie et explore cinq approches réflexives et critiques face à l’information : l’approche empirique, celle du discours, de la propagande, de la réception et, enfin, l’approche sociale3. Les trois premières représentent les grilles de lecture traditionnelles de l’éducation aux médias. La quatrième, celle de la réception investigue les biais cognitifs, nouveau pan intéressant, même s’il s’agit d’être vigilant en ce qu’elle renvoie vers une conception individualiste de l’effet de l’information. Enfin, la cinquième et dernière, la question sociale, est sans doute la plus compliquée à appréhender. Elle renvoie moins à des outils et méthodes que les autres. Elle est à la fois moins ancrée dans la tradition et se formalise moins qu’elle ne s’observe. L’attention est portée ici sur les communautés de partage à travers lesquelles circule une information.

Ces cinq approches sont un outil puissant, puisqu’elles permettent aux animateurs de se situer très vite sur ces questions ainsi que sur les méthodes décrites. À cet égard, ceux-ci auraient tout à gagner à n’être pas, pour ainsi dire, obsédés par la vérité. L’important est de comprendre, et a fortiori de faire comprendre, de transmettre la fonction de l’information, ce qui s’y joue : est-ce le média ou le récit qui est attractif ? Quelle croyance y est en jeu ? Si le même message avait emprunté une forme différente, quel impact cela aurait-il eu sur lui ? Autant de questions qui permettent de s’affranchir de la dichotomie vrai/faux, et d’amener peut-être un peu ailleurs, sur les pistes de l’éducation, de la réflexion.

Par Nadid Belaatik et Olivier Grinnaert

Image d’illustration (c) Image par Hrag Vartanian , CC BY ND 2.0

1 Pour plus de détails lire notre article : https://www.causestoujours.be/les-dark-patterns-ou-designs-trompeurs-la-manipulation-de-lutilisateur-sur-internet/).

2 https://eformation.media-animation.be/courses/critiquer-linfo-5-approches/

3 https://media-animation.be/CRITIQUER-L-INFO-5-approches-pour-une-education-aux-medias.html

]]>