journalisme – Causes Toujours https://www.causestoujours.be Blog du Trimestriel Causes Toujours Mon, 23 Jun 2014 10:23:04 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.4 Comment le discours médiatique influe-t-il sur nous ? https://www.causestoujours.be/comment-discours-mediatique-influe-t-il/ https://www.causestoujours.be/comment-discours-mediatique-influe-t-il/#respond Thu, 12 Jun 2014 11:25:02 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=223 Décryptage

Lorsqu’on s’informe en écoutant, regardant ou lisant les médias, on s’intéresse au contenu de l’information, qui est le message principal. Mais sa mise en forme est, elle aussi, porteuse de messages, en filigrane, plus discrets, qui influent sur notre mode de pensée. De quelle manière l’influence-t-il ? Comment l’identifier ? Quel rôle y joue le langage utilisé dans les médias ? Pour citer Isabelle Stengers : « Les mots n’ont pas le pouvoir de répondre à la question que nous imposent les menaces globales […]. Mais ils peuvent […] contribuer à formuler cette question sur un mode qui force à penser ce que requiert la possibilité d’un avenir1».

Alterna

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Christine Servais, chercheuse en Sciences de l’Information et de la Communication à l’ULg, et spécialisée dans l’analyse du discours des médias, a analysé l’énonciation journalistique et ses effets sur les représentations collectives et sur le comportement attendu des spectateurs. En identifiant les caractéristiques de l’énonciation journalistique dans les grands médias, elle montre quel type de public cela tend à définir et souligne la responsabilité de chacun dans cette configuration, aussi bien en tant qu’acteur des médias qu’en tant que récepteur. Nous tentons ici de résumer sa pensée à partir de deux articles : « Énonciation journalistique et espace public : une hégémonie pleine de voix ? »2 et « Appel au peuple/appel du public : décrire la réception comme une adresse »3.

Les médias ont pour vocation de communiquer des informations que nous ne possédons pas et qui concernent un collectif plus large que notre réseau de connaissances directes. Ils sélectionnent ce qui est important dans l’immensité des événements qui ont lieu quotidiennement pour donner à voir ce qu’il faut savoir. Les journalistes ont un rôle de porte-parole pour la population. Ils véhiculent ce que le peuple est supposé vouloir savoir et vouloir dire. En rendant commun un ensemble d’informations, les médias créent du « collectif ». En plus d’être une médiation entre l’événement et le public, le traitement de l’information par les médias est aussi une médiation entre le spectateur individuel et le collectif. De cette manière, il s’agit aussi d’une expérience politique.

Le rôle des médias dans la construction des représentations dominantes

Le rôle de porte-parole ou d’intermédiaire du journaliste censé représenter le peuple peut être une manière de se déresponsabiliser par rapport à ce qui est dit. Il prétend parler au nom d’un ‘nous’ qu’il ne représente pas forcément. Plus encore, l’emploi du ‘nous’ ou du ‘on’ duquel se revendique le journaliste a généralement comme résultat de légitimer une vérité sous couvert de désigner une appartenance commune qui n’est pas réelle. Ce type de discours nous dit: “Tu dois répondre de ce que j’affirme, mais en fait tu ne peux en répondre mais seulement t’y soumettre, car il n’y a pas d’autre lieu d’où en répondre.” Dans cette optique, la passivité des destinataires ne serait pas, comme on l’affirme souvent, un simple manque de recul critique de la part de la population, mais constituerait la réponse appropriée et attendue à un discours qui se soutient d’une “opinion reçue” dont on prétend qu’elle serait la seule forme du “nous” qui énonce une domination comme consensus”4.

Cette analyse fait écho au consentement diffus qui peut s’observer auprès du public. Pourquoi ? D’une part parce que les médias ne donnent généralement pas les moyens de comprendre les enjeux des situations qui sont montrées, d’autre part parce qu’à travers le dispositif de mise en forme des informations, le consensus est ce que l’on attend du public.

La place du spectateur 

Dans chaque contenu médiatique, il y a un dispositif spécifique qui détermine le contenu ainsi que la manière de le présenter. Et ce dispositif influe sur nos représentations, sur notre comportement par rapport aux informations reçues. Prenons pour exemple l’émission Enquêtes diffusée sur RTL TVI, analysée par Christine Servais dans son travail. L’émission prétend à l’objectivité par une forme de transparence absolue. Le dispositif pourrait se résumer par la formule ‘tout à voir et rien à voir’. Dans cette émission, personne ne prend la responsabilité de l’énoncé sur le monde qui est présenté. Les images sont montrées « brutes ». L’univers qu’on nous présente n’est pas peuplé, il est exclusivement physique.

La place assignée au public est celle de spectateur à qui l’on donne à voir des situations « telles qu’elles sont ». En fin de compte, ce dispositif a pour effet d’induire un ‘chacun chez soi’, une peur de l’autre en exacerbant l’insécurité tout en ne permettant pas de comprendre les éléments qui induisent les situations montrées et les situations dans laquelle les personnes montrées se trouvent. Derrière un procédé qui semble neutre, il y a donc un dispositif qui, au contraire, n’est absolument pas neutre quant au message véhiculé. Il lui assigne un rôle passif qui n’est pas de comprendre mais de voir, et en même temps suscite une peur de l’insécurité tendant à un entre-soi et efface toute responsabilité d’un énonciateur puisque celui-ci est absent du dispositif.

Une question de responsabilité

Cela nous amène à la question de la responsabilité, celle des journalistes, qui produisent l’information, et celle des spectateurs, qui la légitiment par leur réception. En effet, au regard du discours médiatique dans lequel le public ne se sent pas toujours représenté, le fait de ne pas en tenir  compte, de ne pas y répondre, par une attitude que l’on pourrait croire passive, est une position active. C’est une manière de ne pas répondre de l’idée qui lui est proposée. La population n’est pas passive par rapport aux médias.

D’autre part, le traitement médiatique de l’information ne peut prétendre à une complète objectivité, il s’agit d’une parole que le journaliste prend, en tant que personne. Il se doit de prendre conscience de son existence politique, de donner un éclairage sur le monde, en prenant position, et ainsi créer un débat. Car en effet, on peut identifier plusieurs types de journalismes par rapport à l’effet qu’ils créent sur le public : le journalisme qui crée du consensus et le journalisme qui, en injectant de la conflictualité, rassemble. Et c’est vers ce deuxième type de journalisme qu’il faut tendre s’il l’on veut qu’il continue à assurer son rôle dans une société démocratique.

 Lynn Dewitte

1. [Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, La Découverte/Poche, 2013]↩
2. [Christine Servais, « Énonciation journalistique et espace public : une hégémonie pleine de voix ? », Communication, vol. 32/2, 2013]↩
3. [Christine Servais, « Appel au peuple/appel du public : décrire la réception comme une « adresse », à paraître dans Questions de Communication, coll. Actes, Jamil Dakhlia dir., « A la recherche du public populaire », 2014]↩
4. [Christine Servais, « Énonciation journalistique et espace public : une hégémonie pleine de voix ? »,op.cit.]↩

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Le règne de la bien-pensance – Témoignage de Philippe Dutilleul https://www.causestoujours.be/le-regne-de-la-bien-pensance-temoignage-de-philippe-dutilleul/ https://www.causestoujours.be/le-regne-de-la-bien-pensance-temoignage-de-philippe-dutilleul/#respond Wed, 11 Jun 2014 16:55:05 +0000 https://gsara.tv/~causes/?p=30 Opinion

Philippe Dutilleul a été longtemps réalisateur de documentaires et journaliste-reporter au sein de la RTBF : Strip Tease, Sale temps sur la planète, Bye Bye Belgium, Mort biologique sur ordonnance téléphonique,..Avec un regard acerbe mais qui frappe juste, Philippe Dutilleul a durant toute sa carrière fait preuve de pertinence et d’impertinence. Toujours un journal en main, le regard pétillant et le verbe généreux, il nous livre ici sa vision extrêmement lucide du paysage médiatique belge.

attention-des-medias

Êtes-vous d’accord avec l’affirmation de Jean-François Kahn dans son dernier livre L’horreur médiatique : « L’impératif démocratique, qui exige une confrontation pluraliste de propositions et d’arguments, a été éradiqué de certaines consciences » ?

Je suis tout à fait d’accord. Je vous donne un exemple récent.

Je suis tout à fait d’accord. Je vous donne un exemple récent. Il y a toujours eu le journal Le Soir à la maison, même quand je ne savais pas lire, mon père l’achetait et j’ai toujours continué la tradition familiale. Avant il y avait une rubrique « Polémiques » qui offrait différents éclairages sur un même sujet mais ces pages ont été supprimées. Ça ne les intéresse plus… À part la voix de Jean-François Kahn et quelques autres rédacteurs réguliers, il y a peu de voix discordantes. C’est le centre-gauche conservateur. Il n’y a quasi plus de confrontations d’opinions et de débats en Belgique. Je trouve ça extrêmement regrettable et très dommageable pour le pluralisme des idées. C’est une pensée pré-mâchée, pré-fabriquée, très simpliste. Les analyses plus léchées, plus approfondies sont réservées à un public fort restreint. Il est difficile de toucher un large public avec des émissions de qualité. L’évolution de la presse ne semble pas aller en s’améliorant. Il y a une banalisation de l’information. La plupart des chaînes se ressemblent. La gauche et la droite se ressemblent de plus en plus, que ce soit au travers des idées ou des actions. La politique se fait en chambre close en Belgique. La presse est à l’image de ça, c’est une presse qui garde un lectorat suffisant pour vivre mais ne se renouvelle pas, ne se régénère pas. On essaye de toucher les jeunes en rajeunissant certaines pages et puis il y a tout le pari du web évidemment mais je ne suis pas certain qu’en termes de débats et d’approches différentes, on arrive à quelque chose de satisfaisant. Une vraie démocratie ne peut bien fonctionner qu’avec des gens curieux et bien formés. Or on est dans une société qui vise essentiellement l’inverse : individualiser les besoins, les attentes, les expressions. En Europe, on est plus dans une société de production, dans une société de consommation. Les médias vont axer le contenu des journaux vers ce qu’ils considèrent être les goûts dominants du public. Ce qui se traduit par une raréfaction et une banalisation des contenus, plus de facilité, plus de bling-bling,… Même dans le supplément du journal Le Monde, il y a un mélange de genres pour séduire un maximum de personnes. Certains contenus se mélangent avec des articles de mode, du people,… On raisonne en parts de marché, il y a une segmentation de l’audience. Les journaux ne sont plus gouvernés par les journalistes mais par des économistes, des ingénieurs commerciaux et des managers. La communication a pris le pas sur l’information. Je pense qu’on peut quand-même s’en dissocier. Mediapart, par exemple, est pour moi une vraie réussite. Ils sont capables de taper aussi bien à gauche qu’à droite. Si vous apportez de la vraie information, de la vraie nouvelle que vous ne pouvez pas lire ailleurs, et qui se démarque de l’actualité chaude avec tous les commentaires, ça peut marcher.

“ Tous les journaux font des tas de choses qui n’ont rien à voir avec l’information comme des pages historiques sur l’histoire de la Belgique, sur l’histoire de la voiture.”

Tous les journaux font des tas de choses qui n’ont rien à voir avec l’information comme des pages historiques sur l’histoire de la Belgique, sur l’histoire de la voiture,… Ils sont obligés de recourir à toute une série de suppléments pour élargir leur lectorat. Alors qu’à mon avis, il faudrait davantage investir dans l’investigation. Les gens en sont demandeurs et les médias sont obligés d’en parler. On en revient aux fondamentaux. Mais l’investigation n’intéresse pas les rédacteurs en chef, ils préfèrent la bonne photo de Di Rupo qui caresse les pandas de Chine. Regardez avec quoi on fait les couvertures aujourd’hui !

Oseriez-vous parler de « doxa médiatique », d’« idéologie médiatique de la social-démocratie» comme certains le prétendent ?

Le drame aujourd’hui c’est qu’il n’y a plus d’idéologie. On a dit « vive la mort des idéologies ». Mais d’un autre côté, comme il n’y a plus d’idéologie, il y a quoi ? Il y a ce qu’il fait vendre et l’idéologie de marché. La société néo-libérale a vaincu. C’est la voix ouverte à n’importe quoi. C’est même plus grave que ça : comme il n’y a plus d’idéologie et d’espoir de faire changer le monde, de le rendre plus juste, plus démocratique, c’est le retour aux croyances. Il y une résurgence des sectes, des religions, des courants radicaux. Tout ça pour combler un vide de sens.

Quel est l’impact des associations d’Éducation aux médias ?

Le problème c’est que ces associations prêchent des convaincus. Il y a de moins en moins de solidarité, de moins en moins d’ascenseur social comme on a pu connaître dans les années 1950-1960 et très peu de transversalité. Les gens se fréquentent entre eux. Chacun reste dans son pré-carré. On n’a jamais autant parlé de multiculturalisme mais pour moi ce n’est que du discours, du discours de la gauche caviar. Dieu merci, il y a des cultures différentes qui vivent ensemble de manière pacifique en Belgique mais il y a trop peu de brassage. La société est de plus en plus segmentée car elle devient mercantile, on réfléchit en termes de publics cibles, de parts de marché. La presse décalque ses contenus en fonction de ça.
Le journal Le Monde reste pour moi un des rares journaux qui m’apprend et m’explique des choses. Le Soir ne fait plus de journalisme, il fait de la politique. Mais je dois avouer que je ne lis que la presse francophone.

Il y a aussi une uniformisation de ton. Tous les journalistes parlent de la même façon. Pour des raisons de segmentation encore une fois. L’information est devenue un produit et doit se vendre comme une poudre à lessiver.

Quels sont les effets sur le public ? Nous frappent-ils de paralysie et d’impuissance, et nous forcent-ils à la résignation ?

En Belgique, il y a une paralysie du corps social tout du moins. Et les médias y participent. En France, on exacerbe les différences (son paroxysme étant le Front National). En Belgique, au contraire, on est dans la conciliation, on trouve des arrangements à l’abri de l’agitation. Et donc pas de débats publics ! On est dans la non-transparence.

Y a-t-il des tabous dans les médias ?

Il n’y a pas de tabous à proprement parlé. Par contre, on ne peut plus appeler un chat un chat. C’est la bien-pensance, aussi bien à gauche qu’à droite. Et le problème, la mauvaise-pensance est récupérée en France par l’extrême droite réactionnaire. Et qu’il n’y a plus de projets, plus de vision dans le camp des progressistes. On ne propose plus aucun projet alternatif aux gens si ce n’est la course à la consommation, à casser la solidarité. Et les gens qui essayent à leur échelle de faire bouger les choses, sont très vite marginalisés et très peu médiatisés car ça ne fait pas vendre.

Son blog : https://blogandcrocs.blogspot.be/

Propos recueillis par Julie Van der Kar et Lynn Dewitte

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