charité – Causes Toujours https://www.causestoujours.be Blog du Trimestriel Causes Toujours Wed, 27 Jan 2016 14:39:58 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.4 « Viva for Life » a-t-elle une raison d’être ? https://www.causestoujours.be/viva-for-life-a-t-raison-detre/ Thu, 17 Dec 2015 18:33:58 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=1668 Viva For Life ]]> Carte blanche d’une stagiaire au sein de l’émission Viva For Life.

En tant qu’étudiante en communication, j’ai eu l’occasion d’effectuer trois stages dans les médias, les deux premiers en tant que journaliste. Ensuite est venu le choix difficile du troisième et dernier stage. Celui « qui met bien la pression » car il est considéré comme un potentiel tremplin pour accéder à notre futur métier. J’avais donc envie de dénicher un stage qui me convenait et qui me plaisait. Je cherchais quelque chose s’apparentant à du documentaire ou à du journalisme d’investigation en audiovisuel. Je voulais quelque chose de fin, d’humain, qui prend le temps de découvrir, de rassembler et puis de transmettre au public, en essayant d’être le plus fidèle à la réalité du sujet traité. C’est alors qu’on m’a parlé du projet Viva for Life. Malgré le fait que je trouvais le concept profondément dérangeant, j’admets m’être laissé séduire par la proposition que l’on me faisait, de pouvoir prendre part à la première édition d’une opération de cette ampleur et en plus au sein de la RTBF, média de taille en Belgique.

Le stage a commencé et j’ai donc découvert lentement comment s’organisait une telle opération médiatique. C’était fascinant de voir autant de gens réunis, chacun ayant une mission bien précise et chacune de ces missions menant vers la réalisation, petit à petit, du produit fini. Il y avait constamment des réunions « toutes cellules confondues » durant lesquelles les personnes réunies autour de la table proposaient leurs idées, quels artistes ils pensaient inviter, quels types de défis pouvaient être réalisés et quels objets pouvaient être mis aux enchères. Ebahie, je découvrais petit à petit que la place accordée à la précarité était moindre, mais que les vraies stars sous les projecteurs étaient les trois animateurs qui seraient enfermés dans le studio de verre. Il fallait tout savoir d’eux, faire des interviews d’eux expliquant pourquoi ils acceptaient de participer à l’opération, filmer leurs adieux déchirants à leur famille à l’entrée du studio de verre, imaginer le scénario d’une fouille de leurs valises au cours de laquelle un huissier y découvrirait de la nourriture solide « dissimulée »… Bref, l’énergie des réunions me semblait être entièrement dévouée à la mise sur pied d’éléments divertissants.

Une fois mon stage terminé, restant étonnée de m’être sentie seule concernée par le manque d’analyse et de dimension éducative octroyées au sujet principal de l’opération : la précarité infantile en Belgique francophone, je me suis demandé si c’était moi qui faisait fausse route ou s’il s’agissait d’un manquement de la RTBF, chaîne publique francophone nationale. J’ai donc cherché à en savoir plus sur la mission de chaîne publique.

Pour ce faire, j’ai commencé par analyser des documents desquels proviennent une définition de ce qui constitue la mission de chaîne publique : le « Contrat de gestion de la RTBF (2013-2017) » ainsi que la « Charte de l’identité et des valeurs de la RTBF » et enfin, le « Règlement d’ordre intérieur relatif au traitement de l’information et à la déontologie du personnel » de la RTBF, tous accessibles sur internet. Ensuite, j’ai analysé le contenu communicationnel qu’a produit Viva for Life via chacun des médias utilisés par l’opération : la radio, la télévision, internet (site internet, réseaux sociaux, newsletter, émission quotidienne) et divisé ce contenu en plusieurs catégories élaborées par moi-même et ma propre sensibilité (communication portant sur les artistes, communication portant sur les trois animateurs du studio de verre, communication portant sur la précarité en Belgique francophone, etc.).

Une fois arrivée au bout de cette longue analyse, il m’a semblé clair que la mission de chaîne publique, telle que le définit la RTBF elle-même au sein des documents cités plus haut, n’est pas suffisamment présente au sein de Viva for Life.

Par exemple, la RTBF considère que l’éducation est un élément important de son rôle de chaîne publique : « La RTBF considère que l’éducation, dans un monde où les repères fluctuent sans cesse, est un des moyens de le décoder et que l’accès à la connaissance, à la compréhension des enjeux et à leur évaluation avec un regard critique participe à son rôle de service public1 ».

Or, l’opération Viva for Life, qui est une opération de récolte de fonds destinée à financer des associations venant en aide à la pauvreté infantile en Belgique francophone, n’aborde que très peu la problématique au centre de sa raison d’être. Selon mon analyse détaillée du contenu, lors de sa première édition, l’opération n’a octroyé que 5,3% de son contenu à aborder la précarité infantile en Belgique francophone. Plus de 80% du contenu communiquait à propos des artistes présents, à propos du vécu des 3 animateurs du studio de verre, à propos des enchères, défis et actions mis sur pied ou encore à propos de thèmes divers s’apparentant à du divertissement et à de l’émotion.

Il me semble pourtant difficile de concevoir que l’on puisse aborder la problématique qui est censée être au cœur de l’opération sans s’attarder à essayer de la comprendre, de l’expliquer. D’autant plus quand la RTBF se définit également comme telle : « La RTBF se veut encore indépendante sur le plan éditorial et opérationnel, investiguant, sondant, fouillant les sujets et thématiques au cœur du public, réagissant et analysant avec curiosité, intelligence et rigueur, agissant libre de toute influence politique, commerciale ou autre, posant ses choix uniquement dans l’intérêt du public, libre de contester la suprématie du plus fort, de remettre en cause les idéologies dominantes et de contribuer à former des citoyens avertis, en faisant preuve d’autonomie à tous les niveaux de sa mission, notamment la programmation, la prise de décisions éditoriales et les questions de personnel2 ».

Ou encore comme ceci : « La RTBF estime aussi que le divertissement, qui est au cœur de nos cultures, de notre vie quotidienne, et qui est source d’épanouissement et de partage d’émotions dans les moments forts, doit être stimulateur et révélateur de talents, et animer sa fierté de créer3 ».

L’opération Viva for Life permet-elle de mettre en lumière un problème sociétal ? Est-elle réellement construite sur un axe éducatif ? Permet-elle à son public de comprendre les enjeux et ce, avec un regard critique ? En tant que programme de divertissement, se révèle-t-elle stimulante et révélatrice de talents ? Fournit-elle à son public les clés lui permettant de remettre en cause les idéologies dominantes ? Quelle est au fond la raison d’être de Viva for Life ?

Une stagiaire au sein de Viva for Life

1. [Source: Contrat de gestion de la Rtbf 2014-2017, p.3, https://csa.be]

2. [Source: Contrat de gestion de la Rtbf 2014-2017, p.3-4, https://csa.be]

3. [Source: Contrat de gestion de la Rtbf 2014-2017, p.3-4, https://csa.be]

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La mise en scène médiatique de la charité : point de vue de Nicolas Baygert https://www.causestoujours.be/interview-nicolas-baygert/ Thu, 17 Dec 2015 18:32:21 +0000 https://gsara.tv/causes/?p=1731 Enseignant-chercheur, consultant et chroniqueur, Nicolas Baygert est docteur en sciences de l’information et de la communication et maître de conférences dans plusieurs universités belges et françaises.

Quelle est votre réaction à chaud sur la capsule vidéo consacrée à l’analyse de la mise en scène des bons sentiments de Télévie et Viva For Life ?

J’ai écris un article dans La Revue Nouvelle allant dans le même sens. J’ai même fait un cours d’InfoCom à ce propos à l’IHECS. Les élèves étaient très intéressés par cette dimension de charité médiatique, de starification des présentateurs, de bons sentiments.

La RTBF remplit-elle suffisamment selon vous ses missions de service public dans cette opération Viva for Life ?

Dans cette charité médiatique organisée, il y a une volonté de pallier aux carences des services publics. Mais, comme vous l’expliquez dans la capsule, il y a un processus de « peopolisation » qui se met en marche. On est dans ce qu’on appelle « l’infotainment ». On fait du divertissement avec des causes sérieuses. Pour activer l’élan solidaire, on alimente l’émoi, la sympathie et l’empathie, on va hystériser l’événement, on va mettre en place des dispositifs qui permettent d’avoir une médiatisation maximale.

On est dans un zapping cataclysmique entre les différentes causes, les différentes mobilisations. On a une succession de séquences tragiques qui sont tout à fait intenses mais qui sont éphémères. On a le séisme au Népal, la situation en Syrie. Puis on n’a plus parlé du volcan au Chili à partir du moment où le Népal était devenu le sujet numéro 1. Ça donne lieu à ce qu’on appelle l’agenda-setting dans le récit médiatique, qui accouche d’un calendrier caritatif. C’est à dire que dans l’ensemble des causes qui existent, les médias – y compris la RTBF – vont choisir un certain nombre de sujets, de thèmes dans lesquels ils vont s’investir.

Le journaliste qui pratique ce genre de charité va parfois donner de sa propre personne comme ces trois animateurs radio de Vivacité qui s’enferment pour la bonne cause. Toute l’opération – le fameux cœur avec les mains de Charles Michel et Maggie De Block lors du Télévie de cette année, c’était fabuleux ! Il y avait une sorte de défi ratatouille qui opposait le Premier Ministre à Maggie De Block. On ne peut pas nier le fait que RTL, la chaîne commerciale privée luxembourgeoise, a joué un rôle de moteur dans la vulgarisation de la recherche sur la leucémie et du cancer auprès du grand public. Ce qui est important d’un point de vue démocratique, c’est finalement la question « qui sélectionne ces thèmes » ? Il y a énormément de causes malheureusement et parmi toutes les causes qui bénéficient également de fonds publics et de dons particuliers, l’attention des médias ne pourra porter que sur un nombre limité de causes. L’agenda-setting, c’est à dire la mise à l’agenda de ces différents combats, de ces différentes mobilisations c’est vraiment essentiel. On peut dire que les médias aujourd’hui prennent le relais des sociétés de bienfaisance, de charité. C’est d’autant plus intéressant pour le politique qu’il peut passer au second plan et participer de manière plus modeste et désintéressée de ce qu’on nous montre à l’image. Les politiques interviennent comme des people comme les autres, dans un rôle de bienfaiteur plutôt que de responsable. Il n’y a que du bonus puisque la cause est tout à fait valable et saluable. Il y a une forme d’externalisation ou de privatisation de la solidarité collective, avec la complicité des citoyens téléspectateurs.

Évidemment que la leucémie c’est super important, évidemment que la récolte de dons pour le Népal, c’est hyper important mais pourquoi ces causes-là ? Il y a donc une forme d’injustice puisqu’il n’y a qu’un certain nombre de causes qui peuvent être médiatisées. On ne peut malheureusement donner une attention médiatique à tous les sujets. On a bien vu qu’à partir du moment où il y avait une alerte de niveau 4 dans le pays suite aux attentats terroristes en France, tout le reste passe à la trappe. Il y a une forme de perversité dans le traitement médiatique qui ne peut malheureusement que mettre un coup de projecteur sur un nombre limité d’initiatives.

C’est le rôle aussi des ONG de défendre leur propres causes et d’agir comme des lobbys au niveau international. C’est triste mais c’est un peu la guerre de tous contre tous. Ces causes-là se cherchent alors des parrains au niveau des journalistes ou des médias, des people, des chanteurs, des acteurs. C’est un combat et un lobbying assez rude… Le but est d’exister, c’est extrêmement cynique comme processus.

D’après vous, est-ce que la gestion financière est suffisamment transparente dans ces opérations ?

Je pense que dans la tournure que prennent ces initiatives médiatiques, elle devient essentielle. Le jour où il y aura une dérive quelconque, il y aura une forme de rupture de contrat symbolique. En gros, la place qu’aura pris telle ou telle cause dans le récit médiatique risque d’être rejeté pour toujours.

Le modèle économique et le modèle de communication sur les réseaux sociaux et sur Internet répond à deux choses : d’une part à une économie de l’attention et d’autre part, à ce principe de transparence. Les deux sont essentiels. Même si on est dans une forme de slacktivisme (ou activisme paresseux), il y a un droit de regard qui s’exerce. On est dans une forme de surveillance, dans un monitoring permanent de ce qu’on fait. L’engagement demande un droit de regard, ce qui n’était peut-être pas le cas avant avec d’autres causes plus classiques, avec des grands concerts de charité comme on a connu dans les années 1980. Et puis il y a eu un certain nombre de scandales récemment qui font qu’on a une certaine méfiance de la part du public.

Quel impact a Internet sur l’évolution des dons ?

On est dans une économie de l’attention qui consiste à rentrer dans des logique de médiatisation qui se basent effectivement sur ce qu’on appelle aujourd’hui le buzz marketing. On est dans une forme de slacktivisme. C’est la grande critique autour du Ice Bucket Challenge. Le but était de se balancer un seau d’eau glacée sur la figure et la cause en tant que telle était devenue secondaire. Est-ce qu’il faut être complètement cynique et se dire que toute publicité est bonne à prendre ? Ou est-ce que c’est déforcer, presque vulgariser (au sens péjoratif du terme) la cause ?

On se donne bonne conscience en cliquant sur telle ou telle cause. Mais pourquoi pas, si le but est de récolter des dons et si les gens se sentent mieux après avoir versé 20 euros pour une cause sans avoir fait de bénévolat ou avoir agi sur place. Par contre, pour les autres actions qui demandent un investissement réel – on peut penser aux Restos du Coeur, ces causes qui sont liées à des conditions saisonnales – le slacktivisme ne suffit pas. Le problème, c’est quand le récit médiatique se porte sur des initiatives qui font un buzz limité, temporaire alors qu’on voit que Les Restos du Coeur, c’est un truc qui dure quand même depuis 30 ans.

Le seul risque avec tout ça c’est l’infobésité au niveau de la charité. Il y a un trop plein et les gens ne savent plus où donner ! Où est-ce que je peux m’investir ? Il y a une espèce de zapping permanent mais un moment donné c’est juste trop. Je pense que c’est le rôle des médias traditionnels de faire un tri au préalable des causes à défendre mais surtout le rôle des services publics. Est-ce que l’état doit accentuer sa prise en charge et la solidarité en tant que tel ? Probablement mais il ne pourra jamais satisfaire toutes les causes.

Propos recueillis par Julie Van der Kar.

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