L’atelier radio documentaire, une radio qui va dehors

Ils ont entre 18 et 21 ans, traînent sur la place d’un quartier populaire au cœur de Paris, Belleville. Ils sont livreurs de Pizza, réparateurs de vélib’, travaillent à l’hôpital. Certains trouvent des ressources dans un argent plus facile ou plus périlleux. Ils connaissent bien Patricia, la présidente de l’asso « un sourire de toi et je quitte ma mère » qui a pignon sur rue. Alors elle leur propose un deal : faire de la radio pour parler du travail, rencontrer des hommes et des femmes qui ont des métiers étonnants. Ainsi naît Radio 10, un atelier radio qui mènera ses participants jusqu’à Cluj Napocca Roumanie, à la rencontre d’ouvriers, comme l’étaient leurs parent. Ouvriers à Paris, une réalité disparue. Mais Patricia ne fait pas de radio. Elle fait alors appel à Medhi Ahoudig, réalisateur de documentaire.

Rencontre avec Medhi Ahoudig autour du projet Radio 10

Comment se passe la mise en place d’un atelier ?

Il y a deux situations de base pour initier un atelier radio. Soit tu interviens dans une institution (scolaire par exemple) et la présence des participants est obligatoire  – et alors il te faut capter leur attention – ou alors tu trouves les participants directement sur le terrain, tu formes le groupe et ça ne tient finalement qu’à l’affectif.

Ces deux situations engendrent des relations différentes. Dans le deuxième cas, qui est celui de Radio 10,  ces deux années passées à faire de la radio font que le lien perdure, que, malgré le temps qui passe, lorsqu’on se croise dans le quartier, persiste une complicité. »

En revanche cette modalité d’intervention, ce dispositif d’aller vers les gens, génère du découragement. Tu oscilles entre l’enthousiasme, né lors d’une séance qui fonctionne à merveille, et la déception du prochain rendez vous où personne ne se pointe. Et tu comprends l’absence des jeunes. Tu sais qu’au départ ils n’étaient pas forcément intéressés et qu’ils ont concrètement d’autres choses à faire.

Quel peut être l’intérêt de ces jeunes à suivre un atelier radio ? Certains entrevoient-ils la possibilité de faire de la radio leur métier ?

Ils se posent cette question et j’aurais envie de répondre : pourquoi pas ? Car je ne souhaite pas les décourager. De l’autre côté, il ne faut pas leur faire miroiter n’importe quoi. Ce travail spécifique de radio documentaire qu’ils découvrent nécessite de l’initiative, de la persévérance, ce dont ils n’ont pas l’habitude. D’ailleurs, cette volonté de les sortir de leurs habitudes faisait partie des forces motrices de l’atelier. En effet, la radio que je pratique et que j’ai envie de transmettre est une radio qui ne peut se faire qu’en se déplaçant, en allant vers l’autre.

J’essaie de partager ce qui me fait tripper dans mon métier. Et ce qui me passionne c’est aller voir des gens avec qui je ne parlerais jamais si je n’avais pas de micro.

Avec Radio 10, ça s’est notamment matérialisé par une rencontre avec une luthière, dont l’atelier est près de la place qu’ils fréquentent. C’est proche, mais pour eux, c’était comme d’aller à Honk Hong. On voulait parler du travail et ils se retrouvaient à poser des questions à cette femme qui recréait des instruments qui n’existent plus, qui a fait de sa passion son métier. Une femme qui ne travaille pas plus ce dont elle a besoin pour vivre agréablement et avoir du temps libre. Génial !

Alors dans tout ça on aborde autre chose. L’intérêt pour le sonore, l’absence d’image, comment on capte et on reconstruit le réel. On essaie de faire passer ça. Parfois ça ne marche pas. Mais c’est l’idée.

C’est ce qui t’anime ?

J’adore être confronté à cela, comment tu passes tout ça, comment leur faire voir et entendre les médias différemment, leur faire découvrir les manières de dire aux gens et puis ensuite comment on recompose. Quelle séquence initie ton propos ? Qu’est-ce qui se passe quand tu exclus telle ou telle séquence.

 

Radio 10 en Roumanie

 

La série de portraits de travailleurs a éveillé une curiosité. Quel était le travail de nos parents ? Qu’est-ce que c’était d’être ouvrier ? Comment le savoir ? On est parti en Roumanie pour aller visiter des usines, des usines qui pourraient ressembler à celles qui n’existent plus à Paris. On avait un contact sur place qui pouvait nous aider à organiser le voyage.

Le projet est magnifique, le résultat est intéressant. Sur le terrain, c’est plus sportif. On a raté des rendez-vous. On a eu des difficultés à maintenir un cadre. On a cru que le voyage pouvait être que « radio » mais ce n’était pas possible parce qu’ils n’avaient pas la capacité de concentration, qu’ils voulaient s’éclater, et que nous n’étions pas préparer à se confronter à ce besoin d’encadrement. On aurait dû s’épauler de gens qui savent gérer un groupe, ses aspects quotidiens.

On a touché les limites du dispositif, tout en découvrant une autre manière de travailler, 10 jours de rang, qui est grisante et parait plus pertinente qu’un rythme hebdomadaire parfois usant et en décalage avec la manière dont, dans les faits, on fait du documentaire.

 

 L’atelier radio documentaire, esquisse d’une méthode

 

Avec le recul pris sur cette expérience et sur de nombreux ateliers, Medhi Ahoudig en dégage des enseignements et une méthode. 

Il faut toujours garder en tête l’objectif. Le mien est d’aller à la rencontre, et l’appropriation du medium radio par les participants. C’est là qu’il faut faire très attention à l’équilibre entre le processus et le résultat. Si tu fais trop, les participants ne se reconnaissent pas dans le travail et dans la démarche et disent que c’est ton documentaire. Si tu n’interviens pas assez, pas suffisamment lorsque c’est nécessaire, le résultat peut être décevant au point qu’il renvoie une mauvaise image d’eux-mêmes aux participants.

Ensuite, il faut respecter des étapes, un parcours. Je commence toujours par des écoutes pour leur faire découvrir un type de radio qu’ils ne connaissent généralement pas.
Puis c’est la prise en main du matériel d’enregistrement et surtout la préparation d’une rencontre où ils devront au maximum travailler de manière autonome.

Enfin, j’ai vite compris que le dérushage, l’écoute de l’ensemble des enregistrements, est trop exigent pour se faire en atelier. Parfois, un participant plus assidu vient au montage mais c’est rare et c’est risquer de perdre l’attention des participants en proposant des séances de dérushage au groupe. C’est aux animateurs de dérusher seuls et de préparer un prémontage. Ensuite, on fait écouter ce prémontage et on récolte les réactions des participants.

On leur demande leur avis. Qu’en pensez-vous si on supprime cette séquence ? Si on rajoute celle-ci ? Pourrait-on commencer, finir autrement ? Qu’est-ce que cela change ? Parfois, on peut préparer une sorte de montage à choix multiple. Cela permet de mettre les participants au centre du processus, de leur faire assumer collectivement les choix de réalisations. De leur donner le final cut.

Propos recueillis par Guillaume Abgrall.