La radio, une pratique pour l’apprentissage des langues : l’expérience de Radio Cactus

Expression radiophonique et apprentissage ludique de la langue : Radio Cactus, le pouvoir du micro au service des femmes qui apprennent le français. (Cactus & Gsara Asbl – Anderlecht – Bruxelles).

L’Atelier Radio Cactus est un atelier d’éducation permanente1 à destination de femmes qui apprennent le français. L’Atelier vise à l’émancipation, la conscientisation politique, la participation sociale et l’augmentation de la capacité d’action des participantes. La question de la langue y est donc seconde, tout en étant centrale puisque les femmes sont en apprentissage du français langue étrangère.

Dès lors, quels enseignements sur l’enseignement de la langue ressortent de l’analyse des ateliers radio donnés au Cactus Asbl depuis 2011 ? Avant d’approfondir les bases théoriques de l’utilisation de l’Atelier radiophonique à des fins glotto-didactiques (II) par la traduction d’un extrait du mémoire de Chiara Todaro L’atelier radio : uno strumento per un apprendimento significativo2, nous exposerons les différentes situations de communication créées par l’instrument radio (II) et nous décrirons le contexte particulier qui a vu naître et croître Radio Cactus (I).

I) Naissance et croissance de Radio Cactus

Radio Cactus est un atelier d’expression radiophonique auquel participent des apprenantes de l’Asbl Le Cactus depuis octobre 2011. Chaque semaine, en plus d’apprendre le français, la cuisine, la couture, le théâtre, elles tissent petit à petit des sons. Parties de l’intime, elles ont progressivement choisi de tendre le micro aux autres et accepté de faire entendre leurs voix et réflexions jusque sur les ondes. La première rencontre a lieu en 2011 lors de la journée des femmes. Fabrice Renais met alors en scène des femmes du Cactus dans Toute ma vie j’ai été une femme. Sur scène Anita, Zargouné, Oyun, Shoré. Le Burundi, la Mongolie, l’Afghanistan. Suite à la pièce, elles se prêtent au jeu de l’interview et y prennent goût. En octobre 2011, nous décidons de mettre en place un atelier hebdomadaire. L’idée : envoyer un cadeau radiophonique à un être cher. Par ce chemin, nous partageons l’intime, apprivoisons le micro. Se soutenir, s’entraider, apprendre à écouter, choisir ce qui va être monté, donner à entendre, et surtout adresser une parole à quelqu’un qui n’est pas là. C’est la  découverte du principe même de la radio. Après cette étape nous décidons de passer au mode collectif et de construire des objets radiophoniques destinés à voyager et à susciter des réactions. Construire une parole et l’enregistrer, comme nous adresserions une lettre. Les femmes expriment collectivement une pensée et choisissent les thèmes qu’elles souhaitent aborder. Le premier fut le mariage forcé, puis vint le travail, les papiers. Au départ, les discussions sur une éventuelle diffusion du travail sont délicates et parfois difficiles. Faut-il que ce que nous faisons reste entre nos murs ? Faut-il l’adresser seulement à quelques personnes ? Finalement les femmes décident de ne pas limiter la diffusion de leur parole. Grâce au soutien de Fouzia Aarab, leur enseignante de français qui anime l’émission Parole de femmes sur Radio Al Manar, l’atelier Radio Cactus est invité dans cette station de radio. C’est ainsi qu’en juin 2012 nous diffusons les montages de nos correspondances radiophoniques. Les femmes présentent leur travail et répondent aux questions de l’animatrice. La même année en décembre 2012, à Paris, Radio Cactus reçoit le prix du partenariat remarquable, décerné par Paroles Partagées. Chaque année, Paroles Partagées, plateforme française d’éducation populaire, met en valeur des initiatives qui mêlent radio et éducation populaire. Nous avons participé en leur envoyant un montage audio autour de la question de la difficulté d’apprendre la langue française pour les femmes qui migrent. Quelle langue on parle, bénéficiant du soutien de Paroles Partagées, sera édité sous la forme d’un CD à destination des lieux d’apprentissage du français à Bruxelles. Ce travail a donné également lieu à une nouvelle émission en direct sur Radio AL Manar en décembre 2012. En 2013, fort de ce succès, l’accent a été mis sur la réalisation d’émission en direct. Trois émissions ont été réalisées et ont donné lieu à l’édition de deux CDs. Les thèmes retenus ont été l’éducation des enfants, l’usage d’Internet, l’alimentation durable, l’augmentation des prix.  Un intérêt tout particulier a été porté à la question de l’égalité des chances et des discriminations. Pour cette raison, Radio Cactus a reçu le soutien de la Cellule Égalité des Chances de la Région de Bruxelles-Capitale. En 2014, Radio Cactus travaille sur le divorce, la migration et la tolérance vis-à-vis de l’homosexualité (projet “un pas vers l’autre”). L’ensemble de cette initiative est rendu possible depuis 2011 grâce au soutien du service de la cohésion sociale de la commune d’Anderlecht et par la fédération Wallonie-Bruxelles, qui reconnaît et finance le Gsara Asbl et le Cactus Asbl en tant qu’associations d’éducation permanente. L’éducation permanente n’a pas pour but premier l’enseignement des langues. Pour autant, comme nous le décrivons dans le point suivant, le prétexte radiophonique entraîne des situations de communication qui favorisent une maîtrise accrue de la langue.

II) Le prétexte radiophonique, moteur de rencontres et de situations de communication

La radio est un prétexte qui permet de faire naître la parole. Une parole qui a du sens. Une parole avec laquelle nous jouons. Le micro donne une forme particulière à la parole au sein du groupe des apprenants (A). Il crée également la parole vers l’extérieur (B).

A) Les différentes situations de communication au sein du groupe sont : les choix de thématiques, l’échange autour du bâton de parole (le micro), l’entrevue entre soi, les entraînements à la parole en direct ou à l’entrevue des personnes extérieurs, le travail de reformulation et la négociation du sens, la fiction, les retours après écoute.

– Le choix des thématiques : avant que les micros ne soient mis en marche, il s’agit de choisir de quoi nous voulons parler. Chaque femme peut proposer un thème, le défendre, convaincre les autres. Les choix finaux se font toujours par vote.

– Le bâton de parole : le micro permet de cadrer la discussion. La femme qui parle est celle qui a le micro. L’enregistrement nécessitant le silence, le micro déclenche aussi une situation favorable à l’écoute.

– L’entrevue entre soi : nous préparons ensemble une liste de questions sur le thème retenu. Les femmes ensuite par couple s’interrogent l’une l’autre.

– Le débat : nous créons deux équipes qui s’opposent sur le thème retenu. Elles développent des arguments antagonistes. Une fois le micro allumé, l’enjeu est que chaque groupe décide rapidement qui va répondre avec l’argument le plus adéquat.

– Les entraînements : avant de passer à d’autres modes de parole, ouvertes sur l’extérieur (rencontres, micro-trottoirs, radio en direct), l’atelier radio est le lieu pour s’essayer, se ré-écouter, valider ensemble si nous sommes prêts.

– Le travail de reformulation : après chaque tentative, les femmes entre elles, aidées par les animateurs, peuvent conseiller d’autres formulations, manières de dire, suggérer du vocabulaire, signifier tout simplement qu’elles n’ont pas compris.

– La fiction : parfois nous décidons de nous écarter du réel pour mieux en parler. Pour éviter d’être toujours dans le témoignage. Pour rire aussi de choses parfois délicates. La distance de la fiction permet parfois de se rapprocher de l’expression la plus juste sur le sujet. Elle fait sauter des verrous de timidité. Elle permet aussi de s’amuser avec la langue. Tout en restant dans quelque chose qui fait sens car s’ajoute à l’ensemble du processus de création sur le thème établi ensemble et visant à une diffusion.

– Les retours après ré-écoute : lors de la séance même, nous ré-écoutons souvent ce qui vient d’être enregistré. Nous écoutons également chaque semaine la parole montée, avec de la musique, avec des choix de réalisation. Et nous en discutons. Quel est l’effet de cette musique ajoutée ? Comprenons-nous le message ou non ? Sommes-nous d’accord avec les choix réalisés ?

B) Au-delà d’être un instrument créateur de parole, la radio est également un prétexte à la rencontre et à l’ouverture sur l’extérieur.

– Le vox pop ou micro-trottoir : les femmes nous confient parfois avoir peu d’occasion de parler en français hors des cours de langues car leur famille, leurs amis s’expriment dans une autre langue. Parler avec des inconnues serait une bonne injonction. Cependant qui, hors du prétexte de demander son chemin ou l’heure, arrive, avec une maîtrise trébuchante de la langue à arrêter des gens dans la rue et à leur adresser la parole? La radio permet de parler à des inconnus. Nous partons dans la rue avec un groupe de quatre femmes. Elles arrêtent les passants, leur demandent l’autorisation de les interroger sur notre thème de travail et lancent l’entrevue. Moments étonnants où elles prennent une autre place dans l’espace public, dépassant d’invisibles barrières, celles d’être femme, celle d’apprendre à s’exprimer dans une autre langue.

La rencontre : nous invitons dans l’atelier des personnes qui peuvent nous éclairer sur notre thème de travail. Nous avons reçu par exemple quatre jeunes avec qui nous avons pu nous entretenir de l’usage d’Internet et de l’argent de poche. Les micros circulent. Des questions sont préparées, d’autres apparaissent spontanément. Lorsque malheureusement la rencontre, pour des questions d’agenda n’est pas possible, le son voyage. Ainsi les femmes ont pu poser des questions au Secrétaire d’État à l’Égalité des chances par enregistrements interposés. Dans son bureau il a écouté les questions des femmes pré-enregistrées. A la fin de chaque question nous avons enregistré avec lui sa réponse afin que les femmes puissent l’écouter. Dialogue radiophonique.

– La parole en direct : c’est le grand jour. L’aboutissement. Le moment où sur les ondes nous allons laisser entendre tout ce que nous avons préparé. Tout d’abord limitée à la présentation des sons et musique cette parole prend de plus en plus de place. Et de préparation. À chaque séance de l’atelier nous parlons entre nous sans micro et puis, un duo ou un trio doit tenter de résumer notre conversation afin de la présenter comme si nous étions en direct. En vue d’une parole qui en direct prendra de plus en plus de place. L’objectif est d’être réactif et de pouvoir un jour débattre en direct à la radio.

Ainsi, l’Atelier Radio Cactus favorise l’assimilation de la langue française. Le groupe travaille en français à l’élaboration d’un message lui même en français. À cela s’ajoutent les multiples situations de communication et rencontres provoquées par la démarche de l’Atelier. Chiara Todaro a théorisé cette pratique.

III) Approfondissement théorique, traduction d’un extrait du mémoire de Chiara Todaro,  L’atelier radio : uno strumento per un apprendimento significativo.

Chiara Todaro co-anime les ateliers d’expressions radiophoniques Radio Cactus. En tant que réalisatrice radio. En tant que philosophe. En tant que professeure de langue. Chiara Todaro est professeurs d’Italien langue étrangère. Lors de sa soutenance de thèse, s’inscrivant dans la démarche de la pédagogie ludique, elle a décidé d’écrire et réfléchir sur Radio Cactus, d’en retirer des principes théoriques et de les appliquer à l’enseignement de l’Italien.

Afin de généraliser l’intérêt de l’expérience de Radio Cactus nous vous proposons une traduction de la partie théorique de ce travail.

Il est entendu que dans la présente traduction les termes “significatifs” et apprentissage significatif font référence au cadre de pensée de Rogers, Ausubel, Novak, Titone, Freddi et  Balboni. Le directeur de cette thèse est Fabio Caon.

Nous avons traduit les passages suivants :

A) L’évolution technique de l’enregistrement : de nouvelles potentialités pour l’apprentissage.
B) les principes de base de l’Atelier Radio : l’écoute, l’adresse, la construction du message, oralité et intelligibilité.
C) La redistribution des rôles dans l’atelier radio : la place des étudiants et de l’enseignant/facilitateur.

[À lire] la traduction de l’extrait du mémoire de Chiara Todaro, L’atelier radio : uno strumento per un apprendimento significativo. 

Conclusion

Nous espérons avoir démontrer théoriquement et pratiquement l’intérêt de l’atelier radio pour un apprentissage ludique et convivial de la langue. La radio dispose de points forts indéniables : l’écoute qu’elle déclenche, l’accent mis sur l’oralité, l’adresse, car la radio c’est avant tout s’adresser à quelqu’un qui n’est pas là. Pour autant la mise en place de tels ateliers nécessite de développer quelques capacités techniques qui ne s’acquièrent pas sans un minumum d’intérêt et de passion. Et c’est cette passion qui est importante et source de plaisir pour l’enseignant comme pour les apprenants. Notre conclusion sera donc que, peu importe le média, ou la pratique (ce pourrait être du théâtre, de la littérature, de la musique, du sport, du cinéma), la mise en jeu de ses passions et sa propre mise en jeu peuvent être les moteurs d’une pédagogie ludique et conviviale au service d’une meilleur maîtrise de la langue par les apprenants. Si vous voulez apprendre quelque chose à quelqu’un, faites-le non seulement avec passion, mais peut-être également au travers de votre passion. Nous citerons une dernière fois Chiara Todaro : « Ce n’est pas par hasard si j’ai choisi de me consacrer à la création d’Ateliers Radio. Ma passion pour la radio, et mon être en un “certain sens” influence complétement ma pratique didactique. Et c’est seulement à partir de cette mise en jeu totale que l’enseignant peut prétendre obtenir la mise en jeu de ses élèves. Seul un enseignant passionné peut avoir des élèves qui se passionnent à l’étude de ce qu’il enseigne ».

Guillaume Abgrall

 

 

1. [Selon l’article 1er du décret du 17 juillet 2003, une organisation d’éducation permanente a pour objectif de favoriser et de développer, principalement chez les adultes : une prise de conscience et une connaissance critique des réalités de la société ; des capacités d’analyse, de choix, d’action et d’évaluation ; des attitudes de responsabilité et de participation active à la vie sociale, économique, culturelle et politique. Ainsi, les associations d’éducation permanente des adultes travaillent à développer les capacités de citoyenneté active et la pratique de la vie associative. Nombre d’entre elles consacrent une attention particulière aux publics socio-culturellement défavorisés. Actuellement, quelque 250 asbl sont reconnues dans le cadre du décret de 2003, et occupent environ 2 300 travailleurs équivalent temps plein.]

2. [Faculté d’enseignement de l’italien langue étrangère Université Ca’Foscari, Venise]